« Consolée » de Beata Umubyeyi Mairesse

Image

C’est pour notre cercle de lecture que nous avons lu ce livre, proposé par l’une des participantes. Je n’avais jamais entendu parler de cette écrivaine auparavant. Comme je ne lis pas souvent de littérature contemporaine, j’étais assez curieuse de le découvrir.

J’ai abandonné cette lecture vers la page 280 (sur 352), car l’histoire commençait à me lasser, cela manquait de surprise et de rupture de ton.

Aucune personne de notre cercle de lecture n’a eu d’avis très positifs sur ce roman et les notes se sont échelonnées entre 1 et 3,5 sur 5. Quant à moi, je lui ai mis 2,5.

Notule pratique sur le livre

Editeur : J’ai lu ; (initialement) Autrement
Année de parution : 2022
Nombre de pages : 352

Notule biographique sur l’autrice

Beata Umubyeyi Mairesse est née à Butare, au Rwanda, en 1979. Elle arrive en France en 1994 après avoir survécu au génocide des Tutsi. Son premier roman Tous tes enfants dispersés a reçu le Prix des Cinq continents de la Francophonie et Consolée, son deuxième roman, le Prix Kourouma 2023 ; les deux, publiés chez Autrement, ont été largement salués par la presse et les libraires. Consolée paraît chez J’ai lu en janvier 2024.
(Source : Site des éditions Autrement)

Résumé de l’histoire

1954. Au Rwanda sous tutelle belge, Consolée, fille d’un Blanc et d’une Rwandaise, est retirée à sa famille noire et placée dans une institution pour « enfants mulâtres ».
Soixante-cinq ans plus tard, Ramata, quinquagénaire d’origine sénégalaise, effectue un stage d’art-thérapie dans un Ehpad du Sud-Ouest de la France. Elle y rencontre madame Astrida, une vieille femme métisse atteinte de la maladie d’Alzheimer qui perd l’usage du français et s’exprime dans une langue inconnue.
(Source : Site des éditions)

Mon avis


C’est un livre très grand public, qui ne cherche pas à développer une vision singulière du monde, mais qui est au contraire dans des idées et des conceptions convenues.  Certes, il y a quelques très belles pages consacrées aux paysages rwandais et aux souvenirs d’enfance africains de la petite fille métisse, mais sans doute trop peu nombreuses. La description qui nous est présentée d’un Ehpad et de ses habitants ne semble absolument pas vraisemblable et les stéréotypes caricaturaux abondent, entre l’horrible directrice raciste et les pensionnaires atteints d’Alzheimer.
Une idée intéressante et émouvante du roman est, justement, le fait que les personnes d’origine immigrée atteintes de la maladie d’Alzheimer ne se souviennent plus que de leur langue maternelle et oublient tout à fait leur langue d’adoption, ce qui les rend brutalement étrangers dans leur propre pays. Malheureusement cette belle idée n’est pas la plus développée du livre, alors qu’elle aurait pu être très poétique avec un approfondissement, il me semble.
Au lieu de cela, l’autrice préfère nous assommer de discours militants et politiquement orientés, toujours prête à dénoncer tel ou tel comportement, telle ou telle phrase qui sonne mal à ses oreilles, comme si elle était constamment à l’affût de la moindre maladresse de ses interlocuteurs.
Le thème de l’art thérapie était aussi quelque chose qui m’intéressait beaucoup a priori, j’étais curieuse à ce sujet, mais, là encore, trop peu de pages lui sont consacrées et je suis restée sur ma faim.
Au final c’est un roman démonstratif et assez lourd, avec beaucoup de redites, que l’on n’a pas envie de reprendre après l’avoir laissé de côté deux ou trois jours.

**

Un extrait page 58-59

La directrice m’a fait des signes désordonnés, par lesquels je suppose qu’elle tentait de me signifier que je devais me dégager rapidement de cette étreinte malséante. J’ai souri, gênée, comme prise en faute.
Ce genre d’humiliation. Se retrouver de nouveau dans le rôle subalterne de stagiaire à qui il faut apprendre les règles. Cette femme me le faisait sentir dès le premier jour. Peut-être avais-je rêvé son petit ricanement quand elle avait parcouru mon CV d’un air exagérément impressionné. Ce que je ne pouvais avoir inventé, c’est la phrase moqueuse avec laquelle elle avait conclu sa lecture :
– Mais finalement c’est dans ce genre d’emploi que vous avez décidé de refaire carrière, repartir à zéro.
Comme si elle sous-entendait que je n’avais pas été à ma place jusqu’alors. Je suppose que ça aurait été encore plus dans l’ordre des choses que je demande un stage de cuistot ou d’aide-soignante.
Pour aggraver mon cas, j’étais arrivée le premier jour à l’Ehpad habillée de mes anciens vêtements de cadre.
J’ai toujours adopté les codes vestimentaires de ceux dont j’espérais l’acceptation, prétendu connaître les goûts de la bourgeoisie comme si j’y étais née. Mon mari appelle ça ma «mentalité caméléon ». Ma fille, elle, me traite d’aliénée.
J’ai longtemps considéré que ce costume de cadre supérieure faisait partie de mon armure extérieure.
Je sais aujourd’hui que ça n’aide en rien.
(…)

L’après-midi de M. Andesmas de Marguerite Duras

Image

Éléonore du blog Du soir en été a proposé un défi de lecture ambitieux : lire tout Marguerite Duras (1914-1996). J’ai décidé de relever ce défi – au début, sans bien évaluer l’ampleur de la tâche, je l’avoue ! – mais comme il n’y a aucun délai imposé, cela doit pouvoir se faire petit à petit.

Je me suis donc attaquée cette fois-ci à un livre des années 60, « L’après-midi de M. Andesmas  » dont le titre m’a toujours semblé attirant. Contrairement au « Square » que j’avais lu précédemment avec un énorme plaisir, celui-ci a été une petite déception.


Note pratique sur le livre


Éditeur : L’Imaginaire/Gallimard
Année de publication initiale : 1962
Genre : Roman
Nombre de pages : 128

Résumé du début de l’histoire

Monsieur Andesmas est un vieillard de soixante-dix huit ans, gros et riche. Il a une fille de dix-huit ans, prénommée Valérie, qu’il aime plus que tout au monde. Pour elle, il a acheté une partie d’un village en bord de mer, comprenant une forêt et, comme elle désire aussi un étang non loin de là, M. Andesmas veut également le lui offrir. Mais, l’après-midi dont il est question, M. Andesmas est sur la plate-forme surplombant la mer, assis dans son fauteuil en osier qui n’arrête pas de craquer. Et il attend un entrepreneur, Michel Arc, qui doit lui apporter un devis pour la construction d’une terrasse à cet emplacement. Mais Michel Arc se fait singulièrement attendre. Et M. Andesmas, au cours de cet après-midi, va voir venir vers lui successivement : un chien roux, la petite fille un peu attardée mentale de Michel Arc, et enfin la femme de ce dernier, grâce à qui nous allons mieux comprendre pourquoi l’entrepreneur ne vient pas et quel est l’enjeu de cette attente pour les protagonistes.

Mon avis

J’ai trouvé que Marguerite Duras, dans ce livre, jouait un peu à faire du Marguerite Duras (en excès) comme si elle s’auto-parodiait et qu’elle recherchait davantage les effets de style caractéristiques d’elle-même que la profondeur d’une narration. Ainsi, elle emploie énormément de répétitions, des sortes de leitmotivs qui rythment les pages et qui hypnotisent légèrement le lecteur. Par exemple, pendant que M. Andesmas attend sur sa plate-forme surplombant le village où se déroule un bal, il lui parvient cycliquement des bribes d’une chanson qui parle de lilas et d’amour. Autre exemple de ces effets hypnotiques : les va-et-vient incessants de la femme de Michel Arc lorsqu’elle attend son mari, en compagnie de M. Andesmas. Pour certains lecteurs, je ne doute pas que cette hypnose tourne à la fascination, voire à la transe, mais pour moi ça aura été plutôt soporifique, à quelques exceptions près.
Bien que les deux livres n’aient pas grand-chose à voir, j’ai pensé à deux ou trois moments à « En attendant Godot  » puisque dans les deux cas les personnages attendent des gens qui ne viendront probablement jamais. Et d’ailleurs « L’après-midi de M. Andesmas  » n’est que de quelques années postérieur à la pièce de Beckett (dix ans d’écart, pour être précis). Évidemment, le livre de Duras n’est pas aussi métaphysique que la pièce de 1952. Mais disons que dans ces deux livres, le désœuvrement des personnages et le difficile passage du temps sont des données cruciales. Chez Marguerite Duras, il y a en plus le tracas amoureux et la souffrance de la trahison, ce qui change nettement le propos.
Les descriptions de la nature sont tout à fait splendides, particulièrement celles des arbres et de leur agitation au gré du vent, mais aussi les évocations des couleurs de la mer. Les éléments du paysage sont comme des personnages à part entière, et leurs réactions ou mouvements évoluent au fur et à mesure de l’histoire.
Malgré ces belles descriptions, une écriture et une ambiance très durassiennes, je n’ai pas été tellement passionnée par ce roman. A conseiller seulement aux inconditionnels de l’écrivaine !

**

Un extrait page 100


Elle se lève encore, repart encore vers le chemin, en revient encore, toujours en proie à cette occupation, l’écoute passionnée des bruits de la forêt dans la direction du chemin. Elle revient, s’arrête, les yeux mi-clos.
– On n’entend pas encore monter l’auto, dit-elle.
Elle écoute encore :
– Mais le chemin est difficile, plus long qu’on ne pense.
Elle jette un regard absent sur la masse immobile de M. Andesmas enfermée dans son fauteuil.
– Il n’y a qu’à vous que je peux parler d’elle,  vous le comprenez ?
Elle repart, revient, repart encore.
Se rend-elle compte que M. Andesmas ne la quitte pas des yeux ? Sans doute non, mais le saurait-elle que ce regard ne la distrairait pas de son écoute de la forêt, de la vallée, de toute la contrée, depuis ses horizons les plus reculés jusqu’à la plate-forme. L’impossibilité totale dans laquelle se trouve M. Andesmas de trouver quoi faire ou dire pour atténuer ne fût-ce qu’une seconde la cruauté de ce délire d’écoute, cette impossibilité même l’enchaîne à elle.
Il écoute comme elle, et pour elle, tout signe d’approche de la plate-forme. (…)

« En ce moment précis » de Dino Buzzati

Image

Mon ami Denis Hamel m’a conseillé ce recueil de petites proses assez inclassables, qui tiennent à la fois du journal intime, de l’essai littéraire, de la poésie en prose, de la nouvelle très courte,… une hybridation totalement réussie par l’écrivain italien.
Je pensais jusque-là que Dino Buzzati (1906-1972) était l’auteur d’un seul livre vraiment important – Le Désert des Tartares (1940), que j’avais aimé – aussi je ne m’étais pas du tout renseignée sur le reste de son œuvre. C’aurait été dommage d’ignorer ce livre-ci, qui a été un énorme coup de cœur. En fait, il m’a encore plus plu que le Désert des Tartares.

Note Pratique sur le livre

Editeur : 10/18
Année de publication : (initiale en Italie) 1963 ; (en français) 1965
Traduit de l’italien par Jacqueline Rémillet
Nombre de Pages : 381

Quatrième de Couverture

« J’écris avec un crayon.
Un vieux bout de crayon, trouvé dans une vieille boîte, par hasard.
Je l’ai taillé et sur le peu de papier blanc
qui me reste ce soir, j’écris. »
Avec un vieux bout de crayon
ou autre chose,
sur des feuilles de papier blanc ou non,
pendant plus de vingt ans,
Dino Buzzati tient une manière de journal.
Singulier journal,
constamment au-delà de l’événement,
où l’instantané même apparaît transfiguré.
Jamais Buzzati n’exprima dans une forme
aussi concise et dure le combat quotidien
qu’il mena contre ses chimères,
sa hantise de vieillir et sa solitude.

Mon Avis

C’est un livre – un ensemble de carnets, plus exactement – que Buzzati écrivait comme un journal intime, pour lui-même, et on ressent une grande exigence de sincérité et de lucidité à travers toutes ces pages. Mais ce regard désabusé sur la vie passe toujours par la métaphore, le symbole, le conte, pour s’exprimer. Nous sommes à la fois dans un monde poétique, onirique, allusif et au plus près de la réalité. Il est rare de lire un livre aussi profond et aussi beau que celui-ci.
Buzzati évoque la plupart des grands thèmes de la vie et c’est clairement un livre d’expérience(s). Ce que l’écrivain vieillissant a compris au sujet de l’existence, il nous le livre sous forme d’histoires souvent étranges, surprenantes, mystérieuses.
L’auteur évoque tout particulièrement les attentes déçues, les ambitions et les désirs qui ne seront peut-être jamais réalisés, les chances que nous ne savons pas saisir : des thèmes assez proches de ceux du Désert des Tartares, au fond.
Mais bien d’autres thèmes sont également abordés : l’égoïsme ambiant, les nostalgies tenaces, les vanités humaines, les façons parfois bizarres dont nous gérons nos peurs, nos angoisses, nos attachements.
Plus que tout, les relations ambiguës et assez mauvaises entre les jeunes et les vieux semblent l’intéresser très vivement. Il tente de persuader la jeunesse d’être plus indulgente et moins arrogante avec les vieux, en leur rappelant qu’ils seront bientôt comme eux. En même temps, il considère le paternalisme des vieux vis-à-vis des jeunes comme quelque chose d’assez toxique, m’a-t-il semblé. L’étude qu’il fait de ces rivalités entre générations est très approfondie – et on sent nettement son amertume. Il constate que les vieux attendent des jeunes qu’ils marchent dans leurs traces, qu’ils soient leurs épigones, alors que les jeunes ont le désir bien différent de tracer leur propre chemin, et si possible dans la direction opposée à celle des vieux. (Il ne le dit pas comme ça, je résume grossièrement).
Buzzati m’a paru être un homme inquiet, pessimiste, mais il garde une vision humaniste du monde, son regard sur les autres est compréhensif et souvent attendri. Les déceptions ou l’amertume ne l’ont pas rendu dur ou acerbe.
Un livre très remarquable, qui m’a beaucoup apporté, fait réfléchir et émue.

**

J’ai choisi deux extraits qui parlent d’écriture, de son travail d’écrivain.

Un Extrait Page 70

Mars 1946. On écrit un jour une ligne, comme ça, parce qu’elle vient spontanément. Comme on dirait aïe ! en recevant un coup de bâton. Du temps passe et on relit son travail. Pardieu, mais c’est bon. On le fait lire à un ami (et c’est là que commence la trahison). « Bien, » dit-il, « pourquoi est-ce que tu ne le fais pas publier ? » « Tu parles sérieusement ? » « Certainement, je m’y entends, moi. » « Et comment veux-tu que je fasse ? » « Comme ci et comme ça », explique l’autre.
On essaie, on réussit. On le lit à la ronde. Ils disent : C’est bon, cela prend tournure. Prendre tournure ! Après cette ligne-là on en écrit une autre et puis une autre encore, et puis tant et tant. On vous les publie, on vous les paie, c’est merveilleux. Seulement maintenant ce n’est plus comme de dire : Aïe ! Dans un certain sens, c’est une chose calculée. Chaque fois que la pointe de notre stylo touche le papier, au fond il y a la pensée de celui qui demain nous lira. C’est comme une ombre qui se penche sur notre épaule tandis que nous écrivons. Et l’idée qu’elle se moque de nous nous épouvante. Maintenant je me demande : si cette pensée disparaissait, si je savais que personne ne lira jamais ce que je fais, qu’est-ce que j’écrirais ? Les mêmes choses qu’aujourd’hui ? Allons, aie le courage d’être sincère. Non : elles seraient ressemblantes, mais pas complètement semblables. Ou bien n’écrirais-je rien ? Le temps est-il passé où nous écrivions pour notre seul absolu besoin personnel ? Ne ferions-nous plus rien et tout ce que nous faisons est-il faux ? 

*

Un Extrait page 344

26 octobre 1957. Écris, je t’en prie, deux lignes seulement, même si tu es bouleversé et que tes nerfs ne tiennent plus. Mais chaque jour. En serrant les dents, à la rigueur même des imbécilités sans aucun sens, mais écris. Écrire est une de nos illusions les plus ridicules et pathétiques. Nous croyons faire une chose importante en traçant des lignes contournées, noires, sur le papier blanc. Mais quoi qu’il en soit, c’est là ton métier, tu ne l’as pas choisi mais il t’a été donné par le Destin, lui seul est l’issue par laquelle, si c’est possible, tu pourras t’échapper. Écris, écris. À la fin, parmi des tonnes et des tonnes de papier bon à jeter, une ligne pourra être sauvée. (Peut-être. )

« Dersou Ouzala » d’Akira Kurosawa

Image
Couverture du DVD

Pour rester encore un peu dans le thème du voyage, abordé en janvier, tout en débutant le mois japonais de février, je vous propose une incursion vers les taïgas russes, limitrophes de la Chine, filmées par un grand cinéaste japonais de la deuxième moitié du 20e siècle, Akira Kurosawa (1910-1998).
Il faut l’avouer : c’était le premier film que je voyais de ce célèbre réalisateur.
Les magnifiques paysages, les panoramas à couper le souffle, auraient mérité d’être vus sur grand écran, mais j’ai dû me contenter du DVD.
Cette année 2025 est le cinquantenaire de ce film : encore une bonne raison pour le regarder et en parler…

Note pratique sur le film

Date de sortie en salle : 1975
Nationalité : Soviéto-japonaise
Oscar du meilleur film étranger en 1976
Couleur
VO Russe sous-titrée
Durée : 2h15
Distribution : Maxime Mounzouk (Dersou); Youri Solomine (Arseniev)

Quatrième de Couv du DVD

A l’été 1902, l’explorateur Vladimir Arseniev effectue avec son équipe des relevés topographiques dans la région de l’Oussouri, un territoire hostile aux confins de la Russie. Arseniev croise le chemin de Dersou, un chasseur hors pair qui connaît tous les secrets de la taïga. Dersou devient le guide de l’expédition et se lie bientôt d’amitié avec Arseniev. Ensemble, ils feront face à de terribles épreuves.
Adapté d’une histoire vraie, film d’aventure autant que fable humaniste, Dersou Ouzala invite à la réconciliation des hommes et des éléments. Récompensé par l’Oscar du meilleur film étranger, c’est l’une des œuvres majeures d’Akira Kurosawa (Rashômon, Les Sept Samouraïs, Kagemusha) et sans doute la plus belle histoire d’amitié jamais portée à l’écran.

Mon Avis

C’est un film en deux parties à peu près égales. La première correspond à l’expédition d’Arseniev durant l’été 1902 : sa rencontre avec Dersou Ouzala, un vieil homme golde (un peuple asiatique de ces régions de l’Est de la Sibérie), chasseur de zibelines, qui se montre particulièrement ingénieux, excellent tireur, généreux, loyal, plein de bonté et de sagesse. Au cours de sa longue vie, cet homme a acquis une connaissance tellement profonde et précise de la nature, qu’il est capable de prévoir les phénomènes météorologiques, les changements de saisons, les comportements des animaux ou encore les conduites humaines. Il croit aux esprits : pour lui, les éléments comme l’eau, le vent ou le feu sont habités par « des gens », il leur prête une âme, des pouvoirs surnaturels et leur voue un religieux respect. Il a aussi vécu un grand drame dans sa vie : sa femme et ses enfants sont morts de la variole, plusieurs années auparavant, et il semble parfois exprimer un sentiment de culpabilité, en s’accusant d’être un homme mauvais. Toutefois, lors de cette première expédition, Dersou Ouzala devient l’indispensable guide et traducteur de cette troupe d’hommes. Il sauve la vie d’Arseniev à l’occasion d’une excursion qui tourne mal, dans la toundra balayée par le blizzard – des scènes aux couleurs et aux lumières magnifiques, des idées scénaristiques géniales ! Dans la deuxième partie du film, qui relate la seconde exploration d’Arseniev, en 1907, dans ces mêmes régions sibériennes, nous assistons à ses retrouvailles avec Dersou et à la consolidation encore plus profonde de leur amitié. Chacun sauve la vie de l’autre au cours d’aventures trépidantes. Mais, bientôt, la malchance frappe le vieux guide-chasseur. Arseniev va faire tout son possible pour aider son ami, il l’invite même à s’installer chez lui, en ville. Mais le vieil homme est trop habitué à sa liberté, attaché à la vie sauvage au milieu des taïgas et des forêts, pour se plier à la vie citadine. Les scènes finales, qui rejoignent les toutes premières images du début, sont très émouvantes.
Un film grandiose, des personnages merveilleux, des aventures haletantes et intelligentes, une ode à la nature et au respect des êtres vivants (hommes, animaux, plantes), une douce sensibilité, un humanisme chaleureux, qui contrastent avec la terrible rudesse de l’environnement sibérien !

**

Image
Une image du film : Dersou Ouzala et Arseniev

Des Poèmes de Jean-Michel Maulpoix

Image

Mon ami Denis Hamel m’a prêté le dernier recueil poétique de Jean-Michel Maulpoix « Cahier de nuit » paru au Mercure de France en février 2024 (96 pages).

Comme l’indique son titre, c’est un livre à la tonalité sombre. Il évoque la vieillesse, la maladie et la peur de la mort. De poème en poème, les images de l’obscurité, des yeux fermés, du sommeil, de l’insomnie ou des songes s’entremêlent et forment un paysage triste, assez souvent désespéré. Dans le poème « le pain » se trouvent des références à Verlaine et à son célèbre sonnet « Après trois ans« , mais J-M. Maulpoix semble vouloir tirer un trait définitif sur la douce nostalgie saturnienne et s’installer plutôt dans l’autodénigrement et dans le refus. Les poèmes sont souvent organisés en quatrains (presque jamais rimés), ou adoptent la forme du sonnet, avec de nombreuses images, métaphores, et semblent vouloir se situer dans une longue tradition poétique française, héritière des classiques.

Biographie succincte du poète

Né en 1952, agrégé de lettres modernes, professeur à l’université de Nanterre puis à la Sorbonne. De 2004 à 2007, il préside la Maison des Ecrivains et de la littérature ainsi qu’une commission du Centre National du Livre (CNL). En 2022 il reçoit le Prix Goncourt de la Poésie pour l’ensemble de son œuvre. Il a aussi été condamné, avec sursis, par la justice en février 2024.
(Source : Wikipédia)

**
Choix de Poèmes

Page 18

Manteau de nuit 

I

Croyez-vous le ciel habité 
Par tant de faux regards brillants 
Écarquillés et très lointains ? 
À qui ces yeux maquillés d’or ? 

Nuit aveugle fouillant la nuit 
Fardée de toutes ses étoiles 
Pardonnez-moi, je me détourne 
Je n’y vois plus clair parmi vous 

Vers l’oubli je suis en chemin 
Comment dérouler ce drap noir 
Dont s’est enveloppée la terre ? 
Ce manteau n’est pas à ma taille. 

*

Page 35

Le bureau de mon père 

Le père était assis à cette même table 
Où j’écris à présent des poèmes 
Les mains posées sur le même bois ciré 
Et ces marques, ces taches, cette usure 

Ces veines de nuit dans le vieux chêne 
Sont tout ce qu’il me reste de ses gestes 
Je n’ose plus porter au poignet 
Sa montre fatiguée où retarde le temps 

Cahier de nuit posé à plat sur sa mémoire 
Taches d’encre bleue et traces de plume 
Je prends sur ce bois noir le pouls 

Chaque jour plus ralenti de ma propre vie 
Qui se confond avec la sienne 
Vie perdue d’un vieillard qui tomba dans la nuit. 

*

Page 83

VII

C’est le temps qui passe

Qui nous fait aimer

Ce qu’il nous fait perdre

Chacun devrait le savoir

Est-ce si compliqué

À entendre ?

**

« De nos jours » de Hong Sang-Soo

Image
Affiche du film

Hong Sang-Soo (né en 1960) est un cinéaste sud-coréen très réputé, dont j’entendais parler depuis longtemps sans avoir jamais vu de film de lui.
C’est donc grâce à « De nos jours« , son opus de 2023, que j’ai pu le découvrir en salle et je l’ai beaucoup apprécié.
Comme il y est question de poésie, du métier d’actrice, et des existences respectives d’un vieux poète et d’une ancienne comédienne, j’inscris cette chronique dans le cadre du Printemps des Artistes.

Note Pratique sur le film

Nationalité : coréenne (du sud)
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie en France : 19 juillet 2023
Durée du film : 1h24

Résumé de l’intrigue :

Deux histoires parallèles se déroulent dans la ville de Séoul. Dans la première, une ancienne actrice reconvertie dans l’architecture reçoit chez elle une jeune fille qui aspire à devenir actrice. Elle répond à ses questions et essaye tant bien que mal de lui transmettre son expérience. Dans la seconde histoire, un vieux poète, reconnu et admiré par la jeunesse de son pays, doit répondre aux questions d’une gentille étudiante et à celles d’un jeune homme timide et idéaliste. Mais le but principal du vieux poète est de tenir sa résolution d’arrêter le tabac et l’alcool car son médecin l’a mis en garde sur l’état de son cœur.

Mon Avis :

C’est un film au rythme assez lent mais le fait d’alterner les scènes consacrées à l’actrice et celles dédiées au vieux poète imprime une certaine cadence et aiguise l’attention du spectateur, en lui donnant l’idée de comparer ces deux histoires, de voir leurs ressemblances et divergences. Pendant une bonne partie du film je cherchais des indices montrant que l’actrice de la première histoire connaissait de près ou de loin le vieux poète de la deuxième histoire. Et, en effet, nous apprenons que le vieux poète a la manie insolite de mettre une grosse cuillérée de piment dans sa soupe aux nouilles – une manie que l’actrice possède également car elle connaissait quelqu’un qui faisait cela. Signe que, peut-être, l’un et l’autre ont pu se côtoyer dans le passé. Mais cela reste à l’état d’hypothèse jusqu’à la fin.
La principale ressemblance entre les deux histoires tourne autour de la transmission d’une expérience artistique. Transmission à la jeunesse par une personne plus mûre. Forcément, la jeunesse est pleine d’illusions sublimes et d’idéaux très purs… donc, lui transmettre une expérience revient souvent à la désillusionner, à la décevoir. Ainsi, l’actrice reconvertie finit par faire un tableau consternant de ce métier qu’elle a abandonné, au grand désespoir de la jeune fille qui se met à pleurer en l’écoutant. Face aux rêves de la jeune fille, elle oppose une réalité trop réfrigérante. Le vieux poète, quant à lui, n’a pas de réalité décevante à dévoiler mais il est quelque peu nihiliste et, en tout cas, il ne se sent pas en mesure de répondre aux grandes questions existentielles de la jeunesse. A toutes ces interrogations candides, qui se veulent très élevées et spirituelles, il oppose un aquoibonisme, la force d’une évidence, ou tout bonnement une fin de non-recevoir. Et nous nous rendons compte que la sagesse ne consiste pas à savoir répondre aux questions de la jeunesse mais, plus simplement, à ne plus éprouver le besoin de se les poser, à ne plus comprendre leur utilité.
Et, à la fin, on s’aperçoit que ce sont les deux jeunes admirateurs du vieux poète qui lui auront appris quelque chose, involontairement – c’est-à-dire à profiter des plaisirs de la vie, quel qu’en soit le prix – plutôt que le contraire, initialement attendu.
Ce film pose aussi de jolies questions sur la perte d’un être cher, à travers la disparition du chat de l’actrice, lors d’une scène étonnante.
Un très joli film, doté de jeux d’acteurs d’un naturel confondant, d’un humour extrêmement fin, et d’une intelligence désarmante.

**

Image
Logo du Défi, créé par Goran

Vers un avenir radieux de Nanni Moretti

Image
Affiche du film

J’ai vu ce film en salle vers la mi-juillet et j’ai été très favorablement impressionnée.

Note technique sur le Film

Date de sortie en salle : juillet 2023
Nationalité : Italien
Couleur, version italienne sous-titrée
Avec : Margherita Buy, Nanni Moretti, Silvio Orlando
Durée : 1h36

Synopsis

Giovanni, cinéaste italien renommé, s’apprête à débuter le tournage d’une fresque politique. Mais entre son couple en crise, son coproducteur au bord de la faillite et le monde du cinéma qui change, tout semble jouer contre lui ! Toujours sur la corde raide, Giovanni va devoir repenser sa manière de faire s’il veut mener tout son petit monde vers un avenir radieux.
(Source : site de Pathé)

Mon Avis

C’est un film qui parle beaucoup de cinéma puisque le héros est un cinéaste en train de tourner un film et ce Giovanni nous donne à plusieurs reprises des leçons de cinéma : il cite des œuvres de réalisateurs qu’il aime (« Lola » de Jacques Demy, Cassavetes, Fellini, le « Décalogue » de Kieslowski, Scorsese ) soit explicitement soit par des séquences inspirées de leur style, telles les scènes de cirque, la scène finale ou encore des scènes musicales et dansantes.
Une longue scène centrale est un vibrant plaidoyer contre la violence à l’écran, avec une allusion assez claire aux films de Tarantino, mais Giovanni ne réussit pas à convaincre l’équipe de tournage de ne pas faire cette scène, il ne peut rien changer au cours des choses – signe d’une fatalité contre laquelle on ne peut lutter. 
Bien qu’il y ait beaucoup de situations et de répliques très drôles dans ce film, et que l’on rit énormément, le sens profond de cette histoire m’a paru grinçant, pessimiste et presque désespéré : un désespoir qui a encore suffisamment d’énergie et de recul sur soi-même pour faire des plaisanteries et pratiquer le second degré.
Nanni Moretti semble vouloir nous montrer qu’il n’aime pas du tout notre époque : les Netflix et autres plateformes le dégoûtent, de même que les producteurs cupides qui le poussent à se compromettre avec un système qu’il réprouve, le film qu’il aurait envie de tourner se passe en 1956 et fait référence au Parti Communiste Italien et à ses luttes idéologiques – qui n’ont vraiment plus cours de nos jours.
Le titre « Vers un avenir radieux » est une référence à l’idéal communiste, tel qu’il pouvait exister dans les années 50 chez certains militants inconditionnels et fanatiques, mais nous comprenons bien que dans l’esprit de Moretti ce titre est une antiphrase pleine de nostalgie et d’amertume – il nous prévient d’ailleurs assez tôt dans le film que le héros va se suicider à la fin et ce n’est que par une surprenante et acrobatique pirouette que la fin esquive la prédiction que nous redoutions logiquement.
Nous sommes souvent à la frontière entre le comique et le drame, basculant de l’un vers l’autre en l’espace d’un instant, par exemple au moment où Véra rend sa carte du parti communiste à Ennio en lui expliquant son indignation et son découragement, Nanni Moretti surgit brusquement devant nous pour nous dire que cette scène ne sert à rien et qu’elle est nulle – nous prenant ainsi à contre-pied et réduisant notre émotion à néant, tout en suscitant l’hilarité. 

Un film très remarquable, brillant et émouvant, qui, à mon sens, s’adresse peut-être davantage aux plus de cinquante ans qu’aux jeunes générations. 

« Sa Mémoire m’aime » de Cécile Guivarch (poésie)

Image

Cécile Guivarch est une poète que je suis depuis plusieurs années et dont les livres me touchent, par leur évocation de l’univers familial, de la filiation, de la transmission entre générations. Le mois dernier, en juin 2023, était paru son nouveau recueil, « Sa Mémoire m’aime« , qui est un vibrant hommage et un émouvant portrait de sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer.

Présentation de l’éditeur

Sa mémoire m’aime est le récit bouleversant d’un effacement progressif. Celui de la mère de l’auteure, venue d’Espagne il y a bien longtemps. Parmi les fleurs, on découvre une mère aimante et aimée, une femme d’une grande présence qui disparaît, une femme parmi les fleurs de son jardin, perdue dans ses pensées.
Sa mémoire m’aime nous offre des pages magnifiques de tendresse et de force mêlées. Le lecteur s’enroule dans la mémoire, l’émotion, les bras de la mère et de la fille. Dans une langue singulière et pleine de poésie, Cécile Guivarch nous donne à voir avec une sensibilité hors du commun des images au plus près du corps, et de nos émotions profondes. Face au drame de cette maladie devenue si partagée, Sa mémoire m’aime nous trouve, nous porte, et nous berce.
(Source : Site des Carnets du Dessert de Lune)

**

Mon Avis

Ce sont des poèmes très touchants, qui n’ont pas peur d’avouer l’amour, la tendresse, la complicité avec cette maman devenue de plus en plus fragile. Poèmes en prose, aux phrases courtes. Le sujet est parfois éludé – en particulier le « je » – par l’emploi de verbes à l’infinitif, dans un esprit de concision. Epurée au maximum, la ponctuation se passe de virgule et se fonde sur le point, clair et net.
Le début du recueil nous ramène à la naissance et à l’enfance de la poète – avec la figure irremplaçable, protectrice et charnelle, de la mère – puis nous sommes rappelés à la période récente, la mémoire de plus en plus défaillante de cette mère, son corps qui mincit et rapetisse, ses phrases qui se répètent sans cesse, les conversations qui deviennent difficiles.
La langue inventée par la poète est riche en images, empruntées à la vie quotidienne, familière, par exemple celle de la boucle : les phrases de la mère tournant en boucle font écho aux boucles pour apprendre à lacer ses chaussures pendant l’enfance.
L’émotion est palpable à travers ces textes. Dans certains d’entre eux, la poète s’adresse directement à sa mère, par l’emploi d’un tutoiement attendri et affectueux. Elle lui dit des choses douces, réconfortantes, et le lecteur se trouve en quelque sorte englobé, associé étroitement à ces échanges filiaux.
Les derniers textes sont de plus en plus poignants, les cris et les crises, la désorientation de la mère, sont suggérés par un langage de plus en plus imagé et poétique, les termes de l’angoisse se mêlant à ceux de la « tempête », du « phare », et aux noms des différentes sortes d’oiseaux ou de fleurs que sa mère aimait tant.
Un très beau recueil, où la délicatesse des sentiments s’allie à la plus vive lucidité, et où les élans de tendresse et d’amour rassurant ne dissimulent pas la terrible dureté de cette maladie.

**

Choix de trois Poèmes

Page 31

Tu me parles de toi petite de ta mère de ta grand-mère. Tu me parles de toi et tu es souvent petite. Moi aussi je suis petite. Tu parles toujours de toi petite. Es-tu toujours petite ma petite maman ? Si tu continues je vais te bercer dans mes bras.

*

Page 57

Nous vivons dans le même corps. Moi dans le tien avant ma naissance. Toi dans le mien jusqu’à toujours. Tu coules dans mes veines. Je t’habite. Faite de toi de nos multiples séparations. Mais pourquoi dois-je encore me préparer à d’autres départs. Le jour où tu ne nous reconnaîtras plus. Le jour où tu ne seras pas totalement partie.

*

Page 69

Tempête déchaînée la mer. Coquelicots pétales repliés. Tout s’envole quand gris éclair. Où le phare le jour. Où le jour les fleurs. Ton visage. Le vent a détaché les feuilles. Tes boucles d’oreilles brillent. Tu t’absentes et tu reviens. Racontes pour ne pas oublier. Tu vois partout les oiseaux. Tu dis bonjour aux petits chiens. Eux ils me comprennent et les enfants aussi. Mélancolie mêlée d’ancolies. Où vas-tu lorsque tu t’égares. Quand tu ne sauras plus nos prénoms. Dans ton passé là-bas. Ton enfance revient. Il paraît que les souvenirs s’effacent des plus récents aux plus anciens. Jusqu’à la naissance.

**

Le Vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway

Image
Couverture en Folio

Un grand classique de la littérature américaine, que je n’avais encore jamais lu (ni aucun autre livre d’Hemingway, je l’avoue !) et que je me suis décidée à acheter, malgré un a priori pas très positif que j’aurais du mal à expliquer et qui était tout à fait idiot, comme la plupart des a priori.

Note pratique sur le livre

Genre : Court Roman
Editeur : Folio
Traduit de l’anglais (américain) et préface par Philippe Jaworski
Nouvelle traduction publiée en 2018
Nombre de Pages : 136

Note biographique sur Hemingway

Il est né en 1899 à Oak Park, près de Chicago. Dès 1917, il travaille comme reporter puis s’engage sur le front italien. Il s’installe à Paris et commence sa carrière d’écrivain. Son roman Le soleil se lève aussi le classe d’emblée parmi les grands écrivains de sa génération. Le succès et la célébrité lui permettent de voyager aux Etats-Unis, en Afrique, en Europe.
En 1936, il s’engage comme correspondant de guerre auprès de l’armée républicaine, en Espagne, ce qui lui inspire « Pour qui sonne le glas« . Il participe à la guerre 39-45 et fait partie de la division Leclerc qui entre dans Paris. Après la guerre, il voyage à nouveau, Cuba, Italie, Espagne. C’est à Cuba qu’il écrit en 1952 Le Vieil homme et la mer, son chef d’œuvre le plus célèbre, publié en 1953.
Hemingway obtient le Prix Nobel de littérature en 1954.
Malade, il se suicide en 1961.
(Sources : éditeur, Wikipédia)

Quatrième de Couverture

À Cuba, voilà quatre-vingt-quatre jours que le vieux Santiago rentre bredouille de la pêche, ses filets désespérément vides. La chance l’a déserté depuis longtemps. À l’aube du quatre-vingt-cinquième jour, son jeune ami Manolin lui fournit deux belles sardines fraîches pour appâter le poisson, et lui souhaite bonne chance en le regardant s’éloigner à bord de son petit bateau. Aujourd’hui, Santiago sent que la fortune lui revient. Et en effet, un poisson vient mordre à l’hameçon. C’est un marlin magnifique et gigantesque. Débute alors le plus âpre des duels.
Combat de l’homme et de la nature, roman du courage et de l’espoir, Le vieil homme et la mer est un des plus grands livres de la littérature américaine.

Mon humble avis

Pendant les trente ou quarante premières pages du livre je n’étais pas tout à fait convaincue et puis peu à peu je me suis laissée emporter par cette histoire assez fascinante qui ressemble à un conte, avec son lot d’épreuves, de rebondissements et d’héroïsme grandiose. Le vieil homme nous paraît en effet être un héros parfait, qui affronte seul le destin et les forces de la nature déchaînées contre lui, à la manière d’Ulysse par exemple, et j’ai trouvé qu’il y avait cette dimension mythique et quasi épique.
Ce héros nous semble d’autant plus courageux et exceptionnel que, justement, il est vieux, doté de forces déclinantes, et qu’il se trouve dans une situation de malchance et de solitude particulièrement aiguës — bien soulignées par l’auteur — ce qui rend ses exploits, son habileté et son endurance vraiment extraordinaires.
On peut remarquer que ce sont souvent les anti-héros, et les êtres sans qualités notables, qui ont été en vogue dans la littérature au 20ème siècle et qu’ici Hemingway renoue avec des genres littéraires plus anciens tout en trouvant un style assez moderne et marqué par une certaine angoisse. Car, pendant son combat avec l’énorme poisson, le vieil homme est aussi obligé de faire face à ses propres démons : par moments il perd sa lucidité à cause de la fatigue, de la douleur, de la faim ou de la soif et il doit combattre les idées dangereuses qui l’assaillent à ces instants précis.
Les sentiments du vieil homme vis-à-vis du poisson sont également intéressants car emprunts de respect et d’affection, ce qui ne l’empêche pas de vouloir le tuer à tout prix et on se dit que l’enjeu, dans l’esprit du vieil homme, va bien au-delà de la simple idée de harponner un poisson et que c’est en réalité une quête existentielle et métaphysique.
Un beau livre, qui se lit assez vite à cause de sa brièveté et de son suspense haletant, et dont la fin est tout à fait bouleversante !

**

Un Extrait page 65

Je me demande pourquoi il a viré brusquement, pensa-t-il. Le fil de métal a dû glisser sur cette montagne qu’est son dos. Assurément son dos ne peut pas le faire souffrir comme le mien. Mais il ne peut pas tirer cette barque éternellement, si grand soit-il. A présent j’ai dégagé tout ce qui pouvait me gêner et j’ai une bonne réserve de ligne ; on ne peut rien demander de plus.
« Poisson, dit-il doucement, à haute voix, je reste avec toi jusqu’à ma mort. »
Lui aussi restera avec moi, je suppose, pensa le vieil homme, et il attendit que le jour parût. Il faisait froid maintenant avant le point du jour et il se rencogna contre le bois pour avoir chaud. Je peux tenir comme ça aussi longtemps que lui, pensa-t-il. (…)

*

Un autre Extrait page 75

« Il remonte, dit-il. Allons, main. Réagis, je t’en prie. »
La ligne s’éleva lentement et régulièrement, puis la surface de l’océan se renfla à l’avant de la barque et le poisson parut. Il n’en finissait pas de paraître et l’eau ruisselait sur ses flancs. Il brillait au soleil et sa tête et son dos étaient pourpre foncé et les larges rayures de ses flancs au soleil d’un ton bleu lavande clair. Son rostre était long comme une batte de base-ball et effilé comme une épée et il jaillit hors de l’eau de toute sa longueur, puis replongea souplement comme un plongeur et le vieil homme vit sa queue pareille à la lame d’une grande faux disparaître dans les profondeurs et la ligne commença à se dévider à toute vitesse. (…)

**

Des Poèmes japonais contemporains

Image
Couverture chez Picquier

Ces poèmes sont extraits du livre « 101 poèmes du Japon d’aujourd’hui » paru chez Picquier en 2014 dans une traduction de Yves-Marie Allioux et Dominique Palmé.

Résumé de l’éditeur :

 » Les 55 poètes dont les œuvres figurent dans ce recueil sont, en toute objectivité, les plus éminents représentants de la poésie japonaise contemporaine. C’est évidemment au lecteur que revient la liberté d’apprécier les 101 poèmes présentés ici, mais une chose est sûre : on a retenu, pour chaque auteur, le texte qui semblait mettre le mieux en valeur l’originalité de son écriture. Des œuvres majeures qui eurent un grand retentissement à l’époque de leur publication, au point d’alimenter les polémiques, et qui marquent des étapes essentielles dans l’évolution de la poésie au cours des dernières décennies. »

**

Poèmes Extraits du livre

Ôoka MAKOTO
(né en 1931)

CHÔFU V

Vivre en ville
C’est posséder quelque part en ville un endroit que l’on aime.
C’est savoir qu’il y a quelque part en ville une personne que l’on aime.
Sans cela, on ne pourrait pas vivre.

L’enfant a beau grandir à vue d’œil
Son père, lui, n’a pas conscience de vieillir
Jusqu’au jour où, soudain, cette inconscience le terrifie
Etranger croisé dans la rue, inconnu qui n’est autre que soi-même

De moi-même je me suis perdu et j’erre au loin
Mais quelque part en ville je cache un endroit que j’aime.
Je cache une personne que j’aime. Sans en avoir l’air.
Ainsi donc, je suis « chef de famille ».

Puis un jour la nuque de mon fils qui déplie le journal en silence
Se détache toute fine dans la lumière du matin, et sa vue m’emplit de tendresse
Surprise proche du chagrin.
 » Akkun, atteindras-tu bientôt toi aussi l’âge où l’on part à la guerre ? »

(1981)

**

Rin ISHIGAKI
(née en 1920 – morte en 2004)

CORBICULA

Au milieu de la nuit je me suis éveillée.
Les petites coques achetées la veille au soir
Dans un coin de la cuisine
Bouche ouverte vivaient encore.

« Quand viendra le matin
Toutes autant que vous êtes
Vous allez y passer ! »

D’un rire de vieille sorcière
Je me suis mise à rire.
Après quoi
Bouche entrouverte
Pour cette nuit du moins il ne me restait plus qu’à dormir.

(1968)

**

Noriko IBARAGI
(1926-2008)

LORSQUE J’ETAIS UNE JEUNE FILLE EN FLEUR

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Les villes s’écroulaient avec fracas
A travers d’incroyables endroits
On entrevoyait parfois un bout de ciel bleu

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Autour de moi beaucoup de gens moururent
Dans les usines en mer sur des îles inconnues
Et je perdis alors toute chance de me faire belle

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Personne ne m’a gentiment fait présent du moindre cadeau
Les hommes ne connaissaient rien d’autre que le salut militaire
Tous partaient en laissant derrière eux leur seul beau regard

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Mon cerveau restait vide
Mon cœur s’était fermé
Seuls brillaient tout bronzés mes mains et mes pieds

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Mon pays a perdu la guerre
Non mais y a-t-il rien de plus bête !
Retroussant les manches de mon chemisier je me mis à arpenter fièrement la servile cité

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
Les radios déversèrent soudain des flots de jazz
Et prise de vertige comme en fumant une cigarette interdite
Je dévorais cette douce musique venue d’une contrée étrangère

Lorsque j’étais une jeune fille en fleur
J’étais très malheureuse
Je nageais en pleine confusion
Je me sentais affreusement triste

Aussi ai-je pris le mors aux dents bien décidée à vivre le plus longtemps possible
Tard dans sa vie n’avait-il pas peint des tableaux rudement beaux
En France, le vieux Rouault ? Eh bien je ferai comme lui !
Oui comme lui !

(1958)

**