La chorale des maîtres bouchers, Louise Erdrich

J’ai reçu ce livre en cadeau à Noël. C’était un peu un roman surprise, acheté à l’aveugle suite à une recommandation du très bon compte Instagram le libraire se cache. Parenthèse : la compagne du libraire se cache propose des accessoires de lecture et Monsieur peut glisser si vous le souhaitez un roman de son choix. Dans le cas présent, la seule indication était qu’il s’agissait d’un roman américain. Le hasard faisant souvent bien les choses, ce fut une bonne pioche de tomber sur la chorale des maîtres bouchers de Louise Erdrich. Et j’ai un peu honte de le dire, je n’avais jamais lu de livre de cette autrice. Comment ai-je pu jusqu’à présent passer à côté des livres de Louise Erdrich ? Cette injustice est maintenant réparée. Place donc à cette chorale des maîtres bouchers

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Le roman commence avec l’émigration de Fidelis Waldvogel aux Etats Unis. Soldat allemand tout juste réchappé de la première guerre mondiale, il s’expatrie avec une valise, ses couteaux de boucher et quelques saucisses vers ce qui était à l’époque une terre promise, les Etats Unis. Il finit par s’installer à Argus, petite ville rurale de l’Ouest américain. Il commence comme employé du boucher local mais rapidement ouvre sa propre boucherie. Rejoint par sa femme Eva qui lui donnera plusieurs enfants, sa vie est rythmée par le travail à la boucherie. Argus est aussi la ville où revient s’installer Delphine Watzka avec Cyprian son partenaire de cirque et compagnon. Tous deux sont en effet acrobates et viennent de conclure une tournée de représentations. Delphine devient peu à peu le personnage principal du roman. La chorale qui donne son titre au roman est un élément de second plan. Ce n’est pas un livre sur un groupe de chant. Delphine travaille à la boucherie et devient proche d’Eva, la femme de Fidélis. En dehors de son travail, Delphine doit aussi s’occuper de Roy, son père alcoolique, qui cache un terrible secret. 

J’ai été très vite capté par la narration puissante de Louise Erdrich. Une fois le roman commencé, dur de le lâcher. Le roman possède indéniablement un souffle et Louise Erdrich maîtrise très bien l’art de nous raconter une histoire. J’ai du mal à le résumer : il tient à la fois de l’épopée d’une famille mais aussi d’une enquête policière. J’ai été pris dans ce récit. Et l’histoire de ces personnages rencontre l’Histoire avec un H majuscule. Cyprian a lui-même été soldat pendant la première guerre mondiale mais dans le camp opposé de Fidélis. Et la montée en puissance de l’Allemagne fasciste dans les années 30 vient poser question à la communauté allemande d’Argus, jusqu’à créer des tensions dans les familles.

Le roman comporte bien d’autres personnages : la meilleure amie de Delphine, la sœur et les enfants de Fidélis ou encore les notables d’Argus. Le récit a pour toile de fond la pauvreté dans la vie rurale américaine des années 1920 et 1930. Il est aussi question de l’héritage amérindien, de la communauté allemande émigrée aux Etats-Unis ou encore de l’homosexualité. Quand j’écris tout ça, cela peut donner l’impression d’un roman qui part dans tous les sens. Mais ce n’est pas le cas, tout se tient très bien et je n’ai pas pu lâcher la chorale des maîtres bouchers. Je vous en recommande donc chaudement la lecture et de mon côté, je commence à regarder quel sera le prochain livre de Louise Erdrich que je vais lire.

Mistouk, Gérard Bouchard

Ce roman de Gérard Bouchard m’a été offert à l’occasion de mes 31 ans. Cela fait donc plusieurs années que je l’ai en ma possession. Il a même fait le trajet du Québec jusqu’en France avec moi. Mistouk a été publié en 2002. Il est pour moi à classer à côté de classiques de la littérature québécoise que j’ai déjà lus tels que Kamouraska, Agaguk, le matou ou encore Volkswagen Blues. Outre son travail d’auteur, Gérard Bouchard est connu pour avoir co-présidé la fameuse Commission Bouchard-Taylor. Il est également le frère de Lucien Bouchard qui a été Premier Ministre du Québec.

Mistouk Gérard Bouchard

Mistouk est une fresque qui raconte la vie des colons québécois au début du XXe siècle dans la région du Saguenay-lac-Saint-Jean. Le lecteur découvre l’histoire de la famille Tremblay (patronyme emblématique de cette région) qui prend possession d’un lot de terre dans un rang et qui commence à le défricher pour en faire une terre propre à l’agriculture. La famille Tremblay compte de nombreux enfants, dont Roméo, dit Méo, l’aîné de la famille qui s’avère vite grand et fort pour son âge. C’est le personnage principal du récit et c’est à travers ses aventures au fil des années qu’on découvre la vie des habitants de l’époque. Méo a la particularité de ne pas tenir en place. Alors que ses parents Joseph et Marie aimeraient qu’il s’intéresse aux choses de la terre, lui ne rêve que de voyages et de défis nouveaux.

Les 400 pages (en mode compact) de ce roman sont l’occasion de traiter de nombreux sujets. La vie d’un village à l’époque est décrite à coup d’anecdotes pour montrer l’emprise de la religion catholique sur les individus (et sur la toponymie), le rôle des compagnies forestières ou encore la vie politique animée où les gros bras font régner la loi. Le roman compte de nombreux personnages hauts en couleur qui donnent de la matière au récit. Ce début de XXe siècle voit bon nombre de Canadiens Français (qu’on n’appelait pas encore Québécois à ce moment-là) aller s’installer aux Etats-Unis. Poussés par la misère, les francophones vont aux Etats pour travailler dans les usines. Cette émigration est tantôt temporaire, tantôt définitive à une époque où les frontières sont beaucoup plus poreuses que de nos jours. C’est l’opposition d’une industrie américaine en plein essor et de la vie de misère sur une terre à défricher. Autre sujet traité par Gérard Bouchard, les relations avec les autochtones sont décrites comme pacifiques même si leur mode de vie apparaît comme de plus en plus menacé.

J’ai vibré à la lecture de Mistouk et de l’épopée de Méo et j’ai pris un réel plaisir à découvrir cette vision de l’histoire du Québec. Ajoutons pour compléter le tout que le roman est écrit dans la belle langue du Québec avec de fortes intonations de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. N’ayez crainte, un glossaire avec des explications sur les particularismes de la langue régionale est présent en fin d’ouvrage.

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Que dire sur Voyage au bout de la nuit, ce classique de la littérature française et sur Louis-Ferdinand Céline, son auteur controversé ? Tout d’abord, j’ai une histoire personnelle avec ce livre. Il m’avait été chaudement recommandé il y a environ 15 ans par un bon ami. Je l’ai donc commencé pour finalement le laisser tomber au bout de quelques pages seulement. A l’époque je n’avais pas pu rentrer dans l’univers de l’auteur, sans doute freiné par cette langue si particulière qui a fait la marque de fabrique du Voyage.

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En effet, le livre est écrit dans un style qui mélange d’une part le français parlé de l’époque, un langage très argotique, et d’autre part un style littéraire beaucoup plus classique qui fait la part belle aux imparfaits du subjonctif. Il y a d’abord une barrière de la langue pour qui veut entreprendre ce voyage au bout de la nuit.

Bardamu le narrateur raconte plusieurs épisodes de sa vie. Le premier d’entre eux est sa participation à la première guerre mondiale. Point d’héroïsme chez ce soldat, il n’a tout simplement pas envie de se faire tuer tout convaincu qu’il est de l’absurdité de cette guerre. Il est conscient de faire partie de ces hommes donnés en pâture par leur hiérarchie militaire au nom d’un nationalisme idiot. Par chance, il se blesse et poursuit sa convalescence à Paris. Convalescence qu’il prolonge autant qu’il peut, n’hésitant pas à recourir à des expédients pour tromper le corps médical. Il part ensuite en Afrique où il travaille pour une société coloniale. Le récit du voyage sur le bateau pour se rendre à destination résume à lui seul la philosophie du narrateur. Peu importe les principes : toutes les bassesses sont nécessaires quand la survie est en jeu. La mentalité coloniale de l’époque en prend pour son grade. L’expérience africaine de Bardamu tourne court. Après un échec professionnel dans une plantation au milieu d’une jungle hostile, il est vendu comme galérien transatlantique (si, si) mais parvient à s’échapper à New-York. Puis il rejoint Détroit où il travaille dans les usines Ford tout en s’amourachant d’une prostituée. De retour en France, il poursuit des études de médecine. Il s’établit ensuite en banlieue parisienne où il mène une vie de misère, exploité par des patients pingres et manipulateurs. Il abandonne sa vie de médecin pour aller à Toulouse où il rejoint un ami qui s’est retrouvé estropié alors qu’il tentait de commettre un assassinat. Il couche avec la fiancée de cet ami. Il finit par s’établir en région parisienne comme médecin dans un asile d’aliénés.

Voyage au bout de la nuit est une épopée dans les bas fonds de la vie humaine. Peu importe le lieu, le narrateur parcourt trois continents pour se heurter toujours à des représentants du genre humain qui le déçoivent. Résolument pessimiste, ce roman de Céline expose les instincts les plus vils de l’humanité. La vie est triste et l’Homme ne cherche pas à s’élever. Au contraire, il s’enfonce de plus en plus et il tire avec lui ses semblables. La liste des maux du genre humain est longue et Céline les aborde tous dans Voyage au bout de la nuit.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre Bardamu. Ce roman est percutant car il est vrai. La nuit est la métaphore de la vie et il faut être très chanceux pour se rendre au bout du voyage sans être devenu fou ou poignardé dans le dos par un congénère. Le progrès, l’amour, l’amitié n’existent pas. Céline offre une vision du monde très sombre livrée dans un style qui frappe l’imaginaire. C’est une lecture qui nécessite une maturité que je ne possédais manifestement pas il y a 15 ans.