Il se reluqua dans le reflet avant d’entrer dans l’estanco. Impec : limace et lingue en accord, costard Cerrutti qui tombait comme un songe, le soufflant invisible, l’Eustache bien calé dans la fouille, un lardeuss en alpaga sur les endosses. Il poussa la porte.
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Au fond, un ragoût sifflotait en se faisant les rechampis, là-bas près de la cabine du biglo. Dédé torchonnait ses godets avec un chiffon qui avait dû connaître la Commune.
Aussi crade que sa bâche, doit dormir avec pensa t-il, savait même pas si il y avait des gluants en dessous. Au zinc, une gerce martyrisait un baveux, juste pour tuer le temps.
Et c’est là qu’il la vit. Assise sur son tabouret, elle balançait son valseur comme si elle réglait la cadence du monde. Un chaloupé naturel, un métronome de tentation, un truc qui te raconte une vie rien qu’en oscillant.
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Il s’approcha. Trop près. Bien trop près. Et, comme un con, il laissa glisser la pogne au panier. Pas un geste brusque : la caresse du type qui croit encore que la vie lui doit quelque chose.
Elle tourna la tête. Et dans ses chasses, il lut tout : le mépris, la lassitude, et cette lueur glacée des mômes qui ont trop roulé leur bosse pour encore s’émouvoir.
Il comprit instantanément Il venait de se foutre dans un pétrin qui sentait la poudre et la poisse.
Parce que cette môme‑là, ce n’était pas une passante. C’était une des gagneuses de l’arsouilleur, un sec comme un coup de trique, qui tenait le ruban comme un général tient sa ligne de front. Et il n’allait pas rigoler en voyant un mec essayer de mettre sa travailleuse au bœuf mironton plutôt qu’affurer des clilles.
Mais ça, ce serait pour plus tard. Pour l’instant, il restait planté là, la main encore tiède, le palpitant en vrac, et cette certitude qui lui tombait dessus comme une enclume : il allait devenir dingue de cette môme. Il allait morfler.
Il y avait ce jour-là, dans le recoin sombre du placard de la cuisine, le vieux poste de radio. La voix de Pierre Bellemare s’en échappait, chaude, persuasive, comme une présence familière. Elle parlait d’enfants lointains, d’Asie, de ventres creux, de bols de riz qui manquaient. Cinq francs suffiraient, disait-il, pour que la solidarité traverse les océans.
Ma sœur et moi, nous avons écouté sans rien dire. Nos parents, eux, fronçaient les sourcils, méfiants, comme toujours. Mais nous, nous avions déjà serré dans nos poches les quelques pièces gagnées à force de « Bonne année mémère » et de « Bonne santé pépère », lancés à des grands-parents dont le cœur s’était fermé depuis longtemps, comme une porte dont on a jeté la clé.
Le soir, nous avons pris le chemin de la mairie. La rue était humide, les lampadaires jetaient des halos jaunes sur les pavés. Nous marchions comme deux petits soldats, fiers, convaincus que nos sous deviendraient des grains de riz blancs, fumants, qui apaiseraient la faim d’un enfant inconnu.
Quelques semaines plus tard, la nouvelle est tombée. Le riz était resté dans un cargo, à quai, jamais débarqué. Les sacs s’étaient gâtés, pourris dans l’attente. Nos pièces, nos élans, s’étaient dissous dans l’humidité d’un port lointain.
Alors, nous avons compris. La générosité ne suffit pas toujours à changer le monde. Et pourtant, ce geste, cette marche vers la mairie, reste en nous comme une trace obstinée : celle de l’innocence, de la foi naïve, et de la tendresse qui refuse de mourir.
Aujourd’hui encore, comme des gamins devant l’illusionniste, il nous plaît d’y croire. Mais si je regarde mieux… je n’y crois plus.
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Le monde s’est perdu, quelque part
entre les sacs de riz pourris et les illusions qui s’effritent.
Nous fûmes ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes.
Ainsi va la vie mais vous ne le savez pas encore.
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« Ok boomer « , dites-vous, avec ce petit sourire condescendant.
Mais savez-vous seulement ce que cela signifie ?
Vous nous accusez d’avoir été des nantis, comme si nous avions grandi dans l’abondance et la facilité. Quelle ironie ! Nous avons travaillé plus de quarante heures par semaine, parfois bien davantage, sans jamais compter nos heures. Nous avons connu des maisons sans salle de bain, sans toilettes à l’intérieur, sans télévision, sans internet, sans portable. Bref, nous avons grandi dans un monde où le confort moderne n’existait pas encore, et où l’on se contentait de peu.
Vous nous regardez aujourd’hui comme des privilégiés, mais nos privilèges, nous les avons gagnés à la sueur de notre front. Nous avons bâti pierre après pierre, payé chaque progrès par des sacrifices. Vous, qui êtes nés avec un écran dans la main, vous croyez que tout vous est dû. Vous vous moquez de nous, mais vous ignorez que vos vies connectées reposent sur nos efforts déconnectés.
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Alors riez, lancez vos OK boomer comme des flèches. Nous, nous savons que ces mots ne sont que l’écho de votre ignorance. Car un jour, vous découvrirez que la vraie richesse n’est pas d’avoir tout, mais d’avoir appris à vivre avec presque rien. Et ce jour-là, vous comprendrez que les soi-disant “nantis” étaient simplement des survivants.
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Avec une autre orthographe, mais c’est loin l’école :
Bon, la virée bretonne, rideau. Mardi matin, on se les gèle sur le quai à la gare d’Auray, quatre degrés au compteur, de quoi te transformer les badigoinces en marrons glacés. C’est vrai, Noël approche. .
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On attend le TGV — Toujours Grande Vitesse sauf si — en priant qu’il n’aie pas tamponné un sanglier en goguette, un chevreuil suicidaire… Voire un rombier à eustache
Moi, en arrivant, je zieute par la fenêtre pour mater la rue où le pater a trimé pendant cinquante piges. Je nostalgise… À l’époque, j’allais le retrouver le midi, les jours sans école.
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Le louchebem lui gardait un bout d’araignée, du “cœur d’homme” qu’il appelait ça, le gonze.
Le pater sortait la plaque de tôle sur le pied de gaz, posait une planche sur deux tréteaux, y mettait un bout de rouleau de papier d’apprêt, débouchait la boutanche de Moulin-à-Vent. Et là, fiesta des mandibules : on se baffrait comme des soudards, bricheton, à la miche craquante, claquos à l’effluve mortelle, la java des mandibules, la papille en folie Après l’inspection des chantiers, l’occasion d’une balade dans Paname, un cinoche, et retour à la turne.
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Paris, la rue Vercin
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Quand je reviens, je mate toujours cette petite rue perpendiculaire à la rue Vercingétorix, dans le XIVeme. La “rue Vercin”, comme on dit.
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Depuis le train, on la voit bien : les immeubles en briques ont dégagé, rasés.
Retour à la chaumine, jardin à retaper, l’élagueur qui doit passer, groseilliers et cassis à replanter, les nôtres ont pris un coup de chaleur cet été. La cardiologue sera contente : “il faut marcher”, qu’elle répète.
Bon, moi je me tape une sciatique, Mo a le dos en vrac, mais on fera ça façon vieux, à notre rythme.
J’ai fait ce mot pour Mo, sans jeu de mots. La pauvrette elle est en train de nous préparer des tartelettes pour couronner la jaffe de ce soir du tourteau mayo. Je sais ce n’est pas régime. On lâchera du lest quand on jouera le joyeux laboureur dans le jardin. .
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Et puis bon, parait qu’il faut stocker pour passer l’hiver. Alors..
Dans la mythologie nordique, il est le Bifröst, un pont reliant la Terre au royaume des dieux, Asgard.
En Irlande, on raconte qu’un leprechaun cache un trésor au pied de l’arc-en-ciel.
Dans la Bible, l’arc-en-ciel est le signe de l’alliance entre Dieu et les hommes après le Déluge.
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Il y a très, très longtemps, bien avant que les hommes ne sachent écrire, dans une vallée entourée de montagnes et de forêts épaisses, vivait un jeune garçon nommé Oruk. Il appartenait à la tribu des Feuillombre, qui venait tout juste d’apprivoiser le feu. Chaque soir, les membres du clan se rassemblaient autour des flammes dansantes, écoutant les anciens raconter les histoires du monde.
Oruk, curieux et rêveur, posait mille questions. Mais une le hantait plus que toutes les autres :
« Pourquoi le ciel crie-t-il si fort quand il pleut ? »
Un soir d’orage, alors que les éclairs zébraient le ciel et que le tonnerre grondait comme un tambour géant, Oruk s’éloigna du campement. Il voulait comprendre. Il grimpa jusqu’au sommet d’un rocher sacré, là où les anciens disaient que les esprits du ciel venaient danser.
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Soudain, un éclair illumina le ciel, suivi d’un fracas assourdissant. Oruk tomba à genoux, terrifié. Mais au lieu de fuir, il leva les yeux et cria :
« Esprits du ciel ! Pourquoi êtes-vous en colère ? »
À sa grande surprise, une voix douce, semblable au vent dans les feuilles, lui répondit :
« Petit Oruk, nous ne sommes pas en colère. Le tonnerre est notre chant, et l’éclair notre lumière. Quand la pluie tombe, c’est notre manière de nourrir la Terre. »
Oruk écouta, émerveillé. Il comprit que la nature n’était pas cruelle, mais vivante, pleine de voix et de mystères. Il redescendit au village, le cœur empli de lumière..
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Quelques lunes plus tard, après une pluie douce, Oruk se réveilla sous une lumière étrange. Le ciel était encore humide, mais un immense arc de couleurs s’étirait d’une montagne à l’autre.
Jamais il n’avait vu pareille merveille.
Il courut vers le rocher sacré et écouta le vent
« C’est le Pont des Couleurs, Oruk. Il n’apparaît qu’à ceux qui ont entendu le chant du ciel.. »
« Mais pourquoi ces couleurs ? Pourquoi cet arc ? »
« C’est le feu du soleil qui rencontre les larmes du ciel. Chaque goutte d’eau devient un miroir, et le soleil y danse. Les couleurs sont les pas de cette danse.