Mimoza Ahmeti, poétesse albanaise, a présenté à Paris le 5 octobre 2025 son livre de poésie Pauvres notions, publié chez L’Incertain en mai 2025. Elle a souhaité une présentation croisée avec le livre Le divan double, que j’ai écrit avec Philippe Moron, publié aux éditions Unicité en juin 2024.
Les temps de l’écriture
Mimoza a voulu que nous présentions le cadre philosophique et méthodique de nos livres et de notre poésie.
Quadrilatère irrégulier, angles que protègent Rondes tours et murailles Leurs fenêtres voyagent Aux rebords du ciel
Agrippés aux reliefs, calcaire Et galets palpitent dans la clarté Sous les doigts Vers l’entaille des fougères mousseuses
Une ouverture réservée Voute aux échos vibrants Où s’unissent Les ogives nacrées
A quoi se mesure le désir Sinon au drapeau jaune et rouge Qui claque au sommet ?
Explorer et construire l’espace intérieur D’un même mouvement Un homme le remplit mieux qu’une garnison1
Mamelles blanches, anges aux lubies Souriantes, joues scellées, poix aphrodisiaque Carmin, carmin, garance et honte Retenue, mensonges ronds ourlés de perles
Plaines et ponts, odeurs Collées aux lèvres, mains Fuyantes sous les velours, ombres Ensauvagées, morsures inavouables
Longs traits d’amer, miel et épices De chair au palais bleu, déchirure Soudaine, douleur de joie
Fièvre laiteuse aux heures Poivrées, en bordure de jour Au seuil de la nuit
Inspiré d’un vers de John Donne : « Terre Neuve ! Amérique ! ô ma possession,/Qu’un seul homme garnit mieux qu’une garnison ! » En anglais le deuxième vers est : « my kingdome, safeliest when with one man man’d ». Elegie XIX. Le coucher de sa maîtresse. Poésies Gallimard bilingue 1962. ↩︎
L’ensemble Les Sauvages lors de la représentation du Divan Double en janvier 2025. De gauche à droite Jean-Luc Bresson, Jérôme Joubert, Bénédicte Bezault, Michel Viktorovitch, Pierre Sliosberg. Photographie de Patrick Hadjadj
Le recueil Le Divan Double, publié par les éditions Unicité en juin 2024 dans la collection Chantelangue & Compagnie dirigée par Laurent Desvoux-Dyrek, est devenu un spectacle musical. Après une première représentation en janvier 2025 à Paris, il va être renouvelé et joué à Belle-Île-en-Mer pour le festival Les moments musicaux. Les répétitions ont recommencé. L’occasion de s’interroger…
Philippe Moron
A quoi servent les auteurs des poèmes lors d’une répétition ? C’est la question que nous nous posons à chacune d’elle, devant les musiciens, l’interprète, la récitante, et surtout « aux côtés » du « directeur musical », c’est-à-dire la personne à l’origine du projet musical, et qui, par le choix des partitions, des affects qui colorent (il est plus juste de dire recolorent) les vers tirés du recueil, régit et compose le spectacle. Cette question n’est pas rhétorique. Elle reflète une véritable interrogation. Quelle est notre place ? Quel est notre rôle ? Au-delà, quels sont les rôles de chacun dans la conception du spectacle ?
D’abord, de notre strapontin (métaphoriquement l’endroit que nous aurions choisi pour écouter chacun), en retrait du « directeur », nous attendons le moment de notre intervention.
Lorsque la récitante parle sur la musique, le directeur vérifie que phrasé et rythme soient calés sur les notes : c’est sa prérogative, il a arrangé leur rencontre, là où musique et voix (hors chant) pouvaient se combiner. Il a compris et interprété l’intention des auteurs, il a une idée précise de l’intonation qui en renforcera l’émotion.
Michel Viktorovitch
Parfois, d’un regard en biais, vaguement inquiet, il interroge l’un des auteurs. L’intention du texte lui échappe. L’un de nous (selon le texte) sort de l’ombre, improvise une réponse en mobilisant l’émotion qui présidât à la rédaction d’un vers, tente avec quelques images d’affermir l’interprétation. Rôle ingrat mais nécessaire, où il faut colmater une brèche avant que le doute ne s’infiltre comme un filet d’eau dans les yeux de la récitante. Plus tard, cet instant reviendra en mémoire. Que ne pouvons-nous, nous-aussi, d’un regard ou d’un filet de voix, transmettre le sentiment juste à celle qui prête ses lèvres au poème ?
Bénédicte Bezault
Aline Angoustures, photographie de Patrick Hadjadj
Parfois l’un des auteurs, Aline, rêve d’une conversation hors répétition avec la récitante, de lui conter ce très long voyage ponctué des premiers textes, le chemin de sa voix qui lui a été ainsi offert. Parfois, l’un des auteurs, Philippe, rêve d’un dédoublement, d’une récitante qui serait chanteuse, d’une chanteuse qui serait interprète, deux personnes sur scène, se regardant jouer l’une et l’autre, vivre l’émotion, le dédoublement (puisqu’il s’agit du thème du divan double), de celle qui aime et a aimé. Ainsi, la répétition devient retour, souvenir du moment de l’écriture, don d’une émotion.
Bénédicte Bezault, 28 janvier 2025, photographie de Patrick Hadjadj
Informations pratiques : festival Les Moments musicaux de Belle-Île-en-Mer, avec Stefan Cassar, Le Palais, Chapelle Saint Sébastien 45 avenue Carnot, 19 aout 2025 puis au Patronage laïque Jules Vallès, Paris XVe, 16 janvier 2026.
Quand le jour se fait nuit, buisson pourpre des veines Le cœur déborde les alexandrins L’ictus bat la mesure, efface la mémoire Et l’horloge qui toujours écrit le même mot S’arrête à ce point Après la turgescence La ligne d’étoiles, ponctuation du silence
Bientôt la nuit, bientôt la nuit et ton odeur Notre dernière lueur
D’abord j’ai adoré la construction. Cette thalasso entre amies, je l’ai vécu c’est tout à fait ça, le monde en pause, le retrait du monde. C’est vraiment un livre sur la maternité, sur les mères et on se reconnait. Cette inquiétude, cette solitude, tous ces conseils qu’on se prend ! Par moments, on sourit mais ce n’est pas léger, plutôt sombre. Et il y a cet aspect politique, l’Iran, le voile, très intéressant. Laurence
Je suis bouleversée par ton livre. Il est très beau, très fort. Et quel bel hommage à l’amitié…Marie-Claude
Livre avalé dans la journée ! Vraiment très beau. Philippe
Je ressors bouleversée de ton roman, littéralement et littérairement bouleversée…bravo d’avoir mené à terme ce projet d’écriture qui te tenait tant à cœur et qui mérite sa belle place dans toutes les librairies. Flavie
Mai 2025
Un très beau livre…Aline Angoustures peut continuer de chanter. Elle a dressé un bivouac. Son bivouac…C’est l’écriture…là où la tente est plantée. Nomade oui, mais plus jamais errante…Jeanne Orient
C’est de plus en plus sombre et j’ai beaucoup aimé cette progression. On attend la suite, ça arrive tout à la fin, on se dit il va y avoir une suite…Pierre
Je l’ai lu assez vite en 3 soirs. J’ai appris plein de choses, notamment sur l’Iran, c’est très intéressant. Olivier
Un magnifique roman qui nous submerge, nous prend aux tripes, nous ramène à notre propre histoire ! On y trouve la puissance de l’amitié, de l’Amour, la vie quoi ! Dominique
Un récit émouvant, dur, coloré et vivant. Les événements sont au présent et au passé, généralement cela m’ennuie et je perd le cours des évènements. Mais là tous ses mouvements sont cohérents dans le temps et facile à suivre. Je recommande vivement (Babelio).
Pour son premier roman, Aline Angoustures s’empare d’éléments biographiques pour emmener le lecteur dans les eaux troubles de la transmission. Qu’est-ce que transmettre au fond, si ce n’est dialoguer, échanger, toucher, se nourrir de l’autre, de ses joies et de ses souffrances ? D’une plume cinglante et maitrisée, parfois crue et vive, elle narre le parcours de ce personnage féminin qui cherche en elle la force de trouver l’écho qui subsiste encore. Ce livre est un cri d’espoir, calme et silencieux. David Valentin pour Le contre hasard
Un roman vibrant de vie. Aline Angoustures nous livre un récit poignant aux éditions de l’Incertain dans lequel se dévoile l’histoire de trois femmes dont les vies résonnent en écho. Le récit d’Aline Angoustures est une véritable ode à la persévérance. Il montre notre capacité à surmonter les épreuves, à rester debout malgré les tempêtes, à devenir des « voleurs d’amphores », c’est-à-dire à s’approprier le passé pour qu’il continue d’exister et prenne corps dans la réalité présente. C’est aussi un rappel que, bien que la vie soit parfois difficile, elle ne peut pas nous vaincre tant que nous n’avons pas accepté de laisser triompher le destin sur nos désirs de vivre, d’aimer et d’être aimés.Blog Mediapart de Laurent Montserrat
Avril 2025
Le bonheur de lecture qui a duré jusqu’à la fin. J’ai admiré aussi le « montage », très réussi, ce jeu entre des lieux, des personnages et des temps différents. Je me suis laissé porter, emporter. Bravo ! Cédric
Février 2025
Je l’ai dévalé… en qq jours. La lecture était aisée, agréable, l’écriture enlevée. Tout cela m’a plu. Isabelle
J’ai lu Où subsiste encore ton écho, je le trouve vivement écrit, entrainant, touchant à des problèmes susceptibles de toucher le public contemporain. Jean-Marie Laclavetine
« Le divan double » m’accompagne partout. Il est devenu, depuis sa découverte récente, mon livre de larmes et de joies. Aussi voulais je simplement vous remercier de m’avoir précédé sur mon chemin amoureux et poétique, et, par vos mots, d’être une source où me rafraîchir et me régénérer dans ma marche. Merci. Christian
Novembre 2024
Cette envie d’écriture à quatre mains est toujours présente et a été récemment ravivée par la lecture d’un superbe recueil de poésie paru aux Editions Unicité de François Mocaer dans la collection Chantelangue & Compagnie dirigée par Laurent Desvoux-D’Yrek. Il s’agit d’un échange de suc érotique entre Aline Angoustures et Philippe Moron, intitulé Le divan double. En introduction de leur ouvrage commun on peut lire cette citation de Roland Barthes : » Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots « . Anne Vassivière. It takes two to tango
Septembre 2024
Ce recueil érotique à quatre mains est si beau qu’il est difficile de commenter et même de sélectionner des textes. Chaque vers est à peser. Tout est chaleur et sensualité. Nous sommes en pleine passion amoureuse. C’est la danse du désir mais aussi la passion de l’écriture. Citons, comme dans la préface, Roberto Juarroz : tout amour est le premier », et nous serons dans la vérité de cet ouvrage. France Burghelle Rey
A découvrir ! L’intensité mise en mots par Aline Angoustures et Philippe Moron. Delphine Burnod.
Vous aimez la poésie érotique, courtoise, écrite à quatre mains ? Lisez Le divan double d’Aline Angoustures et Philippe Moron…Les deux premiers poèmes (reproduits) sont écrits par Aline Angoustures. Le deuxième (Blanche) qui évoque l’absence et l’attente a la forme d’un sablier ! Les suivants sont des poèmes en miroir: dans le premier extrait la réponse est différée (poème de 1998, réponse en 2023), dans le deuxième extrait, les poèmes sont écrits dans la même temporalité. Laurence Fritsch
Juillet 2024
Respectivement historienne de formation et ingénieur électro-acoustique, Aline Angoustures et Philippe Moron ont croisé la plume à travers un volume sensible et sensuel, sans vulgarité aucune. Étienne Ruhaud pour Actualitté.
A propos de « Théorème de l’inachèvement » de Christophe Condello.
Christophe Condello nous a fait l’honneur de nous transmettre son très beau recueil, dont le titre fait référence à la propriété d’une théorie comprenant une formule qui ne peut être formulée, vérifiée. Cette formule est-elle la mort, ou, comme le dit l’auteur en citant Aristote, l’essentiel en toute chose, la fin ? Cette référence, placée juste avant le dernier poème dédié à son père, « parti trop tôt » comme l’écrit Christophe Condello, répond comme en écho à la citation de Leonard Cohen placée au début du recueil « Il y a une fissure en toute chose c’est ainsi qu’entre la lumière ».
Le doigt de ma mère sur la table vernie dessine une traînée brillante dans la poussière. Elle va bientôt la faire disparaitre ; la poussière l’effare, elle révèle ses défaillances, cette incompétence qui la poursuit sans pitié.
Je la regarde travailler, je l’aide un peu, puis je m’arrête ; je regarde les rayons du soleil où la poussière demeure en suspens, scintillante, tournoyante. La poussière révèle le soleil, elle est la dernière lueur du jour, elle est la lumière chaude des lampes la nuit, quand ses paillettes d’or montent et descendent sous les abat-jours. Je la recueille entre les pages d’un grand livre, là où vivent les fées, celles qui gardent la poussière des lutins. Les fées sont des mères, elles incarnent la destinée dont elles empruntent le nom, elles seules peuvent la changer. J’attends longtemps leur venue.
Sur cette vieille photographie, un peu orangée désormais, je me tiens droite devant l’objectif, vêtue d’une longue robe bleu pâle, bordée de fourrure blanche. J’ai sur la tête un bonnet pointu et à la main une baguette magique que couronne une étoile, tous dorés. D’un grand mouvement de main je m’essaie à nous faire entrer dans un conte qui finirait bien.
Cette étoile, je la cherche toujours dans le firmament, perdue entre voie lactée, constellations et comètes. La ligne droite d’un avion traverse le silence et me rappelle cette trace de doigt, cette trace de notre passage sur la poussière du temps.
Ma mère a lutté toute sa vie contre la moindre trace de poussière. Lorsque ce combat lui a paru inégal, elle est morte. Elle voulait être réduite en cendres et dispersée. Voulait elle être, enfin, la poussière féérique qui danse dans l’univers et non la femme qui, entre quatre murs, la traque ?
Nos pas disparaissent à l’aplomb de notre ombre, ils se prolongent sous les feuilles dans un espace de mots en partance
Sous mes doigts, l’écorce de tes errances; elle écorche ma main qui s’abandonne, j’ai la peau douce comme l’eau
Travelling, la marche n’accompagne plus les mots d’amour, une mélodie prend leur place, pulsation d’un cœur à la recherche de ce qu’était le cœur, métronome de tes pas en moi