Creation Lake, Rachel Kushner

A travers mes recherches de nouveaux livres à lire, je suis tombé sur une mention de ce roman de Rachel Kushner intitulé Creation Lake (paru en français sous le titre Le lac de la création). Je l’ai lu en version originale. J’ai déjà lu un autre roman de Rachel Kushner par le passé : les lance-flammes, que j’avais beaucoup apprécié.

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La narratrice, connue sous le pseudonyme de Sadie Smith et ancienne agente du FBI, a pour mission de s’infiltrer dans une communauté rurale autogérée de Dordogne. Les membres de cette communauté sont connus sous le nom de Moulinards car ils vivent au lieu-dit du Moulin. Les mystérieux commanditaires de Sadie voudraient pousser les membres de cette communauté à passer à l’action violente contre l’État français. La narratrice doit d’abord parvenir à se faire coopter par un des leaders de cette communauté. Elle y arrivera de manière détournée en se mettant en contact avec un de ses amis d’enfance, réalisateur de films. Elle essaie de comprendre les dynamiques au sein des Moulinards pour les inciter à l’action.

Creation Lake est un roman riche, traversé de nombreuses thématiques. Tout d’abord, c’est une plongée dans un groupuscule écologiste, idéaliste, bien loin de l’étiquette d’écoterrorisme qui serait bien commode de lui coller. Composée d’altermondialistes, certains ayant une expérience de zadistes et d’autres étant vétérans des manifestations anti G8 en 2001 à Gênes, la communauté des Moulinards est diverse. Rachel Kushner est fine connaisseuse de l’actualité écologique française puisqu’un des combats mené par la communauté est la lutte contre les mégabassines, ces réservoirs d’eau privatisés qui se servent dans les nappes phréatiques, par essence publiques. Point de complaisance toutefois envers les luttes car Rachel Kushner pose un regard critique sur la division des tâches au sein de la communauté qui reste traditionnelle, à savoir les femmes aux travaux de cuisine et à s’occuper des enfants, et les hommes spécialisés dans les travaux manuels et physiques. On a déjà vu mieux en matière de remise en cause des dogmes de la société patriarcales. De même, le dirigeant des Moulinards, Pascal Balmy, et ses origines bourgeoises sont l’occasion de critiquer ce qui relève parfois de la posture plutôt que de la conviction profonde. Autre point d’histoire évoqué par Rachel Kushner, ou en tout cas d’histoire de la pensée, la figure de Guy Debord, auteur de l’essai politique la société du spectacle, et inspirateur d’un certain courant révolutionnaire. Elle dresse de Guy Debord un portait tout en nuance, mentionnant à la fois son influence mais aussi ses travers. Comme dans les lance-flammes, Rachel Kushner se montre fine connaisseuse des luttes politiques et sociales de la gauche (au sens large).

Bruno Lacombe, le gourou ou tout du moins maître à penser des Moulinards ne communique avec la communauté que par email et vit dans une des nombreuses cavernes que compte la Dordogne. A travers ses réponses aux Moulinards, il disserte sur les caractéristiques de l’Homme de Néandertal par rapport à Homo Sapiens. Pour Bruno Lacombe, on est injuste avec Néandertal qui est souvent décrit comme un sauvage, un sous-homme, alors qu’il a beaucoup apporté à l’humanité. D’ailleurs, nous porterions tous en nous des gènes de Néandertal du fait du métissage avec Sapiens. A travers Bruno Lacombe, Rachel Kushner propose un réhabilitation de Néandertal. Autre point historique du roman, le focus sur les Cagot, ces Intouchables du Sud-Ouest de la France dont l’histoire reste encore généralement méconnue en France. Véritable caste de laissés pour compte, ils étaient à peine tolérés. Et on peut aussi saluer la description que fait Rachel Kushner de la campagne française. Loin d’une ruralité fantasmée et des cartes postales, elle décrit sans fards la pauvreté rurale et ce qu’elle appelle la France de la logistique.

Dernier point que je souhaite évoquer après la lecture de ce lac de la création : la notion de libre arbitre. Notre narratrice Sadie Smith sait bien que son rôle est de manipuler les membres de la communauté pour les faire aller au-delà de leur engagement initial. Elle n’a pas véritablement d’illusions sur le côté moral ou pas de sa mission. Et pourtant elle mène sa mission. Elle évoque régulièrement le « sel » de la vie, ce que d’autres pourraient appeler le piment. Ce petit truc qui donne de l’énergie et dans le cas présent le petit coup d’épaule qui finit par déclencher certaines tensions dans la société. Sadie Smith est une mercenaire et il m’a été difficile de m’en sentir proche ou d’éprouver de la sympathie pour elle.

En résumé, ne vous méprenez pas. La description et le résumé peuvent laisser penser que Creation Lake est un thriller. Certes, c’est le fil principal avec une espionne qui veut déclencher un conflit politique mais la pelote est dense et comporte de nombreux thèmes. C’est tout à fait le genre de lecture qui me correspond.

L’homme qui plantait des arbres, Jean Giono

Curieusement cette idée de lecture m’a été soufflée dans un podcast dont le sujet principal n’est pas la lecture : c’est Génération Do It Yourself, animé par Mathieu Stefani, qui parle d’entrepreneuriat, de start-up et plus généralement de ce qu’on nomme le business. Bref Jean Giono dans un podcast business, c’est pas courant. Car je connaissais Jean Giono via des lectures faites au lycée et c’est pour moi avant tout un auteur de la Provence. De quoi exciter ma curiosité donc !

Ce livre est très court, c’est une nouvelle. Et c’est original, cette nouvelle a été d’abord publiée en anglais avant d’être traduite en français et par la suite dans de nombreuses langues, tant le sujet en est universel.

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De quoi ça parle ?

Au début du XXe siècle, un narrateur fait la rencontre au hasard d’un périple en Haute-Provence (une randonnée dirait-on aujourd’hui) d’un berger taciturne nommé Elzéard Bouffier qui vit loin de tout avec son troupeau sur des hauteurs sèches et désertiques. Le narrateur qui manque d’eau est heureux de trouver cet homme qui lui propose de rester un peu avec lui. Le narrateur découvre qu’Elzéard plante des arbres au gré de ses déambulations avec son troupeau. Chaque jour, il plante des dizaines de glands et il prend soin des jeunes pousses quand elles ont la chance de se développer. Le narrateur repasse quelques années plus tard pour découvrir que les efforts d’Elzéard ont porté leurs fruits puisque les montagnes jadis désertiques sont maintenant couvertes de forêts et que l’eau auparavant rare a désormais resurgi. Le narrateur rend visite au berger à plusieurs reprises à quelques années d’intervalle et constate qu’Elzéard a poursuivi son œuvre de plantation et que ses actions, minimes au quotidien, ont provoqué des décennies plus tard des changements importants dans le paysage et la dynamique de la nature.

Que retenir de cette lecture de L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono ? Il y a plusieurs messages dans cette nouvelle. Le premier que je retiens est un plaidoyer pour la capacité individuelle à apporter des changements, pour peu qu’on soit opiniâtre. Certains diront motivé ou discipliné, voire obsédé. Quoiqu’il en soit, le cumul des petites habitudes quotidiennes provoque des résultats impressionnants. Le second message est le formidable message environnemental. C’est du développement durable avant que le terme lui-même n’existe, car la nouvelle a été publiée pour la première fois en 1953. A travers l’homme qui plantait des arbres, Jean Giono veut faire passer le message que l’Homme peut agir pour préserver, et même développer, la nature autour de lui. Par ses actions, Elzéard Bouffier déclenche un cercle vertueux, les glands qu’il plante se transforment en arbres, les graines se propagent, la flore se développe, de même que la faune. Les sources autrefois taries réapparaissent. Le paysage est modifié de manière durable et positive.

Alors oui, on peut trouver ce message simpliste, pas réaliste (encore que c’est selon Jean Giono inspiré d’une véritable rencontre qu’il a faite). Mais il faudrait être sacrément blasé pour être si difficile. J’ai pris beaucoup de plaisir à cette lecture brève et je l’ai terminée avec plus d’énergie que je n’en avais avant de commencer à la lire.

Et pour boucler la boucle avec le business dont je parlais au début de ce texte, je fais le lien entre les actions du berger de Jean Giono avec un livre de développement personnel intitulé Atomic habits de James Clear (Un rien peut tout changer en français). La thèse développée par James Clear : les petits actions du quotidien se cumulent pour donner de grands effets. En résumé : micro actions, méga impact ! Voilà la modernité du propos de Jean Giono. Être constant chaque jour apporte de grands résultats.

Dormir avec les fantômes, Caroline Legouix

La publication d’un roman peut passer par l’étape du recueil de nouvelles. C’est le cas pour Caroline Legouix qui avait publié fin 2012 un recueil intitulé Visite la nuit que j’avais lu (et apprécié). Elle publie maintenant un roman au titre tout aussi nocturne : Dormir avec les fantômes.

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Océane, jeune française qui émigre au Québec, vient de poser ses valises dans un hôtel de Montréal. Elle fait connaissance avec une excentrique voisine de chambre nommée Lilou et tombe sous le charme de Victor, le réceptionniste de l’hôtel. Et elle fait rapidement la connaissance de Colette, une ancienne actrice. Sous une apparence de normalité plutôt légère, chacun des protagonistes cache en fait des épisodes douloureux voire dramatiques dans son passé.

Dans Dormir avec les fantômes, la simplicité du récit mêle fluidité et exposé simple de la fragilité de chacun des protagonistes. Ils portent un fardeau et l’enjeu pour eux est de continuer à avancer, à aller vers les autres sans se laisser tirer en arrière. Caroline Legouix alterne humour et situations cocasses pour mieux faire ressortir sans les révéler complètement les traumatismes des uns des et des autres. La légèreté n’est qu’apparente et la carapace bien fine quand on creuse un peu.

Le gros inconvénient de Dormir avec les fantômes est qu’il est trop court avec sa centaine de pages ! J’aurais aimé passer plus de temps avec les personnages ou que d’autres personnages soient ajoutés à ce petit roman choral. Sur une note un peu plus personnelle, j’ai revécu avec plaisir à travers le personnage d’Océane les premiers émois d’une Française qui s’installe au Québec : qu’il s’agisse du froid, des rues interminables ou de la recherche d’un premier emploi.

Ginette Kolinka – Une famille française dans l’Histoire, Philippe Dana

Ginette Kolinka est une femme de 90 ans. A l’âge de 19 ans, elle a été déportée dans le camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.

Ginette Kolinka - Philippe Dana

Philippe Dana était resté pour moi le présentateur de « ça cartoon », l’émission de dessins animés de Canal+ que certains d’entre vous ont peut-être connue comme moi pendant leur enfance. Quelle surprise de le retrouver auteur ! Avec ce livre Philippe Dana dresse le portrait d’une époque. Tout d’abord l’enfance de la jeune Ginette Cherkasky dans le Paris de l’entre deux-guerre. Entre le progrès social du Front Populaire et la montée de l’extrême-droite, c’est bientôt la Seconde Guerre Mondiale. Avec la défaite rapide de la France et la mise en place du gouvernement de Vichy arrivent des interdictions successives pour les Juifs, puis le port obligatoire de l’étoile jaune. La famille de Ginette parvient à fuir Paris et à atteindre la zone libre, non occupée par les Allemands. Jusqu’à la dénonciation qui conduira Ginette, avec plusieurs membres de sa famille à la prison des Baumettes, puis Drancy avant d’être mise dans un convoi ferroviaire à destination d’Auschwitz-Birkenau. Le récit de ces longs mois à côtoyer la mort tout en se retrouvant dépouillée de son humanité est tout simplement poignant et révoltant à lire.

Le récit que Philippe Dana a recueilli auprès de Ginette Kolinka constitue un témoignage essentiel des rares personnes qui ont survécu aux camps et aussi au temps qui passe. C’est une prise de conscience indispensable à l’heure où certains continuent à nier ou à minimiser ce processus de mort industrialisée et à l’heure où les discours d’extrême-droite connaissent un regain en France, dans plusieurs pays européens, aux Etats-Unis et en Russie.

Je reprocherais juste au récit quelques digressions sur la vie du célèbre fils de Ginette Kolinka. En effet elle est la maman de Richard Kolinka, le batteur du groupe Téléphone (aujourd’hui actif sous le nom Les Insus). Cela fait bien évidemment partie de la biographie de Ginette Kolinka mais j’ai senti un décalage avec le reste du roman.

Ginette Kolinka, une famille française dans l’Histoire est un roman que je n’ai pas lâché. J’en recommande la lecture. Merci Ginette Kolinka. Merci Philippe Dana.

14, Jean Echenoz

L’auteur français Jean Echenoz propose un court roman sur fond de Première Guerre mondiale. Ce roman est sobrement intitulé 14.

14-Jean-Echenoz

Anthime est un jeune vendéen qui est mobilisé dans les premiers avec plusieurs jeunes hommes de son âge. Le roman commence dans un esprit léger, chacun pensant que la guerre va être courte. Ce début de guerre quasiment euphorique tranche au fur et à mesure que les soldats font connaissance avec le quotidien des tranchées, la mort qui frappe soudainement, les blessures, les parasites, les attaques de gaz, les désertions. Bref les horreurs de la guerre. Chacun se surprend à espérer la belle blessure, celle qui permettra de retourner à la vie civile sans être trop amoché. Et attendant, on consomme de l’alcool pour se donner du courage. A l’arrière, les civils se réinventent une vie alors que les villages sont vidés des jeunes hommes partis au front et que les usines doivent tourner pour approvisionner les armées dans le cadre de l’effort de guerre.

Avec 14, Jean Echenoz signe un roman tout en sobriété, dans un style littéraire certes, pour décrire la dure réalité que découvrent les jeunes hommes mobilisés lors de la Première Guerre Mondiale. Leur naïveté se transforme petit à petit en désarroi puis en résignation dans ce roman court mais riche. Entre les parcours individuels d’une génération sacrifiée et l’Histoire avec un grand H, voici un ouvrage touchant et nécessaire qui doit faire partie de notre devoir de mémoire.

Freedom, Jonathan Franzen

Je lis régulièrement un livre en anglais afin de ne pas perdre l’habitude de manipuler la langue anglaise. Dernièrement j’ai fait la part belle à David Foster Wallace avec son roman Infinite Jest et son recueil d’articles Consider the lobster. Autre auteur américain contemporain, Jonathan Franzen signe lui aussi des articles et des nouvelles. Freedom est un pavé de 500 pages qui se lit presque d’une traite.

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Freedom raconte la vie d’une famille américaine, les Berglund. Patty, la mère, est une ancienne joueuse de basketball de haut niveau. Sa carrière a été interrompue au niveau universitaire en raison d’une blessure au genou. Elle épouse Walter, un juriste passionné par la protection de l’environnement. Ils ont deux enfants. Jessica l’aînée est de nature indépendante. Son frère Joey est couvé par sa mère toute son enfance et rompt brusquement avec sa famille pendant son adolescence. Un autre personnage fait partie de l’histoire de la famille. Il s’agit de Richard un ami de longue date. Autrefois colocataire de Walter à l’université, il se consacre à sa carrière musicale et intervient régulièrement dans la vie de la famille. On découvre que la famille Berglund, derrière un conformisme de façade, est en fait profondément dysfonctionnelle. Quand la normalité est une crise permanente.

Freedom est une saga familiale qui s’étend sur plusieurs décennies. Le récit n’est pas linéaire mais on revient sur l’histoire familiale de chacun des parents, en passant par leur rencontre, les différentes étapes de leur vie de couple et de famille. Le propos de Jonathan Franzen est double. D’une part il dépeint une histoire de l’Amérique contemporaine avec cette famille. Relations de couple, relations toxiques, amitié, sport de haut niveau, vie universitaire : nombreuses sont les facettes de la vie à l’américaine qui sont égratignées avec ce roman. Pourquoi le titre de Freedom ? Parce que Jonathan Franzen analyse cette liberté chère aux Etats-Unis et ce que les gens font avec. Et ce n’est guère brillant. Mais là où Jonathan Franzen tape fort c’est quand il décrit cette famille démocrate pendant les années Bush. Années où l’hypocrisie est à son comble : il est utile de devenir un Républicain de circonstance pour faire des affaires avec le gouvernement et les bonnes causes en apparence se révèlent au service de l’industrie pétrolière. Ce sont aussi les années où le gouvernement a matraqué ce terme de freedom sur toutes les ondes. Les frites ont même été renommées Freedom fries au lieu de French fries quand les Français ont refusé de suivre les Américains en Irak.

Décrit comme ça, Freedom peut donner l’impression de traiter d’un sujet aride mais le talent d’écrivain de Jonathan Franzen est indéniable. Cet auteur sait écrire des histoires et en plus il fait passer ses messages. Impossible de s’ennuyer à la lecture de Freedom car le narrateur alterne les points de vue. Le narrateur omniscient cède même sa place pendant une bonne partie du roman à un des personnages qui écrit son autobiographie sur les conseils de son thérapeute. On suit tantôt Patty tantôt Joey. Les personnages possèdent de multiples facettes, ils sont très humains dans leurs forces et leurs faiblesses. Et avouons-le, le voyeur en nous est satisfait de découvrir au fur et à mesure du roman les petits secrets des uns et des autres. Un très bon mélange de légèreté et de profondeur. Où plutôt une légèreté qui cache une grande profondeur. Freedom est le genre de livre dont on ferme la dernière page à regret.

Pour l’anecdote, Freedom est aussi le moyen pour Jonathan Franzen de partager sa passion pour l’ornithologie. Un des personnages principaux du roman, Walter Berglund, est en effet un ardent défenseur des oiseaux migrateurs. L’auteur en profite pour souligner les conséquences du mode de vie à l’Américaine avec son étalement urbain et ses grandes zones résidentielles où la végétation clairsemée ne protège plus les oiseaux et où les chats domestiques deviennent des prédateurs redoutables. J’avais déjà lu un reportage de Franzen dans la revue Feuilleton où il racontait son périple en Méditerranée pour fustiger les politiques européennes de gestion de la flore et les traditions de chasse locales qui portent gravement atteinte aux populations d’oiseaux. Et c’est aussi pourquoi on retrouve un oiseau sur la couverture de l’édition américaine de Freedom.

Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline

Que dire sur Voyage au bout de la nuit, ce classique de la littérature française et sur Louis-Ferdinand Céline, son auteur controversé ? Tout d’abord, j’ai une histoire personnelle avec ce livre. Il m’avait été chaudement recommandé il y a environ 15 ans par un bon ami. Je l’ai donc commencé pour finalement le laisser tomber au bout de quelques pages seulement. A l’époque je n’avais pas pu rentrer dans l’univers de l’auteur, sans doute freiné par cette langue si particulière qui a fait la marque de fabrique du Voyage.

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En effet, le livre est écrit dans un style qui mélange d’une part le français parlé de l’époque, un langage très argotique, et d’autre part un style littéraire beaucoup plus classique qui fait la part belle aux imparfaits du subjonctif. Il y a d’abord une barrière de la langue pour qui veut entreprendre ce voyage au bout de la nuit.

Bardamu le narrateur raconte plusieurs épisodes de sa vie. Le premier d’entre eux est sa participation à la première guerre mondiale. Point d’héroïsme chez ce soldat, il n’a tout simplement pas envie de se faire tuer tout convaincu qu’il est de l’absurdité de cette guerre. Il est conscient de faire partie de ces hommes donnés en pâture par leur hiérarchie militaire au nom d’un nationalisme idiot. Par chance, il se blesse et poursuit sa convalescence à Paris. Convalescence qu’il prolonge autant qu’il peut, n’hésitant pas à recourir à des expédients pour tromper le corps médical. Il part ensuite en Afrique où il travaille pour une société coloniale. Le récit du voyage sur le bateau pour se rendre à destination résume à lui seul la philosophie du narrateur. Peu importe les principes : toutes les bassesses sont nécessaires quand la survie est en jeu. La mentalité coloniale de l’époque en prend pour son grade. L’expérience africaine de Bardamu tourne court. Après un échec professionnel dans une plantation au milieu d’une jungle hostile, il est vendu comme galérien transatlantique (si, si) mais parvient à s’échapper à New-York. Puis il rejoint Détroit où il travaille dans les usines Ford tout en s’amourachant d’une prostituée. De retour en France, il poursuit des études de médecine. Il s’établit ensuite en banlieue parisienne où il mène une vie de misère, exploité par des patients pingres et manipulateurs. Il abandonne sa vie de médecin pour aller à Toulouse où il rejoint un ami qui s’est retrouvé estropié alors qu’il tentait de commettre un assassinat. Il couche avec la fiancée de cet ami. Il finit par s’établir en région parisienne comme médecin dans un asile d’aliénés.

Voyage au bout de la nuit est une épopée dans les bas fonds de la vie humaine. Peu importe le lieu, le narrateur parcourt trois continents pour se heurter toujours à des représentants du genre humain qui le déçoivent. Résolument pessimiste, ce roman de Céline expose les instincts les plus vils de l’humanité. La vie est triste et l’Homme ne cherche pas à s’élever. Au contraire, il s’enfonce de plus en plus et il tire avec lui ses semblables. La liste des maux du genre humain est longue et Céline les aborde tous dans Voyage au bout de la nuit.

Il faut avoir le cœur bien accroché pour suivre Bardamu. Ce roman est percutant car il est vrai. La nuit est la métaphore de la vie et il faut être très chanceux pour se rendre au bout du voyage sans être devenu fou ou poignardé dans le dos par un congénère. Le progrès, l’amour, l’amitié n’existent pas. Céline offre une vision du monde très sombre livrée dans un style qui frappe l’imaginaire. C’est une lecture qui nécessite une maturité que je ne possédais manifestement pas il y a 15 ans.

Métronome, Lorànt Deutsch

Ayant toujours quelques métros de retard (ah ah !), je viens de terminer Métronome, un ouvrage écrit par l’acteur français Lorànt Deutsch qui, découverte pour moi, est un passionné d’Histoire. Ce livre a connu un gros succès il y a 2 ans et a depuis été proposé dans une version illustrée.

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En résumé, l’auteur prend le prétexte de s’intéresser aux stations de métro parisiennes pour faire découvrir au lecteur l’Histoire de Paris et plus largement de l’Histoire de France. En effet, les destins de la France et de Paris sont depuis longtemps entremêlés. Tout commence avec les Gaulois qui ont été les premiers à s’établir sur les bords de la Seine. Mais il semblerait qu’ils se soient plutôt installés du côté de l’actuelle Nanterre que dans le centre de Paris. L’île de la Cité a commencé à jouer un rôle central sous l’Empire Romain. Rôle qui s’est poursuivi sous les Mérovingiens et les Carolingiens de manière différentes selon les rois : ainsi Noyon, Laon et Aix-la-Chapelle ont pu être préférées à Paris à certaines époques et au gré des souverains. Paris devient ensuite la véritable capitale du royaume français sous la férule des Capétiens. Ce rôle central se poursuivra sous la Révolution et les différentes Républiques jusqu’à nos jours.

L’Histoire de Paris est également indissociable du l’Histoire du Christianisme. Les cathédrales et églises constituent des témoignages durables de certains épisodes historiques. Mais il faut parfois se muer en enquêteur pour trouver des traces plus discrètes de l’Histoire. Ainsi Lorànt Deutsch convie le lecteur à découvrir les vestiges de l’Histoire parisienne. On le suit par exemple dans les rues de Paris à la recherche des vestiges du rempart construit à l’époque de Philippe-Auguste ou dans la cave d’un restaurant où se situerait le dernier cachot de la Bastille encore en état.

Métronome est aussi un hommage au peuple parisien qui a su à travers les âges survivre aux envahisseurs depuis le temps des invasions vikings et a fait montre d’un caractère bien trempé à travers les siècles. Les épisodes sanglants sont nombreux : guerres de religions, guerres d’influence entre différentes familles, rien n’a été épargné à Paris.
Si le livre est agréable à lire pour quelqu’un qui s’intéresse à l’Histoire, il devrait être encore plus intéressant pour quelqu’un qui connaît très bien Paris et qui situe les différents lieux mentionnés dans Métronome. Ma culture parisienne n’étant pas très approfondie, je me suis trouvé un peu bloqué quand certaines rues ou certains quartiers que je ne connais pas du tout sont cités. Malgré tout, la passion de Lorànt Deutsch est communicative dans ce livre qui se lit très bien.

Concernant la version illustrée que j’ai également eue entre les mains, elle est plus un complément de la version texte qu’un ouvrage indépendant. Je ne la recommande pas sans lecture préalable de la version originale de Métronome.

Traine pas trop sous la pluie, Richard Bohringer

Après Bernard Giraudeau et Cher amour, je m’intéresse aux écrits d’un autre acteur français : Richard Bohringer qui propose avec Traine pas trop sous la pluie un récit autofictionnel.

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Hospitalisé, le narrateur vit un délire fiévreux qui l’amène à tenir des propos décousus et à halluciner. Se mêlent à ces hallucinations le personnel soignant, ses visiteurs et un mystérieux personnage nommé Grand Singe. Le narrateur aime cette fièvre qui le fait délirer et le renvoie à plusieurs voyages de son passé en Afrique et en Amérique du Sud. Il se remémore les rencontres faites lors de ces voyages avec des gens attachants mais aussi ses rencontres en France avec quelques grands noms du monde du spectacle : à commencer par Bernard Giraudeau mais aussi Roland Blanche, Mano Solo ou encore Jean Carmet et Jacques Villeret. Son hospitalisation est aussi l’occasion pour le personnage principal de revenir sur certains épisodes de son enfance et sur ses relations avec ses parents.

Porté par un texte riche en sincérité et en humanisme mais aussi marqué par la grande gueule du narrateur, Traîne pas trop sous la pluie correspond à l’image que je le faisais de Richard Bohringer le personnage public. Homme d’excès, abîmé par la vie, il possède une âme juste et un grand cœur. Ce court roman m’a toutefois demande un certain effort : j’ai dû accepter le style décousu de l’auteur pour mieux m’imprégner de la poésie du texte. C’est un renoncement nécessaire pour apprécier cette lecture mais qui pourrait refroidir les adeptes de textes plus linéaires.

L’art français de la guerre, Alexis Jenni

L’art français de la guerre est le premier roman d’Alexis Jenni et il est en lice pour plusieurs prix littéraires à l’heure où j’écris ces lignes : le Goncourt, le Renaudot, le Fémina et le Médicis. Ce n’est pas donné à tous les premiers romans de faire une telle unanimité. Gageons qu’un de ces prix sera décerné à Alexis Jenni. La raison de ce succès critique tient sans doute au thème du livre : Alexis Jenni a écrit un roman ambitieux sur l’identité française contemporaine. Un sujet on ne peut plus d’actualité alors que le gouvernement français s’est doté d’un ministère de l’identité nationale.

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Alternant les petits boulots et les périodes de chômage, le narrateur fait un jour la rencontre d’un homme nommé Victorien Salagnon. Ce dernier va apprendre au narrateur l’art de la peinture. En échange le narrateur va raconter son histoire. Une histoire de guerres car Victorien Salagnon a été soldat pendant la Seconde Guerre Mondiale, en Indochine et en Algérie. L’histoire de ce personnage se superpose avec celle de la France à tel point qu’elle en a valeur de symbole. C’est une véritable fresque historique et sociale que propose Alexis Jenni avec L’art français de la guerre.

Il est donc question des 20 ans de guerre de la France. Ne cherchez pas cette référence dans les livres d’Histoire car elle en est absente. La seconde guerre mondiale est admise comme une guerre mais le contexte de la décolonisation n’a que tardivement permis de désigner les événements en Indochine et en Algérie comme des guerres à proprement parler. En alternant le récit de la vie de Victorien Salagnon et le présent vécu par le narrateur, l’auteur fait se répondre ces deux périodes de l’Histoire française. En effet être Français en 1943 est totalement différent d’être Français en 2011. Victorien Salagnon est lui-même passé de résistant à bourreau en l’espace de quelques années. Tout comme la France, il a perdu une certaine humanité en Indochine et en Algérie.

Alexis Jenni est talentueux dans le sens où il utilise un mécanisme classique du romancier : il revient sur le passé pour mieux définir et en l’occurrence critiquer le présent. Ce roman prend carrément des airs d’essai et de récit argumentatif. Critique du colonialisme hypocrite (refusons aux indigènes la liberté que nous avons défendue et reconquise contre l’envahisseur allemand), Alexis Jenni pourfend les réflexes de repli de l’extrême droite et dénonce la militarisation du corps policier et les contrôles d’identité au faciès, étincelles à l’origine de confrontations et d’émeutes. L’auteur règle aussi quelques comptes : il attaque De Gaulle et l’image que celui-ci s’est façonnée en romançant ses succès comme l’a fait Jules César avec la Guerre des Gaules. Alexis Jenni se montre aussi très critique de la vision cinématographique que le FLN a produite de la guerre d’Algérie. Avec ce premier roman, c’est un regard sans concession que pose Alexis Jenni sur l’identité française et l’Histoire récente de la France. Nous vivons encore aujourd’hui avec les conséquences de la guerre de l’Algérie et la déracinement des Pieds Noirs. Ces événements ont façonné l’imaginaire collectif français contemporain.

Alexis Jenni ne parvient toutefois pas à définir ce qu’est être Français de manière précise. Il propose quelques pistes : la langue comme chose commune et la volonté à vouloir vivre ensemble. Deux éléments particulièrement secoués par les temps qui courent. La réflexion amenée par ce roman apparaît nécessaire et elle est fort bien menée.