Des haïkus d’automne

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Pour célébrer cette période festive, je vous propose la lecture de quelques haïkus d’automne – la saison que nous venons à peine de quitter et dont nous aurons peut-être la nostalgie dans quelques semaines, en plein cœur de l’hiver.
J’ai trouvé ces courts poèmes japonais dans la jolie anthologie Haïkus d’automne et d’hiver, publiée chez Folio Sagesses (92 pages), réunissant la plupart des grands maîtres du haïku classique, de Bashô à Sôseki, couvrant donc la période du 17e au 20e siècle.
Il s’agit d’une édition traduite du japonais, préfacée et annotée par Corinne Atlan et Zéno Bianu.

Extrait de la quatrième de couverture

« Là
tout simplement
sous la neige qui tombe »

Si la célébration de la floraison éphémère des cerisiers est désormais connue dans le monde entier, l’explosion de rouille, de pourpre et d’or des érables et des ginkos lors de l’apogée automnal n’est pas moins attendue au Japon. Elle est le théâtre d’une mélancolie plus prononcée, d’une beauté qui jette ses derniers feux, avant le flétrissement puis la glace et le givre.

Corinne Atlan et Zéno Bianu

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Choix de Haïkus


(Page 35)

J’ai tué une araignée –
solitude
de la nuit froide

Masaoka Shiki (1867-1902)

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(Page 37)

Ce chemin –
seule la pénombre d’automne
l’emprunte encore

Matsuo Bashô (1644-1694)

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(Page 44)

Après avoir contemplé la lune
mon ombre
me raccompagne

Yamaguchi Sodô (1642-1716)

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(Page 51)

Dans chaque perle de rosée
tremble
mon pays natal

Kobayashi Issa (1763-1828)

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(Page 56)

Automne
le malheur et rien d’autre –
Je poursuis mon voyage

Taneda Santôka (1882-1940)

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(Page 65)

Monstre
il montre son cul rond
le potiron

Natsume Sôseki (1867-1916)

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(Page 67)

Pluie d’automne –
les hortensias
se décident pour le bleu

Masaoka Shiki (1867-1902)

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L’Exposition « Tokyo, naissance d’une ville moderne » à la MCJP

La Maison de la Culture du Japon à Paris (MCJP), située dans le 15e arrondissement, non loin de la Tour Eiffel, avait organisé, entre le 6 novembre 2024 et le 1er février 2025, une exposition d’estampes sur le thème « Tokyo, naissance d’une ville moderne ».
Il s’agissait de nous montrer des vues de Tokyo, témoignant de l’évolution et surtout de la modernisation de la ville au début du 20e siècle, notamment à la suite du grand séisme de l’année 1923, qui la détruit en grande partie. On remarque aussi une influence occidentale dans ces reconstructions, adoptant souvent des architectures d’acier, de verre, de béton ou d’autres matériaux non japonais.

Présentation de l’expo par la MCJP (court extrait)

Edo, l’ancienne capitale shogunale, devient Tokyo en 1868 et se modernise à grande vitesse tout au long de l’ère Meiji. Mais en 1923, durant l’ère Taishô, le grand tremblement de terre du Kantô dévaste la ville. Si les derniers quartiers qui avaient conservé l’atmosphère d’autrefois disparaissent, la reconstruction va permettre à Tokyo d’accélérer sa modernisation.
C’est cette transformation radicale de Tokyo en ville moderne durant les années 1920 et 1930 que donne à voir la nouvelle exposition de la MCJP. 
Pour l’occasion, le Edo-Tokyo Museum lui a prêté une centaine d’œuvres de sa collection : un grand nombre d’estampes modernes rarement présentées en France, ainsi que des affiches, des photos ou encore des accessoires de mode. Ces estampes aux styles variés et novateurs, signées des grands graveurs de l’époque, oscillent entre fascination envers ces bouleversements et nostalgie pour le Tokyo d’autrefois.
(Source : site internet de la MCJP)

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Choix d’estampes et quelques cartels

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Kobayashi K. – La Société Nipposha, quartier de Ginza

Cartel de « La société Nippôsha, quartier de Ginza à Tokyo » :
Kobayashi Kiyoshoka
1876
Estampe

Suite à l’incendie qui détruisit en 1872 les quartiers actuels de Ginza, Marunouchi et Tsukiji, un projet de construction d’immeubles en brique est mis en place dans le quartier de Ginza. Ce projet urbain d’un type nouveau comprend l’élargissement des voies pour la circulation des calèches, l’installation de réverbères à gaz, la plantation de grands arbres et le remplacement du bois par la brique, résistante au feu. Des rues occidentales, encore jamais vues au Japon, font alors leur apparition. La société Nippôsha, fondée en 1872, qui publie le journal Tokyo Nichi Nichi Shinbun, ancêtre du Mainichi Shimbun, déménage en 1874 dans ce nouveau quartier bâti en brique.

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Kobayashi Kiyoshoka – Vue d’Ushimachi à Takanawa – 1879

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Inoue Yasuji – L’avenue Ginza la nuit – entre 1870 et 1890

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Koizumi Kishio – Les gazomètres de Senju

Cartel de « Cent vues du grand Tokyo à l’ère Showa : Les gazomètres de Senju« 
Koizumi Kishio
Septembre 1930

En 1893, une usine de production de gaz de ville de la Tokyo gaz Company est implantée dans le quartier de Senju, situé au nord-est de Tokyo le long de la rivière Sumida, rejointe en 1926 par une centrale à charbon, installée par la même société. La succession d’immenses gazomètres et de cheminées dessine ici un paysage urbain singulier représenté au moyen de lignes claires et de couleurs crues.

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Kawase Hasui – Le Pont de Nihonbashi

Cartel de « Le pont Nihonbashi à l’aube« 
Kawase Hasui
Gravure sur bois
1940

Cette œuvre est l’une des plus célèbres de Kawase Hasui. Cette représentation du pont Nihonbashi rappelle Vue du pont Nihonbashi au petit matin d’Hiroshige de la série Les Cinquante-trois relais du Tôkaidô. L’ancien pont Nihonbashi, kilomètre zéro de la route de Tôkaidô et point névralgique de la circulation et de l’économie japonaises depuis l’époque Edo est remplacé en 1911 par un pont de pierre à deux arches. Ici Hasui tire parti d’une composition verticale pour mettre en valeur les lampadaires de bronze, symboles du pont de Nihonbashi.

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Kawase Hasui – Jardin d’iris du sanctuaire Meiji-jingû – 1951

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La fin de l’été de Setouchi Jakuchô

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J’avais entendu parler de Setouchi Jakuchô comme d’une écrivaine scandaleuse, parfois taxée de pornographe dans son pays, mais également figure féministe, devenue nonne activiste, ayant milité contre le nucléaire, et savante lettrée, capable de traduire un ouvrage aussi important que le « Dit du Genji » en japonais moderne.
Un seul de ses romans est paru en français, celui-ci, « La fin de l’été« , qui a remporté un grand succès dans les années 60 et, en même temps, provoqué le scandale, bien qu’il ne soit pas érotique.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Philippe Picquier
Année de publication initiale : 1962 ; (dans cette traduction) 1999
Traduit du japonais par Jean-François Gény
Nombre de pages : 173

Note biographique sur l’écrivaine

Née en 1922 à Tokushima, SETOUCHI Jakuchô étudie la littérature japonaise à l’Université de Tokyo avant de quitter la ville et sa vie d’épouse pour se consacrer à l’écriture. Aprés un premier roman critiqué pour son coté pronographique, elle est récompensée pour Natsu no Owari » et reçoit le Prix de littérature féminine. Elle reçoit également le Prix Tanizaki, une récompense prestigieuse, pour son roman « Hana ni Toe » en 1992. A partir de 1973, SETOUCHI Jakuchô est nonne bouddhiste au temple Chusonji à Hiraizumi, dans la province d’Iwate. En 1998, sa traduction en japonais moderne des dix volumes du « Dit du Genji » l’a rendue célèbre dans son pays. Elle meurt en novembre 2021 à Kyoto, à 99 ans.
(Sources : éditeur et Wikipédia)

Présentation du livre par l’éditeur

C’est un célèbre roman autobiographique, scandaleux, éblouissant de sensibilité, publié en 1962 par une femme qui prit l’habit de nonne tout en poursuivant une grande carrière d’écrivain au Japon. Entre rédemption et faiblesse, amour sincère et passion physique, le récit, ciselé comme une épure, des mouvements chaotiques d’un cœur de femme, jusqu’au moment où elle décide de trouver sa liberté.

Mon Avis


C’est un livre dans lequel j’ai eu un peu de mal à rentrer. Au début, le ton de l’écrivaine  me semblait à la fois sentimental et curieusement froid, presque détaché. Mais, vers la moitié environ du roman, les personnages me sont devenus plus compréhensibles, l’analyse des situations et des caractères m’a paru très touchante et subtilement exprimée. Peut-être parce que l’héroïne, Tomoko, commence à avoir des problèmes de conscience vis-à-vis de la femme de son amant, ce qui la rend moins égoïste et moins désinvolte qu’au début.
C’est aussi un livre où il se passe très peu de choses, une fois que la situation initiale a été posée. Plutôt que des événements ou des péripéties, l’écrivaine nous dévoile beaucoup d’états d’âme, nous expose leur évolution. Une femme trompe régulièrement son amant, qui est lui-même un homme marié. Ou, dit autrement : un homme trompe sa femme avec une maîtresse (l’héroïne) qui le trompe également. Bref, Tomoko se partage entre deux hommes. Le premier, Shingo, est un écrivain de presque cinquante ans, dont les livres n’ont pas de succès. Il est  taciturne et flegmatique, pour autant que le lecteur puisse en juger. Sa relation avec Tomoko nous paraît assez tranquille, emprunte de tendresse. Par contraste, le deuxième homme, Ryota, nous est présenté comme très sensuel et en même temps peu énergique, peut-être déprimé. On sent que Tomoko est irrésistiblement attirée vers lui et que leur passion a un côté néfaste, destructeur.
Souvent, on sent que l’écrivaine et son héroïne Tomoko ne sont qu’une seule et même personne. On a l’impression que Setouchi Jakuchô s’est dédoublée, entre une narratrice ayant pris du recul et de la hauteur vis-à-vis de son passé et un personnage principal immergé dans l’émotion et les sensations immédiates.
Même si je n’étais pas très enthousiaste au début, en fin de compte ce roman m’a intéressée et parfois touchée.
Je n’ai pas compris, ceci dit, pourquoi il avait fait scandale à sa parution car il n’y a rien d’érotique, de violent ou de choquant qui pourrait heurter nos sensibilités actuelles. Mais il faut croire que le Japon des années 1960 était d’une rigidité assez extrême, sur le plan des mœurs et des libertés féminines.

Un roman que j’ai finalement bien aimé !

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Un extrait page 39-40


Shingo ne semblait absolument pas soupçonner la trahison de Tomoko et, comme par le passé, une habitude vieille de huit années, il continuait sa navette entre elle et sa femme. Quand Tomoko était avec lui, plongée dans une ambiance familière qu’elle pouvait presque respirer, elle n’arrivait pas à croire en cette intensité qui marquait les instants passés avec Ryota. Est-ce que vraiment, durant ces huit années d’absence partagée, Shingo n’avait jamais eu aucun doute sur la fidélité de l’une ou de l’autre ? Elle fixa son profil aux traits marqués, il semblait calme, apparemment concentré et, pour la première fois, elle le vit comme une espèce de monstre sinistre.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Shingo s’était retourné et l’avait questionnée de sa voix douce.
– Rien, je me demandais simplement pourquoi, entre nous deux, il n’y avait jamais eu de jalousie.
– Mais je suis jaloux.
– De qui, quand ?
– Je suis jaloux en permanence. L’inquiétude ne me quitte pas, elle ne me laisse jamais tranquille.
– Menteur !
– Non, pas du tout… c’est pourquoi je te reviens toujours.
Tomoko, malgré elle, éclata de rire. Il reprit :
– Toi aussi tu es jalouse.
– Ah bon ! Et quand, d’après toi ?
– Toujours, mille fois… mais tu oublies aussi vite.
L’assurance de Shingo était telle que Tomoko en vint à se demander si elle ne ressentait pas effectivement de la jalousie à l’égard de cette femme qu’elle n’avait jamais rencontrée.
(…)

« L’Oie sauvage » de Mori Ôgai

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Ce roman classique japonais m’a été offert pour mon anniversaire de l’an dernier, par une amie proche.
C’était la première fois que je lisais Mori Ôgai et il me semble que je n’en avais pas entendu parler avant de recevoir ce cadeau. Pour cette raison, cette lecture rentre dans le cadre du défi « Un classique par mois » organisé par Etienne Ruhaud sur son blog Page Paysage – défi où il s’agit de lire un auteur classique qu’on n’a encore jamais lu.

Note Pratique sur le livre 

Éditeur : Cambourakis
Date de publication originale : 1911
Année de publication (dans cette traduction) : 2014
Traduction du japonais par Reiko Vergnerie 
Nombre de pages : 172

Note biographique sur l’écrivain 

Né avec la révolution industrielle, politique et culturelle de Meiji, formé aux lettres classiques chinoises, traducteur de Goethe, d’Ibsen et de Rilke et de bien d’autres Mori Ôgai (1862-1922) est considéré comme un précurseur et un maître du roman moderne japonais, au même titre que Sôseki ou Akutagawa. 
(Source : éditeur) 

Extrait de la Quatrième de couverture 

Un soir de septembre, à Tokyo, en l’an treize de Meiji, le calme regard d’Otama croise pour la première fois celui d’un étudiant en médecine passant distraitement devant sa modeste demeure de « maîtresse entretenue ». Un sourire se dessine bientôt sur le visage un peu triste de la jeune femme tandis que le promeneur, inconsciemment, ôte sa coiffure pour saluer cette reconnaissance secrète aussi bien qu’incertaine.

Mon avis

C’est un roman d’une grande finesse et qui ne néglige aucun détail. L’histoire se passe à Tokyo et les références à tel ou tel quartier de la ville et à la configuration des boutiques ou des maisons sont assez nombreuses. Les mœurs japonaises de l’époque et les habitudes de vie des citadins – ce qu’ils mangent, notamment, mais aussi la manière de faire ses courses ou l’emploi d’entremetteuses dans les affaires de cœur – nous semblent très vivantes à travers ces pages.

Quand on arrive à la fin du livre, on se dit que l’histoire est tout de même très mince. On imaginait au début que des tas de choses allaient arriver entre le bel étudiant en médecine et la belle femme entretenue mais le suspens maintenu jusqu’au bout ne nous conduit pas où nous croyions aller. Et finalement cet étudiant en médecine n’aura été qu’un personnage assez secondaire – dont la seule utilité est de révéler le véritable visage de la femme entretenue : sensuelle, timide, fière et assez dissimulatrice.

Les deux personnages féminins principaux sont les plus beaux et les plus intéressants de ce roman. Otama, la femme entretenue, est un être qui n’a pas eu le choix de son destin. Issue d’une famille pauvre, elle doit se vendre à un homme riche pour assurer son confort et, surtout, celui de son père. Elle a été dupée par Suézô, qui lui a caché qu’il était marié, père de famille et aussi usurier, pour la décider à devenir sa maîtresse. Lorsqu’elle l’apprend, ses illusions tombent et elle commence à dissimuler et à mentir, comme Suézô, tout en rêvant de l’étudiant en médecine qui représente sûrement à ses yeux un idéal de pureté, d’honnêteté et de jeunesse, très éloigné de son protecteur usurier.

L’autre beau personnage féminin de ce roman est la femme de Suézô, dont la jalousie est extrêmement touchante. C’est une femme à la laideur presque grotesque et l’auteur insiste bien sur toutes ses disgrâces : elle est grosse, petite, elle ronfle de manière peu féminine. Nous comprenons aussi qu’elle ne doit pas être très futée car son usurier de mari réussit à lui faire croire pas mal de bobards mais c’est sans doute, aussi, parce qu’elle ne demande qu’à être rassurée. À travers ses crises de jalousie, ses doutes, ses méditations et ses comportements contradictoires nous sentons tout l’amour qu’elle a pour son mari et sa peur d’être abandonnée. Un personnage très humain, dont les réactions paraissent finement observées !

Même les personnages secondaires ou les simples figurants sont caractérisés d’une manière intéressante, et cela contribue à donner beaucoup de vie à ce roman et une sensation de réalité.

Un livre que j’ai vraiment apprécié ! Je tâcherai certainement de relire un jour cet écrivain.

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Un Extrait page 143

Otama, qui jusque-là ne pouvait s’empêcher de se lever dès son réveil, en arrivait maintenant à rester au lit, enveloppée dans les futons, les jours où Umé lui disait : « Ce matin, il y a de la glace dans l’évier. Restez encore un peu au lit ! » Certains pédagogues conseillent aux jeunes gens de s’endormir dès qu’ils sont au lit et de ne pas rester couchés lorsqu’ils se réveillent, afin d’éviter toute pensée perverse. Car lorsqu’un jeune corps se trouve au chaud dans son lit, des pensées naissent en son esprit comme des plantes vénéneuses qui s’épanouissent à la chaleur. L’imagination d’Otama devenait parfois extrêmement dévergondée à ces moments-là. Une sorte de lumière naissait alors dans ses yeux et, comme si elle était ivre de saké, son visage rougissait des joues jusqu’aux paupières.

Un Extrait page 83

Les explications de Suézô, mélange de vérité et d’artifice, semblaient avoir pour un temps éteint le feu de la jalousie de sa femme, mais ce n’était bien entendu qu’un palliatif : aussi longtemps que la personne qui vivait effectivement sur la Pente Muén habiterait là, les médisances et les insinuations iraient bon train. C’était la bonne, par exemple, qui rapportait aux oreilles de la femme des propos tels que : « Encore aujourd’hui, Untel a vu, semble-t-il, Monsieur entrer par la porte treillissée. » Cependant, Suézô n’était jamais à court de prétextes. Lorsqu’elle lui disait que les affaires ne se traitaient pas toujours le soir, il répondait : « Qui donc viendrait dès le matin pour m’emprunter de l’argent ? »

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« Le Mal n’existe pas » de Ryûsuke Hamaguchi

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Affiche du film

J’avais entendu parler de ce réalisateur japonais, Ryûsuke Hamaguchi, à propos de son précédent film, « Drive my car » (2021) qui avait remporté un certain succès de la part du public et de la critique. Avec notamment l’Oscar du Meilleur Film International.
N’ayant pas eu l’occasion de voir « Drive my car » (qui avait aussi l’inconvénient, à mes yeux, de durer trois heures), la sortie de ce film-ci a attiré ma curiosité.

Note Technique sur le Film

Nationalité : Japonais
Année de sortie (au Japon) : 2023, (en France) : avril 2024
Récompense : Grand Prix du Jury à la Mostra de Venise 2023
Genre : Drame
Durée : 106 minutes

Résumé du Début

Un homme à tout faire, Takumi, et sa petite fille de huit ans, prénommée Hana (qui signifie « fleur » en japonais), vivent dans le village de Mizubiki, près de Tokyo. Ils sont environnés de grandes forêts où le père apprend à sa fille à reconnaître les différentes sortes d’arbres. Takumi passe beaucoup de temps à couper du bois à la hache. Il aide aussi les autres villageois à puiser de l’eau dans la rivière voisine ou à cueillir des herbes aromatiques. Mais, bientôt, on apprend qu’une entreprise de promoteurs de la ville a le projet d’implanter un « glamping » (contraction de « glamour » et « camping ») en amont de leur village, pour permettre aux citadins de goûter les joies de la nature. Au cours d’une intéressante réunion d’information, deux consultants de l’entreprise – un homme et une femme, plutôt jeunes – tentent de répondre aux inquiétudes des villageois et reçoivent leurs doléances avec plus ou moins d’habileté ou d’embarras. Le principal souci réside dans la future implantation d’une fosse sceptique en amont du village, qui polluerait les rivières et les nappes phréatiques. Les deux consultants promettent de faire remonter ces doléances à la direction de l’entreprise. (…)

Mon Avis

C’est une histoire qui semble prendre des orientations différentes à plusieurs moments, comme ces virages de route que la caméra filme quelquefois, vus de l’arrière d’une voiture. Ainsi, au début, le film est particulièrement lent et presque muet, entièrement tourné vers la nature, la contemplation, et le mouvement répétitif du coupage de bûches. Une impression de documentaire se fait jour. Et puis, on assiste à un changement de rythme, plus vif, et les dialogues deviennent l’enjeu principal, au cours des réunions qui suivent, entre l’entreprise et les villageois puis, au sein de l’entreprise, entre les deux consultants et leur patron. L’opposition entre la campagne – lente, silencieuse, solidaire, immuable – et la ville – bavarde, calculatrice, rapide, où chacun souffre de solitude – se manifeste clairement. On voit que les employés et les dirigeants de l’entreprise ont un maniement du langage perverti, factice, alors que les villageois parlent un langage de sincérité et d’expérience réellement éprouvée. Lorsque les deux consultants présents à la réunion décident de prendre le parti des villageois et d’aller vivre auprès d’eux, l’antagonisme entre les deux mondes tend à disparaître. Le propos n’est pas manichéen : les gens de l’entreprise ne sont pas nécessairement « méchants », les villageois ne sont pas non plus « les gentils », comme la fin le prouve et comme le titre l’affirme.
J’ai été surprise par la dernière partie du film, avec la disparition de l’un des personnages – j’essaye de ne pas trop divulgâcher. Cela amène à s’interroger sur les liens entre Takumi, l’homme à tout faire, et sa petite fille. Des liens qui paraissent bizarrement distants. Le père oublie régulièrement d’aller chercher sa fille à l’école et, lorsqu’il arrive là-bas, Hana est déjà partie, toute seule, pour rentrer à pied chez eux. C’est déroutant et on se demande si cette petite fille ne serait pas une allégorie de la nature (son prénom veut dire « fleur ») – une nature que l’on oublie, que l’on finit par malmener.
La fin est tout à fait étrange. Quand la lumière s’est rallumée dans la salle, les personnes autour de moi ne cessaient de s’interroger et de hasarder toutes sortes d’hypothèses. En tout cas, on comprend que la nature sauvage se venge des êtres humains.
Un film dont le propos écologiste n’a rien de simpliste. Un scénario intéressant, riche, complexe. Une musique tout à fait belle, des paysages superbes. Cela mérite d’être vu.

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Une émission radiophonique sur mes « Haïkus de la belle saison »

Un grand merci à Christophe Jubien, poète et animateur de l’émission La Pierre à encre sur Radio Grand Ciel, consacrée à mes « Haïkus de la belle saison« , parus en juin dernier chez Encres Vives. Elle a été diffusée la première fois le 15 septembre 2024.

Elle dure 30 minutes. Vous pouvez en écouter le podcast ci-après.

Christophe Jubien y lit des extraits de mon recueil. J’apprécie beaucoup sa voix, agréable et très expressive, et sa manière de lire.

En plus, il y a la belle musique d’Erik Satie – une gymnopédie et une gnossienne – et, en deuxième partie d’émission, les explications de Danièle Duteil sur la lune, le Japon et les haïkus.

Merci par avance de votre attention !

Âme brisée d’Akira Mizubayashi

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Couverture chez Folio

J’avais acheté ce roman peu après sa parution en 2019, intéressée par son contexte musical et le fait qu’il évoque la vie d’un luthier. Par ailleurs, je n’en avais entendu que de bonnes critiques et j’ai toujours un a priori positif concernant les écrivains d’origine japonaise…
C’est finalement pour le Printemps des artistes de cette année que je l’ai lu – après cinq ans de réflexion.

Le mot « âme » du titre évoque à la fois l’âme humaine mais il désigne aussi une partie interne dans la caisse de résonnance d’un violon.

Note Pratique sur le livre 

Éditeur : Folio (initialement : Gallimard) 
Date de publication : 2019
Genre : roman 
Nombre de pages : 259

Quatrième de Couverture

Tokyo, 1938. En pleine guerre entre le Japon et la Chine, quatre violonistes amateurs se réunissent régulièrement pour répéter. Un jour, ils sont interrompus par des soldats, soupçonnés de comploter contre le pays. Caché dans une armoire, Rei assiste à l’arrestation de son père. Cet événement constitue pour lui la blessure première qui déterminera son destin… Mais le passé peut-il être réparé ?

« Rei éprouva comme une brûlure d’estomac, une chaleur acide, à la fois intense et diffuse, qui vous monte à la gorge. Un énorme bloc d’émotions glacées se mettait à fondre peu à peu sous l’effet de cette chaleur intérieure dormante. Le temps se défossilisait, recommençait à trembler.» 

Mon Avis

Je ne suis pas contente d’avoir lu ce bouquin parce que c’est stupidement mauvais – j’ai eu l’impression de perdre mon temps et je n’aime vraiment pas ça !
Ça réussit à cumuler tout ce qui est le plus détestable dans le domaine littéraire : gnangnan, plan plan, superficiel, cucul, dégoulinant de bons sentiments, simpliste, convenu, cousu de fil blanc, sans aucun sens de la psychologie, sans aucune analyse un peu consistante de quoi que ce soit !
Si vous saviez comme je me suis barbée à lire ça !
En plus je suppose que l’auteur prend son lecteur pour un abruti gâteux parce que dans les derniers chapitres il se met à répéter tout le temps la même chose : il nous fait un petit résumé de tous les chapitres depuis le début du roman et il nous récapitule tout ça je ne sais pas combien de fois ! Mais ça va, je ne suis pas amnésique ! Il doit s’imaginer que plus il rabâche sa petite histoire plus le lecteur va se rendre compte à quel point elle est émouvante – mais non ! Pas du tout ! Au contraire, c’est chiant !
Pour couronner le tout l’écriture à proprement parler est absolument indigeste et pénible ! Il y a des phrases totalement inimaginables – comme je n’en avais encore jamais vu de toute ma vie ! – d’une pédanterie ignoble, d’une boursouflure grotesque, d’un lyrisme ampoulé ! D’ailleurs je vais vous en recopier une tout de suite (et pas la pire !) :
Mon âme, si j’ose parler ainsi, serait éternellement restée clouée sur une paroi rugueuse de l’ici-bas comme un cerf-volant prisonnier de l’épais feuillage d’un arbre. (page 250)
Ou encore :
Il posa son regard sur le violon mutilé. Il s’accroupit. Il le prit délicatement dans ses mains, ce corps souffrant avec les quatre cordes distendues dessinant des courbes tourmentées comme celles des tuyaux et des fils de raccordement électrique couvrant le visage d’un accidenté grave ou d’une victime d’un bombardement aveugle. (page 71)
Ça révèle un sens de la comparaison littéraire vraiment particulier et d’un goût douteux ! Totalement absurde ! A la limite du comique !
Vous l’aurez compris : je déconseille ce roman sans la moindre hésitation ! Et j’avoue être étonnée et chiffonnée qu’un tel livre soit publié par le très prestigieux Gallimard… 

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Un Extrait page 39

– Yanfen-san, vous jouez aussi du piano ? demanda Yu.
– Oui, j’en faisais régulièrement en Chine. Mais plus maintenant. Je n’ai pas de piano à Tokyo.
– La mélancolie est un mode de résistance, déclara Yu. Comment rester lucide dans un monde où l’on a perdu la raison et qui se laisse entraîner par le démon de la dépossession individuelle ? Schubert est avec nous, ici et maintenant. Il est notre contemporain. C’est ce que je ressens profondément.
Rei était déjà retourné sur son banc après avoir mangé deux ou trois sablés qu’il avait trempés dans son thé. Il était de nouveau dans son livre qu’il avait manifestement fini de lire ; il revenait sur certains passages et les relisait avec une attention redoublée. Mais il relevait la tête chaque fois que son père prenait la parole, pour prêter une attention croissante à ce qu’il avançait sans pour autant pouvoir saisir suffisamment la signification de ces mots d’adulte.
– En tout cas, continua Yu avec conviction, je crois que ça a du sens… qu’aujourd’hui, en 1938, dans un coin de Tokyo, un quatuor sino-japonais joue Rosamunde de Schubert…, alors que le pays entier tombé dans ses obsessions bellicistes semble être dévoré par le cancer nationaliste divisant les individus entre un nous et un eux…

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Logo du Défi, créé par Goran

Une Lecture Commune en l’honneur de Goran

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Notre ami très regretté Goran nous a quittés en avril 2021, il reste très présent dans nos pensées et dans nos cœurs.

Madame lit organise de nouveau cette année une lecture commune en hommage à cet ami qui nous a tant apporté.
S’inspirant du Top 100 de Goran et connaissant son goût marqué pour la littérature japonaise, elle nous propose de lire :

le roman de Yukio Mishima (1925-1970) : Neige de Printemps (1969)
ou, si vous préférez, un autre roman de Yukio Mishima, de votre choix !

Puis de publier sur nos blogues à la date du 15 septembre 2024 nos chroniques à ce sujet.
N’oubliez pas de signaler ensuite vos chroniques à Madame Lit, en commentaire !

Voici le résumé qu’elle nous donne de Neige de Printemps :

«Deux jeunes amants vivent leurs amours surannées au temps où le Japon tente d’assimiler les modes d’un Occident, alors que la Belle Epoque jette ses derniers feux.
Les deux protagonistes, Kiyoaki Matsugae et Satoko Ayakura, appartiennent, lui, à l’aristocratie issue des récentes transformations politiques de l’ère Meiji, elle, à une antique famille de noblesse de Cour. Prisonniers des méandres de leur propre personnage, leur passion côtoie le déshonneur, vouée à l’échec tragique.»

Pour davantage de renseignements, reportez-vous au BLOGUE DE MADAME LIT en suivant ce lien.

Des Poèmes d’Ono no Komachi

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Mon amie Pascale a eu la gentillesse de me prêter ce livre sur la poétesse du IXe siècle (époque Heian) Ono no Komachi, intitulé Visages cachés, sentiments mêlés. Elle est devenue une figure mythique au Japon, célèbre aussi bien pour sa beauté que pour la qualité merveilleuse de ses waka (poème de cinq vers typiquement japonais, aussi appelé tanka).
Ses tanka abordent les thèmes amoureux d’une manière particulièrement raffinée et sont généralement empreints de tristesse.
Il ne reste que vingt-un ou vingt-deux poèmes qui lui sont attribués avec une complète certitude, d’autres poèmes peuvent lui avoir été attribués plus tardivement et de façon plus incertaine. J’ai retenu trois tanka à vous proposer.

Note Pratique sur le livre

Editeur : Gallimard, collection Connaissance de l’Orient
Première date de publication : 1997
Traduit du japonais, présenté et annoté par Armen Godel et Koichi Kano
Nombre de pages : 250

Biographie succincte de la poétesse

Bien que ses dates de naissance et de mort ne soient pas certaines, on considère qu’elle est née vers 825 et morte vers 900. Elle est probablement issue de la petite noblesse ou faisait partie des suivantes de la Cour Impériale. Sa vie est mal connue et entourée de nombreuses légendes. Elle a été choisie parmi les « six génies de la poésie » et « les trente-six grands poètes ». Considérée d’une rare beauté, elle est devenue le symbole de la belle femme au Japon, son nom devenant par la suite un nom commun. La perte de son enfant aurait terni sa beauté, amenant son mari à la répudier. Sa vieillesse aurait été marquée par la solitude, la mélancolie, la pauvreté et, surtout, les regrets d’une jeunesse trop vaniteuse. De nombreuses œuvres ultérieures de la littérature japonaise, ont évoqué son personnage, par exemple dans le théâtre nô.

Extrait de la Quatrième de Couverture

La poésie est l’essence du langage divin. Suivant la volonté divine, les hommes ont érigé la poésie en art qui devait être accessible à tous. La poésie est donc le fondement de la culture japonaise. Depuis les temps premiers, des poètes se sont distingués et, parmi eux, de talentueuses poétesses. La plus fascinante, mais aussi la plus mystérieuse, fut Ono no Komachi, qui vécut au IXe siècle. Seule femme élue parmi les Six Poètes Immortels, elle acquit une célébrité hors du commun. De son œuvre poétique, seuls vingt et un poèmes avérés ont été conservés – vingt-deux, selon certains. A-t-elle existé ou n’a-t-elle été qu’un personnage légendaire ? Le doute plane jusque dans ses poèmes, où couve une mélancolie à la fois profonde et lucide. La passion amoureuse s’y exprime insaisissable, impossible à se réaliser, en des formules imprégnées de fragilité ou de délicatesse. Le style est d’une rare élégance, révélant l’habileté extrême de la poétesse à jouer sur les métaphores, les sous-entendus, les jeux de mots cryptés. Les poèmes de Komachi, autant que la puissance du mythe qui l’enveloppe, n’ont cessé d’intriguer et d’inspirer poètes et dramaturges, au Japon comme en Occident, dont Yukio Mishima, Henri Michaux, Jacques Roubaud ou Michel Butor pour notre XXe siècle. 
(Source : Site de Gallimard)

Choix de Poèmes

Page 31

Les coloris des fleurs
ont bel et bien passé
En pure perte
ma vie coule en ce monde
dans le temps d’une longue averse

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Page 38

En pensant à lui
je me suis assoupie et
il m’est apparu
Un rêve donc – si j’avais su
je ne me serais pas réveillée

(Note du traducteur sur ce tanka : ce poème évoque une croyance fondée sur les pouvoirs de l’autosuggestion : quand on pense à quelqu’un, on le voit apparaître dans le rêve)

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Page 46

Assoupie toute seule
abîmée en ma langueur
je m’éveille
la lune est si captivante
et tant pis pour l’interdit

(Note explicative sur ce tanka : Autrefois, la femme devait éviter de regarder la lune, de crainte que l’astre ne lui jette un mauvais sort et ne perturbe sa fécondité. C’est de cet interdit qu’il est question ici.)

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Louange des mousses de Véronique Brindeau

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Ce livre m’a été offert par mon amie Pascale, grande spécialiste de la littérature japonaise, et j’étais d’abord très intriguée et étonnée par le titre et le sujet de cet essai. J’avoue que ma première réaction fut de me dire : « Un livre sur la mousse ! Comme c’est bizarre ! Qu’est-ce qu’il y a donc de tellement spécial à raconter sur les mousses ? ». Et puis, dès les premières pages j’ai été complètement captivée et charmée ! Déjà par l’écriture subtile et raffinée de Véronique Brindeau et par la beauté des photos qui accompagnent son texte – mais aussi par la richesse du contenu : cette ouverture vers la pensée et la culture nippones, dans toutes leurs finesses, leur spiritualité et leur sens esthétique. 

Note Pratique sur le livre 

Éditeur : Philippe Picquier 
Année de publication : 2018
Genre : Essai littéraire 
Nombre de pages : 110

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Un Extrait de la Quatrième de Couverture

C’est au Japon que l’on cultive et admire les mousses modestes, que l’Occident ignore si souvent.
En elles se lisent l’éternité des dieux, la constance du cœur, l’accord avec le temps qui passe et se dépose sur les pierres.
Entrer dans l’univers des mousses, c’est accéder à ces valeurs fondamentales de l’esthétique japonaise : sobriété, naturel, goût pour la patine et les marques du temps que l’on nomme sabi, simplicité élégante et teintée d’archaïsme, doublée d’un attrait pour la quiétude et le retrait du monde que l’on nomme wabi.
(…)

Résumé et Avis

En Occident les jardiniers pourchassent généralement les mousses (envahissantes et nuisibles pour les gazons) mais au Japon on les cultive très volontiers et avec beaucoup de respect. Chez les japonais on distingue ainsi plusieurs centaines de noms différents pour les mousses alors qu’en Europe la terminologie est très limitée. 
La mousse est souvent présente au pied des bonsaïs : ce dernier a besoin d’être taillé par le jardinier tandis que la mousse s’adapte à toutes les échelles. 
L’écrivaine fait une très jolie comparaison entre la mousse et la neige : les deux enveloppent les objets en arrondissant les formes, en adoucissant les contours et les deux confèrent aux paysages la même sorte de magie.
Véronique Brindeau nous parle de plusieurs jardins japonais célèbres, souvent attenants à des édifices religieux, dans lesquels cet élément végétal a une importance primordiale : ainsi, à Kyoto, Le Temple des mousses, ou Le Jardin des mousses à Komatsu, ou encore à Ôhara le temple Sanzen.in, et d’autres encore.
Bien qu’il soit question, dans ce livre, de végétaux et de paysages, il faut préciser que ce n’est pas du tout un manuel pratique pour confectionner vous-mêmes votre jardin japonais. Ici, il s’agit surtout d’une rêverie poétique, d’un essai littéraire finement ciselé, d’une flânerie dans l’âme japonaise, et c’est ce que j’ai particulièrement apprécié !
Je conseillerai très chaudement ce livre aux amateurs de belles écritures, aux esprits rêveurs et méditatifs, ou encore, bien sûr, aux amoureux du Japon.
 

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Un Extrait page 39

La mousse est un bonsaï naturel : nul besoin de taille, puisque notre regard peut en changer l’échelle. Une forêt entière se condense dans si peu, dès lors que nous modifions l’importance que nous accordons à notre propre personne. En quoi l’art des jardins japonais, des bonsaïs et des paysages de mousses en bassin rejoint peut-être, en quelque manière, le commencement du monde tel que l’entrevoient les scientifiques, fait de quelques instants pour des années-lumière à venir et d’une matière concentrée en une infime partie de l’univers qu’elle deviendra.

Un Extrait page 46

Cette dilatation propagée en une nappe de velours, seuls les jardins de mousse du Japon la révèlent pleinement, en une aura d’autant plus magique que rien ne nous prépare à une telle expérience, ni souvenir de paysage ni tableau peint. Étale, la mousse l’est alors à la manière d’un drapé qui recouvre tout, jusqu’aux racines des arbres dont le relief en est adouci et rehaussé à la fois. Il faut avoir parcouru les allées de ces jardins, dans un monde où l’omniprésence du vert vous plonge dans un état de rêve et de silence, pour sentir à quel point la mousse y semble un souffle exhalé du sol, posé tel une brume, et dont on sent bien, sans rien connaître de son écologie, qu’aucun lien ne l’attache à la terre dans la profondeur d’un enracinement. Ce lien qui n’est pas un ancrage mais s’apparente plutôt à une apposition, une coexistence, c’est un ensemble de minces filaments appelés rhizoïdes par lesquels la mousse s’accroche au sol mais à peine, un sol dont elle ne tire d’ailleurs pas foncièrement sa substance : de cela le ciel se charge, pluie et rosée, avec la lumière – et la richesse de la terre ne lui est pas utile, puisqu’elle pousse aussi bien sur les écorces ou les pierres.