De papier dune

C’est là que j’ai fixé l’abri : dans mon carnet de papier dune. Un vent léger, imaginaire, y soulève mon ennui. C’est là, sous l’abat-jour, dans les ambrés du soir, que se distillent mes humeurs, mes émois, mes échos. Au creux du canapé vibrent mes ciels, mes nuques, mes bateaux…

Retrouvez une sélection de mes déambulations, textes courts et autres poèmes en prose dans le recueil Vers midi moins gris, en impression à la demande chez Thebookedition.com : 12 euros, 190 pages, livraison incluse.

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Illustration : Ethel Sands – Le canapé Chinz

Les mots nuagent

Plaquette (sous-titrée Bribes) de mes derniers courts, ajoutée ce 31 décembre au recueil Vers midi moins gris. Disponible en impression à la demande chez Thebookedition.com

Un appel à découvrir mon petit univers et ses thèmes récurrents : la chambre, la mer et la marche, le soir, l’endormissement, le désir, la couleur, l’ennui, l’incapacité.

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Trois nuages gris
dans le ciel jouent aux indiens —
Des plumes de pluie

La lumière, encombrée — le voilage et le lierre, la cage de l’oiseau — l’harmonie — le grège et le bois, le sali, le rêche — des formes accrochées au mur, le cuivre balancé des minutes austères, les odeurs confinées, imprégnées, cuites, les tomettes, ce que le marché a déposé, au matin, sur la table de cuisine — jambon, noix et fromages, des plis, des carreaux — la chaise en paille et le sourire, resservi, les trois marches, la rambarde, la campagne soudain au fond de la narine et le ciel — froid, labouré — ce qu’il transporte à l’intérieur de moi : la certitude qu’il ne faut, jamais, revenir où le bonheur est passé.

Des couleurs vides, aux alentours.
Sauge et grand bleu, pot rouillé, vert et vert d’eau. Sous mes paupières les mots nuagent.

J’écris dans un désordre muet.
Au fusain, des futaies aromatiques. Et des alcôves de mer aux bâtons de couleur.

Je suis le chat tigré, j’habite le printemps.
Ma tête est mouillée d’or, de ciel et d’origan.
Je suis le chat brossé qui garde la maison.
Je vis dans les coussins, la chambre est ma saison.

Il étirait dans un tutu de bois son corps moulé dans le chrome et le conservatoire. La violence des rêves, parfois !

Et le ciel, en train d’épaisses fumées
bleu, pêche et noirci.
Et la mer, lisse et lente, au loin
qui roule un sable vert.

La nuit est aux lignes courtes, le col relevé. Vont, tiltent et claquent les mots à la bille, l’orange, le verre et l’acajou, entre les clous, entre les chromes. Nostalgie du sous-bock. Temps bleu du bar-tabac.

J’ai le ventre noué à l’assise
L’air est doux, atrocement
J’écoute la nuit en bas de chez toi

L’ennui me va comme un gant.
En gris flambé, en rose éteint. En lavis de terre rouge — voile et brume, en suspens.

La lumière est mon jaguar utile.
Sa robe — d’air et d’ombre — à pas lents traverse la chambre. Aux murs savanés grimpent les mots du soir.

Le jardin pépie —
On dirait des clapotis
accrochés dans l’air

Mon œil est fait de carmin et de noir évasé. On cherche des rayures, du pelage ou des plumes ; on trouve des œillets dans l’iris, des pivoines captives. Mon œil est un jardin cousu de mots tranquilles, de volets clos. Du soleil passe entre mes cils.

Le ciel vers la nuit penche, rabat les eaux, les couleurs et les bannes.
Haut, hisse le vent dans l’atmosphère !
Et cela chante, en passant, un piquant de sable roux…

Matin brumeux. Trois morceaux en forme de poire. Pour la décoration, légère et joyeuse, de la table à repasser les mots. J’écris pour le plaisir de raturer : je suis un fignoleur au café noir, un ajusteur en pantoufles à carreaux !

Je veux sous le portique des jarres pleines d’ombre, un bassin où s’imbriquent et se lient, se contorsionnent, la mosaïque et les branches, l’eau verte et le milieu du jour.

Dans mes nuits d’ébauches les visages n’existent pas.
Mais ce maillot fluide, le jeu sensuel des cordons et des hanches. Sous la visière étroite, le tango des épaules.

Des taches de rouille
fleurissent au bord de mes yeux —
Parure d’automne

Que j’aime encore dans le frisquet
la nacre douce et la lumière
quand le matin vient biseauter
les dalles grises de la mer.

Tout cet or fondu de feuilles
qui ondule dans un ciel d’eau
C’est beau ! dit l’aïeule
Et l’enfant de sauter dans la flaque
Et l’été d’oublier son chapeau

Dans mes songes d’écriture traversent à pied les mots aventureux, les couleurs vagabondes. Le jaune acrobate et le bleu troubadour. Et le vert saltimbanque et le rouge bohème.

Il traversa la chambre, le dos grêlé de nuit. Son tour de cou laissait dans l’ombre des indices.

Sous le ciel gris, quand pêche le hautbois, passe lente au bord de l’étang la mélodie du héron. Sur les pavés marche le piano clair des feuilles mortes.

Je suis le chat d’ailleurs. Chat sauvage et tanné.
Je sens le foin, la souris verte et le brouillard.
Je suis le chat repus qui brille dans le noir.
Le vent, le feu dans l’âtre occupent mes journées.

Couloir rouge, hauts tabourets des boissons fraîches : la nuit en cave, long repère de regards obliques. Le désir, torse nu, se tient debout dans l’encoignure. Nimbé d’ambivalence et poli à la lumière bleue.

Sertir, assortir
La chaleur et le fer, le poids du verre, la mélancolie
Mélanger les sensations
L’odeur du cuir, le goût des zestes
La couleur noire à la fenêtre

Mariage

Il fait toujours beau chez Matisse.
Au mariage du rose et du vert, la fenêtre est venue avec ses pentes et ses toits.
Dans un coin, une chaise encore demoiselle attend son chapeau de paille — ou son velours, grenat.

NB – Vers midi moins gris (thebookedition.com) – Page 26

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Illustration : Henri Matisse – La fenêtre ouverte – 1911