« L’essentiel est que nous soyons prêts à les prévenir au maximum, à les réprimer dans tous les cas. »
Le ministre de l’Intérieur François Mitterrand devant l’Assemblée nationale, le 12 novembre 1954, à propos des attentats du FLN en Algérie.
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#HORRIA (liberté), Tag , Turin, novembre 2015.
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L’état d’urgence à la base, arme de guerre contre le peuple algérien
L’état d’urgence est né avec la loi n° 55-385 du 3 avril 1955, qui prévoit qu’il « peut être déclaré sur tout ou partie du territoire métropolitain ou des départements d’outre-mer, dans deux hypothèses :
– soit en cas de péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public ;
– soit en cas d’événements présentant, par leur nature et leur gravité, le caractère de calamités publiques. »
L’état d’urgence est le cadre juridique que choisit l’État français pour mener sa guerre contre le peuple algérien après le 1er novembre 1954, date du début de la révolution lancée par le FLN. Cette loi engage la France contre l’histoire, contre le mouvement de décolonisation de l’Afrique, dans une guerre perdue d’avance. Ce faisant, elle supprime tout un pan des droits et des libertés individuelles pour permettre à l’armée et à la police coloniales de démanteler les structures révolutionnaires algériennes. Chercher pourquoi le gouvernement Valls a choisi cette même loi en réponse aux attentats du 13 novembre à Paris amène à relire « L’ennemi intérieur » de Mathieu Rigouste. Ce livre de socio-histoire militante montre comment la révolution algérienne a été l’occasion pour la République française de tester de nouvelles pratiques de répression et de contrôle sur le sol de son ancienne colonie et sur le territoire national, simultanément. En France, ces pratiques n’ont pas cessé d’être expérimentées dans un cadre juridique toujours en évolution. Toute une partie des structures et du personnel militaire, policier ou administratif issus de la France coloniale a été réintégrée en métropole, dans la société dans laquelle nous vivons. La figure de « l’ennemi intérieur » s’appliquait, dans la société coloniale, aux résistants algériens, fellagha ou fidaïnes, ainsi qu’aux quelques communistes ou anarchistes qui les soutenaient. Elle s’applique désormais spécifiquement à la figure des « jeunes » issus des quartiers populaires, surtout s’ils sont musulman-es, et aussi à un certain nombre de militant-es d’extrême gauche, tous montrés comme de potentiels terroristes. Lorsque l’état d’urgence est mis en place par Nicolas Sarkozy lors des révoltes populaires de novembre 2005, c’est la figure du jeune musulman des quartiers qu’il réprime de façon spectaculaire. L’état d’urgence est un élément moteur de l’ordre sécuritaire qui faut comprendre sur le long terme, comme l’explique Mathieu Rigouste :
« Depuis les années 1960 jusqu’aujourd’hui, l’ordre sécuritaire redéploie aussi ces schémas contre-insurrectionnels contre les mouvements sociaux et les mouvements révolutionnaires.
Les sociétés impérialistes importent en fait en permanence des dispositifs de domination issus de la guerre coloniale pour restructurer leurs modèles de pouvoir. Elles rénovent et réagencent des doctrines et des idéologies, des personnels et des réseaux, des matériels et des technologies pour la restructuration du socio-apartheid et l’encadrement des quartiers populaires. Elles les adaptent et les recombinent ensuite vers le contrôle et la domestication des luttes sociales et des mouvements révolutionnaires. » (1)
L’état d’urgence de novembre 2015, tout en dépassant le niveau de répression des révoltes de 2005, comme nous allons le voir à la suite, s’inscrit à son tour dans le cadre d’une guerre menée à la fois en Syrie, en Irak, en Libye, et dans la population française. Ce paradigme néocolonial est un héritage de la guerre contre-révolutionnaire en Algérie, il doit être comprit à partir de cette histoire. Aux débuts des années 2000, les interventions américaines en Afghanistan et en Irak font rejaillir des modèles de contre-insurrection où s’enchevêtrent guerre impérialiste « là-bas », et État policier « ici ». C’est, en d’autres termes: « un continuum de violence d’État circulant entre le contrôle et la guerre, l’intérieur et l’extérieur, la guerre et la paix, les domaines militaires et policiers. »(2) Et nous pouvons parier que si nous ne freinons pas l’élan guerrier de l’armée française, nous en subirons les conséquences désastreuses dans notre quotidien, dans nos droits et nos libertés.
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