« Home » de Toni Morrison

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Depuis de nombreuses années j’avais envie de découvrir la plume de Toni Morrison (1931-2019), la célèbre romancière américaine, Prix Nobel de littérature en 1993. « Home » faisait d’ailleurs partie de ma pile à lire depuis au moins cinq ans. Mais j’attendais le moment propice et il est enfin arrivé, cette année, à la faveur d’une période de calme.
Je souhaitais découvrir cette écrivaine importante avec un autre livre que le très fameux « Beloved » (1987) – celui-ci me faisant un peu peur par ses thèmes violents.
Ceci dit, « Home » est également un roman dur, où la guerre et les scènes brutales ne manquent pas non plus… mais nettement plus court : 150 pages au lieu de 450.

Cette lecture rentre dans le cadre du défi « Un classique par mois » organisé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage, où il s’agit de découvrir chaque mois un auteur classique qu’on n’a encore jamais lu.
Ce mois-ci, après Soljenitsyne, j’aurai donc participé deux fois à ce défi, devenu de ce fait « Deux classiques par mois »…

Note pratique sur le livre

Editeur : Christian Bourgois
Année de publication : 2012
Nombre de pages : 151

Résumé de l’histoire

L’histoire se passe dans les années 50. Frank Money est un jeune afro-américain qui revient aux Etats-Unis après avoir combattu lors de la guerre de Corée. Il en est revenu profondément traumatisé, ayant eu plusieurs amis tués au combat, et ayant assisté à des scènes terribles. Le but de Frank est de retourner dans sa ville d’origine, Lotus, en Géorgie, au sud des Etats-Unis, où il espère retrouver sa petite sœur Cee, qu’il affectionne tout particulièrement et qu’il a toujours protégée. Une bonne partie du roman raconte le voyage de Frank, du nord au sud des Etats-Unis, les rencontres qu’il fait, les problèmes ou les aides qu’on lui apporte en chemin. Parallèlement, nous voyons aussi la vie de Cee : elle a trouvé un emploi bien rémunéré chez un médecin blanc, mais les pratiques de celui-ci semblent entourées de mystères.

Mon Avis

C’est une histoire prenante, qui n’est pas sans rappeler l’Odyssée d’Homère, dans ses grandes lignes. Comme Ulysse, Frank Money revient de la guerre et il a vu mourir bon nombre de ses compagnons au combat. Comme Ulysse, il fait un périple durant lequel il croise des hommes ou des femmes qui tantôt l’aident et tantôt le retardent, ou même le mettent en danger. Comme Ulysse, Frank veut retourner dans sa petite ville d’origine, son Ithaque, renommée Lotus pour l’occasion. Il désire retrouver sa Pénélope, celle qu’il aime par dessus tout – non pas sa femme mais sa sœur, Cee, qu’il va finir par sauver in extremis de griffes malfaisantes.
Tout comme Pénélope, Cee se livre à des travaux d’aiguille – non pas à du tissage mais à la couture d’une courtepointe.
Je n’ai plus suffisamment en tête tout le détail des épisodes de l’Odyssée mais je suis certaine que d’autres parallèles peuvent se faire.
J’ai trouvé intéressant que Toni Morrison veuille adapter ce mythe grec antique, fondateur de la culture occidentale, à l’histoire afro-américaine, pour en donner une version réactualisée, revivifiée.
L’écriture de T. Morrison m’a semblé fascinante par sa concision et ses ellipses : elle ne nous explique jamais aucune situation mais elle nous immerge directement dans l’action ou dans les pensées des personnages. Elle ne nous dit, par exemple, jamais si tel ou tel personnage est blanc ou noir – mais nous le comprenons chaque fois très vite, par d’infimes détails ou par les interdits qui peuvent parfois les frapper, dans cette Amérique des années 50 encore marquée par une forte ségrégation. Des allusions au Ku-Klux-Klan sont aussi présentes, de temps à autres, sans le nommer explicitement, par la seule évocation laconique de « cagoules blanches », et le lecteur est saisi d’effroi.
Bien que plusieurs scènes soient dures, voire terribles, le lecteur ressent tout de même une certaine empathie pour Frank : les traumatismes qu’il a subis – non seulement à la guerre mais depuis son enfance – peuvent expliquer sa violence. Par ailleurs, cet amour indéfectible qu’il porte à sa sœur et son désir de la sauver, apportent au roman une touche d’espérance et de chaleur.
Un très beau livre ! Une grande force d’évocation pour une période de l’histoire américaine particulièrement rude !

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Un extrait page 89

Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n’importe quel champ de bataille. Au moins, sur le champ de bataille, il y a un but, de l’excitation, de l’audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre. La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème, c’est qu’on ne peut pas savoir à l’avance.
À Lotus, vous saviez bel et bien à l’avance puisqu’il n’y avait pas d’avenir, rien que de longues heures passées à tuer le temps. Il n’y avait pas d’autre but que de respirer, rien à gagner et, à part la mort silencieuse de quelqu’un d’autre, rien à quoi survivre ni qui vaille la peine qu’on y survive. Sans mes deux amis, j’aurais étouffé vers l’âge de douze ans. C’étaient eux, en plus de ma petite sœur, qui maintenaient à l’arrière-plan l’indifférence des parents et la haine des grands-parents. Personne à Lotus ne savait rien ni ne voulait rien apprendre. Pour sûr, Lotus ne ressemblait à aucun endroit où vous voudriez être. Peut-être une centaine d’habitants qui vivaient dans environ cinquante maisons branlantes disséminées ici et là. Rien à faire à part des travaux abrutissants dans des champs que vous ne possédiez pas, ne pouviez pas posséder et ne voudriez pas posséder si vous aviez un autre choix. Ma famille était satisfaite ou peut-être simplement désespérée pour vivre comme ça. Je comprends. Après avoir été chassée d’une ville, toute autre ville qui offrait la sécurité et le calme d’une nuit de sommeil ininterrompu sans carabine pointée sur la figure au réveil était plus que suffisante. Mais elle était bien moins que suffisante pour moi. Vous n’avez jamais vécu là-bas, donc vous ne pouvez pas savoir comment c’était. N’importe quel gosse intelligent deviendrait fou. Est-ce que j’étais censé me satisfaire de quelques minutes de sexe sans amour, une fois de temps en temps ? Peut-être d’un délit, prémédité ou accidentel ? Est-ce que les billes, la pêche, le base-ball et la chasse au lapin pouvaient être des raisons de sortir de son lit le matin ? Vous savez bien que non.

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« Une journée d’Ivan Denissovitch » d’Alexandre Soljénitsyne

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C’est pour notre cercle de lecture d’avril dernier que nous avons choisi de lire ce célèbre roman/récit qui dénonce les exactions du régime soviétique dans les années 50, les conditions de détention au goulag pour les prisonniers politiques.
Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) était alors l’un des plus célèbres écrivains de la dissidence russe, dont les livres avaient ouvert les yeux des Occidentaux (pas tous) sur le régime communiste, stalinien.

Comme ma mère possède dans sa bibliothèque un exemplaire de la première édition, chez Julliard, datant de 1962, c’est cette version que j’ai lue, avant de m’apercevoir que le texte était censuré, à cette époque-là. Je n’ai donc pas lu une version aussi complète que celle de l’actuelle édition. Mais, au moins, j’ai pu m’immerger dans le contexte d’origine, me mettre à la place d’un lecteur de 1962, en quelque sorte…

Cette lecture rentre dans le cadre du défi « Un classique par mois » organisé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage, où il s’agit de lire chaque mois un auteur classique que l’on n’a encore jamais lu.

J’ajoute que les membres de notre cercle de lecture ont été extrêmement partagés sur ce livre, se divisant pour moitié entre ceux qui se sont ennuyés et ceux qui ont aimé. En particulier, le style d’écriture a suscité quelques sérieux désaccords !

Note pratique sur le livre

Editeur : (initial) Julliard
Date de première publication : 1962
Traduit du russe par Léon et Andrée Robel et par Maurice Decaillot
Une traduction plus récente, de 1973, est due à Jean et à Lucia Cathala
Nombre de pages (édition originale) 278

Mon Avis

Ce roman retrace la journée complète, très détaillée, d’un prisonnier politique, Choukhov, au goulag, depuis son réveil vers cinq heures du matin, bien avant l’aube, jusqu’à son coucher, bien après la tombée de la nuit. Pendant cette journée, qu’il décrit comme semblable à des milliers d’autres, il aura traversé un véritable calvaire, toujours sous la menace des mitraillettes, endurant le froid horrible de la Sibérie, tourmenté par la faim, soumis aux insultes et aux brimades, obligé de fournir d’énormes efforts de ruse et de débrouillardise pour s’assurer une survie très précaire, risquant la prison pour la moindre tentative d’améliorer son quotidien. Et pourtant, cette horrible journée, Choukhov finit par la trouver plutôt heureuse, arrivé en fin de soirée, compte tenu de tout ce qu’il risquait et à quoi il a pu échapper. Et nous évaluons l’énorme force de résistance, l’ingéniosité et la vigilance de tous les instants, nécessaires à la survie dans des conditions aussi extrêmes.
Dans les dernières pages, Choukhov, qui serait plutôt agnostique ou athée, discute avec un autre prisonnier, Aliocha, qui lui est chrétien, et leur discussion cherche à dégager une signification spirituelle à cette expérience du goulag. On peut remarquer que le prénom Aliocha figurait déjà dans « Les frères Karamazov » de Dostoïevski et qu’il désignait déjà un personnage très mystique, plein de bonté, ce qui est pour Soljénitsyne une manière de revendiquer cette filiation, cet héritage littéraire et intellectuel. Durant cette discussion entre les deux prisonniers, l’un croyant l’autre sceptique, Choukhov déclare qu’il ne croit ni au paradis ni à l’enfer, alors qu’il serait très bien placé pour croire à l’enfer, étant donné ce qu’il vit ! Et on se rend compte que les prisonniers sont tellement enfoncés dans la misère et le désespoir qu’ils ne mettent même plus les mots appropriés dessus.
On comprend que ce livre ait provoqué un grand choc en Occident, dans les années soixante, en dévoilant les horreurs du communisme soviétique stalinien. D’ailleurs, beaucoup d’intellectuels européens de l’époque ont refusé de tenir compte de ce témoignage, qui est aussi fort et aussi bouleversant que les livres écrits sur les camps de concentration nazis.
Un livre essentiel, important du point de vue politique, historique, et probablement, tout autant, du point de vue littéraire.

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Un extrait page 87-88

Il serre bien son caban à la ceinture avec sa ficelle ; à présent tout va bien. Il n’y a que les moufles qui ne valent pas grand-chose, et ses mains sont déjà engourdies. Il les frotte et les tape l’une contre l’autre, parce que maintenant, il va falloir qu’il les mette derrière son dos et qu’il les garde comme ça tout le long de la route.
Le chef de la garde récite la «prière » qu’il rabâche chaque jour aux détenus :
– Prisonniers ! Attention ! Pendant le trajet, respectez strictement l’ordre de la colonne ! Ne restez pas en arrière, ne dépassez pas, ne changez pas de rang, ne parlez pas entre vous, ne regardez pas de côté, tenez vos mains toujours derrière votre dos ! Un pas à droite, un pas à gauche sont considérés comme une tentative de fuite, l’escorte ouvre le feu sans avertissement. Les hommes de tête, en avant, marche !
Deux types de l’escorte, probable, ont ouvert la route. Vu que la colonne s’ébranle, les épaules se mettent à se balancer, les types de l’escorte avancent, une vingtaine de pas à droite et à gauche de la colonne, et à une dizaine de pas les uns des autres, la mitraillette prête à tirer.
Il n’a pas neigé depuis une semaine, la route est tassée, damée. Ils contournent le camp. Le vent prend les visages par le travers. Mains derrière le dos, têtes baissées, la colonne avance comme si elle suivait un enterrement.  (…)

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Un extrait page 220

Choukhov court jusqu’au dépôt des colis : une annexe d’un baraquement à quoi on avait collé une entrée à double porte. Il manque la porte extérieure, le froid pénètre sans obstacle, mais malgré tout, on se sent un peu plus dans un lieu habité, il y a au moins un toit.
Dans l’entrée, la queue se tient le long du mur. Choukhov prend sa place. Il y a bien une quinzaine de gars avant lui, ça fait plus d’une heure à attendre, c’est-à-dire jusqu’au coucher. Et ceux de la colonne de la Centrale qui étaient allés regarder la liste, ils seront derrière Choukhov. Et tous ceux de l’usine de mécanique, aussi. Il se pourrait bien qu’ils aient à revenir chercher leur colis demain matin.
Les gars font la queue avec de petits sacs, de petites besaces. Derrière la porte (Choukhov, il est vrai, n’a jamais rien reçu dans ce camp, mais il le sait par ouï-dire), on ouvre la caisse du colis à la hachette, le gardien en sort tout avec ses mains, examine tout. Il coupe ça, casse là, palpe ailleurs, déverse. S’il y a du liquide, dans des boîtes de fer-blanc ou des bocaux de verre, on les ouvre et on les vide, tu n’as plus qu’à mettre les mains dessous ou un torchon roulé en cornet. Ils ne délivrent pas les boîtes, ils ont peur. S’il y a des gâteaux ou des sucreries qui sortent de l’ordinaire, ou du saucisson, ou du poisson, le gardien mord dedans. (Essayez un peu de râler : du coup, le gardien trouve à redire à tout, et ça c’est défendu, et ça ce n’est pas permis, et il ne te le donnera pas. Celui qui reçoit un colis doit donner, donner, donner, en commençant par le gardien.) Et quand ils ont fini de fouiller le colis, ils ne te donnent même pas la caisse, on n’a qu’à tout fourrer dans son petit sac, ou même dans le pan de son caban – et hop ! dégagez ! Au suivant !
Il y a des fois où ils te pressent tellement que tu oublies quelque chose sur le comptoir. Pas la peine de revenir le chercher. Ça n’y est plus.
Autrefois, à Oust-Ijma, Choukhov avait reçu des colis, deux ou trois fois. Mais il avait lui-même écrit à sa femme : ça ne sert à rien, n’en envoie plus, n’enlève pas ça aux gosses.
(…)

Hypérion d’Hölderlin

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« Hypérion » est un roman épistolaire poétique d’Hölderlin (1770-1843), une œuvre de jeunesse, écrite vers l’âge de vingt-cinq ou vingt-six ans, et le seul de ses livres à être publié avant qu’il ne devienne fou, en 1806.

J’avais ce livre dans ma bibliothèque depuis le début des années 90 et j’avais tenté de le lire vers 20 ans mais sans réussir à dépasser la moitié, il me semble. Dans le cadre des Feuilles Allemandes, organisées par Patrice et Éva du blog Et si on bouquinait un peu, j’ai eu envie de le reprendre et, cette fois, de le terminer.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Poésie/Gallimard
Date de première publication : 1797 ; de cette traduction : 1965
Traduction de l’allemand et préface par Philippe Jaccottet
Nombre de pages : 240

Note biographique sur le poète

Il naît en 1770 en Souabe, à Lauffen am Neckar. Son père meurt quand il a deux ans puis le second mari de sa mère meurt aussi, en 1779. Dès l’âge de 14 ans, il écrit ses premiers poèmes. Malgré le désir de sa mère de le voir devenir pasteur, après ses études au séminaire, il occupe des emplois de précepteurs. Etudiant en théologie, il fréquente Hegel et Schelling. Il entretient une correspondance avec Schiller, qu’il admire. Un grand amour le lie à Susette Gontard, qui lui inspire Diotima dans « Hypérion« . Mais Susette Gontard est mariée, ils doivent rompre. Hölderlin apprend la mort de la jeune femme en 1802, il connait des périodes d’agitation. Malgré ces troubles, les années 1800-1806 le voient créer ses plus grands poèmes, cette période est très inspirée. En 1806, il sombre définitivement dans la folie et subit un internement d’où il ressort brisé. De 1807 à sa mort, en 1843, il est hébergé chez le menuisier Zimmer et sa famille, dans la célèbre tour de Tübingen sur le Neckar. Il continue à écrire des poèmes pendant cette deuxième moitié de sa vie.

Brève présentation du début

Ce livre est un court roman d’apprentissage. C’est aussi un roman épistolaire : le héros, Hypérion, fait le récit de sa vie à son ami Bellarmin, dont nous ne verrons jamais les réponses et dont nous ne saurons finalement pas grand-chose. Hypérion est un jeune grec de la fin du 18e siècle, des années 1770 – un quasi contemporain d’Hölderlin. Nous le suivons dans ses rencontres avec plusieurs personnes déterminantes dans sa vie, en particulier son ami Alabanda, mais aussi Diotima, la jeune femme bien aimée. Mais bientôt, une guerre se déclenche entre Grèce et Turquie et la fibre patriotique d’Hypérion se réveille : il veut partir combattre, délivrer son pays des ottomans. (…)

Mon avis

Comme on s’en doute de la part d’un jeune romantique allemand, le style de ce livre est très lyrique, enthousiaste, fougueux. Il comporte de nombreuses pages enflammées à propos des beautés de la Nature (avec une majuscule à chaque fois) et de l’unité de l’homme avec cette Nature. Les mots « divin », « immortel », « éternel », « Éther » reviennent souvent dans ces passages. Tout cela est très éloigné de nos goûts et de nos mentalités contemporaines. J’avoue qu’il m’est arrivé de sauter un paragraphe de-ci de-là, quand les élans lyriques devenaient vraiment trop culminants et même au-delà du raisonnable. D’ailleurs, cet emportement est revendiqué par l’auteur : dans une des dernières pages il reproche aux Allemands, entre autres graves défauts, d’être pondérés. Dans la première partie du livre, son ami Alabanda fait remarquer à Hypérion qu’il est exalté – ce qui est assez évident pour le lecteur ! – mais notre jeune héros le prend très mal, il se vexe, de façon surprenante.
Malgré ces aspects d’un romantisme effréné et flamboyant, quand l’auteur retombe un peu sur terre, il y a des pages magnifiques, d’une profondeur bouleversante. Par exemple, les passages sur la liberté, celui sur les liens entre poésie et philosophie, celui sur la souffrance du deuil, sa critique de l’Allemagne et des allemands, et encore bien d’autres…
Il m’a semblé que le héros, Hypérion, est essentiellement un idéaliste : de toute chose, a priori, il attend toujours monts et merveilles mais, évidemment, il est à chaque fois déçu. Il se lance avec ferveur, successivement, dans les amitiés, dans l’amour puis dans la guerre et, toujours, ça se termine par le désespoir, l’abandon de cette entreprise, l’exil solitaire. Sans doute, le monde réel n’est pas satisfaisant, au regard de ses très hautes aspirations. Son goût de l’absolu ne saurait se contenter de notre ici-bas imparfait, cruel ou morose, peut-on supposer.
Que l’on voit dans ces envolées d’enthousiasme exalté un effet de la grande jeunesse de l’auteur, ou celui de l’esprit romantique de cette fin du 18e siècle, ou les prémisses de la folie qui agitera Hölderlin une dizaine d’années plus tard, en tout cas, on ne peut nier leur beauté poétique et l’éclat de leur inspiration.
Un très beau livre, à condition de ne pas être allergique au romantisme et d’accepter de s’éloigner de nos critères du 21e siècle !

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Un extrait page 94

Si je te parle de ma longue épreuve, m’entendras-tu, me comprendras-tu ?
Prends-moi tel que je me donne, et songe qu’il vaut mieux mourir d’avoir vécu que vivre de ne vivre pas ! N’envie pas les hommes exempts de souffrances, ces idoles de bois à qui rien ne manque parce que leur âme est misérable, qui ne se préoccupent ni de la pluie ni du soleil parce qu’ils ne possèdent rien qui puisse requérir leurs soins.
Il est facile d’être heureux, d’être calme, avec un cœur sec, un esprit borné. On vous l’accorde : qui donc s’indignerait que la cible de planches, touchée par la flèche, ne gémisse pas, que la cruche vide rende un son si creux quand on la jette contre le mur ?
Vous devriez donc au moins vous résigner, braves gens, et vous étonner sans mot dire, si vous ne pouvez comprendre que d’autres ne soient pas aussi contents que vous ; vous devriez vous abstenir d’ériger votre sagesse en loi : si l’on vous écoutait, le monde finirait.
Je vivais maintenant très paisiblement, très modestement, à Tina. Je laissais vraiment passer devant moi les apparences du monde comme brume en automne ; parfois même, je riais, les yeux humides, de ce cœur qui prenait son vol pour les attraper, comme l’oiseau la grappe feinte ; et je restais doux et tranquille.
Je laissais volontiers à chacun ses opinions et ses défauts. J’étais converti, je ne voulais plus convertir personne ; j’éprouvais seulement quelque tristesse à voir des hommes s’imaginer que, si j’admettais leurs bouffonneries, c’était pour les avoir appréciées autant qu’eux.

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Un extrait page 217

« Sais-tu, dit-il entre autres choses, pourquoi je ne me suis jamais soucié de la mort ? Je sens en moi une vie que nul dieu n’a créée, nul mortel engendrée. Je crois que nous existons par nous-mêmes, et que seul notre libre désir peut nous assurer des liens aussi étroits avec le Tout.
— Je ne t’avais jamais entendu parler ainsi, remarquai-je.
— Que serait ce monde, poursuivit-il, s’il n’était un concert d’êtres libres ? Si les vivants, d’emblée, n’agissaient ensemble en lui, poussés par un élan joyeux, dans le sens d’une seule vie à plusieurs voix ? Ce serait un morceau de bois, une chose froide, une vague machine sans cœur.
— Ainsi, répondis-je, serait vraie au sens le plus haut la parole selon laquelle sans la liberté, tout est mort…
— Sans doute ! s’exclama-t-il. Si nul brin d’herbe ne croît qu’il n’ait en lui son germe de vie, combien est-ce plus vrai de moi ! Ainsi, ami, c’est parce que je me sens libre au plus haut sens du mot, et sans commencement, que je suis sans fin, que je suis indestructible. Si c’est la main d’un potier qui m’a fait, il peut briser le vase à sa guise. Mais ce qui vit à l’intérieur du vase est nécessairement inengendré, de nature divine en son germe, élevé au-dessus de toute puissance et de tout art, donc invulnérable, éternel.

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« Siddhartha » de Hermann Hesse

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Ce roman philosophique était dans ma PAL depuis déjà plusieurs années, attendant son tour.
Hermann Hesse (1877-1962) est un écrivain que j’admire beaucoup, pour sa grande clairvoyance et son intelligence tellement profonde et rare.
J’avais déjà aimé de lui le court roman « Knulp » et son essai sur « Le métier d’écrivain ». « Siddhartha » m’a encore tout à fait emballée. J’espère découvrir encore d’autres romans de lui à l’avenir car ce sont chaque fois des lectures très enrichissantes, qui nourrissent vraiment l’âme, ce qui n’est pas si fréquent !

Cette lecture s’inscrit dans le défi des « Feuilles allemandes » organisées par Patrice et Eva du blog Et si on bouquinait et par Fabienne du blog Livr’escapade.

Note pratique sur le livre

Editeur : Le Livre de Poche (initialement : Grasset)
Année de publication initiale : 1922
Traduit de l’allemand par Joseph Delage
Nombre de pages : 158

Quatrième de Couverture

Un jour vient où l’enseignement traditionnel donné aux brahmanes ne suffit plus au jeune Siddhartha. Quand des ascètes samanas passent dans la ville, il les suit, se familiarise avec toutes leurs pratiques mais n’arrive pas à trouver la paix de l’âme recherchée. Puis c’est la rencontre avec Gotama, le Bouddha. Tout en reconnaissant sa doctrine sublime, il ne peut l’accepter et commence une autre vie auprès de la belle Kamala et du marchand Kamaswani. Les richesses qu’il acquiert font de lui un homme neuf, matérialiste, dont le personnage finit par lui déplaire.
Il s’en va à travers la forêt, au bord du fleuve. C’est là que s’accomplit l’ultime phase du cycle de son évolution. Dans le cadre d’une Inde recréée à merveille, écrit dans un style d’une rare maîtrise, Siddhartha, roman d’une initiation, est un des plus grands de Hermann Hesse, prix Nobel de littérature.

Mon Avis

Au vu du titre, je croyais que ce livre était une biographie de Bouddha, puisque Siddhartha était son prénom. Mais, plus j’avançais dans ma lecture, plus j’avais de doutes sur l’identité du personnage principal, prénommé justement ainsi. Seulement, vers le tiers du livre, notre Siddhartha rencontre effectivement Bouddha et renonce à devenir son disciple, bien qu’il juge sa doctrine intéressante et séduisante. A partir de là, quand les deux personnages sont devenus bien distincts dans mon esprit et que j’ai compris que Hermann Hesse voulait nous proposer tout autre chose qu’un exposé bouddhiste puriste et rigoureux, ma lecture est devenue beaucoup plus agréable et j’ai accepté de rentrer complètement dedans. Ce qui a rendu la progression dans ce livre agréable, c’est que cela se lit comme un roman, une belle histoire pleine de péripéties et de personnages attachants, sans rien de dogmatique ou de didactique.
L’histoire de ce personnage, Siddhartha, est le parcours de son existence, de la jeunesse à la vieillesse. Plusieurs fois, il change complètement de vie. Par exemple, il abandonne son état de moine mendiant (samana) du jour au lendemain pour aller s’enrichir en ville, faire du commerce et prendre pour maîtresse une belle courtisane. On peut dire que Siddhartha, au cours de son existence, adopte successivement les différents modes de vies qui s’offrent à l’être humain, de l’ascétisme au matérialisme, de l’hédonisme à la frugalité. Il connaîtra tous les sentiments humains et saura finalement atteindre la paix de l’âme qu’il recherchait dès le début.
Ce livre est donc le récit d’une quête spirituelle, d’un cheminement complexe vers une forme de sagesse.
L’écriture est très jolie, adoptant souvent le ton d’un conte, avec un style assez ancien, ce qui s’explique sans doute par la date de la traduction, des années 1920.
Un livre magnifique, d’une profondeur extraordinaire. Je conseillerais cette lecture aux personnes en quête d’un apaisement intérieur, ou plus généralement qui s’interrogent sur le sens de notre vie.

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Un extrait page 120

Vasudeva n’aimait pas les longs discours et Siddhartha arrivait rarement à le faire parler. Un jour il lui posa cette question : «Est-ce que le fleuve t’a aussi initié à ce mystère : que le temps n’existe pas ?
– Oui, Siddhartha, lui répondit-il. Tu veux dire sans doute que le fleuve est partout simultanément : à sa source et à son embouchure, à la cataracte, au bac, au rapide, dans la mer, à la montagne : partout en même temps, et qu’il n’y a pas pour lui la moindre parcelle de passé ou la plus petite idée d’avenir, mais seulement le présent ?
– C’est cela, dit Siddhartha. Et quand j’eus appris cela, je jetai un coup d’œil sur ma vie, et elle m’apparut aussi comme un fleuve, et je vis que Siddhartha petit garçon n’était séparé de Siddhartha homme et de Siddhartha vieillard par rien de réel, mais seulement par des ombres. Les naissances antérieures de Siddhartha n’étaient pas plus le passé que sa mort et son retour à Brahma ne seront l’avenir. Rien ne fut, rien ne sera ; tout est, tout a sa vie et appartient au présent.»

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Frankenstein de Mary Shelley

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C’est pour notre Cercle de lecture que nous avons choisi « Frankenstein » de Mary Shelley (1797-1851), un roman horrifique bien connu, du début du 19e siècle. Je n’avais encore jamais envisagé de le lire, n’étant pas adepte d’habitude de romans gothiques ou de littérature de l’effroi. Mais je n’avais finalement rien contre la découverte de ce classique qui a eu une si grande influence sur le genre fantastique et sur celui de l’horreur, et qui a fait couler beaucoup d’encre depuis deux siècles !

N’ayant encore jamais lu Mary Shelley, cette lecture s’inscrit également dans le défi « un classique par mois » organisé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage.

Note Pratique sur le roman

Editeur : Le Livre de Poche
Année de publication initiale : 1818 (de cette traduction) 1978
Edition de Jean-Pierre Naugrette
Traduit de l’anglais par Joe Ceurvorst
Nombre de pages : 327

Rapide présentation de l’histoire

Le roman se présente sous forme de récits imbriqués. Victor Frankenstein est un jeune scientifique, avide de percer les secrets de la nature et les mystères de la biologie. Il étudie auprès des plus grands savants et s’approprie leurs connaissances. Il réussit même à les dépasser en se lançant dans la création d’un être vivant. Il lui donne une stature gigantesque et une physionomie horrible. Le monstre prend vie et ne tarde pas à disparaître dans la nature. Frankenstein est soulagé que la créature se soit volatilisée. Mais des événements funestes commencent à frapper le jeune scientifique, ou plutôt son entourage proche. (…)

Mon Avis

Le style de ce roman est très marqué par le romantisme (noir), avec pas mal de scènes qui se déroulent dans des cimetières, beaucoup de tempêtes ou d’orages, de nombreux paysages de montagnes, de banquises polaires, de glaces, de déserts et, bien sûr, de fréquentes scènes nocturnes. Par dessus tout, les états d’âme du héros sont sans cesse rappelés, soulignés, répétés : il est dans le désespoir, il est dans le délire, il ne supporte pas sa misérable existence, etc. Ces répétitions peuvent avoir un effet un peu lassant sur le lecteur mais, comme l’histoire est par ailleurs très prenante, que le suspense reste toujours fort, nous arrivons à passer sur ces répétitions et sur ces manifestations émotionnelles effrénées.
Il y a plusieurs fois l’idée que, certes, le monstre est un démon, un être malfaisant, un criminel ignoble, mais qu’il y avait, à l’origine, au fin fond de son cœur, la sensibilité et l’élan vers la vertu qui auraient pu faire de lui une bonne créature ; c’est parce que la société l’a rejeté sans chercher à le comprendre qu’il en est arrivé à commettre ces actes affreux. Une idée sans doute inspirée de Rousseau et des philosophes des Lumières.
Ce monstre n’est donc pas décrit comme totalement mauvais et irrécupérable, parfois Frankenstein le prend en pitié et semble se rendre à ses arguments – on pourrait même dire qu’il se met à sa place, pendant de brèves périodes – avant de le repousser définitivement, en le soupçonnant de complète perversité.
Il y a pas mal de points communs entre Frankenstein et sa créature monstrueuse : tous les deux sont malheureux, tous les deux se sentent isolés, à l’écart, tous les deux sont incompris par le commun des mortels. Tous les deux doivent vivre dans la dissimulation de leur secret commun : Frankenstein ne peut pas révéler qu’il a créé un monstre, au risque de passer pour un fou délirant, et le monstre est obligé de vivre caché car il suscite l’horreur et la haine dès qu’il se montre. Par moments, on pourrait penser que ce monstre est l’alter ego de Frankenstein, son double, sa face sombre. J’ai parfois eu dans la tête « Docteur Jekyll et Mr. Hyde » au cours de ma lecture.
Le sous-titre du livre établit un lien entre Frankenstein et Prométhée : en effet, ce héros devient capable de créer une étincelle de vie, de fabriquer un être de toutes pièces. Il devient l’égal des dieux. Comme Prométhée, il va être puni pour cette audace sacrilège. Peut-être qu’il y a un écart similaire entre Dieu et l’homme, d’une part, et entre Frankenstein et sa créature, d’autre part, ce qui permet de faire certains parallèles entre notre humanité et, d’un côté, la perfection divine, de l’autre, la monstruosité.
J’ai lu qu’il y avait eu des interprétations psychanalytiques de ce roman et, effectivement, plusieurs péripéties en relation avec la féminité ou avec la sexualité peuvent attirer l’attention, par exemple lors de la nuit de noces de Frankenstein, qui est un moment crucial et tragique de l’histoire.
Un roman que je suis contente d’avoir lu, bien que ce soit tout de même assez daté, un peu indigeste.
Mais ça reste un classique important, une sorte de monument. Il vaut la peine d’être découvert.

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Un extrait page 142

Je quittai le banc sur lequel je m’étais assis. Les ténèbres devenaient plus opaques, de minute en minute, et, tandis que l’orage prenait de la violence, le tonnerre gronda soudain, au-dessus de ma tête, en un étourdissant fracas. Ses échos se répercutèrent du côté de Salève, des monts jurassiens et des Alpes savoyardes. Des éclairs fulgurants m’éblouirent et illuminèrent le lac, lui donnant l’apparence d’une immense nappe de feu. Puis, pendant quelques instants, tout fut plongé dans les ténèbres les plus épaisses, jusqu’à ce que mes yeux se fussent habitués à l’obscurité. L’orage, comme cela arrive souvent en Suisse, avait éclaté de plusieurs côtés à la fois. Il sévissait le plus fort au nord de la ville, au-dessus de la partie du lac qui s’étend entre le promontoire de Belrive et le village de Copêt. Un autre orage projetait de faibles lueurs sur le Jura, tandis qu’un autre encore éclairait et assombrissait, tour à tour, le Môle, une montagne escarpée qui se dresse à l’est du lac.
Tout en observant la tempête, à la fois si belle et si terrifiante, je marchais d’un bon pas. Ce noble combat des forces de la nature, déchaîné dans le ciel, m’exaltait.
Je joignis les mains et clamai bien haut : «William, cher ange, voilà le chant de tes funérailles ! » Comme je prononçais ces paroles, j’aperçus dans la pénombre une silhouette qui surgissait de derrière un bouquet d’arbres, non loin de l’endroit où je me trouvais. Je m’immobilisai, le regard intense. Il n’y avait pas d’erreur possible. Un éclair vint l’illuminer, révélant clairement ses traits. Sa stature gigantesque et la difformité de son corps, plus hideux que tout ce qui existait dans la nature, me révélèrent instantanément que c’était bien le misérable, le répugnant démon auquel j’avais donné la vie. Mais que faisait-il donc en cet endroit ? Se pouvait-il – je frémis d’y penser – qu’il fût le meurtrier de mon frère ? À peine cette idée m’eut-elle effleuré que j’en acquis la conviction. Mes dents claquaient, et je dus m’appuyer à un arbre pour ne pas tomber. La silhouette me dépassa rapidement et alla se perdre dans la pénombre. (…)

« La Végétarienne » de Han Kang

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J’ai entendu parler de l’écrivaine sud-coréenne Han Kang (née en 1970) pour la première fois en 2024, lorsqu’elle a reçu le prix Nobel de littérature. Puis mon amie Pascale m’a conseillé son roman « La Végétarienne » qu’elle venait juste de lire et, intéressée, je le lui ai emprunté.
« La Végétarienne » est le dixième roman de son auteure.
Roman en trois parties, avec trois narrateurs successifs, il nous relate le parcours de vie de Yonghye, une jeune femme d’apparence banale qui, soudainement, ne souhaite plus manger de viande parce qu’elle fait toutes les nuits des rêves sanglants. Son mari, le premier narrateur, qui a épousé Yonghye justement pour sa banalité, assiste au changement progressif de sa femme avec consternation.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Le livre de poche
Année de publication initiale en Corée : 2007,(pour cette édition) 2015
Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et par Jacques Batilliot
Lauréat du Prix international booker
Nombre de pages : 212

Mon avis

C’est un roman assez dérangeant ou en tout cas impressionnant, troublant. Composé de trois parties, il nous montre l’évolution désolante d’une femme qui perd peu à peu ses repères, une femme qui bascule dans la folie. Dans la première partie, nous pensons qu’elle est seulement un peu étrange, à parler sans cesse de ses rêves et à exhiber ses mamelons à toute occasion. Puis son déséquilibre paraît de plus en plus net, dans les deux parties suivantes. La nature est un thème très important et même essentiel d’un bout à l’autre du roman. Yonghye nous donne le sentiment d’être une femme en quête de nature, proche des végétaux : elle devient végétarienne et elle recherche la présence des arbres. Quand son beau-frère vient peindre sur son corps des grandes fleurs colorées, elle semble soudain trouver une forme d’épanouissement, elle se laisse dénuder sans ressentir aucune gêne. D’une manière générale, la nudité semble lui convenir, comme si les vêtements étaient les marques d’une civilisation trop étouffante, aliénante.
L’ambiance de ce roman n’est pas sans évoquer certains livres de Yoko Ogawa, en particulier ses courts romans ou novellas des années 90. Par exemple, la relation ambiguë entre Yonghye et sa sœur, marquée par une nostalgie de l’enfance partagée autant que par la rivalité et par un certain dégoût mutuel, m’a beaucoup fait penser à « La Grossesse » de Yoko Ogawa.
Un autre livre asiatique auquel « La Végétarienne » peut aussi faire penser est « Mariage contre nature » (2017) de Yukiko Motoya, par le mélange étonnant et séduisant entre amour, végétal, féminité, étrangeté, critique de la masculinité traditionnelle.
On peut considérer Yonghye soit comme une victime de son entourage soit comme une victime d’elle-même, une femme qui s’autodétruit, mais sans doute est-elle les deux en même temps. Et il est difficile pour le lecteur de voir qu’une femme aussi fragile et presque sans défense, se fait ainsi malmener par tout le monde, sans que jamais personne ne l’aide…
La troisième partie de « La Végétarienne » se passe en hôpital psychiatrique et je l’ai trouvée dure mais elle recèle une certaine beauté malgré cette dureté. Je craignais une fin très dramatique pendant tout ce dernier chapitre et, heureusement, ça n’a pas été le cas : on reste plutôt sur un doute. Ou disons que chaque lecteur pourra interpréter cette fin selon ses attentes et son tempérament, optimiste ou pas.
Un beau livre, très fort, sans rien de convenu ou de prévisible. Littérairement formidable.

Un extrait page 32-33

Puis, de façon plus indiscrète, elle lui a demandé :
– Et vous, pourquoi suivez-vous un régime végétarien ? Pour des raisons diététiques ? Ou religieuses ?
– Non.
Impassible, mon épouse s’est mise à parler comme si elle n’avait pas compris la nature de la soirée. J’ai eu soudain la chair de poule, pressentant la suite de son discours.
– J’ai fait un rêve…
Je lui ai immédiatement coupé la parole :
– Ma femme a longtemps souffert de maux d’estomac. Cela l’empêchait d’avoir un sommeil profond. Un médecin traditionnel lui a conseillé de supprimer la viande et ça va beaucoup mieux depuis.
Tout le monde a alors hoché la tête.
– Eh bien, tant mieux. Je ne me suis jamais mise à table avec un authentique végétarien, mais ça doit être terrible de manger avec une personne qui vous regarde avec horreur consommer de la viande ! Quand on suit un régime végétarien pour des raisons d’ordre psychologique, je suppose qu’on éprouve de la répulsion pour le régime carné, n’est-ce pas ?
Quelqu’un a alors lancé :
– C’est sûrement le genre d’impression qu’on endure quand une femme vous regarde comme si vous étiez une bête pendant que vous vous régalez d’un poulpe qui remue encore et que vous enroulez autour de vos baguettes !
L’assistance a éclaté de rire et j’ai fait de même. Mais j’étais conscient du fait que ma femme, elle, ne riait pas. Que, sans prêter attention aux propos qui s’échangeaient, elle fixait les bouches luisantes d’huile de sésame. Que ça mettait tout le monde mal à l’aise. 

« Le Bleu du ciel » de Georges Bataille

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L’écrivain, poète, éditeur et blogueur Etienne Ruhaud a créé le défi de lecture « Un classique par mois« , et j’essaye tant bien que mal de m’y tenir. Il s’agit de découvrir chaque mois un écrivain classique que l’on n’a encore jamais lu. Voici le lien vers son blog Page Paysage.
C’est l’occasion de vous révéler cette lacune : je n’avais encore jamais lu Georges Bataille (1897-1962). Ce n’était pas faute d’en entendre parler, pourtant !
Ecrivain très réputé, membre un peu marginal du groupe surréaliste, il a inspiré beaucoup d’auteurs après lui…

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard (coll. L’Imaginaire)
Année de parution : 1957
Année d’écriture : 1935
Nombre de pages : 215

Brève présentation de l’histoire

Ca se passe vers le milieu des années 30 à Barcelone. Peu avant la guerre civile, qui est justement en préparation. On évoque une possible révolution. Le héros, Tropmann, est un Français qui va d’errance en errance, fréquentant les bars, les boites, les dancings. Son esprit est souvent occupé par trois femmes : Dirty, Lazare, Xénie. Elles vont et viennent dans sa vie. Il y a aussi sa femme Edith, dont il est séparé. Les relations de notre héros avec ces quatre femmes ne sont pas satisfaisantes. (…)

Mon avis

Rarement je me suis autant ennuyée à la lecture d’un livre. Nous assistons aux incessantes tergiversations et aux angoisses sans motifs d’un héros qui ne se sent pas bien. Les manifestations physiologiques de son mal être nous sont relatées avec abondance : il vomit, il va aux toilettes, il transpire, il pleure, il rit, il est ivre, il a de temps en temps des hallucinations, il a sommeil, il est malade, on ne sort quasiment jamais de ses petites humeurs corporelles et c’est fatigant !
Les émotions de ce héros hésitant ne sont jamais très nettes non plus. Il navigue plus ou moins entre quatre femmes, ou plus exactement ce sont elles qui gravitent autour de lui. On se demande ce qu’elles lui trouvent, d’autant plus qu’il est toujours partagé entre la froideur et le dégoût à leur égard – quand ce n’est pas la brutalité et la haine, pour faire bonne mesure. 
A un moment, sa femme lui parle dans une lettre de son envie de se suicider mais, bien sûr, ça ne va pas plus loin que ça. Et c’est à l’image de tous les personnages : ils essayent des postures, ils se donnent des genres vaguement décadents, invariablement dégoutés, affichant un communisme peu convaincant (encore une posture, il semble), tout ça est sûrement très chic à leurs yeux… mais bon.
Le héros s’appelle Tropmann, ce qui est le nom d’un assassin célèbre du 19e siècle, cité par Rimbaud dans l’album Zutique – et, en effet, il a un rapport à la mort tout à fait spécial puisqu’il est nécrophile. On se dit que Georges Bataille avait décidément très envie de scandaliser le bourgeois de son époque.
J’ai lu que le personnage (féminin) de Lazare était inspiré par la philosophe Simone Weil et, en effet, elle parait plus consistante et plus profonde que les autres, qui semblent au contraire des coquilles vides. Malheureusement, elle n’apparaît pas très souvent et Tropmann passe même beaucoup de temps à craindre qu’elle n’arrive… alors que le lecteur espère vainement qu’elle viendra le sauver de son ennui !
Je sais que ce roman est très réputé mais je n’ai pas du tout adhéré au propos et, sur la forme, le style, sans être désagréable, ne m’a pas enthousiasmée non plus.
Contente tout de même d’avoir enfin découvert Georges Bataille et de m’être fait un avis à son sujet, je ne pense pas maintenant me précipiter en librairie pour acquérir ses œuvres complètes – loin de là !

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Un Extrait page 50

Je m’expliquai :
– Ce n’est pas difficile à comprendre. Je me mettais en sueur. Le temps passait en efforts inutiles. A la fin, j’étais dans un état d’extrême épuisement physique, mais l’épuisement moral était pire. Aussi bien pour elle que pour moi. Elle m’aimait et pourtant, à la fin, elle me regardait bêtement, avec un sourire fuyant, même fielleux. Elle s’excitait avec moi et je m’excitais avec elle, mais nous n’arrivions qu’à nous écœurer. Vous comprenez : on devient dégoûtant… Tout était impossible. Je me sentais perdu et, à ce moment-là, je ne pensais plus qu’à me jeter sous un train…
Je m’arrêtai un moment. Je dis encore :
– Il y avait toujours un arrière-goût de cadavre.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Surtout à Londres… Quand j’ai été à Prüm la retrouver, il était convenu qu’il n’arriverait plus rien du même genre, mais à quoi bon… Vous ne pouvez pas imaginer à quel degré d’aberration il est possible d’arriver. Je me demandais pourquoi j’étais impuissant avec elle, et pas avec les autres. (…)

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« La Petite Poule d’Eau » de Gabrielle Roy

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Couverture chez Boréal

J’entendais parler de la grande écrivaine québécoise Gabrielle Roy depuis longtemps, surtout grâce au blog de Madame lit, qui a l’excellente idée de faire connaître et diffuser la littérature québécoise sur la blogosphère.
Aussi, quand j’ai vu « La Petite Poule d’Eau » dans une boîte à livres de mon quartier, j’étais ravie de cette bonne chance et je n’ai pas hésité.

« La Petite Poule d’Eau« , deuxième roman de son auteure, avait remporté à l’époque beaucoup moins de succès que le tout premier, « Bonheur d’occasion« , au très grand rayonnement.

Note pratique sur le livre

Éditeur : Boréal compact
Première date de publication : 1951
Nombre de pages : 264

Note sur l’écrivaine

Gabrielle Roy (1909-1983) est née à Saint-Boniface (Manitoba) où elle a vécu jusqu’en 1937. Après deux séjours en Europe, elle s’installe définitivement au Québec. Son œuvre, qui comprend une douzaine de romans, des essais et des contes pour enfants, est reconnue comme l’une des plus importantes de la littérature canadienne du XXe siècle.
(Source: éditeur)

Quatrième de couverture

Gabrielle Roy, à partir du souvenir d’un été passé dans une région sauvage du Manitoba, au nord de Winnipeg, un pays situé plus loin que le «fin fond du bout du monde », a imaginé le recommencement de toutes choses : de l’éducation, de la société, de la civilisation même. Ce pays de grande nature et d’eau chantante, elle l’a peuplé de personnages doux et simples, épris à la fois de solitude et de fraternité à l’égard de leurs semblables.

Mon avis

Dès les premières pages, on est happé par une très jolie écriture et par la sensibilité de l’écrivaine. Une écriture très classique mais qui ne refuse pas, de temps en temps, un vocabulaire plus familier, qui donne de la vivacité. Comme il est noté en quatrième de couverture, presque tous les personnages sont doux, gentils, sauf le propriétaire des lieux, un nommé Bessette, qui est franchement odieux et animé de mauvaises intentions. Il y a aussi la deuxième institutrice, Miss O’Rorke, au tempérament un peu râleur, assez raide, mais qui n’est finalement pas méchante et qui révèle même « un bon fond ».
Arrivée vers le tiers du roman, j’ai été découragée par cet aspect « Petite maison dans la prairie« , mais la beauté de l’écriture – en particulier pour la description des paysages – et, surtout, les nombreuses notes d’humour ont réussi à me faire surmonter ces moments de lassitude. J’étais finalement très heureuse d’être parvenue jusqu’à la fin du livre car, dans les cinquante ou soixante dernières pages, il révèle sa profondeur, avec de belles réflexions sur la vie, sur la morale, sur la religion, sur l’éthique, et il devient clair que nous ne sommes pas dans les aventures de la famille Ingalls.
Il m’a semblé – pour autant que je puisse en juger, d’après l’idée que je m’en fais – que ce roman est très représentatif du Québec des années 50 : avec une forte présence de la religion, des familles nombreuses catholiques, d’un désir de préserver la culture francophone, d’une très grande proximité avec la nature, de l’amour des bêtes, des plantes, des paysages…
Ce qui peut paraître le plus intéressant et le plus moderne, dans ce livre, ce sont tous les passages consacrés aux Amérindiens et aux métis, qui se font exploiter et voler par l’horrible Bessette, car on sent que Gabrielle Roy porte sur eux un regard de philanthrope, qu’elle espère pour eux l’émancipation, l’égalité, la justice.
Aussi, dans les quelques passages où nous quittons la contrée de la Petite Poule d’Eau, habitée par la famille Tousignant, c’est-à-dire dès que l’auteure nous emmène en ville (plus ou moins grande), elle nous parle avec chaleur des nombreuses nationalités présentes chez les émigrants et de leurs caractéristiques.
Un roman qui m’a plutôt intéressée, malgré un côté suranné. La beauté de l’écriture m’a permis d’aller jusqu’au bout. Je pense cependant que j’aurais mieux fait de découvrir cette écrivaine avec « Bonheur d’occasion », que je lirai sûrement un jour.

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Un extrait page 99-100

Au premier saut de la Ford, les sacs postaux empilés jusqu’à la capote de grosse toile perdirent leur équilibre et commencèrent à dégringoler vers Miss O’Rorke. Elle reçut toute la charge sur les épaules. Son chapeau pencha. Ses lunettes faillirent voler par-dessus bord.
La pauvre fille s’en allait sans ressentir beaucoup de soulagement après tout. Ce ne serait pas mieux ailleurs. Depuis vingt-cinq ans, elle se trimbalait de poste en poste, et celui vers lequel elle allait était toujours un peu plus reculé, un peu plus enfoncé dans la solitude ; la nourriture y était de plus en plus lourde, les sentiments de moins en moins délicats, la reconnaissance de plus en plus rare. Ce poste de la Petite Poule d’Eau n’avait peut-être pas été trop désagréable, en définitive. Au hasard, incapable de risquer un mouvement et de regarder au dehors, à cause des sacs de courrier qui pesaient sur son cou, Miss O’Rorke agitait la main en dehors de la Ford vers les Tousignant.
C’était un moment assez pénible pour elle, en somme, chaque fois qu’elle partait. Elle s’apercevait avec étonnement que la vie n’avait pas été trop mauvaise dans l’endroit qu’elle quittait. Elle la voyait même assez agréable. Elle finissait par croire qu’à cet endroit seulement l’existence lui aurait été possible. Telle était Miss O’Rorke. Sa préférence morne et accablante allait toujours à ce qu’elle avait perdu, et s’il y avait des coins du monde qu’elle vantait sans répit, c’étaient toujours ceux-là où elle était assurée de ne plus remettre les pieds. 

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« La Famille de Pascal Duarte » de Camilo José Cela

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Ce roman est un grand classique de la littérature espagnole : il s’agit du livre en castillan traduit dans le plus grand nombre de langues après Don Quichotte, d’après Wikipédia.
S’il m’arrive parfois de lire des écrivains ou des poètes d’Amérique latine, mes connaissances en littérature espagnole sont très limitées. Aussi, j’étais heureuse que notre Cercle de lecture attire notre attention vers ce roman. L’occasion, aussi, de découvrir un auteur de premier plan, Camilo José Cela (1916-2002) lauréat du Prix Nobel de Littérature en 1989.
J’ai lu que Camilo José Cela avait inventé le tremendisme, avec ce livre-ci, c’est-à-dire une esthétique littéraire basée sur des descriptions sordides, la misère, la violence, le crime.

Comme je n’avais encore jamais rien lu de ce grand écrivain du 20e siècle, cet article participe au défi « un classique par mois » organisé par Etienne Ruhaud du blog Page Paysage.

Note Pratique sur le livre

Editeur : Points
Année de publication (initiale) : 1942 ; (de cette traduction française) 1948
Traduit de l’espagnol par Jean Viet
Nombre de pages : 145

Mon Avis

C’est un roman qui raconte la vie d’un homme – une vie malheureuse et misérable du début à la fin, sur laquelle semble peser la main du destin. Le moins qu’on puisse dire de Pascal Duarte c’est qu’il n’a pas de chance et que ses proches non plus n’ont pas de chance. Tableau d’une région d’Espagne très déshéritée, où l’alcool, la prostitution, les bagarres, l’analphabétisme, font rage.
On sait dès le début que le héros est un criminel et qu’il a été condamné à mort pour ce crime (sans savoir qui il a tué) et, de ce point de vue, il n’y a pas de réel suspens : on sait comment finira Pascal Duarte mais on ignore par quel chemin il va parvenir à cette fin. Une sorte de tragédie, donc.
Comme on nous le dit également dès les premières pages, la vie de Pascal Duarte est exemplaire car elle représente « un modèle à ne pas suivre ». Et on peut penser que l’auteur cherche en quelque sorte à nous édifier, à fortifier peut-être notre sens moral ou, sans aller jusque là, à nous faire réfléchir sur les conduites et les situations plus ou moins dangereuses, à éviter.
Tout ce que je viens de raconter à propos de ce roman peut paraître à première vue très austère et rébarbatif – pour ne pas dire lugubre ! Mais, justement, il ne faut pas s’arrêter à ce résumé peu engageant car il y a une chose terriblement attrayante, qui permet de passer au-dessus de tout le reste : une écriture poétique, fine, délicate, pleine de superbes métaphores qui illuminent totalement ce texte.
La vie de Pascal Duarte pourrait être caricaturale, avec son affreuse famille et les multiples tares dont ils sont tous lourdement accablés, et pourtant, par la grâce de cette magnifique écriture, nous sommes à chaque fois touchés, ces êtres nous semblent proches, nous nous attachons à leurs pas.
Je me suis demandé à plusieurs reprises si on pouvait qualifier ce livre de réaliste. J’ai eu du mal à répondre à cette question. Sur certains plans, on a l’impression que la grande misère décrite, la psychologie des personnages, suivent de très près la réalité plausible de l’époque. Mais ce réalisme prend parfois des formes outrancières. L’accumulation de malheurs finit par sembler peu naturelle et, là encore, destinée à servir d’exemple édifiant.
Un roman vraiment très beau, que je conseillerais sans aucun doute, d’autant plus que les membres de notre Cercle de lecture l’ont presque tous aimé.

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Un extrait page 27

Mes parents s’entendaient mal ; ils n’avaient guère d’éducation, moins encore de vertus et n’observaient pas les commandements de Dieu – tous défauts que, pour mon malheur, j’héritai, – aussi se souciaient-ils fort peu d’appliquer des principes ou de réfréner leurs instincts, et il suffisait d’un rien pour déchaîner une tempête, qui se prolongeait ensuite des jours et des jours, sans qu’on en vît la fin. En général, je ne prenais pas parti, car vraiment pour moi c’était pareil de les voir l’un ou l’autre écoper ; quelquefois je me réjouissais parce que mon père cognait, d’autres fois parce que c’était ma mère, mais jamais je n’en fis une affaire d’État.
Ma mère ne savait ni lire ni écrire ; mon père oui, et il en était si fier qu’il le lui jetait à la figure à tout bout de champ et l’appelait sans cesse, avec ou sans raison, pauvre ignorante, injure très grave pour ma mère, qui devenait comme un dragon. Quelquefois mon père s’en venait l’après-midi à la maison, un papier à la main, et, bon gré mal gré, nous faisait asseoir tous les deux dans la cuisine pour nous lire les nouvelles ; il les commentait ensuite et je me mettais à trembler, car ainsi commençaient les disputes. (…)

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« La grève des bàttu » d’Aminata Sow Fall

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Couverture chez Motifs

Il n’avait encore jamais été question de littérature africaine sur ce blog et je suis contente que notre cercle de lecture nous ait proposé ce livre de l’écrivaine sénégalaise francophone Aminata Sow Fall (née en 1941), qui est son deuxième roman, intitulé La grève des bàttu ou les déchets humains. Elle a obtenu pour celui-ci le Grand prix Afrique.

Il est à noter que le « bàttu » est un petit récipient tendu par les mendiants vers les passants, afin d’y recevoir une aumône. Cela n’a rien à voir avec le verbe battre ou avec l’éventualité que ces mendiants pourraient être souvent battus, comme je l’imaginais au début, à la seule vue du titre.

Note pratique sur le livre

Editeur : Collection motifs
Année de publication initiale : 1979
Nombre de pages : 168

Résumé du début de l’histoire

Mour Ndiaye est directeur du service de la salubrité publique et il a décidé de faire la chasse aux mendiants dans toute la ville. Car la mendicité importune les touristes et les dissuade de venir en masse dans le pays. Mour et son adjoint Kéba Dabo, qui n’aime pas plus les mendiants que son chef, entreprennent une mise à l’écart définitive de tous ces indigents. La police est lancée à leurs trousses et leur mène la vie dure. Mais les mendiants décident de s’organiser autour de leur cheffe, Salla Niang, et de faire grève tous ensemble, dans leur maison à l’écart de la ville, sans plus demander l’aumône.

Mes impressions de lecture

C’est une histoire qui ressemble un peu à un conte ou à une fable. La morale finale pourrait être : « On a toujours besoin d’un plus pauvre que soi. » La nécessité de faire l’aumône, dans la religion musulmane, comme précepte impératif, est l’un des rouages principaux de l’intrigue. D’ailleurs, il est intéressant de voir comment la croyance aux marabouts et celle dans la religion musulmane semblent se mélanger très étroitement. Les marabouts, justement, jouent un rôle important dans ce roman et, dès que Mour Ndiaye a un problème ou que ses ambitions politiques se réveillent, il court consulter celui qui lui a toujours porté chance ou même certains autres, plus réputés mais aussi plus retors !
J’ai trouvé dans ce roman un tableau savoureux de la société sénégalaise, avec les questions compliquées posées par la polygamie, les rapports entre les jeunes générations éprises de liberté et les plus anciennes, adeptes des traditions, les droits des femmes qui commencent à vouloir s’affirmer malgré les mœurs en usage.
Les personnages sont également très bien campés, avec des caractères assez entiers mais qui ne tournent pas à la caricature, alors que le sujet aurait pu nous faire tomber dans le manichéisme. Mour Ndiaye est, si on veut, le « méchant » de l’histoire mais on n’arrive pas à le détester, il nous paraît surtout pitoyable et pas très fûté ni très prévoyant. C’est son ambition dévorante qui va le perdre, ce qui est un juste retour des choses.
Un roman très agréable, plaisant, bien raconté, et à l’écriture fluide et précise. 

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Un Extrait page 103

Kifi Bokoul s’est enfermé pendant sept jours et sept nuits chez Lolli, dans un studio réservé aux hôtes, ne se nourrissant que de couscous arrosé d’eau tiède et déposé chaque soir, juste avant le coucher, à la porte du studio, car personne ne devait voir le marabout pendant cette période de retraite. Au bout de sept jours et de sept nuits qui parurent à Mour aussi longs que des siècles, Kifi Bokoul a donné son verdict :
– Ce que tu veux, tu l’auras, et très bientôt. Tu seras vice-président. Pour cela tu devras sacrifier un taureau dont la robe sera d’une couleur unique, de préférence fauve. La terre devra s’abreuver du sang de ce taureau ; tu l’abattras ici, dans la cour de cette maison ; tu en feras ensuite soixante-dix-sept parts, que tu distribueras à des porteurs de bàttu.
– Qu’est-ce que c’est, les porteurs de bàttu ? a demandé Mour.
– Ce sont les mendiants qui courent la rue. Cette charité doit aller à sa véritable destination, sinon, tout risque de se gâter. Elle doit aller à des miskin, c’est-à-dire à de vrais pauvres, des gens qui n’ont rien, absolument rien, et qui sans le bàttu qu’ils tendent aux passants mourraient de faim. Tu as bien entendu mes paroles ?
– J’ai bien entendu ; j’ai tout compris ; tout sera fait comme tu as dit.
(…)

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