Titre : James 🇺🇸
Auteur : Percival Everett 🇺🇸
Édition : de l’Olivier – Littérature étrangère (22/08/2025) – 288 pages
Édition Originale : James (2024)
Traduction : Anne-Laure Tissut
Résumé :
« Ces gamins blancs, Huck et Tom, m’observaient. Ils imaginaient toujours des jeux dans lesquels j’étais soit le méchant soit une proie, mais à coup sûr leur jouet. […] On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent. »
Qui est James ? Le jeune esclave illettré qui a fui la plantation ? Ou cet homme cultivé et plein d’humour qui se joue des Blancs ? Percival Everett transforme le personnage de Jim créé par Mark Twain, dans son roman Huckleberry Finn , en un héros inoubliable.
James prétend souvent ne rien savoir, ne rien comprendre ; en réalité, il maîtrise la langue et la pensée comme personne.
Critique :
Si je devais donner mes sentiments et les émotions qui m’ont traversées durant cette lecture, je dirais que j’ai commencé par de la joie : celle de retrouver un auteur dont le roman « Châtiment » avait été un coup de cœur.
Plaisir aussi de retrouver le personnage de Huckleberry Finn et de découvrir le classique picaresque de Mark Twain selon le point de vue de Jim, l’esclave Noir en fuite avec Huck.
Après le plaisir, il y a eu la stupeur : les esclaves Noirs étaient des caricatures d’eux-mêmes, notamment lorsqu’ils parlaient. Heu ?
Ensuite, j’ai compris : ils n’étaient que la caricature que les Blancs avaient faite d’eux. Ils parlaient tels que les Blancs voulaient qu’ils parlassent, appréciant le fait que les esclaves leur étaient inférieurs, bêtes à manger du foin, incultes, analphabètes, paresseux. L’Homme Blanc aime rester supérieur, se sentir supérieur et écraser les autres, ça le rassure.
On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent.(…) Les Blancs s’attendent à ce que nos paroles sonnent d’une certaine façon, et forcément, mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à souffrir. Peut-être devrais-je dire “Quand ils ne se sentent pas supérieurs“.
Au moins, dans sa réécriture du roman de Twain, Percival Everett n’avait pas édulcoré l’époque (un peu avant la Guerre de Sécession), ni le fait que dans le sud des États-Unis, les propriétaires d’esclaves traitaient ces Humains comme s’ils étaient du bétail.
Alors oui, ça fait mal au bide de lire un récit qui parle d’esclavage (rajoutons l’injustice et le dégoût de l’esclavage aux rayons des émotions), mais c’est l’Histoire et elle n’a rien à voir avec les Bisounours enrobés de guimauves. Ce n’est pas en cachant la poussière sous les tapis et en foutant les squelettes dans les placards que l’on fera avancer les choses : l’esclavage existe toujours et le capitalisme n’a pas aidé à l’éradiquer.
De plus, dans ce roman, Jim n’a rien d’un imbécile, même s’il laisse penser le contraire aux Blancs. Et là, ça change du roman originel où Jim semblait être simplet. Là, nous savons qu’il joue à l’imbécile pour endormir les Blancs et ne pas avoir d’emmerdes. Si les Blancs savaient qu’il sait lire et écrire, ça leur feraient peur.
Le récit de la fuite de Huck et Jim, naviguant sur le Mississippi est toujours aussi folle que dans le roman original, on y retrouvera les mêmes personnages fantasques (les deux qui se font passer pour des nobles) et c’est là que l’ennui a pointé le bout de son nez…
Trop de péripéties tuent les péripéties et je me suis un peu ennuyée durant certains passages, avant que le récit ne reprenne du poil de la bête avec un truc ironique à mort : Norman et son orchestre de Blancs grimés en Noirs… Norman étant un Noir qui ressemble à un Blanc, tant sa peau est claire.
Là, c’était drôle, tout en étant dérangeant, parce que l’on était au-delà de l’ironie, tout en montrant combien l’Homme Blanc était perfide, hypocrite et crétin, sans le savoir. L’auteur n’a pas hésité à faire dire à Jim que les Hommes Noirs pouvaient être aussi malhonnêtes et dénoncer les siens.
Aussi mauvais qu’étaient les Blancs, ils ne détenaient aucun monopole sur la duplicité, la malhonnêteté ou la perfidie.
Le tout gros bémol, c’est le final, qui arrive de manière trop précipitée, qui se déroule trop vite, alors que tout le reste a pris son temps. Allez hop, crac boum hue et voilà que c’est fini ? Trop rapide à mon goût. Et puis, Jim annonce un truc de fou à Huck, à un moment, et j’ai trouvé que c’était inutile. Le récit n’avait pas besoin de ça en plus.
Si le récit originel est respecté, dans le final, nous ne retrouverons pas Tom Sawyer, mais des esclaves. Dommage, j’aurais apprécié retrouver Tom.
Bref, si au départ, j’avais été conquise par le récit, qui était autre chose qu’un roman d’aventures, qui ne manquait pas de profondeur et de réflexion sur l’esclavage, à un moment donné, j’ai tout de même ressenti l’ennui, avant que le récit ne reparte en avant, pour se finir trop rapidement, après des révélations dont on se serait bien passées.
Malgré tout, c’était un roman à découvrir, car il nous montre qu’à cette époque, il était impossible de sortir de l’esclavage, que l’on soit Noir ou Blanc. Le système était là, bien rôdé et personne n’aurait eu l’idée d’aider un esclave Noir. Et si un Blanc se disait contre l’esclavage et tendait la main à un Noir, malgré tout, il n’était pas tout à fait meilleur que les autres…
Les croyances ont la vie dure et les mentalités aussi. Avant de changer un système bien implanté, il faut du temps et du travail. Rome ne s’est pas faite en un jour… Mais il reste l’espoir (moi, je n’en ai plus).
– Tu vas me tuer ?
– L’idée m’a traversé l’esprit. Je n’ai pas encore pris ma décision. Oh, pardon, je traduis : Moi je n’ai pas décidé enco’e, là, massa. »
Jamais je n’avais vu d’homme blanc saisi d’une telle peur. La remarquable vérité, toutefois, c’est que ce n’était pas le pistolet mais mon langage, le fait que je ne corresponde pas à ses attentes, que je sache lire, qui l’avaient à ce point perturbé et plongé dans la terreur.
– Pourquoi Dieu a fait les choses comme ça ? demanda Rachel. Eux les maîtres et nous les esclaves ?
– Il n’y a pas de dieu, mon enfant. Il y a la religion mais leur dieu n’existe pas. Leur religion leur dit que nous aurons notre récompense à la fin. Cependant, elle ne dit rien de leur punition, apparemment. Mais en leur présence, nous croyons en Dieu. Seigneu’ Dieu, nous on est c’oyants, ça oui. La religion n’est qu’un instrument de pouvoir dont ils se servent et auquel ils adhèrent quand ça les arrange.
– Il doit bien y avoir quelque chose ? fit Virgile.
– Je suis désolé, Virgile. Tu pourrais avoir raison. Il pourrait y avoir une puissance supérieure, mais ce n’est pas leur dieu blanc, mes enfants. Néanmoins, plus on parle de Dieu et de Jésus, du ciel et de l’enfer, mieux ils se sentent. »
Les enfants déclarèrent en chœur : « Et mieux ils se sentent, plus on est tranquilles.
– Février, traduis ça.
– Plus bien ils se sentent eux, plus t’anquilles on est nous.

