Creation Lake, Rachel Kushner

A travers mes recherches de nouveaux livres à lire, je suis tombé sur une mention de ce roman de Rachel Kushner intitulé Creation Lake (paru en français sous le titre Le lac de la création). Je l’ai lu en version originale. J’ai déjà lu un autre roman de Rachel Kushner par le passé : les lance-flammes, que j’avais beaucoup apprécié.

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La narratrice, connue sous le pseudonyme de Sadie Smith et ancienne agente du FBI, a pour mission de s’infiltrer dans une communauté rurale autogérée de Dordogne. Les membres de cette communauté sont connus sous le nom de Moulinards car ils vivent au lieu-dit du Moulin. Les mystérieux commanditaires de Sadie voudraient pousser les membres de cette communauté à passer à l’action violente contre l’État français. La narratrice doit d’abord parvenir à se faire coopter par un des leaders de cette communauté. Elle y arrivera de manière détournée en se mettant en contact avec un de ses amis d’enfance, réalisateur de films. Elle essaie de comprendre les dynamiques au sein des Moulinards pour les inciter à l’action.

Creation Lake est un roman riche, traversé de nombreuses thématiques. Tout d’abord, c’est une plongée dans un groupuscule écologiste, idéaliste, bien loin de l’étiquette d’écoterrorisme qui serait bien commode de lui coller. Composée d’altermondialistes, certains ayant une expérience de zadistes et d’autres étant vétérans des manifestations anti G8 en 2001 à Gênes, la communauté des Moulinards est diverse. Rachel Kushner est fine connaisseuse de l’actualité écologique française puisqu’un des combats mené par la communauté est la lutte contre les mégabassines, ces réservoirs d’eau privatisés qui se servent dans les nappes phréatiques, par essence publiques. Point de complaisance toutefois envers les luttes car Rachel Kushner pose un regard critique sur la division des tâches au sein de la communauté qui reste traditionnelle, à savoir les femmes aux travaux de cuisine et à s’occuper des enfants, et les hommes spécialisés dans les travaux manuels et physiques. On a déjà vu mieux en matière de remise en cause des dogmes de la société patriarcales. De même, le dirigeant des Moulinards, Pascal Balmy, et ses origines bourgeoises sont l’occasion de critiquer ce qui relève parfois de la posture plutôt que de la conviction profonde. Autre point d’histoire évoqué par Rachel Kushner, ou en tout cas d’histoire de la pensée, la figure de Guy Debord, auteur de l’essai politique la société du spectacle, et inspirateur d’un certain courant révolutionnaire. Elle dresse de Guy Debord un portait tout en nuance, mentionnant à la fois son influence mais aussi ses travers. Comme dans les lance-flammes, Rachel Kushner se montre fine connaisseuse des luttes politiques et sociales de la gauche (au sens large).

Bruno Lacombe, le gourou ou tout du moins maître à penser des Moulinards ne communique avec la communauté que par email et vit dans une des nombreuses cavernes que compte la Dordogne. A travers ses réponses aux Moulinards, il disserte sur les caractéristiques de l’Homme de Néandertal par rapport à Homo Sapiens. Pour Bruno Lacombe, on est injuste avec Néandertal qui est souvent décrit comme un sauvage, un sous-homme, alors qu’il a beaucoup apporté à l’humanité. D’ailleurs, nous porterions tous en nous des gènes de Néandertal du fait du métissage avec Sapiens. A travers Bruno Lacombe, Rachel Kushner propose un réhabilitation de Néandertal. Autre point historique du roman, le focus sur les Cagot, ces Intouchables du Sud-Ouest de la France dont l’histoire reste encore généralement méconnue en France. Véritable caste de laissés pour compte, ils étaient à peine tolérés. Et on peut aussi saluer la description que fait Rachel Kushner de la campagne française. Loin d’une ruralité fantasmée et des cartes postales, elle décrit sans fards la pauvreté rurale et ce qu’elle appelle la France de la logistique.

Dernier point que je souhaite évoquer après la lecture de ce lac de la création : la notion de libre arbitre. Notre narratrice Sadie Smith sait bien que son rôle est de manipuler les membres de la communauté pour les faire aller au-delà de leur engagement initial. Elle n’a pas véritablement d’illusions sur le côté moral ou pas de sa mission. Et pourtant elle mène sa mission. Elle évoque régulièrement le « sel » de la vie, ce que d’autres pourraient appeler le piment. Ce petit truc qui donne de l’énergie et dans le cas présent le petit coup d’épaule qui finit par déclencher certaines tensions dans la société. Sadie Smith est une mercenaire et il m’a été difficile de m’en sentir proche ou d’éprouver de la sympathie pour elle.

En résumé, ne vous méprenez pas. La description et le résumé peuvent laisser penser que Creation Lake est un thriller. Certes, c’est le fil principal avec une espionne qui veut déclencher un conflit politique mais la pelote est dense et comporte de nombreux thèmes. C’est tout à fait le genre de lecture qui me correspond.

Les lance-flammes, Rachel Kushner

Je l’admets : je suis faible. Je n’ai choisi ce livre qu’en raison des blurbs élogieux de la quatrième de couverture signés entre autres Jonathan Franzen (Freedom) et Colum McCann (Let the great world spin, Danseur, Transatlantic). Je ne connaissais pas Rachel Kushner avant cela. Les lance-flammes est son deuxième roman et il lui a permis d’être finaliste lors de l’édition 2013 du National Book Award.

Les lance-flammes Rachel Kushner

Dans les années 70, une jeune femme surnommée Reno (comme la ville du Nevada dont elle est originaire) est récemment arrivée à New-York après des études d’art. Elle est en couple avec un homme italien plus âgée qu’elle. Il s’appelle Sandro Valera, c’est l’héritier d’un grand groupe industriel italien et il évolue dans le milieu new-yorkais de l’art contemporain.

C’est une belle découverte que ce roman de Rachel Kushner. Le récit peut donner l’impression de partir dans tous les sens avec une collection d’anecdotes. Mais ce roman est riche et traversé de nombreux thèmes. Les lance-flammes est un roman d’apprentissage avec le personnage de Reno qui, débarquée de sa province sans amis, se retrouve seule à New-York et cherche à nouer des amitiés et à progresser dans sa démarche artistique. Introduite dans un milieu d’artistes, elle doit se faire une place légitime dans un groupe d’amis. Par ailleurs, les lance-flammes possède un propos politique avec une description de l’Italie des années 70, les années de plomb, aux prises avec les brigades rouges et des manifestations d’extrême gauche contre un capitalisme industriel hérité en partie de l’époque fasciste de Mussolini. Et là aussi, Reno doit trouver sa place à la fois lorsqu’elle est confrontée à la bourgeoisie industrielle milanaise et lorsqu’elle partage la vie d’un groupe de manifestants.

Les forces du roman sont nombreuses, à commencer par la capacité de Rachel Kushner à nous raconter des histoires. Qu’elle enchaîne les anecdotes des artistes new-yorkais ou qu’elle raconte le record de vitesse battu par son personnage principal, Rachel Kushner a su garder mon attention paragraphe après paragraphe, digression après digression. L’auteure réussit aussi à construire des univers riches et documentés : celui de la dynastie Valera, avec notamment le parcours du père de Sandro dans la filière du caoutchouc au Brésil pendant la seconde guerre mondiale, celui d’un groupe de nihilistes new-yorkais (les Motherfuckers) ou encore le monde de l’avant-garde artistique des années 70. Et toutes ces ramifications finissent par représenter un tout cohérent, fait de vitesse et d’énergie. Les lance-flammes ne s’adresse pas aux lecteurs qui aiment suivre une narration classique mais il ravira les curieux qui veulent découvrir une voix littéraire originale et qui n’ont pas peur d’être déstabilisés.