Creation Lake, Rachel Kushner

A travers mes recherches de nouveaux livres à lire, je suis tombé sur une mention de ce roman de Rachel Kushner intitulé Creation Lake (paru en français sous le titre Le lac de la création). Je l’ai lu en version originale. J’ai déjà lu un autre roman de Rachel Kushner par le passé : les lance-flammes, que j’avais beaucoup apprécié.

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La narratrice, connue sous le pseudonyme de Sadie Smith et ancienne agente du FBI, a pour mission de s’infiltrer dans une communauté rurale autogérée de Dordogne. Les membres de cette communauté sont connus sous le nom de Moulinards car ils vivent au lieu-dit du Moulin. Les mystérieux commanditaires de Sadie voudraient pousser les membres de cette communauté à passer à l’action violente contre l’État français. La narratrice doit d’abord parvenir à se faire coopter par un des leaders de cette communauté. Elle y arrivera de manière détournée en se mettant en contact avec un de ses amis d’enfance, réalisateur de films. Elle essaie de comprendre les dynamiques au sein des Moulinards pour les inciter à l’action.

Creation Lake est un roman riche, traversé de nombreuses thématiques. Tout d’abord, c’est une plongée dans un groupuscule écologiste, idéaliste, bien loin de l’étiquette d’écoterrorisme qui serait bien commode de lui coller. Composée d’altermondialistes, certains ayant une expérience de zadistes et d’autres étant vétérans des manifestations anti G8 en 2001 à Gênes, la communauté des Moulinards est diverse. Rachel Kushner est fine connaisseuse de l’actualité écologique française puisqu’un des combats mené par la communauté est la lutte contre les mégabassines, ces réservoirs d’eau privatisés qui se servent dans les nappes phréatiques, par essence publiques. Point de complaisance toutefois envers les luttes car Rachel Kushner pose un regard critique sur la division des tâches au sein de la communauté qui reste traditionnelle, à savoir les femmes aux travaux de cuisine et à s’occuper des enfants, et les hommes spécialisés dans les travaux manuels et physiques. On a déjà vu mieux en matière de remise en cause des dogmes de la société patriarcales. De même, le dirigeant des Moulinards, Pascal Balmy, et ses origines bourgeoises sont l’occasion de critiquer ce qui relève parfois de la posture plutôt que de la conviction profonde. Autre point d’histoire évoqué par Rachel Kushner, ou en tout cas d’histoire de la pensée, la figure de Guy Debord, auteur de l’essai politique la société du spectacle, et inspirateur d’un certain courant révolutionnaire. Elle dresse de Guy Debord un portait tout en nuance, mentionnant à la fois son influence mais aussi ses travers. Comme dans les lance-flammes, Rachel Kushner se montre fine connaisseuse des luttes politiques et sociales de la gauche (au sens large).

Bruno Lacombe, le gourou ou tout du moins maître à penser des Moulinards ne communique avec la communauté que par email et vit dans une des nombreuses cavernes que compte la Dordogne. A travers ses réponses aux Moulinards, il disserte sur les caractéristiques de l’Homme de Néandertal par rapport à Homo Sapiens. Pour Bruno Lacombe, on est injuste avec Néandertal qui est souvent décrit comme un sauvage, un sous-homme, alors qu’il a beaucoup apporté à l’humanité. D’ailleurs, nous porterions tous en nous des gènes de Néandertal du fait du métissage avec Sapiens. A travers Bruno Lacombe, Rachel Kushner propose un réhabilitation de Néandertal. Autre point historique du roman, le focus sur les Cagot, ces Intouchables du Sud-Ouest de la France dont l’histoire reste encore généralement méconnue en France. Véritable caste de laissés pour compte, ils étaient à peine tolérés. Et on peut aussi saluer la description que fait Rachel Kushner de la campagne française. Loin d’une ruralité fantasmée et des cartes postales, elle décrit sans fards la pauvreté rurale et ce qu’elle appelle la France de la logistique.

Dernier point que je souhaite évoquer après la lecture de ce lac de la création : la notion de libre arbitre. Notre narratrice Sadie Smith sait bien que son rôle est de manipuler les membres de la communauté pour les faire aller au-delà de leur engagement initial. Elle n’a pas véritablement d’illusions sur le côté moral ou pas de sa mission. Et pourtant elle mène sa mission. Elle évoque régulièrement le « sel » de la vie, ce que d’autres pourraient appeler le piment. Ce petit truc qui donne de l’énergie et dans le cas présent le petit coup d’épaule qui finit par déclencher certaines tensions dans la société. Sadie Smith est une mercenaire et il m’a été difficile de m’en sentir proche ou d’éprouver de la sympathie pour elle.

En résumé, ne vous méprenez pas. La description et le résumé peuvent laisser penser que Creation Lake est un thriller. Certes, c’est le fil principal avec une espionne qui veut déclencher un conflit politique mais la pelote est dense et comporte de nombreux thèmes. C’est tout à fait le genre de lecture qui me correspond.

La femme de ménage, Freida McFadden

J’ai succombé au page turner du moment !

Non pas que je dédaigne les livres de ce type. J’avoue que c’est toujours plaisant de se plonger dans la lecture d’un roman réputé facile d’accès et davantage orienté divertissement que la moyenne de mes lectures. Je suis d’ailleurs tombé sur une vidéo de Fabien Olicard qui explique principalement deux choses après avoir lu la femme de ménage. La première est qu’il n’y a pas de mal à lire un roman facile comme celui-ci de la même manière qu’il est bon de regarder un blockbuster de temps en temps. Et je confirme cette approche. Et deuxième apport de Fabien Olicard, il décrypte ce qui fait de la femme de ménage un livre qu’on dévore. Je ne vais pas reprendre ce qu’il dit mais j’ai retrouvé les techniques qui donnent envie de toujours enchaîner avec le chapitre suivant.

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En guise de résumé, je vais faire vite : Millie, une jeune femme récemment sortie de prison et qui vit dans sa voiture, obtient un poste de femme de ménage chez les Winchester, une famille qu’on imagine typique des banlieues résidentielles huppées de New-York : le couple vit dans une belle demeure et est toujours tiré à quatre épingles, leur petite fille mignonne et forte en caractère fréquente une école privée et Monsieur, beau comme un dieu, travaille dans les hautes sphères de la finance tandis que Madame est femme au foyer. Bref, la vie de rêve. 

L’obtention de ce poste est inespérée pour Millie qui avec son passage en prison ne peut pas prétendre à beaucoup de jobs. La particularité de l’emploi est qu’elle vit sous le même toit que la famille. Elle partage donc leur quotidien et se rend vite compte de quelques fissures dans le portrait de la famille parfaite. Qui plus est, le jardinier de la famille semble vouloir la prévenir de quelque chose d’important dans un anglais rudimentaire mâtiné de son italien natal. Et chose curieuse, la petite chambre qui lui a été attribuée ne ferme que de l’extérieur.

Tout est donc réuni dès le début pour obtenir l’attention du lecteur. Pour ma part, ces grosses ficelles m’ont plutôt agacé. Après plusieurs dizaines de pages, j’ai tout simplement arrêté de lire la femme de ménage. Il aura fallu la passion de ma fille quelques semaines plus tard pour le convaincre de reprendre ma lecture. En effet, elle avait dévoré le livre en quelques heures à peine et me le recommandait chaudement. J’ai donc repris ma lecture et mis de côté mon côté blasé et grincheux. Et je dois admettre que j’ai bien fait. J’ai vraiment été surpris par le(s) retournement(s) qui a lieu en milieu de roman. Là où je m’attendais à suivre une narration classique, j’ai eu droit à une vraie surprise. Bien sûr les grosses ficelles étaient toujours là mais je n’ai pu que saluer l’ingéniosité de Freida McFadden et j’ai finalement passé un très bon moment avec la femme de ménage.

Avez-vous lu ce livre ?  Y a-t-il des lectures réputées faciles ou légères qui vous ont déjà tenu en haleine ? Me recommandez-vous de lire les deux autres romans de la trilogie Femme de ménage ?

La route, Cormac McCarthy

J’avais ce titre de Comac McCarthy dans ma ligne de mire depuis plus de 15 ans. Je me souviens du retentissement que La route avait eu à sa sortie, il avait en particulier remporté le prestigieux prix Pulitzer. Le prix Pulitzer est surtout connu pour être un prix qui récompense les journalistes mais il compte aussi une catégorie dédiée à la fiction. C’est dans ce cadre qu’il a été attribué en 2007 à Cormac McCarthy pour La route. Si vous voulez vous repasser la liste des lauréats du prix Pulitzer catégorie fiction, vous la retrouverez sur Wikipedia. A noter que parmi les récipiendaires, j’ai déjà lu, aimé et chroniqué ici le Chardonneret de Donna Tartt, récompensé en 2014.

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Retour à la route de Cormac McCarthy. Ce roman américain comporte deux personnages principaux : un père et son fils. Ni l’un ni l’autre n’ont de noms. Le père est souvent désigné sous le terme de l’Homme et son fils, le petit. Le duo suit une route dans un monde post-apocalyptique. Un cataclysme semble avoir eu lieu plusieurs mois ou plusieurs années auparavant. On ne connaît pas la nature de cette catastrophe mais la vie a été beaucoup détruite. Les villages sur la route sont à l’abandon, il n’y a plus d’agriculture et la faune a pour ainsi dire disparu. La terre est recouverte de cendres et le soleil est masqué. Comment ce père et son fils se sont-ils retrouvés sur la route ? On n’en connaîtra pas la raison. On apprend tout juste que la mère n’est plus avec eux. On comprend qu’elle a fait un autre choix.

La route est un roman sur la survie. Poussant leur caddie qui contient l’essentiel pour vivre (couvertures, eau, nourriture prise dans les habitations vides…), le père et son fils essaient d’atteindre le littoral. Leur objectif est de rejoindre la côte et son climat apparemment plus doux. Leur horizon n’est que de quelques jours, voire de quelques heures quand leurs réserves s’amenuisent dangereusement ou que leurs chaussures ne protègent plus leurs pieds de l’humidité, de la chaleur ou de la neige. Leur enjeu est de trouver de la nourriture tout en avançant à travers les éléments. Et danger supplémentaire, d’autres personnes errent sur les routes et n’hésitent pas à détrousser et tuer les individus qu’ils rencontrent. Le père et le fils sont parfois mieux lotis que les personnes qu’ils rencontrent. Dans ce cas, doivent-ils les éviter pour se protéger ou faire preuve d’humanité en les aidant et en partageant leurs maigres ressources, quitte à risquer le guet-apens ?

Tout cela donne une ambiance oppressante au roman. Je me suis retrouvé dans une lecture qui ne m’a pas laissé indifférent. J’ai suivi le duo père fils à chaque étape de leur périple, et je pense que c’est l’écriture de Cormac McCarthy, mais j’étais avec eux, ressentant leur peur et la palette des émotions qu’ils vivent. La route est un récit angoissant, le danger pouvant apparaître à chaque virage ou dans chaque maison abandonnée qu’ils se risquent à explorer. La peur est toujours là. Mais la route, c’est aussi l’histoire d’une relation père-fils, même des relations père-fils en général. Face aux dangers, la figure paternelle oscille entre d’un côté rassurer et préserver son enfant, et d’un autre côté le préparer aux difficultés de la vie. Quel exemple le père veut-il laisser à son fils ? Quel héritage sera le sien ? Et forcément, accompagner son enfant, l’éduquer, c’est aussi se préparer à sa propre finitude et préparer son enfant à celle-ci. Certains passages sont à ce titre très émouvants.

Avant la chute, Noah Hawley

Un livre repéré quelques semaines après sa sortie et au résumé prometteur : un jet privé s’écrase au large de New-York. Deux personnes survivent. S’agit-il d’un accident ou d’un attentat ? En effet certains des passagers étaient des personnalités en vue…

Avant la chute - Noah Hawley

L’intrigue est somme toute assez simple et promet une belle enquête. Je n’ai pas été déçu par ma lecture d’Avant la chute. En effet, Noah Hawley sait jouer le suspense dans son écriture. Il suit un des survivants dans les jours qui suivent le crash de l’avion. Il s’agit de Scott Burroughs, un artiste peintre qui essaie de se relancer après plusieurs années de vaches maigres en peignant des tableaux représentants des catastrophes et des accidents. Coïncidence ?

Noah Hawley revient sur le parcours de chacun des passagers, y compris le personnel de la compagnie aérienne mais aussi sur la personne chargée de l’enquête. Outre les trajectoires individuelles qui sont décrites, Avant la chute est aussi une chronique de certains maux de l’Amérique contemporaine. En particulier l’essor des chaînes d’information continue avec un penchant assumé à droite (coucou Fox News). Dans le roman, la chaîne s’appelle ALC et son présentateur vedette fait tout pour exploiter la catastrophe en allant de polémique en polémique afin de réaliser des audiences. Il va jusqu’à s’immiscer dans la vie personnel des survivants et des personnes décédées dans l’accident.

Allez un petit bémol tout de même. L’explication du crash de l’avion m’a un peu laissé sur ma faim car un poil triviale. Mais pas de quoi vous gâcher le plaisir de la lecture.

Et la vie nous emportera, David Treuer

Au détour d’un article lu il y a quelques mois, j’ai repéré le nom de David Treuer comme étant un jeune auteur américain à surveiller. Et voilà que j’ai entre mes mains son roman Et la vie nous emportera paru en 2016.

Et la vie nous emportera - David Treuer

Dans les années 40, Frankie, jeune étudiant, rend visite pendant les vacances d’été à ses parents dans leur résidence estivale du Minnesota. Alors qu’un prisonnier de guerre allemand s’est échappé d’un camp à proximité, une battue est organisée au cours de laquelle une fillette indienne est tuée accidentellement.

Voilà rapidement l’intrigue du roman. N’espérez pas une histoire à proprement parler. Et la vie nous emportera est plutôt une galerie de portraits. Parmi lesquels ressort celui de Félix, l’indien en charge de l’entretien de la résidence familiale. Ancien combattant de la première guerre mondiale, il joue le rôle de père pour Frankie. David Treuer ratisse large en termes de thématiques puisqu’il y est question de la condition indienne et métis dans l’Amérique du XXe siècle, de la seconde guerre mondiale à travers les yeux d’un soldat à bord d’un bombardier, de l’homosexualité masculine dans les années 40 mais aussi de la persécution des juifs. Si je dois retenir un point commun entre ces différentes facettes du récit, c’est le thème de la distance. Les personnages s’éloignent les uns des autres et tout part de l’accident originel.

 

 

Dernier point, j’ai trouvé le titre un peu mou et neutre : et la vie nous emportera ne révèle pas grand chose de l’univers ou du récit proposé par David Treuer. En version originale, le roman est intitulé Prudence, du nom de la jeune fille décédée. Ce n’est pas parfait mais cela donne un peu de cachet au roman.

God’s Little Acre, Erskine Caldwell

Souvenez-vous ! J’ai lu Tobacco Road il y a déjà plusieurs années et j’étais sorti enthousiaste de cette lecture en me disant que je reviendrai vers l’écrivain américain Erskine Caldwell. Je viens de terminer God’s Little Acre, lu également en version originale.

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L’action du roman se situe entre les Etats de la Géorgie et de la Caroline dans les années 30. Ty Ty Walden est un patriarche veuf dont l’obsession consiste à creuser la terre de sa ferme à la recherche d’or. Il a convaincu deux de ses fils de le suivre dans cette aventure un peu folle : Buck qui est mariée à la belle Griselda et Shaw qui est célibataire. Quand on lui parle d’un albinos qui a été aperçu dans les parages, Ty Ty décide d’aller l’enlever avec ses deux fils, persuadé que cet albinos a le pouvoir de l’aider à trouver l’or qu’il recherche. Ty Ty a également deux filles : Darling Jill, qui ne pense qu’à s’amuser et dont un des prétendants Pluto compte bien se faire élire comme shériff et Rosamond, qui elle a quitté la ferme pour vivre avec son mari Will, employé d’une usine textile en lock-out.

Vous l’avez compris, God’s Little Acre (Le petit arpent du Bon Dieu dans son adaptation cinématographique de 1958) est un roman un peu loufoque. Erskine Caldwell possède un grand sens de l’humour et se délecte de mettre en scène des personnages ridicules, hypocrites et fainéants. Il s’agit là d’un excellent exemple de comique de situation. En homme croyant du Sud des Etats-Unis, Ty Ty réserve une portion de son terrain à Dieu. Cette parcelle n’est jamais creusée à la recherche d’or. En théorie, tout ce qu’il y récolte est réservé à l’Eglise. Mais il déplace toujours cet arpent au gré de son humeur et il s’arrange toujours pour que cette parcelle soit en jachère et jamais exploitée. Ainsi il ne doit jamais rien à Dieu.

J’ai aussi pris plaisir à lire God’s Little Acre en version originale car la langue et les tournures de phrases typiques du Sud des Etats-Unis donnent une coloration particulière au récit. Erskine Caldwell se fait le témoin de son époque. Outre les qualités humoristiques du roman, j’ai beaucoup apprécié la chronique sociale proposée par l’auteur. L’exploitation des Noirs, les campagnes qui se vident pour aller fournir de la main d’oeuvre à l’industrie textile, les difficultés des exploitants agricoles, les conflits sociaux dans une usine textile, la pauvreté à la campagne et en ville, la question de l’ascension sociale : autant de sujets traités de manière très fine par Erskine Caldwell dans God’s Little Acre.

Vous n’avez encore jamais lu Erskine Caldwell ? Foncez !!!

Shibumi, Trevanian

Je continue d’avancer dans la liste de mes lectures avec un roman de l’auteur américain Trevanian : Shibumi.

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Tout commence dans les années 70 avec une opération de la CIA qui ne se passe pas comme prévu. Une des cibles parvient à s’échapper. La Mother Company, une organisation secrète qui dirige la CIA et qui supervise les intérêts du lobby du pétrole, dispose de moyens technologiques très avancés : Fat Boy une base de données informatique pour chaque personne vivant sur Terre. Cet outil permet de diriger l’enquête de la CIA vers un personnage mystérieux : Nicholaï Hel. Né en Chine de parents européens en 1925, il est élevé à la japonaise avant de tomber dans les griffes de la CIA. Ce qui lui ouvre une longue et fructueuse carrière de tueur à gages au service de différents gouvernements. Les compétences de Nicholaï Hel sont une menace pour les intérêts de la Mother Company s’il se décide à aider la personne qui a échappé à la CIA.

Présenté comme ça, vous avez entre les mains un super roman d’espionnage. C’est le cas mais Shibumi est bien plus que ça. L’essentiel du propos du roman est de décrire le parcours de Nicholaï Hel à travers de grands événements historiques du XXe siècle. Cette saga qui traverse les époques permet à Trevanian de brosser le portrait d’un homme unique qui oppose une culture japonaise fine et millénaire à une culture américaine rustre et changeante au rythme des intérêts commerciaux. Le Shibumi est emblématique de la culture japonaise puisqu’il s’agit de l’état de grâce qui peut être atteint par la beauté d’un objet. Une extase provoquée par une esthétique simple en somme.

Ecrit en suivant les étapes d’une partie de jeu de go, le roman donne aussi au lecteur l’occasion de découvrir la spéléologie, une activité prisée par Nicholaï Hel, et démontre l’amour de l’auteur pour le Pays Basque et ses habitants. Un territoire que Trevanian connaît bien car il y a vécu de nombreuses années. Pour ma part, j’ai complètement adhéré à ce roman même si je ne suis féru ni de spéléologie ni du Pays Basque. Bref, nombreuses sont les raisons de lire Shibumi. On peut y ajouter l’humour de l’auteur et le fait assez incroyable que ce roman publié en 1979 n’a pas pris une ride et qu’il a su anticiper le vaste système d’espionnage aujourd’hui rendu possible par l’informatique.

Mr North, Thornton Wilder

Comme elles l’avaient fait avec Le pouvoir du chien de Thomas Savage, les éditions Belfond ont réédité dans leur collection [vintage] un roman paru il y a quelques années. Récipiendaire de trois prix Pulitzer et d’un National Book Award, Thornton Wilder publie en 1973 Mr North, un titre qui reprend le nom du narrateur du roman.

Mr North, Thornton Wilder

L’action se passe en 1926. Theophilus North est un jeune homme qui démissionne de son poste de professeur après 5 années de bons et loyaux services. Il décide de revenir dans la ville où il était en garnison pendant la Première Guerre Mondiale : Newport, une ville balnéaire de l’Etat du Rhode Island fréquentée l’été par la bourgeoisie new-yorkaise. Il fait paraître une annonce où il propose ses services comme lecteur auprès de personnes âgées ou de jeunes gens de bonne famille. Theophilus devient un témoin privilégié de la vie sociale de Newport. Il se lie d’amitié avec Henry Simmons et Mrs. Cranston, deux fins connaisseurs de la bonne société de Newport qui vont le guider dans le nouvel univers qui est le sien le temps d’un été.

Décrivant la vie de Mr North en 1926, le récit se veut écrit 50 ans plus tard sur la base des notes du journal intime de l’époque du narrateur. Et quel personnage que ce Mr North ! Observateur attentif et malin, il sait s’appuyer sur ses talents de comédien et sur sa culture classique pour aider ses semblables à résoudre leurs problèmes. C’est un original qui ne se déplace qu’à bicyclette et refuse les invitations à dîner ou à déjeuner. Il tient à rester indépendant des différents cercles sociaux de Newport. Et c’est là tout le talent de Thornton Wilder avec Mr North : chroniquer une époque, celle des années 20. Il fait ainsi dire à un de ses personnages :

Détrompez-vous, nous ne sommes pas en Amérique. Nous nous trouvons dans une petite province extra-territoriale, plus soucieuse des barrières sociales que ne l’était Versailles.

Chaque chapitre entraîne le lecteur dans une aventure à part entière – chaque chapitre peut quasiment être lu comme une nouvelle – où Mr North fait la preuve de son ingéniosité et où le romancier dresse le portrait de personnages prééminents de la bonne société. Ses talents sont tels que les personnes qu’il aide finissent par lui attribuer des pouvoirs magiques. Mr North est aussi un jeune homme fougueux comme en témoignent son aventure avec une journaliste plus âgée que lui, le fait qu’il tombe sous le charme d’une adolescente et son « coup d’un soir » avec une femme dont le mari ne peut lui donner d’enfants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à la lecture de ce roman plein d’humour. Deux petits bémols. Les nombreux personnages entraperçus font que j’ai parfois perdu un peu le fil de qui était qui. D’autre part, le narrateur revient sans cesse sur sa vision de Newport, divisée selon lui en 9 cités, un parallèle qu’il fait avec la cité antique de Troie. Mais le fait qu’il ne mentionne ces cités que par le numéro qu’il leur a attribué m’a obligé à revenir sans cesse en début d’ouvrage pour me rappeler de laquelle il était question. Mr North a été adapté au cinéma en 1988 avec dans le rôle principal Anthony Edwards (le docteur Green de la série Urgences).

L’année la plus longue, Daniel Grenier

J’ai loupé la sortie de ce roman de Daniel Grenier aux éditions Quartanier. Mais Flammarion a eu la riche idée de le publier en France. Je me suis donc procuré l’édition française de L’année la plus longue.

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Thomas Langlois est né un 29 février. Comme son aïeul Aimé. Du fait de leur date de naissance atypique, ni l’un ni l’autre ne vieillissent au même rythme que les autres. Ils ne vieillissent que d’un an tous les 4 ans. Albert, le père de Thomas, cherche à retracer le fil de la vie d’Aimé qui a vécu à plusieurs époques, à plusieurs endroits au Canada et aux Etats-Unis et, pour compliquer encore plus les choses, sous plusieurs identités. Cette quête de la trajectoire d’Aimé au travers des époques devient une véritable obsession pour Albert.

Disons le tout de suite, l’intérêt de L’année la plus longue ne réside pas dans son côté fantastique où ceux qui naissent le 29 février vieillissent plus lentement que le commun des mortels. Il ne s’agit là que d’une astuce, ou d’un beau prétexte, pour parler au lecteur de l’Amérique. L’année la plus longue est en fait un très bel hommage de Daniel Grenier au territoire américain. Et il faut entendre américain dans son sens littéral et non restreint aux Etats-Unis. Les pérégrinations d’Aimé puis de ses descendants au fil des années ont lieu sur un formidable terrain de jeu : le massif des Appalaches, des Monts Chics-Chocs au Québec jusqu’aux Alleghenies et aux Great Smokies plus au sud. Daniel Grenier nous gratifie en plus d’un passage dans le quartier de Saint-Henri de Montréal, écho au quartier auquel il rendait déjà hommage dans son premier ouvrage de fiction, Malgré tout, on rit à Saint-Henri. Mais le voyage proposé dans ce roman n’est pas que géographique. La longévité d’Aimé Langlois lui fait traverser les époques, à commencer par la prise de la ville de Québec par les Anglais en 1760 jusqu’à notre époque en passant par la guerre de Sécession et l’industrialisation dans les villes. Il en résulte une formidable fresque intelligemment construite et bien racontée. J’ai pour ma part découvert un territoire dont je ne soupçonnais pas la richesse.

Alors oui, parfois ça part un peu dans tous les sens et on ne sait pas toujours de qui c’est l’histoire. On passe de Thomas pour suivre longtemps Aimé, en passant par l’histoire d’Albert et de sa femme Laura. Mais encore une fois, les personnages ne sont que le prétexte pour peindre le portrait de l’Amérique moderne.

Dans un style très personnel, Daniel Grenier met en scène un narrateur/conteur qui casse à plusieurs reprises le « quatrième mur » de la narration. Un parti pris qui n’est pas sans rappeler un style journalistique très américain (journalisme narratif, nouveau journalisme…) où celui/celle qui rapporte les faits se met en scène et fait partie de ce qu’il/elle décrit. Là aussi donc, un parti pris très « américain » jusque dans le choix du mode narratif, histoire de savourer une américanité en français. D’autant que les éditions Flammarion ont eu l’intelligence et le respect de ne pas gommer les aspérités québécoises du texte de Daniel Grenier.

Retombées de sombrero, Richard Brautigan

Intelligent, original et passionnant. Voici les 3 qualités de Retombées de sombrero, court roman de l’auteur américain Richard Brautigan.

Retombees de sombrero Richard Brautigan

Pourquoi ce roman m’a-t-il plu ? Parce qu’il mêle de manière improbable deux récits : celui des conséquences d’une rupture amoureuse et celui de la découverte d’un sombrero dans une rue d’une petite ville américaine. Ce croisement inattendu est rendu possible par une mise en abyme. Richard Brautigan raconte d’un côté le désespoir d’un auteur comique quitté par sa conjointe et de l’autre côté ce qu’il advient des protagonistes du dernier texte de cet auteur une fois que son brouillon a été jeté à la corbeille. C’est ainsi que l’on croise dans ce roman une japonaise endormie, un chat qui ronronne, un maire hystérique, un gouverneur alcoolique et bien sûr un auteur dont la récente rupture amoureuse exacerbe les névroses.

Le roman alterne une subtilité remarquable dans les sentiments humains et une surenchère dans la violence. Le tout avec un humour noir grinçant à souhait. Chapeau (désolé) pour cette idée géniale de sombrero qui déclenche une série d’événements plus fous les uns que les autres. Il faut avoir un cerveau à la fois créatif et pervers pour accoucher d’une histoire pareille. Et surtout pour y accoler une rupture somme toute banale mais présentée sous un angle très fin. Je suis ressorti conquis par Retombée de sombrero, avec l’envie de lire de nouveau du Brautigan (après avoir déjà lu Tokyo-Montana Express).