#TourDeMarché (5e saison)

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(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur les rézosociaux)

Vendredi, c’est (parfois) #TourDeMarché, et histoire de réagir à l’actualité brûlante du petit monde de la bande dessinée, on va s’intéresser cette semaine à l’irrésistible Gaulois. C’est parti !
On connaît bien la musique : nous sommes fin octobre dans une année impaire, c’est donc le moment tant attendu où doit sortir un nouvel Astérix, dont on sait qu’il va forcément enthousiasmer les médias et aller chatouiller les records.
« Un meilleur démarrage que le précédent. Le 41e album d’Astérix et Obélix s’est écoulé à plus d’un demi-million d’exemplaires entre jeudi et dimanche, selon l’éditeur » peut-on lire dans Ouest-France. Et de préciser : « Au Portugal aussi, l’aventure imaginée par Fabcaro et Didier Conrad bat des records. » Super. Du côté de Marianne, on applaudit : « Astérix en Lusitanie  La série est devenue tellement universelle que tout le monde peut s’y reconnaître ». S’y reconnaître, et bien sûr courir l’acheter. parce qu’avec un premier tirage de cinq millions d’exemplaires pour le monde, dont deux millions pour la France, il s’agit d’inonder le marché.

D’ailleurs, le week-end dernier, me rendant à la Gare de Lyon à Paris pour des raisons familiales, j’ai avisé le Relay qui se trouve dans le Hall 2, non loin d’un panneau-écran publicitaire qui faisait la promotion du fameux album. J’ai compté : sur l’ensemble du Relay (qui vend presse, livres, snacking et souvenirs de Paris), Astérix en Lusitanie bénéficiait de pas moins de 42 (quarante-deux !) facings et de quatre PLVs (deux grandes et deux petites). Difficile de le rater.
(au moment où je faisais mon décompte, un employé du Relay était en train de « refaire le plein », demandant à sa responsable jusqu’où il fallait compléter les piles. « au maximum », fut la réponse immédiate)
Et puis il faut aussi ajouter le numéro du JDNews, supplément hebdomadaire du JDD, qui consacre à Astérix un numéro spécial et dont la une ressemble à s’y méprendre à la couverture de l’album, estampillée du logo du périodique. On s’y tromperait.

Devant une telle omniprésence, l’optimiste verrait sans doute la simple réponse à une demande importante, visant seulement à assurer que chaque futur lecteur (mais avant tout acheteur) puisse être satisfait. Le pessimiste, lui, considérerait cette débauche de moyen comme une forme de pression, visant à asseoir par le nombre le statut d’incontournable qu’entretiennent par ailleurs les médias, complices plus ou moins volontaires de l’opération.
Car si l’opération commerciale est impressionnante par sa démesure, elle exerce une fascination étrange, où toute critique semble céder devant l’ampleur de la célébration unanime d’un « phénomène ». Témoin cet article de Challenges qui célèbre… la campagne de promotion de l’album. post-modernité, quand tu nous tiens. Libération, tout en se montrant critique, résume finalement bien la difficulté à séparer le livre de l’offensive commerciale : « bon crux, mais machine à frix« .

Alors que le marché de la bande dessinée connait une année maussade, Astérix lui permettra-t-il de remonter la pente ? Rien n’est moins sûr.
Tout d’abord parce qu’au risque de me répéter, Astérix n’est pas (n’est plus) une bande dessinée, mais a basculé dans une autre catégorie, où la communion à grande échelle (souvent idéalisée) prend le pas sur l’intérêt réel de l’objet. Ces moments sont devenus si rares qu’il faut les célébrer — au même titre qu’en leur temps les Jeux Olympiques (qui font rayonner l’image de la France), d’une équipe de foot triomphante (Black Blanc Beur) ou du Beaujolais Nouveau (occasion d’apéros festifs).
Alors certes, pour revenir à l’économie de la bande dessinée, les ventes d’Astérix vont venir gonfler les chiffres de la bande dessinée en France — et peut-être atténuer une tendance globalement baissière depuis le début de l’année. Production d’un éditeur (Albert-René) entièrement dédié à l’exploitation d’une unique marque, les ventes faramineuses ne viennent en rien soutenir la création — si l’on exclut les deux auteurs de l’ouvrage, Fabcaro et Didier Conrad.
On pourrait imaginer que le flux généré par un tel livre vienne, indirectement, soutenir les libraires et en particulier les librairies spécialisés, et donc contribuer d’une manière détournée à la santé du secteur. Sauf que. Sauf que quand on regarde la répartition des ventes d’Astérix dans les quatre circuits de distribution par rapport à la structure générale du marché, on voit qu’il bénéficie bien plus aux GSA (qui écoulent près de 40 % des albums) que des libraires spécialisés.

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Le graphique ci-dessous, qui montre la contribution d’Astérix aux ventes sur 12 mois glissants dans le réseau des GSA (Grandes Surfaces Alimentaires) et l’ensemble qui recouvre les librairies spécialisées souligne l’importance relative d’Astérix pour les uns et les autres (à noter que les Relay comme celui qui a inspiré cette réflexion sont classés dans le « autres » de « Librairies niveau 2 + Internet + Autres », relativisant plus encore la contribution d’Astérix à la santé économique des librairies)

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Au-delà de ces considérations assez techniques, j’aurais bien voulu explorer une autre hypothèse — à savoir qu’Astérix, en accaparant une large part des achats, pourrait être finalement nocif au reste de l’industrie et impacterait négativement la performance de certains titres. Sauf qu’il n’est pas possible de faire cette analyse pour une raison bien simple : depuis 2013 et la reprise d’Astérix sur ce rythme biannuel, la plupart des titres « populaires » ou « mainstream » ont adopté un rythme biannuel, mais les années paires. Ainsi Lucky Luke, dont les albums de la série principale sortent les années paires depuis 2004, ou les Blake et Mortimer, sortant généralement les années paires depuis 2014, à deux exceptions près.(la deuxième partie du diptyque La Vallée des Immortels en 2019, point de référence discutable de par sa nature de suite directe, et Le Dernier Espadon en 2021, seul élément de comparaison éventuel). Mais ce n’est que partie remise, promis.

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Dossier de en octobre 2025

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