« Dans les marges du temps » de Frédéric Perrot

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Le poète et blogueur Frédéric Perrot vient de publier il y a quelques semaines ce recueil poétique « Dans les marges du temps« .
Je vous invite à découvrir son excellent blog littéraire Le Bel de Mai en cliquant ici.
Vous pouvez également consulter ici même la chronique que j’avais écrite sur le précédent recueil de Frédéric Perrot, « Les Fontaines jaillissantes« .

Recueil à la tonalité souvent très engagée, fustigeant les réactionnaires de tous poils et résolument tourné vers les préoccupations actuelles, nos soucis d’époque : poème sur les Gilets Jaunes, sur les attentats, sur la Crise Covid, etc. Un livre qui choisit donc de s’adresser à un certain public (ceux du même bord) et qui l’assume. Une grande clarté de style est revendiquée par le poète, sous l’égide de Primo Levi, dont une citation est placée en exergue du texte « L’exigence de clarté« , qui donnera sans doute du grain à moudre à ceux auxquels le poète reproche « le brouillard des consciences » ou le désir d’incommunicabilité.
Ce recueil exprime à plusieurs reprises la lassitude, la fatigue. Ainsi, dans le poème « Las de cette poésie » (d’instituteurs/sévères si sévères). Ou, plus loin, dans « La prière délabrée » l’anaphore « Nous sommes fatigués » revient trois fois (des rhétoriques guerrières, du racisme ordinaire, des discours d’exclusion, etc.). Ou, encore, dans le poème « La sagesse des bien-pensants« , ces bien-pensants proclament : « Nous sommes las de l’orgueil des artistes », « Nous sommes las de la bêtise des artistes »… Au moins autant que cette lassitude et cette fatigue avouées, nous percevons l’exaspération et l’indignation de l’auteur, voire sa colère et sa déception.
Parmi ces textes, après hésitations, j’en ai finalement choisi deux qui ne sont pas politiques, parmi ceux qui m’ont émue, deux poèmes qui s’adressent davantage au cœur qu’à l’intellect, sans doute ! Et qui ne prêtent pas trop à polémique.

Note pratique sur le livre

Genre : Poésie
Editeur : Le Bel de mai (auto-édition)
Date de publication : automne 2025
Nombre de pages : 51

Extrait de la préface, rédigée par l’auteur

Pas de discours ! Pas de discours ! Pas de discours !
Aucun problème, ça m’arrange, je n’avais rien préparé.

Venons-en aux faits : les poèmes ici rassemblés ont été écrits entre 2016 et 2023, même si le dernier déborde sur 2024, année comme on le sait de tous les miracles. Ils sont organisés en deux parties : Confession d’un mécontent et Jours de colère.

L’ordre chronologique n’est pas respecté, même si certains poèmes de la seconde partie se trouvent plus en prise avec les événements : la répression féroce du mouvement des Gilets Jaunes, le confinement, l’assassinat de Samuel Paty (…)

Frédéric Perrot

**

Choix de poèmes 

(Page 50)

Descends de ton tréteau, mauvais acteur

Descends de ton tréteau, mauvais acteur :
Le sérieux est un masque funéraire
Qui ne convient guère à ton caractère.
Nous sommes las des vains cris de la colère,
Épargne-nous de grâce tes postillons,
Abandonne ce masque d’imposteur.

Cesse d’être grimacier et retrouve
Ta vraie voix, un ton juste, ton silence,
Ton secret, qui n’a rien de douloureux :
Rester confidentiel n’est pas honteux,

Et ce n’est que dans les marges du temps,
Quand nous sommes sans public, isolés,
Que nous pouvons espérer prononcer
Un premier mot qui ne serait pas faux.

N’aie pas peur, soit confiant, éveillé :
Ta vraie voix, tes couleurs, ta musique…

*
(Page 25)

Nocturne

Ne crois pas
Que tu sois cause encore
Du sourire discret de l’endormie :
Elle repose avec son secret…

Comme le voyageur des contes,
Tu pourrais des deux poings
Cogner aux portes de ses rêves,
Qu’elle ne l’entendrait pas
Tant de mondes vous séparent…

Retourne à ton silence,
Dans la chambre de l’enfant
Qui aux premières heures de l’aube,
Viendra t’étourdir de son babillage
Et de sa joie

**

Quelques uns de mes derniers haïkus

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Joyeux Noel 2025

Voici quelques uns de mes haïkus écrits en 2025, des petits aperçus de l’année écoulée, au fil des saisons.
Une manière de vous souhaiter un beau réveillon et un Joyeux Noël !
Très bonnes fêtes à vous !

*

En plein mois d’avril
engoncements et suées
– Les dictons idiots.

*

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De branche en branche…
l’écureuil finit par
croiser le corbeau

*

Pèche jaune au goût
de soleil… la blanche aura-t-elle
saveur de lune ?

*

La nature s’anime
sous le ciel d’été – Le vent
est l’âme des arbres

*

Vol à ras de terre
du corbeau majestueux
– L’instant suspendu.

*

Oranges sanguines et
pêches de vigne – Un régal
pour vampires végan.

*

Vieilles pierres et cendres
– Le passé n’est plus que
matière grise.

*

Branchages abattus,
corbeaux lents et pies errantes
– Après la tempête.

*

Jour de grand vent
– Marcher du même pas
que les feuilles mortes.

*

Chaudes et douces
les couleurs de l’automne
– Je m’emmitoufle !

*

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Bariolée comme une
salamandre – La feuille morte
court dans le jardin.

*

Parmi des monceaux
de feuilles – Le merle et moi
cherchons de bons vers.

*

Le joli colvert
curieux des profondeurs
– Montre son derrière.


M-A. Bruch

«Neurones miroirs» de Julien Boutreux

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Julien Boutreux a eu l’amabilité de m’envoyer son dernier recueil poétique, paru dans la collection Polder (numéro 207) et j’ai été touchée et flattée de cette attention.
Un recueil parfaitement titré, puisqu’il appelle la réflexion du lecteur et qu’il jongle avec le « je« , le « tu« , le « nous« , le « on« , en de multiples reflets !

Note pratique sur le livre

Éditeur : Polder, Gros textes
Année de publication : automne 2025
Préface de Jean-Marc Proust, illustration de couverture de Christophe Lalanne
Nombre de pages : 52

Quatrième de couverture

Dans ce nouveau recueil de Julien Boutreux, recueil du questionnement et de l’incertain, c’est de l’autre qu’il s’agit, de cet autre sans lequel le « je » ne pourrait se dire, la quête de l’identité serait rendue vaine, de cet autre avec lequel nous pourrions entrer en résonance, dont nous pourrions connaître les émotions grâce à ces neurones miroirs qui donnent son titre à l’ouvrage.

(Préface de Jean-Marc Proust)

*

Mon avis

Ce recueil ravira tous ceux qui ont des questionnements philosophiques mais qui veulent – non pas y  répondre mais peut-être y songer – par les moyens de la poésie. Julien Boutreux semble ici dans une quête existentielle qui, pour être grave et sérieuse sur le fond, n’en adopte pas moins, par moments, des allures ludiques, comme dans ce poème aux faux airs de charades intitulé « vingt et un noms de ?« .
Que signifie exister, de quoi se compose notre identité, sommes-nous les miroirs les uns des autres, quel est le sens de notre vie, est-ce que tout se résume au vide, au néant, et comment appréhender ce vide ?
Le poète dit (Page 17) « S’il y a quelque chose à comprendre (…) c’est peut-être dans la mémoire/ce qu’il en reste » mais plus loin (page 25) « tes souvenirs se mélangent, te trahissent », on se « perd dans les méandres » du temps, la mémoire est un gouffre. Le même désenchantement apparaît vis-à-vis du langage (page 24) : « le langage est le verso, or le monde est le recto, et à cause des mots tu te trouves du mauvais côté, encore plus étranger ».
L’un des titres du recueil fait référence à l’Homme approximatif de Tristan Tzara, anciennement chef de file des dadaïstes, et peut-être qu’en effet certaines traces lointaines de la dérision et du sens de l’absurde qui caractérisaient leur groupe peuvent se retrouver dans ces Neurones miroirs.
Un excellent recueil, qui aborde l’essentiel de nos vies, cherchant des chemins, proposant des pistes, allant explorer jusqu’au bout les impasses, sans céder ni aux leurres ni aux espoirs faciles.

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Choix de Poèmes

(Page 21)
de toute façon les mots ne valent pas grand-chose

on avait inventé ce jeu
consistant à résumer sa vie en une seule phrase
qui prenait valeur d’aphorisme

on préférait la profondeur aux péripéties
voilà sans doute pourquoi
le monde nous indifférait tant

pour nous chaque jour devenait
une nuit blanche à la belle étoile
(et l’aurore se tenait à carreau)

on écrivait des poèmes
on n’avait rien trouvé de mieux
tu aimais parfois les miens
les tiens avaient une vraie force
on croyait passer le temps
en fait on passait à autre chose

*
(Page 26)

nous-mêmes/noumènes

nous
passons dans un espace froid
étrangers à nos propres contrées
nos maisons ne sont pas les nôtres
n’habitons rien
même pas nos corps
ni nos mots qui sont d’avant nous
ne parlons pas sinon pour ce qui n’a nul besoin d’être dit
ne savons rien
nous qui pensons à nous
qui pensons nous
suivons seulement la solitude d’innombrables avant nous
nos pas dans leurs pas
parfaitement identiques

appelons cela une identité

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« Dans l’angle mort » de Jean-Philippe Sedikhi

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En assistant à une lecture publique de poésie, en novembre dernier, j’ai pu écouter des poèmes extraits de ce recueil, « Dans l’angle mort« , lus par l’auteur lui-même, Jean-Philippe Sedikhi.
Leur simplicité et leur évidence m’ont plu, cette langue franche et directe s’accorde bien avec les préoccupations sociales, très urbaines, exprimées par l’auteur. Des situations de la vie quotidienne, telles que chacun a pu les éprouver dans nos sociétés actuelles, sont décrites, mises en lumière, par quelques traits caractéristiques.
Une poésie soucieuse de fraternité, de justice – une poésie engagée dans un sens humaniste. On sent Jean-Philippe Sedikhi à l’écoute des plus fragiles, de ceux qui souffrent, des exilés ou des exclus.
En cette période de l’Avent, où l’on prépare les festivités, les cadeaux, les agapes et les réunions familiales, la lecture de ces poèmes nous rappelle aussi de nécessaires solidarités…

Note pratique sur le livre

Éditeur : L’Harmattan, collection Poésie(s)
Année de publication : automne 2025
Préface d’Eric Dubois.
Nombre de pages : 112

Note sur le poète

Jean-Philippe Sedikhi écrit de la poésie, des nouvelles et des histoires jeunesse. Ses écrits ont été publiés dans plusieurs revues francophones : Traversées, Poésie première, Poésie mag et L’atelier du roman.

Quatrième de couverture

Bienvenue dans l’angle mort de nos sociétés : celui qu’on oublie, celui qu’on tait.

Dans ce premier recueil, Jean-Philippe Sedikhi dresse, poème après poème, un tableau brut et bouleversant de l’invisible. Sa poésie, influencée par Raymond Carver et Jacques Prévert, est directe, sans fioriture, mais d’une puissance rare. À travers des scènes du quotidien, il nous parle d’exil, de solitude, de pauvreté, d’errance et de dignité. Il capte la beauté fragile d’un instant, l’éclat d’une détresse, le silence d’un regard.

Ce recueil n’est pas un simple livre de poésie : c’est un cri discret, un témoignage sensible, un miroir tendu vers ceux qu’on ne voit plus.

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Choix de poèmes


(Page 24)

Dans l’angle mort

Il est une casquette,

Une vieille veste,

Un t-shirt troué,

Il est midi sans manger,

Il est un euro dans un gobelet,

Il est dans l’angle mort où l’on ne regarde jamais

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(Page 57)

Gratte Papier

Il se demandait souvent ce qu’il deviendrait avec son diplôme en poche,

Il s’imaginait gratte papier,

Dans un petit bureau sombre avec une pile de dossiers et ça lui donnait envie de pleurer.

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(Page 78)

Cloche pied


J’écris ce poème pour les petits français,

Pour les enfants de Camus,

Pour les enfants de l’Étranger,

Pour ceux qui ont un nom qui marche à cloche pied.

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(Page 98)

Dans l’ombre de soi

Englouti,

Dans l’ombre de soi,

Incapable de pénétrer l’épaisseur du monde,

Etrange personnage mutique,

à la peau fragile,

Aux sens aiguisés,

A la mémoire fertile,

Au corps endolori,

Accélérant le pas vers le rendez-vous des choses perdues.

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Trois poèmes d’Hélène Dorion

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Mon amie Valérie Canat de Chizy a eu la gentillesse de m’offrir ce livre de la poète québécoise Hélène Dorion, « Un visage appuyé contre le monde« , paru chez Poésie/Gallimard en 2025, et qui a reçu le Grand prix de poésie de l’Académie française en 2024.

Les trois poèmes que j’ai choisis sont extraits du recueil de 1995 « Sans bord, sans bout du monde » et plus précisément des parties intitulées « Sans bord » pour les deux premiers et « Sans personne » pour le troisième d’entre eux.

Mon avis en bref

Ces poèmes sont assez représentatifs d’une certaine esthétique poétique des années 90-2000, avec une prédilection pour les mots « absence », « silence », « présence », « parole », « poème », « chant », (etc.) ainsi qu’Yves Bonnefoy ou Philippe Jaccottet le faisaient, et pas mal d’autres auteurs qui les vénéraient, à la même époque. Mais Hélène Dorion parvient à insuffler une interrogation existentielle et parfois un sentiment d’amour inquiet, qui rendent ses textes vivants et vibrants.

*

Note pratique sur le livre

Editeur : Poésie/Gallimard
Année de parution (de cette édition) : 2025
Préface d’Evelyne Gagnon
Nombre de pages : 347

**

Choix de trois poèmes

(Page 131)

Un chant vient avec l’ombre
laissée au bord des routes
nous marchons seuls
et ne cessons d’échapper
à l’horizon qui nous devance.

La terre accueille la douleur
dénoue le vide.
Me rappelle où aller, où revenir
où recommencer chaque fois.

*

(Page 142)

Tu ne sais pas mais avances
encore et laisses au sol les ruines
qui ne dérangent plus personne.

Tu n’imposes aucun chant
aucun silence.
Tu n’as que ce poème
pour te souvenir de toi-même.
Aller du seul côté des choses
qui te soit habitable.

*

(Page 172)

Aucune flèche n’atteint
la cible invisible de l’amour.

Aucun arc ne se tend
au milieu du cœur
l’archer déborde l’espace
comme l’oiseau dans son vol.

*

Deux poèmes de la collection Duo L : Clotilde de Brito et Dimitri Porcu

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La collection « DUO L » des éditions de la Lune bleue propose des livres en tête-bêche qui mettent à l’honneur deux poètes, un homme et une femme, autour d’un thème commun.
Le 4e livre de cette collection est paru en automne 2025 sur le thème du Temps. Il allie En suspens de Clotilde de Brito (née en 1981) et Nu, Devant l’inconnu qui viendra de Dimitri Porcu (né en 1978).
Ces poèmes sont accompagnés des illustrations de LaOdina (aquarelles, dessins).
A noter : les éditions de la Lune bleue ne souhaitent pas recevoir de manuscrits.

Ce double livre me permet d’aborder l’art du slam, pour la première fois sur ce blog – art que je connais mal mais sur lequel je me penche un petit peu plus actuellement.
Ces deux auteurs sont de la même génération, nés autour de 1980, et leur expérience de la scène (slam, musique, théâtre,…) est déjà grande.
Poèmes à lire dans le recueillement d’un silence tranquille ou poèmes à écouter dans le débit d’une parole proclamée ? – c’est toujours la question que je me pose face aux textes de slam. Je crois toutefois que, même lors d’une lecture solitaire et silencieuse, une voix intérieure s’élève en nous-mêmes et nous transmet des rythmes, des accents, des intonations, des timbres. Comme un spectacle invisible joué dans le huis clos de nos sensations.

Vous pouvez retrouver en suivant ce lien la chronique que j’avais faite sur le précédent titre de la Collection, le troisième Duo L, paru en 2024, toujours aux éditions de La lune bleue.

Biographies des deux poètes
(Source : Site internet de La lune bleue)

Clotilde de Brito est née en 1981 à Brest. Passionnée depuis son plus jeune âge par la poésie, les contes, l’oralité, elle prend des cours de théâtre à l’adolescence, s’essaie à l’improvisation, écrit des nouvelles, des poèmes. Elle rencontre le slam en 2013. Une découverte formidable, un bouleversement : les scènes slam sont de magnifiques moments de parole partagée et de rencontres. Elle gagne l’édition 2014 du Grand Slam National, remporte en 2015 le Championnat du monde de slam de poésie, et en 2016 le Tournoi de slam France-Québec « Vive la parole libre ». Ces différentes distinctions lui permettent de faire entendre sa poésie depuis plusieurs années sur des scènes poétiques en France et à l’étranger (Espagne, Luxembourg, Portugal, Québec, Madagascar, Acadie).
Vétérinaire en recherche scientifique au CNRS jusqu’en 2016, elle se consacre désormais entièrement à l’écriture et à la création de spectacles, en solo principalement. Elle travaille également avec différents artistes et mêle alors ses mots à d’autres disciplines (chanson, danse, arts plastiques).

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Né en 1978 à Lyon, Dimitri Porcu est poète et musicien. Double nationalité : française et italienne. En parallèle de ses études musicales, il crée avec Marc Porcu, son père, la formation SAXEVOCE et les spectacles « Une île au loin », « La Criée de l’aube ». Il se produit depuis plus de vingt-cinq ans sur différentes scènes en France et à l’étranger, accompagne souvent des poètes comme Thierry Renard et Mohammed El Amraoui, des comédiens et des danseurs. Chargé de la médiation et de l’action culturelle pour l’Espace Pandora, il anime aussi des ateliers (poésie et musique).

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Choix de deux Poèmes

(Page 10)
BLEU

Au bout de mes doigts,
le ciel se fait doux et pommelé.
Comme la robe d’une jument craintive.
Je ne veux pas l’effrayer ni la chasser,
je tends simplement la main
vers ses naseaux frémissants.
Loin, plus loin que ne porte mon regard.
Je frôle les frontières rêvées de l’espace.

Le soleil renverse sur le sol des encres de Chine changeantes.
La main des heures étire le pinceau,
dilue le gris qui se répand sur terre
et m’enveloppe aussi dans son grand manteau d’ombres.

Sur la nuée tranquille je trace des lignes d’écriture
pendant que la main des heures pétrit la voûte céleste.
Mes yeux ont faim de ce pain-là,
le seul qui nous sera toujours donné.

Que resterait-il à dire si tout n’était qu’azur ?

Quand le bleu devient trop intense,
la solitude m’étreint le cœur.
Une mélancolie vague,
et le désarroi du réveil,
et la rumeur douloureusement lointaine du monde,
et les phares perdus sur l’océan.

Quand le bleu devient trop intense,
je cherche, égarée, la course des nuages.

Clotilde de Brito
*
(Page 8)

SOYONS

Qu’il puisse couler encore pour un temps dans les veines gonflées de la vie ici-bas
De l’eau
De l’eau bleue comme la terre
De l’eau claire comme l’amour
Levons haut le vert de l’espérance attendue
Levons haut le vert de l’amitié
Buvons le torrent des mères
Buvons les ruisseaux des frères
Nageons dans le fleuve des âmes perdues
Remontons le courant oublié
Soyons l’esprit du saumon agile
Remontons le fil de l’eau
Le fil du temps
Soyons l’esprit de la rivière
Soyons le son
Le son silence en son fond
Soyons l’esprit
L’esprit du temps liquide
Soyons
Soyons
Soyons
Je suis
Nu – Devant l’inconnu qui viendra

Dimitri Porcu

**

« Les mères sont très faciles à tuer » d’Anne Barbusse (poésie)

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Anne Barbusse a fait paraître cette année, en juin 2025, aux éditions Pourquoi viens-tu si tard ?, ce recueil poétique d’inspiration autobiographique, correspondant à une période de sa vie particulièrement difficile : celle où elle perdait la garde de son fils unique, étant divorcée. Cependant ce livre n’est pas un récit, il ne s’agit pas de nous raconter des faits mais, de façon plus essentielle, plus intériorisée, de nous livrer les ressentis, les émotions extrêmement fortes de la poète en butte à l’adversité, à l’incompréhension des juges ou des autres rouages d’un système froid et brutal, et qui se retrouve esseulée, dans sa maison vide, face à la cruelle absence de son enfant. Un chant de souffrance et de perte, donc, mais où, toujours, la présence puissante et sensuelle de la nature semble venir au secours de la mère malheureuse. On sent que le spectacle des arbres dans le vent, celui des vignes, le parfum des pêches en train de mûrir ou encore la natation bienfaisante dans la rivière, sont pour la poète un contrepoint indispensable, intimement mêlé à sa vie, au cours de ses pensées, au flux poétique de ses émotions. De nombreuses références cinématographiques, au cours du recueil, viennent donner à la poète des motifs de réflexion, des prises de conscience, en relation avec ce qu’elle vit et, sans doute, généralisables à bien d’autres vies.
Un livre très bouleversant, où les sentiments et les émotions d’une mère atteignent une intensité brûlante, presque palpable !

Quatrième de Couverture

C’est l’histoire d’une mère qui perd la garde de son fils
alors qu’elle s’apprête à partir en Grèce sur un poste universitaire.

C’est l’histoire d’un fils qui passe ses nuits à jouer aux
jeux vidéo chez le père et commence l’addiction numérique, tandis
que le père reprend le travail juste deux ans, le temps d’enlever
la garde à la mère et de faire bonne figure au tribunal.

C’est l’histoire d’une famille qui se disloque et d’une
emprise qui fait mal.

C’est l’histoire d’une aliénation parentale sans qu’à l’époque
la notion même ne soit connue des protagonistes.

Ou plutôt, ce n’est pas une histoire, juste un long poème
de douleur franche, avec le cinéma pour fanal.

**

Deux extraits
(Page 34)

les angoisses tournent dans le week-end, indues mais souveraines,
c’est à la peur de la mort que conduit le deuil de l’enfance
c’est ma vieillesse que j’interroge
dans le plat de ma main
la solitude de la maison haute et grande, divorcée de son enfant, réifiée
de souffrance,
il est parti disent les pièces vides
il est parti et le temps a passé
il ne reviendra que pour des intermèdes
car tout se précipite vers la fin – les jambes qui ne touchent pas terre,
un soir,
à une fête de village, je réalise sa petitesse – je n’ai plus rien à protéger
il n’y a plus ni cris ni rires – je m’en plaignais – maintenant
le silence de la maison dort debout

*

(Page 90)

je ne parlerai que de la voix des femmes que les enfants ont désertées à mi-parcours
si peu de temps que le temps des enfants
comme la tombée des pêches
– les assistantes sociales, « avez-vous été affectueuse avec votre enfant », la parole assène, nous regardons tomber le monde –elles enquêtent – avec les fruits les choses étaient simples et rondes
car le duvet des pêches fleurissait, la chair rose ou blanche, le sucre sur les baisers
the french kiss, disait un ami grec, quatre ans plus tôt – nous ne sommes pas au cinéma mais dans un jardin sans clôture aucune, que l’herbe étendue sur
la colline pleine – les assistantes sociales, « vous avez été heureuse avec votre mari », les
questions à deux sous pleuvent sur l’étendue outrée de mon malheur – l’État
a des droits
sur tous les enfants de toutes les mères et sur les maisons aux grands jardins ouverts
les pêches achèvent de mûrir et de pourrir et de vieillir
je natte mes cheveux dans l’ampleur du matin
je vous donne ma compagne-tristesse et je
ferme la main – créer de toute douleur née – et j’éclos au matin sans
les roses dans le parfum des pêches – je tresse ma vie dans l’été frais comme un enfant – les suicides
des adolescents et de leurs pères, cela est connu, cela tombe avec les matins

**

Trois Poèmes de Vénus Khoury-Ghata

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Qui parle au nom du jasmin est un recueil de Vénus Khoury-Ghata, paru initialement en 1980 aux éditions EFR. Il vient d’être réédité en cette année 2025, en mars, par Bruno Doucey. Ca a été l’occasion pour moi de le découvrir.

J’avais déjà parlé sur ce blog d’un autre recueil de Vénus Khoury-Ghata, « Gens de l’eau » ; Vous pouvez retrouver ma chronique ici.

Note pratique sur le livre 

Éditeur : Bruno Doucey 
Année de publication : réédition de 2025, première publication en 1980
Postface de Caroline Boidé 
Nombre de pages : 121

Note biographique sur la poète

Née au Liban en 1937, Vénus Khoury-Ghata est tout à la fois traductrice de l’arabe, romancière et poète. Son œuvre, reconnue dans le monde entier et couronnée par de nombreux prix littéraires, fait d’elle l’une des très grandes voix de la littérature francophone. La lire, c’est apprendre à voyager entre Orient et Occident, là où débute le fragile sentier des lendemains. En 2017, elle écrit, avec Caroline Boidé, Kaddish pour lenfant à naître, publié aux Éditions Bruno Doucey. En 2019, elle publie Lune nest lune que pour le chat aux Éditions Bruno Doucey. En 2025, les Éditions Bruno Doucey rééditent le recueil Qui parle au nom du jasmin, préalablement paru aux EFR.
(Source : éditeur)

Quatrième de Couverture :

Des étreintes végétales, une coccinelle sur le bras d’un chemin, une forêt accablée par le départ de ses ombres, un réverbère qui poursuit un voleur, cet homme qui ramasse des tessons de lune, sans oublier le dieu prestidigitateur qui a mille tours dans son sac… Qu’il est libre et fantaisiste l’imaginaire poétique de Vénus Khoury-Ghata ! Avec elle, les mots et les métaphores se font la courte échelle pour avoir la tête dans les étoiles. Une façon d’échapper à la guerre et de réenchanter le monde. 
(Source : éditeur)

Mon avis

C’est un recueil plein de fantaisie, qui n’est pas sans rappeler la fourmi de dix-huit mètres de Robert Desnos ou même certaines paroles de chansons de Charles Trenet. La poète donne libre cours à son imagination et dans cet univers poétique les événements les plus insolites et les plus improbables semblent pouvoir se réaliser. Mais s’il y a de la fantaisie et de l’humour, on ressent aussi parfois l’arrière-plan douloureux de la guerre du Liban , qui avait commencé en 1975, comme dans ce texte où les arbres « empoignèrent leurs fusils et tirèrent sur les passants  » ou dans le poème ci-dessous (page 44) où les mots nous éclaboussent de sang. Les mots évoquent assez souvent le corps humain, les insectes, notamment les criquets, les maisons et les arbres que la poète met volontiers en mouvement, le soleil et la lune qu’elle personnifie, l’horizon qui joue souvent un rôle décisif et pas toujours positif…
Il y a aussi une forte présence du vocabulaire religieux, qu’il soit explicite ou plus allusif. Croix, bénitier, croissant, cierge, etc. D’ailleurs, une des parties du recueil s’intitule « Une journée de Dieu » et on sent la grande dérision et l’incrédulité de la poète vis-à-vis du christianisme, de ses miracles, de ses révélations, qu’elle utilise comme autant de jeux facétieux, de motifs à détourner.
Un recueil très agréable, plaisant, pétillant, dont les poèmes courts et vifs se lisent aisément !

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Page 44

Personne ne voulait le croire
au contact du froid
ses mots devenaient cailloux

il les lançait contre les yeux
qui se fêlaient comme des vitraux
puis se vidaient de leur regard

jetés contre un cœur
ces mêmes mots lui revenaient
mais éclaboussés de sang

il prit ses mots entre ses paumes
souffla sur la chair de leurs lettres
et lorsqu’il ouvrit les mains pour parler
il n’en sortit qu’une buée


**

Page 53

Ne dites pas au chemin qu’il serpente
il s’enroulera autour des chevilles des passants

Ne dites pas au cyprès qu’il est cierge obscur
il se mettra en marche vers un couvent

par contre
dites aux phares qui dorment debout
que l’océan se fait vieux
que les navires sont aveugles de l’autre côté de l’eau


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Page 67

À cause des pieds fourchus des maisons
à cause des épaules basses des arbres
à cause des rues
qui portent leurs nœuds dans leurs flancs
à cause de tout
de rien
d’un oiseau qui s’est pendu à la corde de l’horizon
ma ville boite en marchant

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Des Poèmes de Jacques Izoard

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Couverture chez La Différence

Le poète Patrice Blanc, très gentiment, m’a offert ce livre « Le bleu et la poussière » pour Noël dernier, ce dont je lui suis très reconnaissante. J’avais déjà entendu parler du poète belge Jacques Izoard (1936-2008), sans avoir lu aucun de ses recueils – peut-être, seulement, deux ou trois poèmes dans des anthologies, ce qui n’est pas suffisant.

Mes impressions de lecture

Ce livre m’a éblouie, étonnée, charmée, captivée… Chaque poème semble avoir été ciselé jusqu’à la perfection et cela se savoure lentement, en soupesant chaque mot, en cherchant les rapports entre les vers, en laissant surgir les images, les sensations. Parfois, au sein d’une même strophe, des coq-à-l’âne peuvent surprendre le lecteur, des mots qui paraissent surgir de très loin, et le cadre du poème gagne des perspectives insoupçonnées, la profondeur se crée. On sent également toute une recherche sur la musicalité des vers, les sonorités qui se font écho : par exemple, des mots aux premières syllabes identiques. Du grand art !
Parmi le choix de poèmes ci-dessous, j’ai recopié plutôt des textes en rapport avec l’écriture, les mots, la parole, car ce thème apparaît fréquemment dans le recueil. Mais les poèmes sur l’enfance, sur le sommeil, sur des états intérieurs, m’ont également beaucoup plu.

Note pratique sur le livre

Editeur : La Différence
Année de publication : 1998
Nombre de pages : 180

Présentation du livre par l’éditeur

Il y a chez ce poète né à Liège, écrit Robert Sabatier dans son Anthologie de la poésie française, une féerie du mystère, un enchantement de l’irrationnel. Malgré sa forme assez mesurée, la poésie de Jacques Izoard nous entraîne dans un univers sensuel et baroque, onirique et quotidien. Il est sûrement un des poètes les plus originaux de sa génération.

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Choix de poèmes

(Page 14)

N’écris que pour écrire
ou pour trouver la faille
d’un gouffre, en toi,
tapissé de bleu,
qui chuinte et qui englobe
ta lasse mélancolie.

*
(Page 22)

Après tes dits et tes proverbes
tes lunes, tes lubies, tes rêves,
ta voix nue surgira
comme une mer qui gronde
au plus profond des fonds.

*

(Page 27)

Assertions s’effondrent.
Dictons volent en éclats.
Et proverbes tressaillent.
Fables ne sont que sable.
D’inaudibles au-secours
s’enfoncent dans les marais.
Puis fleurit l’aphasie.

*
(Page 29)

Entends le vent
qui se coupe en mille veines.
N’entends que le vent
à travers les murailles.
La ville se serre en boule.
Boule de cœur.
Ou boule de mort.

*
(Page 30)

Ne rien dire
Ne veut rien dire.
Demeurer muet
parmi magmas et tourbillons,
voilà l’inerte vie.
Mais sous cendre et sous eau
nous respirons encore.

*

(Page 39)

Papier de sable et de terre.
S’y enlisent les mots, les regards,
les litanies de borborygmes.
Mais les bègues y sont rois.

*

(Page 43)

Spirale n’enroule
qu’autre spirale.
Coquille fait cercle.
Pour arriver au cœur
la marche est incertaine
et très long le chemin.

*
(Page 60)

Campagne à la ronde des mots.
Des faisceaux illuminent
l’aire et l’espace.
Nous retrouvons l’été.
Nous nous affublons
de nuages en loques.

*
(Page 69)

Le sommeil est ce sable
qui te recouvre
et qui te paralyse
avec chaleur, avec douceur.
Et tu sombres
dans ton propre corps.

*

(Page 74)

Nous ne connaissions personne
si ce n’est l’étranger,
l’inconnu bleu
qui ne sait où il va,
ignorant que la ville
engloutit les rêveurs.

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Deux Vidéos sur des poèmes de Frédéric Perrot

Il m’est déjà arrivé de diffuser ici des textes du poète et blogueur Frédéric Perrot, auteur du recueil « Les fontaines jaillissantes« .
Voici le lien vers son blog Le Bel de mai.
Deux de ses poèmes ont récemment été mis en musique et en vidéo par Nicolas Schiochet :

« Edition spéciale » ou « Ophélie » :

Vous retrouverez le texte seul en suivant ce lien :
https://beldemai.blogspot.com/2018/12/edition-speciale.html

Et le deuxième poème : « Toutes les planètes que nous abordons sont mortes » – un titre inspiré par une chanson du groupe Gorillaz intitulée « Every planet we reach is dead », d’après ce que m’a confié l’auteur.

Bonne écoute !

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