Première image de l'année
(Hendaye, 1er janvier, 8h 20)
Première image de l’année, temps clair, ciel dégagé, mer calme, vent faible, température 1°Celsius, humeur au beau fixe, prévisions incertaines.
Un jour, une image, une histoire et autres bricolages d'un promeneur solitaire.
Une rose
(Vaucresson, 25 décembre, 11h 25)
On a sorti l’argenterie, un gros bouquet trône au centre de la table, on parle, on s’esclaffe, on s’interpelle, on trinque, on mastique, mâchoires, argent, porcelaine et verres cliquettent, toute la famille est réunie, rivalisant de tenues chics et strass, le patriarche est en bout de table, son veston est troué, une petit trou de cigarette sur la poitrine, vestige de la dernière sieste un mégot entre les lèvres. Le vieil homme n’a pas mis ses appareils auditifs, les conversations de fêtes ne l’intéressent plus, le brouhaha lui suffit, c’est comme la mer, ou le vent dans les arbres, ou la route, il s’absente, le regard fixé sur une rose fanée au milieu du bouquet. Il faudrait changer de robe, dit-il. Personne ne fait attention à lui.
Épures
I
(Hendaye, 28 décembre, 8h 15)
C’est ainsi chaque matin quand je suis à Hendaye. Je me lève à l’aube. Je regarde d’abord le ciel sur la montagne de la fenêtre de la chambre, sud, sud-est. Puis je vais voir la mer à cent mètre, nord, nord-ouest. La mer et le ciel au dessus de la mer. Souvent je fais quelques photos, toujours du même point de vue, la terrasse devant la chambre, puis l’escalier qui descend sur la plage là où je passe quand je vais surfer sur mon spot préféré, là où je viens depuis tout petit, là où la famille se retrouve. Ce matin le ciel roulait des nuages rouges au dessus de la montagne, à l’intérieur des terres tandis qu’il s’ouvrait au dessus de la mer. C’était un beau levé de soleil sur les Deux-Jumeaux, levé de soleil carte postal, sur une mer calme, pas très passionnant. J’ai fait une photo un peu mécaniquement, en noir et blanc, pour le contre jour, une enième photo des Deux-Jumeaux qui irait une fois de plus encombrer ma photothèque. Je préfère parfois au chatoiement des couleurs, l’épure du noir et blanc. Ce soir en découvrant la photo, je lui trouve quelque chose, elle ne finira pas au fond d’un tiroir informatique. Le grain du ciel, la légère lueur sur l’eau, Le noir intense des silhouettes des rochers et de la falaise décrivent la quintessence de ce paysage. L’encre noir d’un paysage tatoué au cœur.
Le vieux capitaine
(Vaucresson, 9h 35)
Le vieux capitaine n’a plus rien dit depuis Nagasaki. Il somnole sur son fauteuil roulant, le menton sur la poitrine, un filet de bave au bord des lèvres. Sa fille lit à ses côtés sous la véranda baignée de lumière. C’est un salon d’été meublé à l’occidentale, fauteuils et meubles en rotin, qui donne sur un jardin luxuriant. Sur la table basse un bouquet de roses et freesias, les fleurs fanées ont la délicatesse d’un fin parchemin. La robe bleu de la femme est en parfaite harmonie avec le jaune des coussins. Dans une cage suspendue à un élégant support en fer forgé, chante un rossignol du Japon. Le chant de l’oiseau est ponctué des frêles bim bam boum paf piiiou d’un petit garçon qui joue avec ses soldats de plomb. L’enfant joue à la guerre aux pied du vieux capitaine et de sa fille dévouée. Soudain un boum plus fort que les autres fait taire l’oiseau. Le capitaine se réveille brusquement. Il voit la silhouette d’une figurine sur l’accoudoir d’un fauteuil, le dernier assaut juste avant que le soleil ne se couche. Le vieux capitaine s’agite, il ouvre la bouche, il va parler, il balbutie, la femme laisse tomber son livre, s’approche, l’homme et sa fille se regardent fixement, l’enfant se tait, l’oiseau est immobile, le vieux bégaye, il fait des efforts surhumains, sa fille l’encourage, il va parler, il va dire… Mais non, il renonce, sa bouche se ferme. L’enfant reprend son jeu, l’oiseau son chant, la femme sa lecture.
Bourdon
(Camaret-sur-Mer, Finistère, 18 septembre 2018, 11h 40)
L’est un vieux marin qui a le bourdon
Il a un chat dans la gorge et son bateau est rouillé
Il tient sa guitare comme il tenait son môme
L’est plus capable de jouer qu’une note
Pincer la même corde en fermant les yeux
Au tempo d’un robinet qui goutte
Avec des ciels d’artiste sur ses paupières
Lucioles
(Petit-Saut, Guyane, 21 mai 2023)
Cette nuit là, nous avions bivouaqué sur un îlot du lac Petit-Saut. Au milieu de la nuit je me suis réveillé. Mon hamac accroché entre deux arbres se balançait doucement et des centaines de lucioles illuminaient la forêt. Mieux que toutes les illuminations de Noël. J’étais un Jésus dans son berceau. Au petit matin j’avais du mal à croire à la réalité de cette nuit.
En forêt
(Petit-Saut, Guyane, 21 mai 2023, 10h 20)
Je marchais le nez collé à l’humus quand je vis une ravissante grenouille feuille. Sans doute a-t-elle cru que j’allais la capturer, elle m’a dit : regarde là-haut. J’ai regardé si haut que mon regard s’est perdu. Et la grenouille s’est tirée discrètement.
Issue de secours
(Paris 11ième, 18 décembre, 17h 30)
16h 52, Augustin boucle son cartable de cuir, tapote les dossiers qui restent sur son bureau afin que la pile soit parfaitement droite, vérifie que le crayon soit parallèle à la bordure du bureau et perpendiculaire à la pile de dossier, puis il enfile son pardessus gris. À 17h précise il passe sa carte à la pointeuse. Son rituel lui a pris deux minutes exactement. Il quitte la tour Praxis sans un regard pour les autres qui sortent à la même heures les yeux rivés sur leurs portables. Dans le métro, les mains serrées sur sa sacoche la tête contre la vitre, il dort à moitié. Le verre de la vitre est froid, il sent les vibrations du train, il ne pense à rien. À 17h 30, à la station Bastille, au dessus du canal Saint-Martin, il lève le nez, se lève brusquement et sort du wagon avec précipitation comme quelqu’un qui a failli louper son arrêt. Seulement ce n’est pas son arrêt habituel. On ne l’a jamais revu à la tour Praxis.
Le cerisier
(Vaucresson, 14h 55)
Il y a un cerisier dans le jardin. Depuis deux ans les feuilles ne tombent pas à l’automne. Peut-être a-t-il la maladie des tâches rouges. C’est un vieil arbre. Son étonnante boursouflure, l’épaisseur de l’écorce, les taches de lichen, la résine qui sourd par endroit, sa hauteur, en atteste. Il ne se plaint pas. Il a juste ce petit air triste à quelques jours de Noël. Quand nous sommes arrivés ici, il venait d’être planté, il mesurait à peine un mètre cinquante. Le temps passe. Il va falloir lui accorder un peu plus d’attention.
Le chat des Schrödinger
(Vaucresson, 16 décembre, 22h 35)
il est 22h 30, Anny Schrödinger est dehors en robe de chambre et chaussons, des chaussons à pompons blancs qui font effet dans le soir. Elle attend au pied d’un haut mur que le chat veuille bien redescendre et rentrer à la maison. Erwin, son mari, est soucieux. Il a une idée derrière la tête, le chat est sorti et ça l’énerve. Anny a laissé la fenêtre ouverte, elle craint les réprimandes, il faut que le chat descende du mur. Le chat lui n’a aucune envie de redescendre, cette maison lui inspire de moins en moins confiance.
Au bout du monde
(Fouchères, Yonne, 13 décembre, 14h 50)
À Fouchères j’ai pris la rue du Bout du Monde. Je n’ y ai trouvé qu’un arbuste chétif et un tas de fumier. La rue disparaissait dans le brouillard portant avec elle ses illusions.
Le soir même je rencontrai un éleveur qui me parlait d’horizon et du plancher des vaches. Ce que je pris d’abord pour un amour des symboles et une certaine spiritualité se révéla être de véritables convictions. Cet homme était platiste convaincu, n’accordant aucun crédit à la science, persuadé que tout n’était que mensonge et manipulation. L’homme sur la lune, fake, la station spatiale, fake, les fusées, les satellites, fake, les photos de Thomas Pesquet, fake, sans parler de médecine et autres questions que j’évitais d’aborder. Curieux et naïf ( je parle ici de naïveté éclairée) de nature, j’ai plaisir à discuter et argumenter mais je dois dire que tout ici était verrouillé par ce seul mot, fake. Le plaisir que j’avais à rencontrer cet homme, au demeurant fort sympathique, se muait en une sourde inquiétude. Qu’est-ce qui mène à cet absence totale de discernement?
Je lui proposai de partir ensemble de chez lui pour un tour du monde en ligne droite. J’attends toujours sa réponse.
Un 13 décembre
(Montarlot, Seine-et-Marne, 13 décembre, 14h)
Je m’en vais jouer à Collemiers dans l’Yonne. Comme d’habitude, je prends de petites routes propices aux rencontres. Il y a du brouillard, des corbeaux, et peu de monde sur la route. À Montarlot j’aperçois un vieux qui marche sur le bas côté un bouquet à la main. Je m’arrête.
Vous allez loin? Je peux vous emmener si vous voulez.
Oh merci, je vais au cimetière, c’est pas loin, mais je peine un peu…
Il monte. Le vieux sent le feu de bois et le tabac froid, ses souliers son trempés.
Je vais salir…
Non, non, ne vous en faites pas.
C’est pour Rosa, roses et freesias, j’ai été les chercher chez Nadine à Moret. Rosa, elle est morte le 13 décembre, un vendredi, l’an passé. Bon, on s’y attendait, elle était malade, mais un vendredi 13 quand même, faut pas exagérer…
Toutes mes condoléances. Moi, ma femme elle est née un treize décembre, c’était un mardi. Elle aime aussi les freesias.
Le cimetière est à deux kilomètres, sur une butte. De là on voit la route se perdre dans le brouillard sous la ligne à haute tension.
Merci, vous m’avez bien avancé. Je vais lui raconter à Rosa, on a du temps maintenant.
Il me serre la main. Il voit que je suis distrait par le vol d’un corbeau au dessus d’une voiture noire.
Ne vous inquiétez pas, me dit-il en rigolant, aujourd’hui c’est samedi.
Alarme
(Vaucresson, 3 décembre, 7h 45)
L’alarme a sonné, une alerte dans un sous-marin et une sensation d’étouffement. Cindy a sursauté, ce n’est que son réveil et un chat dans la gorge. Le jour se lève à peine. Elle regarde le plafond, la main crispée sur le réveil matin. Elle entend la chasse d'eau du voisin. Elle n’est pas dans un sous-marin, mais dans un énorme paquebot qui s’avance péniblement sur une mer de bouteilles plastique. Le paquebot a de plus en plus de mal à se mouvoir tandis qu’elle a de plus en plus de mal à se lever pour aller bosser.
Brou de noix
(Bois de Vincennes, Paris 12ième, 7 novembre, 18h 30)
Il y a des soirs brou de noix
À broyer du noir dans le sous bois
À prendre des vessies pour des lanternes
À se frotter les yeux pour y voir clair
Des soirs qui te filent entre les doigts
Où t’es bon qu’à te balancer
En haut d’un arbre pour t’endormir
Les pianos
Une histoire de Rick Delaveine, surfer et batteur de jazz de renommée internationale
(Montreuil, Seine-Saint-Denis, 7 décembre, 12h 25)
C’est dimanche. Il pleut. La pluie le dimanche, ça mouille un peu plus. Rick s’est habillé comme un inspecteur des années soixante, chapeau mou et imperméable serré à la ceinture. L’eau goutte sur les bords du chapeau, l’imperméable n’est plus très imperméable, Rick a les épaules humides, il a froid. Il pense à sa mère qui s’emmerde dans un EPHAD. Elle est sourde comme un pot et perd la boule. Même pas sûr qu’elle regarde la pluie tomber. C’est joli une vieille dame qui regarde la pluie tomber, la dessus tu mets les variations Goldberg jouées par Glenn Gould et c’est parfait. Sauf que sa mère elle ne regarde plus par la fenêtre depuis longtemps, elle ne veut même plus sortir, et Rick c’est pas ça qui va le réchauffer. Il ne pouvait pas faire autrement, il est tout le temps en tournée, sa mère ne pouvait plus rester seule. Il est là à s’en vouloir sur le trottoir quand une voiture l’éclabousse en passant. Hé merde, trempé comme un surfer, sauf que là il est habillé des pieds à la tête et c’est pas dans un caniveau du Neuf Trois que tu vas surfer.
Il entre dans le premier bistrot venu histoire de se mettre au sec et de siroter un cocktail qui crame le frisson. Les Pianos, ben ça, c’est le nom du bistrot, une ancienne fabrique de pianos, il ne pouvait pas tomber mieux. Il n’y a pas grand monde, deux africains au bar qui boivent leur café en silence, une fille qui n’a pas fini sa nuit, elle a la voix rauque et le cheveux fripé, le patron bedon droit devant qui a bien besoin de causer, et dans un coin une autre fille à la peau blanche qui allaite un bébé goulu. Et là, le choc, au fond du bistrot, en gros carton découpé, une gamine au piano, le parfait portrait de sa mère à 13 ans. Et des souvenirs, une averse de souvenirs, qui reviennent en trombe: lui sur sa chaise haute du chocolat plein la face, sa mère qui joue du piano en le regardant d’un air effaré, et son père affalé devant la télè à regarder des courses de chevaux, ou cette autre fois, il a douze ans, sa mère pique une crise parce que son père a vendu le piano après avoir perdu au jeu, ou encore, il a seize ans, son père s’est refait, on livre un piano crapaud, le piano est coincé dans l’escalier avec l’un des livreurs dessous qui gueule comme un âne…
Et là, soudain, il boue, ça frémit de partout, il a les épaules qui fument. Il regarde autour de lui, le patron n’est plus là, la seule personne qui le regarde, c’est la fille avec son môme accroché. Il prend le grand carton découpé avec la pianiste et son piano et se tire vite fait sous la pluie.
Voilà notre Rick trempé jusqu’au os mais le cœur au chaud qui file entre les gouttes dans la rue mouillée avec son imper, son chapeau et la fille au piano sous le bras. Il file voir sa mère.
Cancans
(Étang de Saint-Cucufa, 3 décembre, 16h 25)
Un bonnet à grosses mailles qui tombe sur ses épaisses lunettes, une moustache des années Brassens, un manteau gris aux manches retroussées, Gédéon descend allègrement la route de Villeneuve vers l’étang de Saint-Cucufa. Troisième d’une fratrie de cinq, né par le siège, doté dès sa naissance d’un fort esprit de contradiction, petit homme au long cou, il fut affublé d’un prénom de canard et rejeté par ses frères. Sa solitude forcée le porta vers la gente plumée dont il appris assidûment le langage. À force de sifflements, caquètements, croassements, hululements, gloussements, piaillements, gazouillements, babils, roucoulements, cancans et autres chants ses joues, lèvres et langues acquirent une extraordinaire souplesse. C’est en fin d’après-midi qu’il se rend chaque jour dans le bois de Saint-Cucufa pour s’adonner à son passe temps favori, la conversation chantée. Les oiseaux l’attendent, se passent le mot, se réjouissent de sa venue, car cet homme a beaucoup à dire.