Prince Ecran Noir du blog Le Tour d’écran avait attiré mon attention sur ce film qui date déjà d’une vingtaine d’années. N’ayant encore jamais vu de film de Wes Anderson (né en 1969 au Texas, américain et francophile), j’ai eu envie de tenter cette expérience aquatique et fantaisiste. LaVie aquatique était son quatrième long-métrage, après La Famille Tenenbaum en 2001.
Puisque ce film nous relate une expédition à travers les océans, sur le bateau Belafonte parti à la recherche du très rare requin-jaguar, cette chronique prend place dans mon mois thématique sur le voyage, recommencé chaque année en janvier.
Note technique sur le film
Nationalité : Américaine Année de sortie en salle : 2004 Genre : Comédie, Aventure Durée : 1h53
Quatrième de couverture du DVD
L’océanographe mondialement connu Steve Zissou (Bill Murray) et son équipe partent pour une ultime expédition dont le but est la traque du mystérieux et insaisissable requin-jaguar ! Rejoints par un jeune admirateur de Zissou (Owen Wilson), une séduisante journaliste (Cate Blanchett) et son extravagante épouse (Anjelica Huston), Steve et son équipe vont devoir affronter nombre de péripéties au cours de leur incroyable périple ! Aventure fabuleuse mêlant humour, amour et action, la vie aquatique réunit un casting de rêve en route pour une traversée en équipage qui n’a vraiment rien d’une croisière… même si on s’y amuse beaucoup !
Mon avis
L’hommage au commandant Cousteau est ici très appuyé et teinté fortement d’ironie : tous les membres de l’équipe de Steve Zissou portent le petit bonnet rouge caractéristique du célèbre océanographe français. Le bateau Belafonte nous est montré en plan de coupe, vers le début du film, et nous pouvons voir les équipements scientifiques (assez fantaisistes) qu’il contient. Je ne suis pas certaine que les différentes péripéties traversées par l’équipe du Belafonte – vol de matériel sur un bateau ennemi, attaque de pirates, visite des îles Ping pour sauver un homme kidnappé par les pirates, etc. – soient vraiment passionnantes et, en tout cas, elles ne l’ont pas été pour moi. Malgré tout, ce film m’a divertie par la grande quantité de trouvailles visuelles liées au monde marin : les poissons phosphorescents, l’hippocampe arc-en-ciel, le sous-marin jaune, le fameux requin-jaguar dont nous attendons l’apparition avec impatience jusqu’à la fin du film. La musique, très présente, est aussi un bel hommage à David Bowie, avec au moins une dizaine de ses chansons jouées à la guitare et chantées doucement en portugais par le Brésilien Seu Jorge. Lors de l’attaque des pirates, le spectateur est brutalement tiré de sa torpeur par les guitares tonitruantes et la voix déchirante de « Search and destroy » des Stooges et c’est aussi un moment du film assez électrisant et revigorant ! Le thème majeur me semble être la relation père-fils entre Steve Zissou et le jeune Ned Plimpton. La question de savoir si Zissou est réellement le père de Ned connait plusieurs rebondissements et revirements au cours du film. Mais on a l’impression que les deux hommes se sont adoptés mutuellement, quelle que soit la réalité biologique, et ce lien affectif (qui connaît aussi des heurts, des réconciliations, des interrogations) a quelque chose de très émouvant. Un film que j’ai eu du plaisir à voir : un bon divertissement ! Plein d’un humour très pince-sans-rire et de second degré, parfois potache, accompagnés de séquences plus graves, tristes, qui étonnent dans ce contexte, et forment un contraste touchant.
J’entendais parler de la grande écrivaine québécoise Gabrielle Roy depuis longtemps, surtout grâce au blog de Madame lit, qui a l’excellente idée de faire connaître et diffuser la littérature québécoise sur la blogosphère. Aussi, quand j’ai vu « La Petite Poule d’Eau » dans une boîte à livres de mon quartier, j’étais ravie de cette bonne chance et je n’ai pas hésité.
« La Petite Poule d’Eau« , deuxième roman de son auteure, avait remporté à l’époque beaucoup moins de succès que le tout premier, « Bonheur d’occasion« , au très grand rayonnement.
Note pratique sur le livre
Éditeur : Boréal compact Première date de publication : 1951 Nombre de pages : 264
Note sur l’écrivaine
Gabrielle Roy (1909-1983) est née à Saint-Boniface (Manitoba) où elle a vécu jusqu’en 1937. Après deux séjours en Europe, elle s’installe définitivement au Québec. Son œuvre, qui comprend une douzaine de romans, des essais et des contes pour enfants, est reconnue comme l’une des plus importantes de la littérature canadienne du XXe siècle. (Source: éditeur)
Quatrième de couverture
Gabrielle Roy, à partir du souvenir d’un été passé dans une région sauvage du Manitoba, au nord de Winnipeg, un pays situé plus loin que le «fin fond du bout du monde », a imaginé le recommencement de toutes choses : de l’éducation, de la société, de la civilisation même. Ce pays de grande nature et d’eau chantante, elle l’a peuplé de personnages doux et simples, épris à la fois de solitude et de fraternité à l’égard de leurs semblables.
Mon avis
Dès les premières pages, on est happé par une très jolie écriture et par la sensibilité de l’écrivaine. Une écriture très classique mais qui ne refuse pas, de temps en temps, un vocabulaire plus familier, qui donne de la vivacité. Comme il est noté en quatrième de couverture, presque tous les personnages sont doux, gentils, sauf le propriétaire des lieux, un nommé Bessette, qui est franchement odieux et animé de mauvaises intentions. Il y a aussi la deuxième institutrice, Miss O’Rorke, au tempérament un peu râleur, assez raide, mais qui n’est finalement pas méchante et qui révèle même « un bon fond ». Arrivée vers le tiers du roman, j’ai été découragée par cet aspect « Petite maison dans la prairie« , mais la beauté de l’écriture – en particulier pour la description des paysages – et, surtout, les nombreuses notes d’humour ont réussi à me faire surmonter ces moments de lassitude. J’étais finalement très heureuse d’être parvenue jusqu’à la fin du livre car, dans les cinquante ou soixante dernières pages, il révèle sa profondeur, avec de belles réflexions sur la vie, sur la morale, sur la religion, sur l’éthique, et il devient clair que nous ne sommes pas dans les aventures de la famille Ingalls. Il m’a semblé – pour autant que je puisse en juger, d’après l’idée que je m’en fais – que ce roman est très représentatif du Québec des années 50 : avec une forte présence de la religion, des familles nombreuses catholiques, d’un désir de préserver la culture francophone, d’une très grande proximité avec la nature, de l’amour des bêtes, des plantes, des paysages… Ce qui peut paraître le plus intéressant et le plus moderne, dans ce livre, ce sont tous les passages consacrés aux Amérindiens et aux métis, qui se font exploiter et voler par l’horrible Bessette, car on sent que Gabrielle Roy porte sur eux un regard de philanthrope, qu’elle espère pour eux l’émancipation, l’égalité, la justice. Aussi, dans les quelques passages où nous quittons la contrée de la Petite Poule d’Eau, habitée par la famille Tousignant, c’est-à-dire dès que l’auteure nous emmène en ville (plus ou moins grande), elle nous parle avec chaleur des nombreuses nationalités présentes chez les émigrants et de leurs caractéristiques. Un roman qui m’a plutôt intéressée, malgré un côté suranné. La beauté de l’écriture m’a permis d’aller jusqu’au bout. Je pense cependant que j’aurais mieux fait de découvrir cette écrivaine avec « Bonheur d’occasion », que je lirai sûrement un jour.
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Un extrait page 99-100
Au premier saut de la Ford, les sacs postaux empilés jusqu’à la capote de grosse toile perdirent leur équilibre et commencèrent à dégringoler vers Miss O’Rorke. Elle reçut toute la charge sur les épaules. Son chapeau pencha. Ses lunettes faillirent voler par-dessus bord. La pauvre fille s’en allait sans ressentir beaucoup de soulagement après tout. Ce ne serait pas mieux ailleurs. Depuis vingt-cinq ans, elle se trimbalait de poste en poste, et celui vers lequel elle allait était toujours un peu plus reculé, un peu plus enfoncé dans la solitude ; la nourriture y était de plus en plus lourde, les sentiments de moins en moins délicats, la reconnaissance de plus en plus rare. Ce poste de la Petite Poule d’Eau n’avait peut-être pas été trop désagréable, en définitive. Au hasard, incapable de risquer un mouvement et de regarder au dehors, à cause des sacs de courrier qui pesaient sur son cou, Miss O’Rorke agitait la main en dehors de la Ford vers les Tousignant. C’était un moment assez pénible pour elle, en somme, chaque fois qu’elle partait. Elle s’apercevait avec étonnement que la vie n’avait pas été trop mauvaise dans l’endroit qu’elle quittait. Elle la voyait même assez agréable. Elle finissait par croire qu’à cet endroit seulement l’existence lui aurait été possible. Telle était Miss O’Rorke. Sa préférence morne et accablante allait toujours à ce qu’elle avait perdu, et s’il y avait des coins du monde qu’elle vantait sans répit, c’étaient toujours ceux-là où elle était assurée de ne plus remettre les pieds.
Qui parle au nom du jasmin est un recueil de Vénus Khoury-Ghata, paru initialement en 1980 aux éditions EFR. Il vient d’être réédité en cette année 2025, en mars, par Bruno Doucey. Ca a été l’occasion pour moi de le découvrir.
J’avais déjà parlé sur ce blog d’un autre recueil de Vénus Khoury-Ghata, « Gens de l’eau » ; Vous pouvez retrouver ma chronique ici.
Note pratique sur le livre
Éditeur : Bruno Doucey Année de publication : réédition de 2025, première publication en 1980 Postface de Caroline Boidé Nombre de pages : 121
Note biographique sur la poète
Née au Liban en 1937, Vénus Khoury-Ghata est tout à la fois traductrice de l’arabe, romancière et poète. Son œuvre, reconnue dans le monde entier et couronnée par de nombreux prix littéraires, fait d’elle l’une des très grandes voix de la littérature francophone. La lire, c’est apprendre à voyager entre Orient et Occident, là où débute le fragile sentier des lendemains. En 2017, elle écrit, avec Caroline Boidé, Kaddish pour l’enfant à naître, publié aux Éditions Bruno Doucey. En 2019, elle publie Lune n’est lune que pour le chat aux Éditions Bruno Doucey. En 2025, les Éditions Bruno Doucey rééditent le recueil Qui parle au nom du jasmin, préalablement paru aux EFR. (Source : éditeur)
Quatrième de Couverture : Des étreintes végétales, une coccinelle sur le bras d’un chemin, une forêt accablée par le départ de ses ombres, un réverbère qui poursuit un voleur, cet homme qui ramasse des tessons de lune, sans oublier le dieu prestidigitateur qui a mille tours dans son sac… Qu’il est libre et fantaisiste l’imaginaire poétique de Vénus Khoury-Ghata ! Avec elle, les mots et les métaphores se font la courte échelle pour avoir la tête dans les étoiles. Une façon d’échapper à la guerre et de réenchanter le monde. (Source : éditeur)
Mon avis
C’est un recueil plein de fantaisie, qui n’est pas sans rappeler la fourmi de dix-huit mètres de Robert Desnos ou même certaines paroles de chansons de Charles Trenet. La poète donne libre cours à son imagination et dans cet univers poétique les événements les plus insolites et les plus improbables semblent pouvoir se réaliser. Mais s’il y a de la fantaisie et de l’humour, on ressent aussi parfois l’arrière-plan douloureux de la guerre du Liban , qui avait commencé en 1975, comme dans ce texte où les arbres « empoignèrent leurs fusils et tirèrent sur les passants » ou dans le poème ci-dessous (page 44) où les mots nous éclaboussent de sang. Les mots évoquent assez souvent le corps humain, les insectes, notamment les criquets, les maisons et les arbres que la poète met volontiers en mouvement, le soleil et la lune qu’elle personnifie, l’horizon qui joue souvent un rôle décisif et pas toujours positif… Il y a aussi une forte présence du vocabulaire religieux, qu’il soit explicite ou plus allusif. Croix, bénitier, croissant, cierge, etc. D’ailleurs, une des parties du recueil s’intitule « Une journée de Dieu » et on sent la grande dérision et l’incrédulité de la poète vis-à-vis du christianisme, de ses miracles, de ses révélations, qu’elle utilise comme autant de jeux facétieux, de motifs à détourner. Un recueil très agréable, plaisant, pétillant, dont les poèmes courts et vifs se lisent aisément !
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Page 44
Personne ne voulait le croire au contact du froid ses mots devenaient cailloux
il les lançait contre les yeux qui se fêlaient comme des vitraux puis se vidaient de leur regard
jetés contre un cœur ces mêmes mots lui revenaient mais éclaboussés de sang
il prit ses mots entre ses paumes souffla sur la chair de leurs lettres et lorsqu’il ouvrit les mains pour parler il n’en sortit qu’une buée
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Page 53
Ne dites pas au chemin qu’il serpente il s’enroulera autour des chevilles des passants
Ne dites pas au cyprès qu’il est cierge obscur il se mettra en marche vers un couvent
par contre dites aux phares qui dorment debout que l’océan se fait vieux que les navires sont aveugles de l’autre côté de l’eau
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Page 67
À cause des pieds fourchus des maisons à cause des épaules basses des arbres à cause des rues qui portent leurs nœuds dans leurs flancs à cause de tout de rien d’un oiseau qui s’est pendu à la corde de l’horizon ma ville boite en marchant
J’ai vu « Miséricorde » d’Alain Guiraudie, au cinéma, vers le début novembre 2024, peu de temps après sa sortie. L’automne étant la saison des champignons, c’était le moment idéal pour le voir, mais je ne doute pas qu’il reste intéressant et divertissant même à d’autres époques de l’année…
Note pratique sur le film
Nationalité française Date de sortie en salles : octobre 2024 Genre : Comédie, thriller Durée : 1h43
Résumé du début de l’histoire
Jérémie (Félix Kysyl) est un jeune homme toulousain. Il arrive en voiture dans le village de Saint-Martial pour assister à l’enterrement de son ancien patron, un boulanger artisanal. Il s’installe quelques temps chez Martine (Catherine Frot), sa veuve. Mais, au bout de quelques jours, le fils de Martine, Vincent (Jean-Baptiste Durand), pense que Jérémie reste trop longtemps auprès de sa mère et il se met dans la tête de le faire partir. Peu à peu, la tension monte entre Jérémie et Vincent. Ils se battent dans la forêt. Mais le curé (Jacques Develay), qui officiait pour les obsèques du boulanger, apparaît soudain et apaise momentanément cette bagarre, en leur conseillant de plutôt cueillir des champignons. A la suite de cela, Vincent cherche toujours à chasser Jérémie de chez sa mère.
Mon avis
C’est un film à l’ambiance singulière, oscillant entre angoisse, humour et drame philosophique, m’a-t-il semblé. J’ai pensé parfois à « Théorème » de Pasolini comme référence assez évidente, puisque le héros est un jeune homme mystérieux dont tout le monde est plus ou moins amoureux et qui suscite le désir et le désastre partout où il passe. Par rapport à l’atmosphère du petit village du Sud-Ouest, très « France de la ruralité profonde », avec ses secrets, ses crimes et ses policiers têtus, j’ai pu penser par moments à certains Chabrol. Mais il y a aussi une grande étrangeté dans ce film – un climat général d’onirisme ou de surréalité – mêlée à des considérations très religieuses sur la culpabilité et le pardon, qui pourraient peut-être également nous évoquer Buñuel. De nombreuses références, donc, qui nourrissent un propos finalement assez chrétien, malgré des apparences qui pourraient scandaliser les cathos les plus rigoristes. Vers la fin, une longue tirade du curé semble vouloir nous rappeler à l’ordre, nous, spectateurs bien tranquillement assis : chacun s’arrange avec sa conscience car chacun est coupable, nous savons que le monde finira dans quelques décennies et cela ne nous empêche pas d’aller au cinéma. Ceci dit, ce ton un peu solennel, voire sentencieux, s’accorde parfaitement avec l’humour pince-sans-rire flottant autour de la cueillette des champignons, qui ne sont ni des trompettes de la mort ni des amanites phalloïdes, comme on l’aurait volontiers imaginé, mais des ceps et des morilles, tout aussi évocateurs !
Comme ce livre faisait partie du Top-Cent de Goran et que mon ami Denis Hamel m’en avait également fait un éloge enthousiaste, je l’ai suggéré à notre cercle de lecture. Nous l’avons lu en juillet dernier. Une lecture tout à fait réjouissante, intelligente, captivante, et un peu subversive… puisqu’elle érige la paresse, la misère et la mendicité au rang de vertus admirables – les bases, peut-être, d’une société heureuse ?
Note pratique sur le livre
Editeur : Joëlle Losfeld (à l’origine : Julliard) Année de publication initiale : 1955 Nombre de pages : 230
Présentation de l’éditeur
Dans les rues du Caire, Gohar, ex-philosophe devenu mendiant, sillonne avec nonchalance les ruelles de la ville et croise des figures pittoresques et exemplaires. Dans ce petit peuple où un manchot, cul-de-jatte, subit les crises de jalousie de sa compagne, on rencontre aussi Yéghen, vendeur de hachisch, laid et heureux, et Set Amina, la mère maquerelle. Il y a aussi Nour El Dine, un policier homosexuel, autoritaire mais très vite saisi par le doute à mesure que progresse son enquête. Un meurtre a eu lieu, celui d’une jeune prostituée… (Source : Quatrième de Couverture)
Mon avis
Ce livre se présente à première vue comme un roman policier mais il n’en a que l’apparence sommaire. Déjà, le lecteur sait dès le moment du meurtre qui est l’assassin et, en plus, il voit le crime se produire du point de vue de cet assassin. Celui-ci est d’ailleurs présenté comme un personnage sympathique, même après le meurtre, et encore plus que sympathique : Un maître en philosophie, un homme supérieur dont il faut suivre l’enseignement et l’exemple. À plusieurs reprises, Cossery insiste sur l’idée que ce meurtre n’a finalement pas d’importance (comparé à toutes les choses plus graves qui se produisent dans le monde, comme la menace de la bombe atomique) et le meurtrier lui-même ne ressent aucune culpabilité, se fiche d’avoir commis cet acte, tout comme il se fiche d’être découvert comme assassin, car il est un sage qui a atteint le détachement des choses de ce monde – n’était sa grande passion pour la drogue, qui est la cause principale de son acte. C’est donc une sorte d’anti-roman policier, dans lequel les codes habituels du genre sont inversés, détournés, et même tournés en ridicule. Même le policier chargé de résoudre l’enquête ne cesse d’avoir des doutes sur le bien-fondé de ses recherches et on peut remarquer que le policier a beaucoup plus de problèmes de conscience, qu’il est beaucoup plus tracassé par les scrupules, que le meurtrier qui est parfaitement paisible et serein ! Roman tout à fait amoral, il traite malgré tout les puissants de ce monde de « salauds », ce qui dénote tout de même une certaine notion du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Cossery semble professer une philosophie : la recherche de la joie, du rire, de la paix, au-delà d’autres considérations. Cossery semble également défendre une vision orientale de la vie, dans le sens où il tourne souvent en dérision les valeurs occidentales (la conception de l’amour et des femmes, en particulier). Ses personnages prennent bien garde à ne pas rentrer dans la partie européenne de la ville du Caire, par détestation pour son ambiance fortunée, bien ordonnée, affairée et stressante. En tout cas, que l’on soit d’accord ou pas avec ses différentes idées, c’est un roman extrêmement beau, remarquablement écrit, sans aucun temps mort, avec des tournures d’une drôlerie extraordinaire, des inventions étonnantes, et des personnages truculents, pleins de vie, de perspicacité et de rouerie. Toutes les personnes de notre cercle de lecture, sans exception, ont aimé ce roman, ce qui n’est pas si fréquent. A conseiller, sans hésitation !
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Un extrait page 97 (Début du chapitre 6)
Il était onze heures du matin. Assis derrière son bureau au ministère des Travaux publics, El Kordi s’ennuyait tout en regardant voleter les mouches. La grande pièce éclairée par de hautes fenêtres, et contenant plusieurs bureaux derrière lesquels besognaient d’autres fonctionnaires, lui était aussi odieuse qu’une prison. C’était même une prison d’un genre sordide, où l’on était éternellement en contact avec des prisonniers de droit commun. El Kordi aurait accepté d’être en prison, mais dans une cellule pour lui tout seul, et au titre de condamné politique. Sa rancœur contre une telle promiscuité procédait de nobles instincts aristocratiques dont il n’était nullement conscient. Il était ulcéré par ce manque d’intimité qui devenait intolérable à la longue. Comment réfléchir à l’aise et à des problèmes d’une portée universelle devant ces figures figées et poussiéreuses, vouées à un esclavage sans fin ? Pour protester contre cette injustice du sort, El Kordi s’abstenait pratiquement de tout travail, voulant ainsi marquer sa réprobation et son indépendance spirituelle. Mais comme personne ne s’apercevait de sa protestation, il s’ennuyait. Ce n’était pas chez lui uniquement de la paresse ; la vanité de se livrer à un travail relevant de la compétence d’un enfant était pour beaucoup dans sa décision.
J’entendais parler de ce film depuis de nombreuses années, sans être absolument convaincue de la nécessité de le voir. Il faut dire qu’une romance sentimentale et américaine des années 1950, n’est pas a priori ce qui m’attire le plus au cinéma. Bien sûr, je savais que c’est un grand classique du genre et même un incontournable, mais je restais réticente et, tout simplement, pas motivée. Mais, finalement, je me suis décidée – juste par curiosité ! – et ça n’a pas été du tout désagréable.
Vous pouvez aussi consulter l’excellent article de Prince Ecran Noir sur son blog Le Tour d’Ecran, où il a parlé de ce film avec talent : le lien est ici.
Note Pratique sur le film
Nationalité : Américaine Remake de 1957 d’un film original de 1939 Couleur. V.O sous-titrée. Acteurs principaux : Cary Grant et Deborah Kerr Durée : 1h50
Quatrième de Couverture du DVD
Un playboy débonnaire et une ravissante chanteuse de cabaret se rencontrent à bord d’un luxueux paquebot. Pour mettre à l’épreuve leur amour soudain, ils décident de se séparer et se donnent rendez-vous six mois plus tard au sommet de l’Empire State Building. Mais un accident tragique va les empêcher de se retrouver…
Mon Avis
N’ayant pas vu la version originale de ce film, datée de 1939 et tournée avec d’autres acteurs, je ne parlerai que de cette version-ci, qui est donc un remake, et qui a la particularité d’être au moins aussi célèbre, sinon plus, que la version antérieure.
Le film est très nettement scindé en deux parties, à peu près d’égales longueurs. La première heure se déroule sur un paquebot, durant une croisière, et nous montre la rencontre, la naissance puis l’approfondissement d’une relation entre Nicolo (Nickie) Ferrante et Terry McKay. Les comiques de situation et de dialogues sont assez nombreux, l’humeur est plutôt joyeuse, insouciante et pétillante, à l’image du champagne rosé que boivent volontiers nos deux héros. Comme la traversée passe par la France et que Nickie a une grand-mère à Villefranche, une escale en ce lieu permet aux deux amoureux de comprendre qu’ils sont vraiment faits l’un pour l’autre. Mais ils savent que ni l’un ni l’autre n’est libre. Nickie Ferrante doit justement se marier avec une richissime héritière en rentrant à New York. Quant à Terry McKay, elle aussi doit retrouver son compagnon – un industriel fortuné – de retour dans cette même ville. Pour tous les deux, rompre leurs engagements avec ces beaux partis est donc un choix courageux, qui va les obliger à gagner leur vie tant bien que mal. Par amour, ils renoncent à l’assurance d’une vie facile, luxueuse et oisive. La deuxième partie du film m’a semblé commencer à leur arrivée à New York. Ils se retrouvent séparés, chacun étant happé par ses propres obligations – en particulier la nécessité de gagner sa vie. Elle retourne à sa vie de chanteuse de cabaret, il se lance dans une carrière d’artiste peintre avec un marchand de tableaux qui s’appelle Courbet. Au bout de six mois, ils doivent se retrouver au sommet de l’Empire State Building. Tous les deux vont au rendez-vous mais, sur le chemin, elle a un accident. Cette deuxième partie rompt avec la veine comique et joue davantage sur l’émotion, le drame, puis l’incompréhension entre les deux amoureux. La scène finale, de retrouvailles entre Nickie et Terry, m’a tiré une ou deux larmes, car les dialogues sont particulièrement bien pensés et pesés, d’un sens psychologique raffiné. Le moment où Cary Grant comprend enfin la situation (comme frappé par une révélation) est une très belle scène de cinéma. On peut être un peu plus réservé sur les scènes musicales – trois ou quatre en tout, me semble-t-il – qui ont moins bien vieilli que le reste du film et qui m’ont paru être tantôt de la guimauve tantôt mal assorti à l’esprit général du film. Donc, dans l’ensemble : un beau moment de cinéma, avec du sentiment, de l’humour, de l’émotion, et des acteurs au meilleur de leur forme.
Comme j’avais déjà lu, l’année dernière, avec grand plaisir Les Soirées du hameau de Nicolas Gogol, j’ai eu envie de plonger, cette année, dans quelques unes des Nouvelles de Pétersbourg de ce même écrivain. Je vous présente aujourd’hui quatre d’entre elles : La Perspective Nevski, Le Nez, Le Manteau,Les Carnets d’un fou.
Editeur : Actes Sud (Babel) Première date de publication : 1842 Traduit du russe par André Markowicz Nombre de Pages : 376 (+30 pages de Postface)
Présentation de Trois de ces Nouvelles :
La Perspective Nevski (58 pages) :
Les premières pages de cette nouvelle nous décrivent la Perspective Nevski – la rue la plus importante et la plus célèbre de Saint-Pétersbourg – telle qu’elle apparaît aux différentes heures du jour, avec des populations bien particulière selon les moments. A l’aube, c’est une fréquentation de mendiants, puis d’ouvriers, puis d’écoliers, etc. Il semble que toutes les classes de la société, des plus misérables aux plus huppées, défilent tour à tour sur la Perspective Nevski. Puis la nuit arrive et nous nous attachons plus particulièrement au sort de deux promeneurs : Piskariov, un jeune peintre idéaliste, et Pirogov, un lieutenant. Chacun croise une jeune femme et va entreprendre de la suivre. Piskariov, le sentimental, va ainsi s’éprendre d’une très belle prostituée. Et Pirogov, qui serait plutôt un libertin, va faire la cour à une femme mariée assez idiote. (…)
Le Nez (44 pages) :
Un matin, le barbier pétersbourgeois, Ivan Iakovlevitch, s’aperçoit qu’il y a un nez dans le pain de son petit-déjeuner. Sa femme lui commande d’aller se débarrasser de ce nez, soupçonnant son mari de l’avoir coupé par inadvertance à l’un de ses clients. Mais le barbier est sans cesse dérangé, dans les différents coins de la ville, dès qu’il essaye de jeter cet appendice… jusqu’au moment où il est arrêté par un gendarme. Parallèlement, un autre Pétersbourgeois, l’assesseur de collège Kovaliov découvre, en se levant le matin, que son visage est plat et lisse comme une crêpe : il a perdu son nez ! Cela tombe mal car il avait justement des projets de mariage avec une jeune fille de la meilleure société. Kovaliov décide de passer une annonce dans le journal pour retrouver son nez mais le garçon du journal refuse sa demande incongrue. Un peu plus tard, l’assesseur de collège croise dans une église son nez qui a été élevé à la dignité de conseiller d’Etat et qui porte un superbe uniforme, brodé d’or. Mais, bientôt, la police vient rapporter à Kovaliov son nez qui a été arrêté. Le seul problème c’est qu’il s’avère impossible de le remettre à sa place. (…)
Le Manteau (52 pages) :
Akaki Akakievitch Bachmatchkine, le héros de cette nouvelle, est un petit fonctionnaire, au caractère effacé, qui est employé dans un bureau à faire des copies de documents. Son allure peu soignée et son air distrait en font la risée de ses collègues, qui n’hésitent pas à le brimer, à le vexer. Un jour Akaki Akakievitch s’aperçoit que son manteau est très usé, et il va l’apporter chez le tailleur pour une réparation. Mais le tailleur refuse : le manteau est en trop mauvais état, il faut en acheter un autre. Comme Akaki Akakievitch a des moyens modestes et qu’un nouveau manteau coûte très cher, il commence à économiser, kopek après kopek. Finalement, il parvient à acquérir l’objet de ses désirs. Et ses collègues décident de faire une grande fête, un soir, pour célébrer cette acquisition. Mais, au sortir de cette fête, en rentrant chez lui, Akaki Akakievitch se fait voler son nouveau manteau dans les rues sombres de Saint-Pétersbourg. Pour la première fois de sa vie, le malheureux se révolte contre le sort et entame des démarches pour récupérer son cher manteau. Malheureusement, un « personnage considérable et important » auquel il demande secours s’en prend violemment à lui afin d’impressionner une connaissance qui lui rendait visite. C’est le coup de grâce pour Akaki, qui meurt de froid quelques jours plus tard. C’est alors que commencent à se produire des événements inexplicables. (…)
(Sources de toutes ces présentations : moi et Wikipédia)
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Mon avis en bref
Ce sont quatre nouvelles dans lesquelles on retrouve, de l’une à l’autre, quelques motifs récurrents. Par exemple, il est question de nez, de façon épisodique, dans plusieurs d’entre elles. Il faut remarquer également qu’il est souvent question de petits fonctionnaires qui ne sont pas très heureux dans leur travail et qui s’interrogent parfois sur le bien fondé de leur hiérarchie, sur leur possible avancement ou sur leur place parmi leurs collègues. Ainsi le héros des Carnets d’un fou conteste le pouvoir de ses chefs et se sent au même niveau qu’eux – voire carrément au-dessus quand il finit par se prendre pour le roi d’Espagne ! Quant au héros du Manteau, qui est au contraire un homme effacé et en butte aux vexations de ses collègues, on peut dire que son nouveau manteau, si chèrement acquis, symbolise la dignité et l’honneur retrouvés. Car c’est pour ce vêtement qu’il est soudain prêt à relever la tête et à se battre. On peut remarquer que le héros du Nez a quant à lui « perdu la face » et qu’il n’a plus « le bon profil » pour mener à bien ses ambitions. Car, en perdant son nez, il se rend compte que ses beaux projets de mariage tombent à l’eau du même coup. Et c’est tout son prestige social qui semblait tenir dans son appendice nasal, organe de l’olfaction et peut-être du flair des bonnes opportunités de la vie. Ce n’est d’ailleurs pas si absurde que cela, à la réflexion, de retrouver ensuite ce nez sous les apparences d’un conseiller d’Etat et vêtu d’or ! J’ai vu, là encore, tout un symbolisme autour des notions d’ambition, d’ascension sociale, de dignité, ou des masques sociaux que nous sommes amenés à afficher dans nos vies et qui peuvent de temps en temps nous trahir. Un magnifique recueil de nouvelles – à la fois profond et facétieux – qui séduira assurément les amateurs de classiques russes !
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Un Extrait de « La Perspective Nevski » Pages 62-63 (avant-dernière page de la nouvelle)
« Quelle merveille que notre monde ! me disais-je avant-hier, me promenant sur la Perspective Nevski et repensant à ces deux aventures. Comme le destin se joue de nous d’une façon étrange, mystérieuse ! Obtenons-nous un jour ce que nous désirons ? Atteignons-nous un jour ce vers quoi, semblait-il, nous avions bandé toutes nos forces ? Tout se passe à rebours. À l’un, le destin donne une paire de chevaux splendides, et il s’en sert en restant insensible à leur beauté – alors que l’autre, dont tout le cœur brûle de passion chevaline, fait de la marche à pied et se contente de claquer la langue quand un coursier passe devant lui. Un tel possède un cuisinier hors pair, mais, par malheur, une bouche si petite qu’il ne peut pas y faire entrer, quoi qu’on y fasse, plus de deux petites bouchées ; l’autre a une bouche grande comme l’arche de l’entrée du Grand État-Major, mais, las ! Il doit se contenter d’un pauvre repas allemand de pommes de terre. Comme notre destin se joue étrangement de nous ! «
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Un Extrait du « Nez » page 95
L’assesseur de collège, après le départ de l’inspecteur, resta quelques minutes dans un état indéfini et eut beaucoup de mal, au bout de quelques minutes, à retrouver sa faculté de voir et de sentir ; tellement cette joie inattendue l’avait plongé dans un état second. Il prit délicatement son nez retrouvé dans le creux de ses deux mains, et le scruta, une nouvelle fois, de toute son attention. – Oui, c’est lui, c’est bien ! dit le major Kovaliov. Voilà même le petit bouton sur le côté gauche qui avait surgi hier. Le major faillit en rire de joie. Mais rien n’est durable en ce monde, et c’est pourquoi la joie n’est plus aussi vivace la minute d’après ; une troisième minute, et elle devient encore plus faible et elle finit par se fondre dans l’état habituel de votre âme, comme un rond dans l’eau, issu de la chute d’un caillou, finit par se confondre dans la surface lisse. Kovaliov s’était mis à réfléchir et avait compris que l’affaire n’était pas encore réglée : le nez était retrouvé, mais il fallait le fixer, le réinstaller à sa place. – Et s’il ne se refixait pas ? A cette question, qu’il s’était faite à lui-même, le major blêmit. (…)
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Un Extrait des Carnets d’un fou Page 301
86 martobre. Entre le jour et la nuit.
Aujourd’hui, j’ai reçu la visite de notre huissier pour que je me rende au bureau, du fait qu’il y a déjà plus de trois semaines que je n’occupe plus ma fonction. Pour plaisanter, je me suis rendu au bureau. Le chef de bureau pensait que je m’inclinerais devant lui et que je chercherais à m’excuser, mais j’ai posé sur lui un regard indifférent, sans trop de colère, sans trop de bénévolence, et je me suis assis à ma place, comme si je ne remarquais personne. Je regardais toute cette canaille du département et je me disais « Et s’ils le savaient, qui ils ont parmi eux… Mon Dieu, ce cirque qu’ils auraient fait, même le chef de bureau se serait mis à me faire des courbettes jusqu’à terre, comme il le fait maintenant devant le directeur. » On a mis des papiers devant moi, pour que j’en fasse des comptes rendus. Je n’ai même pas bougé le petit doigt. Au bout de quelques minutes, tout s’est mis à s’agiter. On disait que c’était le directeur qui arrivait. Plein de fonctionnaires se sont précipités, en se bousculant, juste pour se montrer. Je n’ai pas bougé. Quand il a traversé tout notre service, ils ont tous boutonné tous les boutons de leur frac ; moi – rien ! Et alors, un directeur ? que je me lève devant lui ? – jamais ! C’est un directeur, lui ? Ce n’est pas un directeur, c’est un bouchon. Un bouchon ordinaire, un bouchon simple, rien d’autre. De ceux qui servent à boucher les bouteilles. (…)
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Le compositeur Chostakovitch (1906-1975) a composé en 1927-28 un opéra à partir du Nez de Gogol, précisément intitulé Le Nez et je vous renvoie au superbe article de Jean-Louis sur son blog Tout l’opéra ou presque : à consulter en suivant ce lien !
J’ai vu ce film en salle vers la mi-juillet et j’ai été très favorablement impressionnée.
Note technique sur le Film
Date de sortie en salle : juillet 2023 Nationalité : Italien Couleur, version italienne sous-titrée Avec : Margherita Buy, Nanni Moretti, Silvio Orlando Durée : 1h36
Synopsis
Giovanni, cinéaste italien renommé, s’apprête à débuter le tournage d’une fresque politique. Mais entre son couple en crise, son coproducteur au bord de la faillite et le monde du cinéma qui change, tout semble jouer contre lui ! Toujours sur la corde raide, Giovanni va devoir repenser sa manière de faire s’il veut mener tout son petit monde vers un avenir radieux. (Source : site de Pathé)
Mon Avis
C’est un film qui parle beaucoup de cinéma puisque le héros est un cinéaste en train de tourner un film et ce Giovanni nous donne à plusieurs reprises des leçons de cinéma : il cite des œuvres de réalisateurs qu’il aime (« Lola » de Jacques Demy, Cassavetes, Fellini, le « Décalogue » de Kieslowski, Scorsese ) soit explicitement soit par des séquences inspirées de leur style, telles les scènes de cirque, la scène finale ou encore des scènes musicales et dansantes. Une longue scène centrale est un vibrant plaidoyer contre la violence à l’écran, avec une allusion assez claire aux films de Tarantino, mais Giovanni ne réussit pas à convaincre l’équipe de tournage de ne pas faire cette scène, il ne peut rien changer au cours des choses – signe d’une fatalité contre laquelle on ne peut lutter. Bien qu’il y ait beaucoup de situations et de répliques très drôles dans ce film, et que l’on rit énormément, le sens profond de cette histoire m’a paru grinçant, pessimiste et presque désespéré : un désespoir qui a encore suffisamment d’énergie et de recul sur soi-même pour faire des plaisanteries et pratiquer le second degré. Nanni Moretti semble vouloir nous montrer qu’il n’aime pas du tout notre époque : les Netflix et autres plateformes le dégoûtent, de même que les producteurs cupides qui le poussent à se compromettre avec un système qu’il réprouve, le film qu’il aurait envie de tourner se passe en 1956 et fait référence au Parti Communiste Italien et à ses luttes idéologiques – qui n’ont vraiment plus cours de nos jours. Le titre « Vers un avenir radieux » est une référence à l’idéal communiste, tel qu’il pouvait exister dans les années 50 chez certains militants inconditionnels et fanatiques, mais nous comprenons bien que dans l’esprit de Moretti ce titre est une antiphrase pleine de nostalgie et d’amertume – il nous prévient d’ailleurs assez tôt dans le film que le héros va se suicider à la fin et ce n’est que par une surprenante et acrobatique pirouette que la fin esquive la prédiction que nous redoutions logiquement. Nous sommes souvent à la frontière entre le comique et le drame, basculant de l’un vers l’autre en l’espace d’un instant, par exemple au moment où Véra rend sa carte du parti communiste à Ennio en lui expliquant son indignation et son découragement, Nanni Moretti surgit brusquement devant nous pour nous dire que cette scène ne sert à rien et qu’elle est nulle – nous prenant ainsi à contre-pied et réduisant notre émotion à néant, tout en suscitant l’hilarité.
Un film très remarquable, brillant et émouvant, qui, à mon sens, s’adresse peut-être davantage aux plus de cinquante ans qu’aux jeunes générations.
Voici un écrivain britannique que je n’avais encore jamais lu et dont la découverte a été une agréable surprise ! J’ajoute que cette suggestion de lecture m’avait été faite par mon ami poète et écrivain Denis Hamel qui en avait entendu parler par des essais littéraires et/ou politiques.
Note Pratique sur le Livre
Editeur : Rivages poche Première date de publication : (en anglais) 1988 Traduit de l’anglais par Maurice et Yvonne Couturier Nombre de Pages : 412
Quatrième de Couverture
Qu’y a-t-il de commun entre Vic Wilcox, directeur général de Pringle and Sons, une entreprise de métallurgie anglaise en pleine restructuration, et Robyn Penrose, une jeune universitaire spécialiste des jeux de déconstruction littéraire et plus particulièrement de l’étude sémiologique des « romans industriels » victoriens ? Pas grand-chose en apparence. Mais tout est remis en jeu lorsque Robyn Penrose doit suivre un stage chez Pringle and Sons et devenir « l’ombre » de son directeur dans le cadre de « l’Année de l’Industrie ». Cette confrontation brutale – et cocasse – est un peu celle de la thèse et de l’antithèse, au cœur de Rummidge, cette variante fictive de Birmingham.
Mon Avis
Ce livre s’articule essentiellement autour de deux personnages et de leur rencontre : Vic Wilcox, qui est le patron d’une entreprise de sidérurgie, et Robyn Penrose, qui est professeur de Lettres à l’université. À travers eux, c’est la confrontation de deux mondes antagonistes, qui restent habituellement éloignés l’un de l’autre : d’un côté l’entreprise privée et son principe de réalité implacable et de l’autre côté l’enseignement supérieur avec son esprit d’analyse, ses valeurs morales, son idéalisme. Pour simplifier la situation on pourrait dire qu’il s’agit d’un face à face entre la droite et la gauche. Vic Wilcox est plutôt favorable à Margaret Thatcher, il apprécie les valeurs traditionnelles de la société et représente aussi le capitalisme triomphant des années 1980. Tandis que Robyn Penrose est une militante féministe et gauchiste (on dirait aujourd’hui « woke »), grande adepte de Derrida et préférant la justice sociale à l’argent. On pourrait imaginer que leur rencontre n’occasionnerait que des conflits et de la détestation mais David Lodge déjoue habilement ce pronostic trop prévisible et nous mène à des développements plus amusants et psychologiquement plus fouillés. Si ces deux personnages sont assez typiques de leur milieu on ne peut pas dire pour autant qu’ils soient caricaturaux, et ce qui est le plus intéressant c’est de les voir évoluer au contact l’un de l’autre et d’assister à leurs doutes et remises en cause de leurs valeurs et croyances respectives. L’humour est également très présent, et surtout à travers les personnages secondaires qui sont dignes d’une comédie à l’anglaise. La fin du livre est assez surprenante et réussie puisque les événements prennent une tournure moins vraisemblable, plus fantaisiste, et que l’aspect de « pure comédie » s’accentue encore plus nettement. Un bon roman, qui a l’avantage de nous divertir tout en nous faisant réfléchir !
Un Extrait Page 229
C’était comme si la Robyn Penrose qui passait un jour par semaine à l’usine était le double de celle qui, les six autres jours de la semaine, s’occupait de littérature féminine, de roman victorien et de théorie littéraire poststructuraliste – un être moins consistant, plus insaisissable mais tout aussi réel. Elle menait une double vie actuellement, et cela la rendait plus intéressante et plus complexe, pensait-elle. Wallsbury Ouest, cette étendue désolée d’usines, d’entrepôts, de routes et de ronds-points, parcourue par des voies de chemin de fer, couvertes d’herbe, et de canaux désaffectés, comme les stries sur Mars, semblait elle-même être l’ombre, la face cachée de Rummidge, ignorée de ceux qui se prélassaient sous les projecteurs de la culture et du savoir à l’université. Bien sûr, c’était le contraire pour ceux qui travaillaient chez Pringle : c’était l’université et tout ce qu’elle représentait qui était la face cachée du monde, une face étrange, impénétrable et vaguement menaçante. En traversant, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, cette frontière qui séparait ces deux zones dont les valeurs, les priorités, le langage et les coutumes étaient si diamétralement opposés, Robyn avait l’impression d’être comme un agent secret ; et, comme les agents secrets, il lui arrivait parfois d’avoir des états d’âme et de mettre en doute les valeurs de son propre camp. (…)
Thierry Roquet est un poète que je suis depuis pas mal d’années et dont les textes me touchent par leur fine ironie et une discrète mélancolie, abordant les à-coups de la vie urbaine contemporaine, les bizarreries du monde du travail ou des exigences sociales, décrivant des scènes de rue prises sur le vif, évoquant un quotidien qui ressemble à celui de chacun, mais avec une pointe d’acidité et de piquant.
Les trois poèmes que je vous propose aujourd’hui sont issus du recueil paru chez Gros Textes en 2019 A la périphérie du monde(par la ligne 13 du métro).
Biographie
Thierry Roquet : né en 1968, en Bretagne. Vit en région parisienne depuis près de vingt ans. (Source : éditeur)
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Furtive rencontre
J’ai rencontré un poète que j’aime bien Je lui ai dit : « bonjour, tu es un poète que j’aime bien » Je n’ai jamais grand-chose à dire aux poètes que j’aime bien Ni aux autres d’ailleurs.
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Poème perdu
J’ai malencontreusement égaré un poème sur la ligne 13 du métro si je vous dis que ce poème évoque des choses intimes comme la lâcheté ordinaire le temps qui passe & surtout les merveilleuses galettes au sarrasin que préparait ma grand-mère maternelle vous comprendrez aisément qu’il puisse me manquer terriblement.
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Un bon ratio
A la boulangerie trois clients avant moi pour un dernier croissant au chocolat et aux amandes ça me fait donc seulement une chance sur quatre d’obtenir ce que je désire cela parait peu mais c’est quand même un bon ratio en tout cas c’est un ratio très largement supérieur à celui que j’ai de dégoter le gros lot ou de devenir le meilleur poète français du siècle.