Trop c’est trop…

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J’abandonne mon blog… WordPress fait tout pour me contraindre à prendre une version payante, upgrader etc… et là, mon « password » n’est jamais le bon. Trop c’est trop, je suis désolée, mais comme on dit… « ça commence à bien faire ».

Bonne chance à tout le monde, ne me répondez pas puisque je ne le verrai pas, on dirait que depuis le covid rien n’est trop tordu pour nous compliquer la vie, ça doit être un test d’endurance, mais franchement… endurer pour un blog me semble exagéré !

Merci pour votre belle compagnie, pour les autres blogs (qu’en principe je continuerai de visiter) et non, je n’en ouvrirai pas un autre, je ne joue plus 🙂 . Deux bières, et on n’en parle plus !

Toutes les douceurs ici et là

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Nous voici dans « la période des fêtes », que l’on aime ou pas, selon les souvenirs imprimés dans ces jours. Les absents sont plus absents, les méchancetés font plus mal, les inquiétudes font plus de bruit, et les négatifs perpétuels sont à la fête, cherchant d’entacher celle des autres.

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs heureux pour ces derniers jours de l’année, et ils remontent à très loin. Ils sont précieux et inaliénables, ils restent à moi pour toujours et n’ont rien perdu de leur enchantement. Ensuite, comme pour beaucoup de gens, des bouleversements extérieurs sont venus polluer la fête des années qui ont suivi, parce que c’est là qu’on fait le bilan de l’année, et qu’on peut choisir consciemment ou pas un évènement phare pour faire l’éteignoir.

Je n’ai jamais rebondi jusqu’au point de faire des décorations de Noël, ne parlons pas de l’arbre ou de la crèche (j’ai un vague souvenir pourtant d’avoir essayé et échoué dans mes années de jeune mariée), ni des musiques à grelots.

Mais je n’ai jamais dédaigné le plaisir de bien boire, bien manger, bien rire si possible, en somme… bien fêter quand même. Et de me souvenir des Noëls exceptionnels de ma petite enfance, quand tout allait bien et scintillait. Même seule – et j’ai souvent « fêté » seule, je me souviens d’une fois particulièrement sinistre où je n’avais pas l’énergie pour la joie et ai festoyé dans ma baignoire avec une bouteille de bière et une cassette de Lucio Battisti – j’ai pris soin d’allumer le bonheur en moi. Car tout ne dépend pas des guirlandes, bougies, cadeaux, famille et amis. Tout ça, c’est la cerise sur le gâteau. Le gâteau, lui, est savamment composé de bonheurs d’aujourd’hui, des joies reçues dans l’année, du plaisir que l’on trouve dans la vie, et de ce qu’on sait offrir de soi. Puis bien entendu, un glaçage canon de reconnaissance au vu de ce qui nous a bénis – les rencontres, les bonnes surprises, les preuves d’affection -, même si les taloches et coups durs n’ont pas manqué. Et ne manqueront pas.

Alors oui, que vos fraichement disparus vous manquent, ce sera leur présence cette année.

Que ce qui vous arrive transporté par le cœur emplisse le vôtre.

Faites l’inventaire des points chauds de votre existence, et laissez les froids dehors.

Même seuls soyez en compagnie de vos souvenirs, et plus ils sont beaux, plus ils devraient vous illuminer, et pas vous enduire de nostalgie pour les choses disparues : le passé vous appartient pour toujours, personne ne peut vous l’enlever.

Et restez en compagnie de ceux qui ne sont plus et vous pincent le cœur mais surtout… vous rendent leur chaleur.

Café-caféééééé ?

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Dans une de mes nombreuses vies, j’ai travaillé dans un organisme que je ne nommerai pas, mais je jure que ce n’était ni la mafia ni le gouvernement. Nous occupions plusieurs bureaux, à deux ou trois, dans un même couloir. Des stagiaires venaient s’ajouter à l’équipe pour quelques mois, repartaient et étaient remplacés par d’autres. C’est ainsi que nous arriva Damien. Dans mon souvenir il n’était pas particulièrement beau, mais « séduisant », dans le genre bien élevé, plein d’humour, gentil et surtout, comme nous étions majoritairement des femmes, s’il avait besoin de quelque chose, la supplique était toujours précédée d’un « ma chérie ».

Ça nous amusait, sans plus. Sauf Marie-Boulette (qui bien sûr ne s’appelait pas ainsi, je pourrais d’ailleurs aussi la surnommer Marie-Moustaches…) qui en a rapidement conclu qu’un certain feeling courait entre eux, lui caressant doucement les joues qu’elle avait de plus en plus rouges.

Preuve que je n’étais pas au gouvernement, il n’y avait pas de machine à café. Marie-Boulette proposa donc d’en acheter une toutes ensemble (« pas les hommes… » car elle voulait sauvegarder l’escarcelle de Damien), elle la mettrait dans son bureau, on se cotiserait pour café, sucre et lait, et elle s’en occuperait. La voici promue vestale de la cafetière. Bien sûr, il n’a pas fallu longtemps pour que ça foire, car une prenait deux sucres et l’autre quatre, une avait été surprise en train de se servir pendant qu’elle était innocemment à la toilette – ou en train de tricoter dans un autre bureau -, une autre ne nettoyait pas filtre et cafetière quand c’était son tour, une autre n’avait pas payé depuis deux semaines. Moi j’avais tout de suite tiré mon épingle du jeu pour avoir la paix, d’autant que je n’avais jamais supporté Marie-Boulette.

Tous les jours à 10h elle surgissait dans le bureau de Damien, la moustache lissée, couinant Café-cafééééééééé ? Et comme il disait mais oui c’est très gentil, ma chérie, elle rosissait et répliquait mais de rien mon chouchounet ! Lorsque ce fut l’anniversaire de Damien, on s’est amusées à lui confectionner un gâteau sur lequel on avait écrit à notre cher Chouchounet, et Marie-Boulette avait la moustache contrariée. C’était SON Chouchounet… Quand il est parti dans un autre service, elle a délaissé le café et a été d’une humeur de chien errant pendant quelques semaines. Puis elle a constaté que son mari, Pilou, avait ses attraits aussi, et ne nous a plus embêtées avec le café mais avec leurs efforts pour avoir un bébé…

Petit addendum : Pilou était syndicaliste je ne sais plus où, et Marie-Boulette n’avait que le respect du travailleur, des droits acquis et à acquérir à la bouche, en plus du café-cafééééééé. Un jour notre cheffe d’équipe a constaté qu’une collègue et moi n’avions pas pris tous nos congés, or les fêtes approchant il serait difficile de nous les accorder, toute l’équipe était nécessaire. Que faire ? demanda-t-elle à un petit groupe dont la vestale de la cafetière faisait partie… Les leur verser en argent en plus comme des jours travaillés ? Et la pourfendeuse des patrons de suggérer : on n’a pas besoin de leur dire puisqu’elles n’en savent rien

Noir de noir, oui souvent. Mais la lumière éblouit !

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On n’a pas besoin de réfléchir beaucoup pour conclure sur tous les tons que l’homme est écœurant. Il tue, vole, ment, frappe, viole, complote, orchestre des massacres ou y participe avec cette fameuse banalité du mal.

Et avec l’information immédiate et amplifiée, on se sent entourés de diables grimaçants aux longues mains visqueuses terminées par des ongles en pointe d’où tombent des gouttes de sang. Ils nous suivent dans la rue pour nous voler notre sac ou notre collier, ils frappent à la porte en se faisant passer pour l’ange Gabriel afin de nous hacher menu puis dérober, ils nous imposent des soins de santé ou des aliments qui nous anéantissent, ils nous ruinent à force de taxes pour que leur horrible progéniture prospère dans le luxe et qu’ils puissent devenir califes à la place du calife, ils nous envoient des mails avec des liens pour la quatrième dimension ou des demandes en mariage de provenant de types lointains aux cals plantaires épais comme des semelles de paraboots et il vaut mieux ne pas penser à ce qu’il y a sous leurs ongles, rôdent autour des enfants isolés et leur offrent des bonbons…

Tous ces démons existent et font mouche chaque jour. Ils font aussi des guerres, des kidnappings, des actes terroristes, des messes noires, des virus, des fausses informations, des fausses élections, des fausses déclarations. Ils sont légion, on le sait.

Et puis, en opposé (et en surnombre sans quoi le monde ne serait plus depuis belle lurette…) il y a un chœur céleste qui ne cesse de louanger la beauté de notre univers, beauté qu’il traduit en sonnets, tableaux, œuvres, sarabandes, rires et sourires.

On ne peut pas penser que l’homme est uniquement mauvais à la vue d’un col de dentelles anciennes aux points minuscules, d’une cathédrale, ses voutes et ses vitraux, d’une veine frémissant sur le cou d’une statue de Michelangelo, des délicats bijoux dont chaque époque et lieu a paré hommes et femmes, d’un enfant qui récite un poème ou a les joues rouges de bonheur sur son traineau, de l’éclat de la lumière sur de jolies dents que l’on aime, de la merveilleuse peau de certaines ethnies, des glorieuses chevelures d’autres, de la robustesse physique d’autres encore, des rondes traditionnelles menées par le rythme des générations qui défilent.

Et la musique, toutes les musiques qui ont parlé de cours et courtisans, de noces à chanter, de moissons à faucher, d’enfants à endormir, de défunts à célébrer, de foi à élever par la voix vers les cieux. Les ballets, l’enchantement de corps tout en grâce, force et discipline et illusoirement sans contraintes, ailés de voiles diaphanes ou broderies mêlant l’or et le coquelicot…

Et la nature elle-même, qui dit de si grandes choses : les bourgeons, les filets d’eau cascadant sur les cailloux, la boue gourmande qui retient les sabots de vaches et moutons, l’exaltation battant furieusement sous la gorge des passereaux, le souffle sortant comme une âme du museau des rennes, l’éclat d’une truite, le pourtour d’un oeil de chat, la délicatesse des pachydermes envers leurs petits patauds …

Et la multitude de personnes gentilles que nous rencontrons tous les jours, les vendeuses souriantes, les gens qui nous aident, nous remercient, nous font passer, nous parlent avec chaleur. Et tous les bons parents, qui ne sont jamais assez bons pour les critiqueurs, mais sont excellents parce qu’ils aiment leurs enfants, les préparent, les éduquent, leur expliquent, se privent ici ou là sans le dire… font de leur mieux, ce qui est un cadeau inestimable…

C’est là que nous devons toujours, toujours, ramener le regard. Les hordes de démons font bien du bruit, oui. Mais le chœur céleste n’est pas un bruit, c’est la vie.

Une jolie Hollandonésienne…

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Cette belle jeune fille, c’est la douce Sibylla de mon enfance. Douce, enfin, elle l’était certes mais ses colères étaient redoutées quand même… J’ai beaucoup de souvenirs attachés à elle, mais ils ne se présentent qu’en bribes pour la plupart.

Elle était née d’une maman indonésienne et d’un papa hollandais. La maman étant décédée, il s’était remarié avec la vilaine marâtre des contes de fées, jalouse de la fillette d’un premier lit partagé avec une sauvage, pensez donc ! Cette méchante marâtre l’avait un jour battue avec un tisonnier et elle en avait gardé une cicatrice sur le front. Une fillette était née de ce second lit, Annetje, et les deux sœurs s’aimaient. Je ne connais pas le reste de la famille, mais elle avait des nièces et parentes, Miette, Mary, Mia et Bertha, l’une étant mariée à un certain Jo (prononcer Yo). J’ai oublié le nom de l’autre époux, mais il y eut un fils, John, que je connais. Le petit Johnny dont mon frère et moi étions horriblement jaloux car le petit Johnny faisait tout bien, lui, pas comme nous !

Je me souviens de ma rencontre avec elle. J’avais trois ans, elle vivait alors avec Annetje et avait 54 ans. Elle avait été en service, plus jeune, dans une famille d’excellents chrétiens comme hélas on en fait encore, une famille de notables, un fils écrivain célèbre et pieux d’une ville à la frontière belgo-française. Comme Sibylla était un joli brin de fille, le fils de famille – frère de l’écrivain – s’était présenté maintes fois à sa porte, aspergé d’eau de Cologne et le sourire pepsodent, et il va de soi que quand elle a été enceinte, ils ont agi en bons chrétiens et l’ont jetée dehors. Le bébé était mort-né, et j’ignore ce qu’elle avait vécu avant d’arriver dans notre vie pour s’occuper principalement de mon petit frère né prémature.

Avec mes parents nous avons donc été rencontrer la candidate parfaite près de Maastricht. Je me souviens d’une route boueuse, de champs, de pluie, d’un salon où un petit chat jouait sous le tapis avec les franges, d’un vase de fleurs sur une table recouverte d’une nappe épaisse, et de Mademoiselle, comme on devrait l’appeler plus tard, qui nous offrait du thé, enjouée et pépiante. Elle a conquis mes parents et arriva chez nous quelques mois plus tard. Mon alors bien petit frère et moi étions hystériques à l’idée qu’une Mademoiselle arriverait bientôt pour s’occuper de nous, on avait l’impression que c’était notre cadeau de Noël.

Elle était menue, avec une peau d’ivoire délicieusement lisse et les cheveux très noirs s’avançant en pointe sur le front. L’arête du nez aplatie. Les yeux petits. Une silhouette ferme, mince, avec de ravissantes fesses cambrées et dures. Des doigts « de sorcière » disions-nous car ses ongles poussaient courbes. La poitrine très petite. Et pas de pilosité aux aisselles : elle me raconta avoir un jour utilisé une crème « miracle » pour y remédier et elle avait eu tous les ganglions enflammés, ce qui avait, en prime, bloqué la croissance de sa poitrine. Mais, nous disait-elle, elle avait les aisselles d’une star de cinéma.

Pour cuisiner elle portait un turban noir brodé de couleurs. Une tenue noire et un tablier immaculé. En cachette (il valait mieux car autrement nous hurlions des bêêêk sonores et désespérés) elle avalait, crus, les intestins du poulet à peine abattu qu’elle plumait. Lovely Brunette l’autorisait à nous préparer des plats indonésiens qu’elle appréciait aussi, et nous étions grands amateurs du sambal, des kroepoeks, et du bami goereng. Mais elle était tout aussi capable de mitonner de délicieux plats de tous niveaux, de la simple potée au rôti sophistiqué.

Elle a eu un succès canon dans notre village. Tous les veufs, veufs en devenir ou vieux garçons du quartier s’entretuaient pour elle. Elle avait sa vie privée, et Lovely Brunette riait car elle allait voir « des films cochons » avec ses soupirants. Les films cochons de l’époque étaient bien peu cochons, mais on y voyait passer un sein et une petite culotte ici ou là, et les histoires n’étaient pas vertueuses ni les dialogues châtiés. Mais il y avait longtemps qu’elle ne voulait plus être une bonne chrétienne, et nous amusait beaucoup quand elle se fâchait et accusait les bien-pensants (qui ne manquaient pas) d’être de sales crottins. C’était sales chrétiens qu’elle voulait dire, mais bon, la fureur et l’accent combiné les transformait en crottins.

Époque téméraire que celle-là, Lovely Brunette me confiait parfois à elle quand elle allait dans sa famille à Maastricht pour le week-end. Tenez-vous bien : elle m’installait – sans casque, oui, absolument, sans casque ! – sur un petit siège fixé sur le porte-paquets de la bicyclette de Mademoiselle, et nous partions à la force de ses mollets dans le Limbourg. 30 kms sur la route, et puis cette étrange maison à mes yeux, avec les escaliers extrêmement raides dès l’entrée, aux gradins peu profonds. L’Anapurna, pour moi et mes gambettes. Et ça s’embrassait, ça riait, ça pleurait un peu de plaisir, ça me complimentait beaucoup et je ne comprenais rien, mais adorais ça. À table, dans une petite salle à manger, on avait mis le meilleur dans les plats, et sœurs, nièces et tante se juraient que non, elles ne voulaient pas ce dernier morceau de poisson, prends-le, et hop il sautait dans une assiette dont il était expédié dans celle d’à côté car non non non, je n’ai plus faim, prends-le j’insiste. Et moi qui n’aimais pas le poisson, j’étais condamnée à « aider » la gagnante à le terminer… Je sentais l’amour et l’affection, et me trouvais bien. La nuit je dormais dans la chambre avec Mademoiselle et une ou deux autres nièces, et une nuit je me suis réveillée au discret son d’un zoui zoui zoui, et ai deviné une silhouette accroupie sur le vase de nuit, qui m’a murmuré « slaap ! ».

C’est lors d’un de ces séjours qu’un pédophile a voulu m’emmener. Mademoiselle m’avait laissée devant une vitrine décorée pour la Saint Nicolas pendant qu’elle faisait un achat en vitesse, et tandis que j’étais béate devant le train électrique et les poupées, une main a pris la mienne et j’ai suivi, un peu à contre-cœur, n’ayant pas encore analysé toute la vitrine, puis j’ai entendu un hurlement assourdissant : « Puuuuuuuuuuce ! » et un lycanthrope aux traits de Sibylla s’est précipité vers nous, le prédateur et moi, à une vitesse supersonique. J’ai alors eu un peu de mal à saisir pourquoi je tenais la main de Sibylla qui était en face de moi. Et j’ai regardé l’escogriffe, un jeune encore, avec un chapeau et un manteau gris, qui a déguerpi. Elle m’a presque étranglée en m’enlaçant et m’embrassant, pleurant et suppliant que je ne le dise pas à Mamma ! Et je ne l’ai jamais dit, car par précaution j’ai oublié, complètement oublié, jusqu’après le décès de Lovely Brunette, car mon inconscient savait que j’étais bavarde…

Nous avions aussi, une autre fois vu la saison, été le long de la Meuse pour prendre le soleil dans l’herbe, et Sibylla – en bikini noir, avais-je ensuite raconté à Lovely Brunette – avait pratiquement obligé un malheureux jeune homme en kayak à me « faire faire un tour » et poser pour une photo, où je suis livide de terreur et lui bien embêté. Mais on ne pouvait dire non à Sibylla, elle savait convaincre.

Elle était catholique, pas fervente comme on le devine, mais très éprise de la Vierge Marie dont elle affirmait que ses cheveux en pointe sur le front étaient l’une des sept beautés (j’ai oublié les autres…), et m’a fait voir la basilique Notre Dame de Maastricht où une statue de la Vierge avait un superbe manteau de velours bleu pâle bordé de pierres semi-précieuses, qu’elle m’affirma être authentique. J’imagine qu’elle voulait dire authentiquement très vieux et précieux, mais je me souviens que, bien que petite, j’ai douté que la Vierge ait eu un si beau manteau en Palestine alors qu’elle n’avait pas le sou…

Elle rapportait des cadeaux de Hollande, comme un petit tableau représentant un champ de tulipes que j’ai encore, des petites pépites d’anis à mettre sur le pain, du pinda kaas (beurre de cacahouètes), la silhouette d’un mandarin en tissu, des petits bols avec les cuillers (j’en conserve un précieusement…) et, régulièrement, une chose merveilleuse : un coquillage fermé qui, quand on le plongeait dans un verre d’eau, s’ouvrait et libérait une fleur de papier qui remontait à la surface…

Nous avons grandi et il n’était plus besoin d’une gouvernante, nos vies se sont séparées lentement, et puis définitivement. Elle est revenue s’occuper de la maison alors que j’avais 17 ou 18 ans et que Lovely Brunette était en vacances, affectueuse et couvreuse de baisers comme avant. Elle s’était alors mariée avec Herman, un homme dont elle était folle, oh regarde comme il est grand mon Herman, toutes les femmes le regardent. Elle était heureuse. Elle a fait une apparition surprise aussi lors de mes fiançailles. Puis elle fut veuve, devint aveugle, toujours chérie par ses nièces qui s’occupaient d’elle. Puis elle s’en est allée. Et elle brille toujours dans mon cœur…

Quand le pas de course devient pas de promenade

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Prendre de l’âge, c’est à la fois paisible et un défi longue durée.

Dans sa tête, on est bien mieux. On survole tant de choses, on fait une sélection de ce qui est digne de nous ennuyer encore, ou de nous tenir compagnie en douceur. Fréquemment, ce qui importait n’importe plus. Désormais l’inventaire des rides, cheveux blancs (je pourrais juste encore, à la rigueur, inventorier les rares cheveux pas encore blancs qui me restent…), poids en trop ou en moins, lignes qui s’effondrent ici et là (ah, le fameux ovale parfait du menton, les chevilles de gazelle, le cou effilé, la poitrine intrigante, la silhouette élancée – tous les volumes et formes ont eu leur succès), il vaut mieux se concentrer sur ce qui n’a pas trop bougé et fait que l’on nous dit sans vraiment mentir … tu n’as pas changé !

Et c’est vrai. Si c’est vrai pour les autres, ça l’est pour nous aussi. On se revoit au bout d’un temps et certes l’œil scanne, voit plus fripé ici, plus mou là, plus gros, plus bas, plus gonflé… Puis il superpose le résultat du scan (haute technologie) sur tous les scans précédents, et rapidement l’impression que l’autre n’a pas changé s’impose. Bien sûr, ce n’est pas qu’on ne voit pas que l’âge est passé par là et repassera par ici, mais l’attention se dépose comme un papillon sur le sourire, l’allure générale, la voix, les mouvements typiques, le regard et son langage. Ce qui n’a pas changé.

Vous dirais-je que je préfère voir le même vieillissement implacable chez mes amies et mes connaissances, plutôt que les retrouver peut-être retapées et méconnaissables, avec des lèvres en canot gonflable et la paupière figée ? Oh je comprends bien que l’on intervienne ici ou là, personnellement je me passerais bien de mes bajoues de bulldog, héritées de Lovely Brunette qui riait quand un cousin l’appelait Tante Doggy. Et le cou de dindon aussi, hérité de Papounet. Pas pour sembler plus jeune, mais plus lisse peut-être. Mais je n’interviendrai pas. Les rides, ça m’est égal, c’est normal et quand j’étais jeune, je ne trouvais pas que c’était vilain sur les autres. Mes tantes, ma grand-mère et autres étaient ridées, ça faisait partie de leur âge, ce n’était pas laid. Parfois même il y a des rides que je trouve seyantes sur certaines. Classieuses

C’est quand même une normalité à accueillir, le vieillissement. On est moins beaux ? Non, moins frais, moins fermes et pulpeux. Certains d’ailleurs n’ont jamais été vraiment « beaux » et s’en sont accommodés bien avant les autres. Ils ont plu sans les hésitations maquillage-coiffure-ça me va bien ? Oui, ils ont plu si leur personnalité les a parés d’un sourire bien à eux, d’une façon de s’asseoir si spéciale, d’un éclat de rire incomparable, d’un regard qui en disait long, d’une lumière unique. Tout le monde a été aimé, sauf ceux qui étaient moches dedans. Ça ne pardonne pas, la mocheté intérieure.

Prendre de l’âge donc, si on a la chance d’avoir assez de santé, c’est prendre de la hauteur, de la légèreté. De la liberté. Et en tout cas pour ce qui me concerne, c’est fusionner avec mes parents en profondeur, libérer vers eux un amour qui éclaire, remercier et remercier encore pour le bonheur d’avoir eu tant d’années avec eux… J’aime vieillir, on l’aura compris !

Bal masqué

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J’ai de plus en plus de mal lors de mes contacts (en général forcés) avec les gens qui jouent le rôle de quelqu’un qu’ils ne sont pas.

Quand on est jeunes, c’est souvent naturellement qu’on sort la version du moi idéal de son placard personnel en compagnie, et puis on le replie et le range soigneusement de retour à la maison. On a été décontracté, marrant, séduisant, meneur, romantique à souhait, et là on retrouve l’incertitude. Tout ce qu’on a feint d’être, le sera-t-on un jour ? Ou bien trouverons-nous le truc pour être aimés tel que nous sommes ? Pas trop séduisant, un peu pétochard, nul en danse, ayant besoin de plus de temps pour comprendre, ne trouvant jamais la bonne répartie ?

Je sais qu’à des degrés plus ou moins forts, on passe par là. Et je me souviens, il y a des années, avoir lu un petit article qui faisait malicieusement remarquer combien, à la sortie d’un film de Clint Eastwood, les hommes avaient, sortant de la salle, l’air froid et cool d’un chasseur de primes, juste le temps d’enfiler manteau, gants et écharpe…

Mais la vie extrait rapidement le vrai moi et le met sur le devant de la scène. Certes il y a toujours le vantard, la mouche du coche dans chaque bureau, le toujours en retard, le boudeur (il y a les versions féminines aussi, je rassure tout de suite, c’est assez bien réparti, et puis que diantre, soyons woke !), le manipulateur etc… Mais c’est leur vrai moi. Et on arrive à faire fonctionner les choses en tenant compte de ce qu’on sait. On esquive, éloigne ou dompte les colporteurs de zizanie, les frotte-manches, les adeptes de la promotion canapé, les tireurs au flanc, comme tout le monde.

Mais là, je ne travaille plus, et n’ai donc plus à supporter des parasites ou virus comme collègues. Qu’ils existent, oui, mais que nos chemins ne se croisent pas si possible.  Et sans doute bêtement je perds une précieuse énergie à m’impatienter : comment est-ce que les autres ne voient rien ?

On les trouve partout, pas en grand nombre j’espère, mais ils prennent de la place et ventilent beaucoup. Dans le milieu de l’écriture par exemple, que je connais le mieux en dehors de mon milieu familial et d’élection, je reste baba, pantoise, comme deux ronds de flan etc… de rencontrer une étrange faune. Mantes religieuses tentaculaires ayant décapité puis mangé le conjoint après l’accouchement et décrivant en lettres d’or leurs sacrifices de mère pélican, épouses fatiguées mais infidèles en rêve ou en vrai, pondant des vers d’adolescente en mode ronde enfantine, auteurs faisant leurs « recherches » sur wikifouillis, n’y trouvent pas grand-chose et donc écrivent des invraisemblances qui seraient drôles s’ils ne se gargarisaient pas de leur souci de vérité historique ou psychologique, arrogants poètes parfois bons mais aussi souvent moyens assis sur un nuage d’orgueil et encensés par d’autres avec lesquels ils échangent louanges truffées de fautes d’orthographe pour avoir un nombre croissant de partages…

Où sont ceux qui écrivent simplement pour dire, donner, découvrir, extraire d’eux-mêmes, par amour des mots et de leur force, pour se vider et se remplir à la fois.

Pas pour exister, car ils existent. « Les ceux et ceusses » qui m’irritent, eh bien ils écrivent pour qu’on les remarque, ils se présentent comme ils ne sont pas parce qu’eux-mêmes n’aiment pas cet olibrius-là dans le miroir, le vrai ! Ils écrivent pour exister mais dans une version revue et corrigée d’eux-mêmes. Les envieux maussades sont purs et pleins d’idéal joyeux, les moches sont des appels au sexe auxquels nul ne résiste, les mal vieillissants se créent le rôle de l’éternel facétieux ingénu ou d’un pépé sex-appeal du tonnerre…

Que sont ces gens au naturel ? Chez eux, dans leur lit, seuls avec eux-mêmes, inquiets, agressifs, courtisans par nécessité, sous auto-surveillance tout le temps pour que le masque ne glisse pas et ne révèle le vilain nez…

C’est pourtant si bon d’être soi toutes voiles dehors ! On n’a pas besoin du regard admiratif du monde, mais juste de ceux qui comptent pour nous, et nous retrouvent avec plaisir et indulgence. Oui, on parle à tort ou à travers, on s’habille sans goût, on devrait faire attention à notre « ligne » ou bien ne pas y penser aussi fort, on ne court visiblement pas derrière poussière et moutons chez soi, on rit trop fort, on est parfois casse-pieds, on est soupe au lait… mais on est comme ça, et c’est comme ça qu’on nous aime.

Rien de meilleur que d’être d’attrayants êtres pleins de défauts très supportables au nom de l’amour, des êtres uniques que le désir de ressembler à un autre n’a pas contaminé…

Un doigt dans l’argile

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Quand on s’en prend à une église, c’est officiellement (et bêtement) pour s’en prendre à la religion qu’elle abrite.

Mais c’est en réalité contre le travail sublime des artisans qui ont souvent réalisé des chants de pierre, de bois, de verre, de marbre, avec une dévotion minutieuse et à jamais disparue que l’on se déchaine. On peut penser ce qu’on veut de la religion, de ses saints, miracles, rituels, exigences, diktats, musiques sacrées, représentations et dérives… mais pourquoi détruire ceux qui ont exprimé leur foi par leur inégalable talent ? C’étaient des hommes, et s’ils étaient de telle ou telle autre religion, ils n’étaient certainement pas ceux qui, au nom de cette même religion, tordaient des cous et initiaient des guerres. C’est leur Art qui emplissait toute leur existence, pas la colère.

C’est s’en prendre aux hommes et non à leurs dieux que de détruire la grâce infinie de leur passage. C’est aussi le cas pour le saccage de vestiges de civilisations antérieures. C’est un crime impardonnable. Effacer les traces de ceux qui, avant nous, ont parlé avec leurs outils, leurs muscles, leurs délicats coups de pinceau, leur patience à assembler des mosaïques, leurs échafaudages périlleux et palettes de couleurs… c’est un indice de grande bassesse… De sauvagerie imbécile.

Je ne conçois pas comment on peut vouloir éradiquer le passé, le merveilleux souvenir de ceux qui étaient là avant.

Je me souviens qu’alors que j’avais sans doute 5 ou 6 ans à Viroinval, des objets datant de l’époque romaine ont été retrouvés parce qu’on retournait un terrain pour faire je ne sais plus quoi (j’ai une excuse, c’est très loin…). Lovely Brunette a trouvé et emporté un morceau de tuyau d’agile cuit, long peut-être de 30 cm, cassé au milieu (elle l’a recollé avec « de la colle plastique », je sais que c’est un sacrilège, mais l’époque était moins au sacrilège qu’aujourd’hui…), et Papounet m’a indiqué cette chose extraordinaire : l’empreinte digitale de l’artisan. J’ai très bien compris que c’était exceptionnel, et l’ai effleuré avec respect, toute envoutée par l’idée que je touchais avec mes doigts l’endroit où cet homme avait mis le sien des siècles plus tôt. Je peux encore ressentir cette émotion en y pensant. Tout comme Papounet me faisait remarquer, dans les tours de châteaux en ruines ici et là, que des milliers de pieds chaussés de poulaines ou sabots avaient usé la pierre au milieu des escaliers. Le passé et le présent s’emmêlaient, et j’étais très consciente de cette notion qu’on ne s’explique pas : le temps et ses indices.

Que l’on n’aime pas une religion, ça se comprend. Que ce soit la sienne propre ou celle des autres d’ailleurs. Mais s’en prendre à ce que des hommes ont exprimé, de façon rustique comme pour les pétroglyphes ou avec plus de sophistication, c’est contre l’homme et pas ses dieux…

Les méchants phobes

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Nous serions grossophobes, transphobes, homophobes, migrationphobes, différencephobes, changementphobes. Toutphobes. Nous n’aimons pas Omar Sy ? C’est parce que nous sommes racistes, rien à voir avec le droit d’aimer ou pas. Nous n’aimons pas la famille royale, ça c’est cool en revanche, être richephobes est de bon ton.

On n’aime pas retrouver du vomi et de vieux vêtements puants sur le seuil… : on est contre les pauvres migrants. Ou les pauvres SDF, ou les pauvres tout court. On est franchement méchants, un peu de bonté tout de même…

On a eu un jour un ami qui trente ans plus tard est soupçonné d’avoir dit « beaux nichons » à une créature aux seins gonflés à l’hélium (qui en riaient de joie), et on est forcément anti-féministe, ça va de soi.

On adore la viande locale, on est le Godzilla des pauvres petites bêtes, c’est bien prouvé que nos mâchoires sont celles de végétariens, et l’enfant prodige fut accueilli avec une bonne soupe de légumes frais et pas le veau gras légendaire. N’oublions pas le plat de lentilles, végan avant son heure. Le lait nous détruit à petits feux de joie, le lait c’est pour les veaux, rien que pour les veaux et nous tue à petites lampées, que le fromage remonte à la préhistoire est une légende, les nouveaux spécialistes ayant obtenu leur diplôme en ligne l’assurent, et on va sans doute nous prouver que les Suisses et les Normands entre autre souffrent d’épouvantables malformations après des siècles de lait.

Des spécialistes, d’ailleurs, surgissent de partout. Ils sont heureux car ils se font de l’argent, pondent des théories et des découvertes incroyables et révolutionnaires.

Les gens bien dans leur peau la tatouent le plus possible, les hommes s’épilent même pour que la pilosité ne gâche pas le joli dessin maori ou « original ». Un beau décolleté, oubliez-le, tout se joue en un choix cornélien : l’hélium qui fait rire les seins, ou la toile d’araignée tatouée ? Pareil pour les jambes d’ailleurs, les varices ne se remarqueront pas, évidemment… N’oublions pas le piercing, parfois discret et amovible on l’espère, mais d’autres fois, on se demande si une fois enlevées les épingles et arrachés les clous, la peau ne ressemblera pas à celle d’un poulet passé au maillet à picots…

L’amour, alors là le pauvre est à l’agonie. On a donné sa couronne à désir, concupiscence, consommation, girls they wanna have fun, et boys, ma foi, pour le moment ils fuient et sont un produit de consommation, englués dans un jeu de rôle sournois. On n’a d’ailleurs pas besoin d’eux, misérables ensemenceurs inutiles. À la banque du sperme on trouve de tout et puis il y a les copains, pourquoi pas ?

Mort au passé, quelle époque formidablement phobe…

La beauté toute nue

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Ces tableaux avaient tant de charme, de fascination pour cette belle chose disparue : l’intimité.

Je me souviens d’un livre lu durant l’adolescence, je crois qu’il était de Selma Lagerlof et j’en ai tout oublié, sauf quelque chose qui m’avait touchée : les deux amoureux allaient être séparés par la guerre, et il demandait à la jeune fille de se laisser voir nue. Il y avait tant de pureté, décence, don de soi – et de savoir recevoir – dans cette scène qu’elle erre encore dans mon souvenir.

Notre époque a rendu les choses moins rigoureuses et hypocrites sans doute, en dehors de tout romantisme (qui d’ailleurs a pris ses cliques et ses claques pour s’enfuir loin de nous). Mais qu’est devenue l’intimité, ces choses que seul un époux connait, que seule une épouse sait ?

Le cadeau de la nudité, la confiance, l’impudeur avec pudeur, ou l’émerveillement devant un corps découvert et privé ? Ces peintres s’attardaient avec douceur et plaisir sur une nuque offerte sous les cheveux relevés, sur une sieste déshabillée, sur une toilette à l’éponge dans un bassin, sur le laçage d’un corset, la remontée d’un bas, un peignoir entr’ouvert. Il y avait toute une vibration autour de ce regard. Un bonheur rien que d’avoir accès à cette intimité.

On en voit vraiment trop à présent, même si c’est souvent vêtu de tatouages et de piercings. Plus personne ne reçoit l’intimité de l’autre en cadeau, comme un secret, comme une promesse. Et pourtant, c’est loin d’être la vérité toute nue… c’est aussi l’époque du nu retouché, plus rien n’est d’origine. Plus rien n’est secret, privé, discret, à découvrir… L’émotion s’est enfuie, l’attente, l’imagination. Et c’est dommage de réduire un corps à chair, os et plaisir.

Il y a bien plus, comme le simple bonheur d’être beau et désirable pour l’autre même si beau et désirable, objectivement… on ne l’est plus, ou pas… L’intimité peut se contenter d’une canine mal implantée, d’un sourcil à la courbe insolite, d’une façon de plisser les paupières, d’une fossette, pour voir la beauté privée de l’autre…