Les monades urbaines, Robert Silverberg

A nouveau de la science-fiction après Silo et toujours dans la verticalité.

Dans Silo, nous suivions une humanité post apocalyptique qui vit dans des silos enterrés. Dans les monades urbaines, Adam Silverberg propose une version toute aussi verticale de l’habitat futuriste mais hors sol : les êtres humains vivent dans des tours, des gratte-ciels dont ils ne sortent quasiment jamais.

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Nous sommes en 2381 et la Terre compte 75 milliards d’habitants (à l’heure d’écrire ces lignes fin 2025, nous serions 8,2 milliards). La surpopulation n’est plus un sujet car les humains vivent dans des tours, des “monades”, de 3000 mètres de haut. La concentration de la population dans ces habitats permet de libérer la majeure partie du sol pour l’agriculture. Une minorité d’humains travaillent dans les champs pour nourrir le reste de l’humanité.

Les monades urbaines comptent 7 nouvelles distinctes, elles ont été écrites au départ pour une publication sous forme de feuilleton. On retrouve à plusieurs reprises des personnages d’une nouvelle à l’autre, parfois comme personnage principal, parfois comme personnage secondaire ou simplement figurant. Bien que distinctes et se suffisant à elles-mêmes, ces « épisodes » constituent un tout qui permet de comprendre le fonctionnement de cette société futuriste si particulière.

Tout d’abord, la hiérarchie très forte de la société se traduit dans l’occupation des monades : les classes dirigeants vivent dans les étages supérieurs quand les classes laborieuses occupent les étages inférieurs. Chacune des tours compte 1000 étages répartis en différentes cités de plusieurs étages, chacune ayant le nom d’une grande ville de l’ancien monde. Les ambitieux luttent pour monter l’échelle sociale. Mais toute la question est de savoir si atteindre les classes supérieures procure véritablement un sentiment d’accomplissement, voire le bonheur ?

Une des particularités de la société futuriste décrite par Robert Silverberg est la grande liberté sexuelle qui y règne. Les hommes ont pour coutume de quitter leur domicile la nuit pour des promenades sexuelles dans les appartements voisins, voire dans les étages supérieurs ou inférieurs pour ceux qui ont envie de vivre une expérience avec des femmes d’un autre milieu social. Cela donne l’impression d’une société libérale et ouverte. Mais ce n’est pas si simple. Pour les femmes, impossible de refuser une relation sexuelle, quel que soit le partenaire. C’est même considéré comme un honneur d’être « visité ». De même, un homme qui resterait monogame est vu d’un oeil suspect. Loin d’être purement récréative, à la manière d’un échangisme socialement encouragé, la sexualité dans les monades urbaines a pour fin la reproduction. Les familles nombreuses sont encouragées, et ce dès que les habitants sont en âge de se reproduire. Il est donc courant qu’un couple dans la jeune vingtaine ait déjà plusieurs enfants. Etre un couple infertile dans ce contexte pose des problèmes collectifs et individuels. Par exemple, si vous n’avez pas d’enfants, vous devez laisser votre logement à une famille qui compte des enfants.

Outre une sexualité libre en apparence, la société imaginée par Robert Silverberg possède d’autres aspects allant vers une liberté apparente. Ainsi, les drogues sont accessibles facilement et leur usage est toléré. La musique psychédélique est grandiose et multi-sensations. On sent l’influence de l’époque à laquelle Robert Silverberg a écrit ces récits : 1971, une époque où la révolution sexuelle et les drogues se sont davantages généralisées dans la société américaine (et occidentale). Mais tout n’est pas si rose car même si les normes changent, le contrôle social dans les monades est très fort. Et malheur aux individus qui ne sont pas adaptés. Ils sont décrits comme étant des anomos, des déviants, dont le comportement différent est jugé individualiste et asocial. Leur punition ? Etre précipité dans une chute qui les conduit dans la chaudière de la monade. C’est ainsi qu’on se débarrasse de ceux qui ne sont pas adaptés. Ni procès, ni clémence, une dénonciation suffit pour être puni. Par exemple, il suffit de vouloir explorer les terres à l’extérieur de la monade pour être considéré comme déviant. En effet, qui voudrait quitter une société aussi formidable ?

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé découvrir l’univers des monades urbaines et la critique de la société qu’elle propose à travers ses différents récits.

Les évaporés, Thomas B. Reverdy

Ce roman de Thomas B. Reverdy a remporté le prix Joseph Kessel en 2014. Ce prix littéraire récompense une œuvre littéraire dans l’esprit du célèbre romancier, journaliste et aventurier. Il peut s’agir d’un récit de voyage, une biographie ou un récit documentaire. Pas facile de classer les évaporés dans une catégorie précise car ce roman mêle enquête, documentation et récit d’un voyage au Japon.

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Yukiko est une jeune femme japonaise qui vit en Californie depuis une quinzaine d’année. Elle apprend que son père a subitement disparu et rentre précipitamment au Japon pour essayer de le retrouver. Elle embarque avec elle son ancien amant, toujours amoureux d’elle, un détective privé un peu raté nommé Richard B. Ce Richard B. est largement inspiré de l’auteur américain Richard Brautigan. On apprend dès le début du roman que le père de Yukiko, qui s’appelle Kaze, a choisi de disparaître pour protéger sa famille. On croisera aussi dans les évaporés un autre genre de disparu en la personne d’Akainu, un adolescent de 14 ans qui a perdu sa famille lors du tsunami dévastateur du 11 mars 2011.

Chaque chapitre des évaporés relate des moments vécus par chacun de ses personnages. L’organisation de sa propre disparition par Kaze et la manière dont il essaie de survivre, l’enquête de Richard B. et son mal-être amoureux alors qu’il est très proche de Yukiko, le point de vue de l’orphelin Akainu et le regard de Yukiko qui retrouve un Japon quitté quelques années plus tôt.

Pourquoi lire les évaporés ? Deux raisons principales. La première est la plongée dans le Japon et sa culture si particulière bien évidemment vue par un narrateur américain mais aussi et surtout dans le Japon post-tsunami et post-Fukushima. Thomas B. Reverdy m’a rappelé ce triste moment de crise pour la société japonaise et le traumatisme qu’il a représenté pour de nombreuses personnes. Il distille habilement une critique de la politique japonaise et laisse entrevoir une influence du crime organisé, les yakuzas. La deuxième raison pour laquelle je vous invite à lire les évaporés est ce clin d’œil appuyé à l’auteur américain Richard Brautigan. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce romancier et poète à l’occasion de la lecture de ses livres Tokyo-Montana Express et Retombées de sombrero mais aussi quand j’ai relaté ma lecture du très bon Mayonnaise de l’auteur québécois Eric Plamondon qui a lui aussi été inspiré par Brautigan. J’ai retrouvé avec plaisir le côté mélancolique, anecdotique et profond de Brautigan sous la plume de Thomas B. Reverdy. Un bel hommage émaillé de quelques citations qui trouvent naturellement leur place dans le récit de ce beau voyage au Japon.

Silo, Hugh Howey

Recommandé chaudement par plusieurs membres de ma famille, Silo est ma dernière lecture en date. Et le point de départ est prometteur : la Terre est devenue hostile en raison d’une atmosphère irrespirable. L’humanité vit cloîtrée et protégée dans un immense silo enterré. Le roman de Hugh Howey commence au moment où le shérif Holston, représentant de la loi dans le silo, demande à être expulsé du silo, ce qui le condamne à une mort certaine.

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Silo est un roman de science-fiction post-apocalyptique. L’époque n’est pas précisée. Sans doute dans un futur plus ou moins proche. Le lecteur n’a pas d’information sur ce qui a rendu l’atmosphère de la Terre invivable, on imagine un cataclysme ou un hiver nucléaire. Toujours est-il que ce qu’il reste de l’Humanité vit dans un un silo qui compte 144 étages. Cette société d’un nouveau genre est très hiérarchisée avec une place pour chacun en fonction de son rôle. Les fonction intellectuelles sont dans les étages supérieurs alors que les étages inférieurs sont dévolus aux classes laborieuses, notamment ceux qui font tourner les machines qui approvisionnent l’ensemble du silo en électricité. Trois personnages ressortent : la maire Jahns, le shérif Holston et Bernard, le responsable d’un département appelé IT qui semble central dans la vie du silo et qui gère notamment une multitude de serveurs informatiques.

C’est donc une surprise que le shérif décide de lui-même d’aller à l’extérieur. Il sait que cela le condamne. Cette sortie s’appelle le nettoyage. Pourquoi ? Car il est demandé aux condamnés de nettoyer l’unique caméra qui permet aux habitants de voir l’extérieur du silo. Et immanquablement, sans qu’on s’explique véritablement pourquoi, et alors qu’ils se savent condamnés, ceux qui sortent se conforment à ce nettoyage de la caméra.

Pourquoi le shérif Holston a-t-il souhaité lui-même s’expulser du silo ? Il a souhaité suivre sa femme qui 3 ans auparavant était partie au nettoyage, convaincue que la vie dans le silo était construite sur l’illusion d’un extérieur hostile. Hosltron accompli le nettoyage et, comme les autres avant lui, s’effondre quelques instants après avoir nettoyé la caméra. La maire Jahns, accompagnée de l’adjoint du shérif, se met en quête de trouver un remplaçant à Hoslton. Elle se fie sur l’avis de l’adjoint qui est convaincu que Juliette, une machiniste du bas du silo, serait une bonne candidate. La maire et l’adjoint entreprennent donc une descente par l’escalier qui les mènera plusieurs dizaines d’étages plus bas afin de s’entretenir avec Juliette, une candidate atypique pour le poste de shérif.

J’ai été happé très vite dans ma lecture de Silo. D’abord parce que le lecteur est tout de suite dans l’action avec cette décision surprenante du représentant de la loi qui se condamne lui-même, et aussi pour essayer de comprendre le fonctionnement de cette société qui vit dans un silo. Et mon attention est restée soutenue car le personnage de Juliette est amenée à prendre une importance de premier plan alors qu’on découvre la réalité qui sous-tend le fonctionnement du silo. Pas question d’en dire davantage au risque de vous gâcher le plaisir de la lecture. Silo est le premier épisode d’une trilogie. Même si le roman se suffit à lui-même, je suis curieux de lire la suite.

Mort sur le Nil, Agatha Christie

Les enquêtes d’Hercule Poirot sont des classiques des romans policiers. Et Mort sur le Nil est lui-même un des classiques de la série des Hercule Poirot. C’est donc dire qu’on touche là à un roman policier de référence. Et il a été adapté de nombreuses fois à l’écran, que ce soit dans la petite lucarne ou pour les salles obscures.

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Dans Mort sur le Nil, paru en 1937, Agatha Christie prend d’abord le temps de poser le décor. En effet, le meurtre sur lequel va enquêter Hercule Poirot ne se produit qu’au tiers du livre. Et nous comprenons très rapidement que nous sommes plongés dans un triangle amoureux particulièrement intense. En effet, Linnet Ridgeway, une jeune et riche héritière américaine qui vient de s’acheter une belle demeure en Angleterre, séduit le fiancé de sa meilleure amie Jacqueline de Belfort. Et c’est Jacqueline elle-même qui a indirectement poussé son fiancé, Simon Doyle, dans les bras de Linnet en lui demandant de l’embaucher comme intendant pour sa nouvelle propriété. Linette et Simon finissent pas se marier. Ils décident de passer leur lune de miel en Egypte. Mais à chaque étape de leur voyage, ils tombent sur Jacqueline qui les a suivis et qui s’arrange pour les croiser régulièrement, ce qui met les nerfs des jeunes mariés à rude épreuve. Lors d’une croisière sur le Nil, Linnet est assassinée. Heureusement, le célèbre détective Hercule Poirot est lui aussi sur ce bateau et va mener l’enquête, secondé du colonel Race, afin de confondre le meurtrier de Linnet.

Je n’en dis pas plus au risque soit d’aller trop loin dans la description ou alors de perdre le lecteur avec la description des différents protagonistes présents sur le bateau où a lieu le meurtre. Et c’est d’ailleurs un point qui a nécessité mon attention entière : le nombre de personnages pendant cette croisière sur le Nil est assez important. Idéal pour mettre le lecteur sur plusieurs fausses pistes. Mais Hercule Poirot ne se laissera pas tromper. Avec sa précision habituelle et sa propension à poser les bonnes questions, l’iconique détective belge finira par découvrir la vérité. 

Ce roman policier est très accessible et, dans l’esprit des autres enquêtes d’Hercule Poirot, nous plonge dans la vie de la belle société britannique des années 1930. Ce charme suranné est toujours aussi plaisant pour moi. Et le fait que le récit se passe en grande partie en Egypte transporte le lecteur dans un univers riche en imaginaire. En ce qui concerne l’enquête elle-même, j’ai pris plaisir à essayer de la résoudre avec les informations livrées par les différents personnages lors de leurs entretiens avec Hercule Poirot.

Creation Lake, Rachel Kushner

A travers mes recherches de nouveaux livres à lire, je suis tombé sur une mention de ce roman de Rachel Kushner intitulé Creation Lake (paru en français sous le titre Le lac de la création). Je l’ai lu en version originale. J’ai déjà lu un autre roman de Rachel Kushner par le passé : les lance-flammes, que j’avais beaucoup apprécié.

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La narratrice, connue sous le pseudonyme de Sadie Smith et ancienne agente du FBI, a pour mission de s’infiltrer dans une communauté rurale autogérée de Dordogne. Les membres de cette communauté sont connus sous le nom de Moulinards car ils vivent au lieu-dit du Moulin. Les mystérieux commanditaires de Sadie voudraient pousser les membres de cette communauté à passer à l’action violente contre l’État français. La narratrice doit d’abord parvenir à se faire coopter par un des leaders de cette communauté. Elle y arrivera de manière détournée en se mettant en contact avec un de ses amis d’enfance, réalisateur de films. Elle essaie de comprendre les dynamiques au sein des Moulinards pour les inciter à l’action.

Creation Lake est un roman riche, traversé de nombreuses thématiques. Tout d’abord, c’est une plongée dans un groupuscule écologiste, idéaliste, bien loin de l’étiquette d’écoterrorisme qui serait bien commode de lui coller. Composée d’altermondialistes, certains ayant une expérience de zadistes et d’autres étant vétérans des manifestations anti G8 en 2001 à Gênes, la communauté des Moulinards est diverse. Rachel Kushner est fine connaisseuse de l’actualité écologique française puisqu’un des combats mené par la communauté est la lutte contre les mégabassines, ces réservoirs d’eau privatisés qui se servent dans les nappes phréatiques, par essence publiques. Point de complaisance toutefois envers les luttes car Rachel Kushner pose un regard critique sur la division des tâches au sein de la communauté qui reste traditionnelle, à savoir les femmes aux travaux de cuisine et à s’occuper des enfants, et les hommes spécialisés dans les travaux manuels et physiques. On a déjà vu mieux en matière de remise en cause des dogmes de la société patriarcales. De même, le dirigeant des Moulinards, Pascal Balmy, et ses origines bourgeoises sont l’occasion de critiquer ce qui relève parfois de la posture plutôt que de la conviction profonde. Autre point d’histoire évoqué par Rachel Kushner, ou en tout cas d’histoire de la pensée, la figure de Guy Debord, auteur de l’essai politique la société du spectacle, et inspirateur d’un certain courant révolutionnaire. Elle dresse de Guy Debord un portait tout en nuance, mentionnant à la fois son influence mais aussi ses travers. Comme dans les lance-flammes, Rachel Kushner se montre fine connaisseuse des luttes politiques et sociales de la gauche (au sens large).

Bruno Lacombe, le gourou ou tout du moins maître à penser des Moulinards ne communique avec la communauté que par email et vit dans une des nombreuses cavernes que compte la Dordogne. A travers ses réponses aux Moulinards, il disserte sur les caractéristiques de l’Homme de Néandertal par rapport à Homo Sapiens. Pour Bruno Lacombe, on est injuste avec Néandertal qui est souvent décrit comme un sauvage, un sous-homme, alors qu’il a beaucoup apporté à l’humanité. D’ailleurs, nous porterions tous en nous des gènes de Néandertal du fait du métissage avec Sapiens. A travers Bruno Lacombe, Rachel Kushner propose un réhabilitation de Néandertal. Autre point historique du roman, le focus sur les Cagot, ces Intouchables du Sud-Ouest de la France dont l’histoire reste encore généralement méconnue en France. Véritable caste de laissés pour compte, ils étaient à peine tolérés. Et on peut aussi saluer la description que fait Rachel Kushner de la campagne française. Loin d’une ruralité fantasmée et des cartes postales, elle décrit sans fards la pauvreté rurale et ce qu’elle appelle la France de la logistique.

Dernier point que je souhaite évoquer après la lecture de ce lac de la création : la notion de libre arbitre. Notre narratrice Sadie Smith sait bien que son rôle est de manipuler les membres de la communauté pour les faire aller au-delà de leur engagement initial. Elle n’a pas véritablement d’illusions sur le côté moral ou pas de sa mission. Et pourtant elle mène sa mission. Elle évoque régulièrement le « sel » de la vie, ce que d’autres pourraient appeler le piment. Ce petit truc qui donne de l’énergie et dans le cas présent le petit coup d’épaule qui finit par déclencher certaines tensions dans la société. Sadie Smith est une mercenaire et il m’a été difficile de m’en sentir proche ou d’éprouver de la sympathie pour elle.

En résumé, ne vous méprenez pas. La description et le résumé peuvent laisser penser que Creation Lake est un thriller. Certes, c’est le fil principal avec une espionne qui veut déclencher un conflit politique mais la pelote est dense et comporte de nombreux thèmes. C’est tout à fait le genre de lecture qui me correspond.

La femme de ménage, Freida McFadden

J’ai succombé au page turner du moment !

Non pas que je dédaigne les livres de ce type. J’avoue que c’est toujours plaisant de se plonger dans la lecture d’un roman réputé facile d’accès et davantage orienté divertissement que la moyenne de mes lectures. Je suis d’ailleurs tombé sur une vidéo de Fabien Olicard qui explique principalement deux choses après avoir lu la femme de ménage. La première est qu’il n’y a pas de mal à lire un roman facile comme celui-ci de la même manière qu’il est bon de regarder un blockbuster de temps en temps. Et je confirme cette approche. Et deuxième apport de Fabien Olicard, il décrypte ce qui fait de la femme de ménage un livre qu’on dévore. Je ne vais pas reprendre ce qu’il dit mais j’ai retrouvé les techniques qui donnent envie de toujours enchaîner avec le chapitre suivant.

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En guise de résumé, je vais faire vite : Millie, une jeune femme récemment sortie de prison et qui vit dans sa voiture, obtient un poste de femme de ménage chez les Winchester, une famille qu’on imagine typique des banlieues résidentielles huppées de New-York : le couple vit dans une belle demeure et est toujours tiré à quatre épingles, leur petite fille mignonne et forte en caractère fréquente une école privée et Monsieur, beau comme un dieu, travaille dans les hautes sphères de la finance tandis que Madame est femme au foyer. Bref, la vie de rêve. 

L’obtention de ce poste est inespérée pour Millie qui avec son passage en prison ne peut pas prétendre à beaucoup de jobs. La particularité de l’emploi est qu’elle vit sous le même toit que la famille. Elle partage donc leur quotidien et se rend vite compte de quelques fissures dans le portrait de la famille parfaite. Qui plus est, le jardinier de la famille semble vouloir la prévenir de quelque chose d’important dans un anglais rudimentaire mâtiné de son italien natal. Et chose curieuse, la petite chambre qui lui a été attribuée ne ferme que de l’extérieur.

Tout est donc réuni dès le début pour obtenir l’attention du lecteur. Pour ma part, ces grosses ficelles m’ont plutôt agacé. Après plusieurs dizaines de pages, j’ai tout simplement arrêté de lire la femme de ménage. Il aura fallu la passion de ma fille quelques semaines plus tard pour le convaincre de reprendre ma lecture. En effet, elle avait dévoré le livre en quelques heures à peine et me le recommandait chaudement. J’ai donc repris ma lecture et mis de côté mon côté blasé et grincheux. Et je dois admettre que j’ai bien fait. J’ai vraiment été surpris par le(s) retournement(s) qui a lieu en milieu de roman. Là où je m’attendais à suivre une narration classique, j’ai eu droit à une vraie surprise. Bien sûr les grosses ficelles étaient toujours là mais je n’ai pu que saluer l’ingéniosité de Freida McFadden et j’ai finalement passé un très bon moment avec la femme de ménage.

Avez-vous lu ce livre ?  Y a-t-il des lectures réputées faciles ou légères qui vous ont déjà tenu en haleine ? Me recommandez-vous de lire les deux autres romans de la trilogie Femme de ménage ?

La chorale des maîtres bouchers, Louise Erdrich

J’ai reçu ce livre en cadeau à Noël. C’était un peu un roman surprise, acheté à l’aveugle suite à une recommandation du très bon compte Instagram le libraire se cache. Parenthèse : la compagne du libraire se cache propose des accessoires de lecture et Monsieur peut glisser si vous le souhaitez un roman de son choix. Dans le cas présent, la seule indication était qu’il s’agissait d’un roman américain. Le hasard faisant souvent bien les choses, ce fut une bonne pioche de tomber sur la chorale des maîtres bouchers de Louise Erdrich. Et j’ai un peu honte de le dire, je n’avais jamais lu de livre de cette autrice. Comment ai-je pu jusqu’à présent passer à côté des livres de Louise Erdrich ? Cette injustice est maintenant réparée. Place donc à cette chorale des maîtres bouchers

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Le roman commence avec l’émigration de Fidelis Waldvogel aux Etats Unis. Soldat allemand tout juste réchappé de la première guerre mondiale, il s’expatrie avec une valise, ses couteaux de boucher et quelques saucisses vers ce qui était à l’époque une terre promise, les Etats Unis. Il finit par s’installer à Argus, petite ville rurale de l’Ouest américain. Il commence comme employé du boucher local mais rapidement ouvre sa propre boucherie. Rejoint par sa femme Eva qui lui donnera plusieurs enfants, sa vie est rythmée par le travail à la boucherie. Argus est aussi la ville où revient s’installer Delphine Watzka avec Cyprian son partenaire de cirque et compagnon. Tous deux sont en effet acrobates et viennent de conclure une tournée de représentations. Delphine devient peu à peu le personnage principal du roman. La chorale qui donne son titre au roman est un élément de second plan. Ce n’est pas un livre sur un groupe de chant. Delphine travaille à la boucherie et devient proche d’Eva, la femme de Fidélis. En dehors de son travail, Delphine doit aussi s’occuper de Roy, son père alcoolique, qui cache un terrible secret. 

J’ai été très vite capté par la narration puissante de Louise Erdrich. Une fois le roman commencé, dur de le lâcher. Le roman possède indéniablement un souffle et Louise Erdrich maîtrise très bien l’art de nous raconter une histoire. J’ai du mal à le résumer : il tient à la fois de l’épopée d’une famille mais aussi d’une enquête policière. J’ai été pris dans ce récit. Et l’histoire de ces personnages rencontre l’Histoire avec un H majuscule. Cyprian a lui-même été soldat pendant la première guerre mondiale mais dans le camp opposé de Fidélis. Et la montée en puissance de l’Allemagne fasciste dans les années 30 vient poser question à la communauté allemande d’Argus, jusqu’à créer des tensions dans les familles.

Le roman comporte bien d’autres personnages : la meilleure amie de Delphine, la sœur et les enfants de Fidélis ou encore les notables d’Argus. Le récit a pour toile de fond la pauvreté dans la vie rurale américaine des années 1920 et 1930. Il est aussi question de l’héritage amérindien, de la communauté allemande émigrée aux Etats-Unis ou encore de l’homosexualité. Quand j’écris tout ça, cela peut donner l’impression d’un roman qui part dans tous les sens. Mais ce n’est pas le cas, tout se tient très bien et je n’ai pas pu lâcher la chorale des maîtres bouchers. Je vous en recommande donc chaudement la lecture et de mon côté, je commence à regarder quel sera le prochain livre de Louise Erdrich que je vais lire.

La route, Cormac McCarthy

J’avais ce titre de Comac McCarthy dans ma ligne de mire depuis plus de 15 ans. Je me souviens du retentissement que La route avait eu à sa sortie, il avait en particulier remporté le prestigieux prix Pulitzer. Le prix Pulitzer est surtout connu pour être un prix qui récompense les journalistes mais il compte aussi une catégorie dédiée à la fiction. C’est dans ce cadre qu’il a été attribué en 2007 à Cormac McCarthy pour La route. Si vous voulez vous repasser la liste des lauréats du prix Pulitzer catégorie fiction, vous la retrouverez sur Wikipedia. A noter que parmi les récipiendaires, j’ai déjà lu, aimé et chroniqué ici le Chardonneret de Donna Tartt, récompensé en 2014.

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Retour à la route de Cormac McCarthy. Ce roman américain comporte deux personnages principaux : un père et son fils. Ni l’un ni l’autre n’ont de noms. Le père est souvent désigné sous le terme de l’Homme et son fils, le petit. Le duo suit une route dans un monde post-apocalyptique. Un cataclysme semble avoir eu lieu plusieurs mois ou plusieurs années auparavant. On ne connaît pas la nature de cette catastrophe mais la vie a été beaucoup détruite. Les villages sur la route sont à l’abandon, il n’y a plus d’agriculture et la faune a pour ainsi dire disparu. La terre est recouverte de cendres et le soleil est masqué. Comment ce père et son fils se sont-ils retrouvés sur la route ? On n’en connaîtra pas la raison. On apprend tout juste que la mère n’est plus avec eux. On comprend qu’elle a fait un autre choix.

La route est un roman sur la survie. Poussant leur caddie qui contient l’essentiel pour vivre (couvertures, eau, nourriture prise dans les habitations vides…), le père et son fils essaient d’atteindre le littoral. Leur objectif est de rejoindre la côte et son climat apparemment plus doux. Leur horizon n’est que de quelques jours, voire de quelques heures quand leurs réserves s’amenuisent dangereusement ou que leurs chaussures ne protègent plus leurs pieds de l’humidité, de la chaleur ou de la neige. Leur enjeu est de trouver de la nourriture tout en avançant à travers les éléments. Et danger supplémentaire, d’autres personnes errent sur les routes et n’hésitent pas à détrousser et tuer les individus qu’ils rencontrent. Le père et le fils sont parfois mieux lotis que les personnes qu’ils rencontrent. Dans ce cas, doivent-ils les éviter pour se protéger ou faire preuve d’humanité en les aidant et en partageant leurs maigres ressources, quitte à risquer le guet-apens ?

Tout cela donne une ambiance oppressante au roman. Je me suis retrouvé dans une lecture qui ne m’a pas laissé indifférent. J’ai suivi le duo père fils à chaque étape de leur périple, et je pense que c’est l’écriture de Cormac McCarthy, mais j’étais avec eux, ressentant leur peur et la palette des émotions qu’ils vivent. La route est un récit angoissant, le danger pouvant apparaître à chaque virage ou dans chaque maison abandonnée qu’ils se risquent à explorer. La peur est toujours là. Mais la route, c’est aussi l’histoire d’une relation père-fils, même des relations père-fils en général. Face aux dangers, la figure paternelle oscille entre d’un côté rassurer et préserver son enfant, et d’un autre côté le préparer aux difficultés de la vie. Quel exemple le père veut-il laisser à son fils ? Quel héritage sera le sien ? Et forcément, accompagner son enfant, l’éduquer, c’est aussi se préparer à sa propre finitude et préparer son enfant à celle-ci. Certains passages sont à ce titre très émouvants.

L’homme qui plantait des arbres, Jean Giono

Curieusement cette idée de lecture m’a été soufflée dans un podcast dont le sujet principal n’est pas la lecture : c’est Génération Do It Yourself, animé par Mathieu Stefani, qui parle d’entrepreneuriat, de start-up et plus généralement de ce qu’on nomme le business. Bref Jean Giono dans un podcast business, c’est pas courant. Car je connaissais Jean Giono via des lectures faites au lycée et c’est pour moi avant tout un auteur de la Provence. De quoi exciter ma curiosité donc !

Ce livre est très court, c’est une nouvelle. Et c’est original, cette nouvelle a été d’abord publiée en anglais avant d’être traduite en français et par la suite dans de nombreuses langues, tant le sujet en est universel.

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De quoi ça parle ?

Au début du XXe siècle, un narrateur fait la rencontre au hasard d’un périple en Haute-Provence (une randonnée dirait-on aujourd’hui) d’un berger taciturne nommé Elzéard Bouffier qui vit loin de tout avec son troupeau sur des hauteurs sèches et désertiques. Le narrateur qui manque d’eau est heureux de trouver cet homme qui lui propose de rester un peu avec lui. Le narrateur découvre qu’Elzéard plante des arbres au gré de ses déambulations avec son troupeau. Chaque jour, il plante des dizaines de glands et il prend soin des jeunes pousses quand elles ont la chance de se développer. Le narrateur repasse quelques années plus tard pour découvrir que les efforts d’Elzéard ont porté leurs fruits puisque les montagnes jadis désertiques sont maintenant couvertes de forêts et que l’eau auparavant rare a désormais resurgi. Le narrateur rend visite au berger à plusieurs reprises à quelques années d’intervalle et constate qu’Elzéard a poursuivi son œuvre de plantation et que ses actions, minimes au quotidien, ont provoqué des décennies plus tard des changements importants dans le paysage et la dynamique de la nature.

Que retenir de cette lecture de L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono ? Il y a plusieurs messages dans cette nouvelle. Le premier que je retiens est un plaidoyer pour la capacité individuelle à apporter des changements, pour peu qu’on soit opiniâtre. Certains diront motivé ou discipliné, voire obsédé. Quoiqu’il en soit, le cumul des petites habitudes quotidiennes provoque des résultats impressionnants. Le second message est le formidable message environnemental. C’est du développement durable avant que le terme lui-même n’existe, car la nouvelle a été publiée pour la première fois en 1953. A travers l’homme qui plantait des arbres, Jean Giono veut faire passer le message que l’Homme peut agir pour préserver, et même développer, la nature autour de lui. Par ses actions, Elzéard Bouffier déclenche un cercle vertueux, les glands qu’il plante se transforment en arbres, les graines se propagent, la flore se développe, de même que la faune. Les sources autrefois taries réapparaissent. Le paysage est modifié de manière durable et positive.

Alors oui, on peut trouver ce message simpliste, pas réaliste (encore que c’est selon Jean Giono inspiré d’une véritable rencontre qu’il a faite). Mais il faudrait être sacrément blasé pour être si difficile. J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture brève et je l’ai terminée avec plus d’énergie que je n’en avais avant de commencer à la lire.

Et pour boucler la boucle avec le business dont je parlais au début de ce texte, je fais le lien entre les actions du berger de Jean Giono avec un livre de développement personnel intitulé Atomic habits de James Clear (Un rien peut tout changer en français). La thèse développée par James Clear : les petits actions du quotidien se cumulent pour donner de grands effets. En résumé : micro actions, méga impact ! Voilà la modernité du propos de Jean Giono. Être constant chaque jour apporte de grands résultats.

Kudos, Rachel Cusk

Je suis allé pêcher cette lecture dans la liste des 100 livres remarqués de l’année 2018, liste élaborée par le New York Times. Je ne connaissais pas Rachel Cusk et son œuvre mais je me suis laissé tenter par la brève description qui en était faite. Je l’ai lu dans sa version originale. A ma connaissance, Kudos n’est pas encore traduit et publié en français.
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Kudos est le récit à la première personne de Faye, une écrivaine qui se rend en Europe. Il m’a d’ailleurs fallu attendre le dernier tiers du roman pour que son prénom soit révélé. La destination exacte n’est pas précisée, tout ce qu’on en sait, c’est qu’il s’agit d’un pays au climat ensoleillé. Elle participe à un festival littéraire pour y faire la promotion de son dernier ouvrage. Ce faisant, elle croise un certain nombre de personnes avec qui elle discute. Rares sont ses interlocuteurs à être nommés mais leurs conversations sont rapportées dans le détail. Là où on pourrait s’attendre à des conversations superficielles entre inconnus, c’est l’inverse qui se produit. Les échanges sont très profonds, comme si le fait de parler avec des inconnus comportait moins d’enjeux et permettait de parler des choses qui comptent vraiment. Il est notamment question des relations de couple et des relations entre parents et enfants.
Kudos est un roman très intéressant à suivre à condition de ne pas perdre le fil. Il m’est en effet arrivé de reprendre ma lecture et de devoir remonter un peu plus haut pour me remémorer avec qui la narratrice était en train de dialoguer. Outre la fatigue de la fin de journée, la raison est aussi que les interlocuteurs sont rarement nommés et la narratrice fait référence à eux en disant « he said » ou « she said« . Signe peut être que le propos est plus important que le messager. Pas toujours facile de s’y retrouver. J’ai même mis un peu de temps à identifier les narratrice comme étant une femme. Reste que le propos de Rachel Cusk est pertinent et très actuel. Peut-être un peu intellectuel, donc il faut savoir qu’il ne conviendra pas aux lecteurs à la recherche d’action. Il plaira davantage à un lectorat plus versé dans le cérébral. Il semblerait que Kudos soit le 3e volet d’une trilogie après deux autres romans intitulés Transit et Outline. Dommage pour moi de l’apprendre en fin de lecture seulement. C’est ce qui s’appelle prendre le train en route.