L’autre jour, je participe à une séance de dédicace de Marc Hardy, dessinateur de Pierre Tombal (série de mon enfance), et il se trouve que cet auteur a pris l’habitude de prendre en photo les gens qui viennent le voir. Ensuite, il poste les photos sur sa page Facebook.
Je vais donc voir sur sa page, par curiosité. J’y étais bien, mais j’ai eu du mal à me reconnaître… Résultat de cinq ans passés sans me voir dans un miroir ou signe du retour fracassant de ma tumeur et de la chimio dans ma vie ?
Ma nouvelle femme d’ouvrage, Ludmila, est d’origine ukrainienne et parle… ukrainien, point barre. Elle doit connaître une quinzaine de mots de français, et pas un seul d’anglais.
Pour communiquer, elle utilise une application sur son téléphone : elle parle en ukrainien, appuie sur une touche, et le téléphone traduit instantanément en français. Le résultat est carrément bluffant.
On dit souvent que l’IA entraîne des suppressions d’emploi. C’est pas faux, mais ici, elle permet à quelqu’un de travailleur et volontaire d’intégrer le marché de l’emploi sans connaître la langue du pays qui l’accueille.
Paul Konig est médecin légiste en chef à New York. La fin de carrière est proche, mais la passion toujours intacte. Les cas se suivent et s’accumulent, entre un dépeceur psychopathe qui sèment des bouts de cadavres à travers la ville et une position dans la hiérarchie qu’une réputation internationale ne suffit pas forcément à défendre. Et la mystérieuse disparition de sa fille, forcément source d’inquiétudes, n’arrange évidemment rien à l’affaire.
Le récit suit son cours, entre le tourment vécu par le personnage principal et la description, par le détail, d’une ville de New York en proie à une lente mais inexorable décrépitude. Les scènes de crime sont troublantes de réalisme, et celles d’autopsie font froid dans le dos. Tout y est décrit avec une minutie toute scientifique, tandis que l’objet ausculté provoque le dégoût. Le contraste entre le côté sordide et miséreux de l’environnement et le regard, habitué sans doute, que porte Konig sur tout cela, a de quoi faire frémir.
La lecture de Michael Butler Murray est parfaite ; elle adopte toujours le ton juste et marque distinctement les emportements d’un héros qui, placide lorsqu’il s’agit de pratiquer son métier, sait aussi se montrer violent et rêche dans ses interactions sociales.
Un jour soir à Ankara, Bernard de Jonsac, noble désargenté, mais ayant ses entrées à l’ambassade de France, rencontre Nouchi, jeune fille d’origine hongroise qui hante les bars et les nuits, déambule dans les rues. En quête de quoi ? D’un bon parti, peut-être. À défaut, d’un repas gratuit.
Bien sûr, elle n’est pas la plus jolie. Elle ferait même pâle figure face à ses coreligionnaires, plus mûres, plus expérimentées, plus élégantes. Tant pis. Elle saura se montrer enjôleuse, séduire à sa façon, en jouant du mystère, et de son air d’innocence.
Les clients d’Avrenos est le récit de leur rencontre et de leur parcours, tantôt côte à côte, tantôt éloignés par les remous et autres aléas d’une existence instable. Au fil de leurs déambulations, ils croiseront des personnages étonnants, navigueront dans des milieux quelque peu interlopes, prendront part à des somptueuses fêtes. Et parfois tomberont des nues.
« Ici, on laisse couler la vie. Elle est plus forte que nous. »
Ces mots, lâchés en fin d’album dans un salon feutré, résument bien l’histoire de Nouchi et Jonsac, voire, à tout prendre, l’œuvre entière de Simenon. Souvent, dans les romans de l’écrivain belge, les décors et les personnages ont bien plus d’importance que l’intrigue. La fin n’en est pas vraiment une. Tout reste flou. Cela, Fromental l’a bien compris, lui qui relègue ses héros au rang de spectateurs. Et Mattiussi également, elle qui, loin des ambiances brumeuses généralement associées aux enquêtes de Maigret, s’empare avec volupté de la Turquie et de sa chaleur.
Le dessin surprend, au premier abord. On s’y perd bien vite. Entre un trait semble-t-il hésitant et des couleurs flamboyantes, l’immersion est pourtant totale. Mais le voyage doux-amer.
J’aime décidément beaucoup la façon dont Neil Gaiman écrit ses nouvelles ; il parvient toujours à y concentrer toute la richesse que l’on trouve dans ses romans. Black Dog fait suite à American Gods, et l’auteur prend apparemment plaisir à retrouver cet univers.
Il est toujours question de mythes et de légendes, avec le personnage de Shadow qui, tant bien que mal, tente de s’y retrouver. Mystère et suspense garantis.
La fête est complète avec une très belle illustration de couverture et la voix de Neil Gaiman pour porter le tout.
Julien est un jeune homme plutôt renfermé, qui vit seul et passe beaucoup de temps avec ses voisines, des dames âgées dont il apprécie la compagnie. Cette vie calme, il décide du jour au lendemain de la secouer en acceptant une mission humanitaire en Afrique. À la suite d’un accident d’avion, il se verra contraint, avec ses compagnons d’infortune, de survivre dans des conditions difficiles et de poser un regard différent sur le monde et sur sa propre vie.
La particularité de cette série est d’offrir en l’espace de quatre tomes autant d’aperçus de la vie du personnage central, de la fin de l’adolescence à l’âge adulte. Cette évolution transparaît évidemment dans le dessin, tout en finesse, de Michel Plessix, qui fait vieillir son héros de manière très convaincante, mais aussi dans le développement psychologique d’un homme qui, au fil de ses voyages et de ses rencontres, changera, apprendra un grand nombre de choses sur lui-même et sur les autres. Les aventures de Julien Boisvert prennent donc une tournure initiatique, en plus de dévoiler avec subtilité un message de tolérance et de conscience face à l’existence des autres.
Un beau voyage, tant pour le personnage que pour le lecteur.
Théodore Poussin
Premier cycle de 5 tomes et édition intégrale
Théodore Poussin vit à Dunkerque, où il travaille à la compagnie maritime. Sa place est dans un bureau, mais il ne s’en satisfait pas, car il rêve avant tout de voyages au long cours et d’aventures en haute mer. Lorsqu’il parvient finalement à embarquer et à quitter la terre ferme, c’est pour initier un interminable périple dans les contrées les plus lointaines, où les dangers sont légion.
Frank Le Gall offre avec cette série une histoire au ton désuet, tant par les péripéties du personnage qui ne sont pas sans rappeler celles d’un certain reporter à la houppe que par un dessin en ligne claire qui renvoie elle aussi au glorieux passé de la bande dessinée. L’auteur ne fuit toutefois pas toute modernité, tant le personnage est attachant, fouillé dans sa personnalité qui évolue parallèlement à un graphisme qui s’affirme d’album en album. Les cinq premiers tomes constituent ainsi une première aventure, qui sera suivie par d’autres tout aussi passionnantes, avec des variétés de ton qui permettent à la série de ne pas se répéter.
De cape et de crocs
Série complète en 8 tomes et éditions intégrales
Armand Raynal de Maupertuis, renard de son état, parcourt les routes en compagnie du seigneur Villalobos y Sangrin, un loup au regard perçant et au caractère bien trempé. Prompts à manier le verbe autant que la lame, les deux compères sont en quête perpétuelle d’aventures. De la Sérénissime aux plus improbables destinations, ils iront de rencontres en échauffourées pour offrir au lecteur émerveillé un festival de duels et de bons mots, de démonstrations d’amour courtois et de palpitantes chasses au trésor.
Disons-le sans détour, De cape et de crocs est sans doute la série la plus passionnante qu’il m’ait été donné de lire, tout simplement parce que leurs auteurs, Alain Ayroles au scénario et Jean-Luc Masbou aux dessins, sont des maîtres dans leur catégorie. Difficile de ne pas être émerveillé par ces textes et autres réparties cinglantes, qui affichent fièrement leur riche vocable et leurs somptueux alexandrins, tandis que le trait d’une incroyable finesse s’accompagne de couleurs belles et variées pour composer des planches incomparables. Qui plus est, les péripéties et autres rebondissements ne lassent jamais, parvenant à se renouveler et à surprendre au fil des tomes.
W.E.S.T.
Série complète en 6 tomes et édition intégrale
Un western qui n’a rien de classique, entre un scénario qui puise dans la psychanalyse et le mysticisme pour composer une atmosphère inquiétante, et un dessin qui affiche d’emblée son originalité et sa puissance.
Les intrigues sont complexes, les personnages torturés et aux motivations multiples, les textes nombreux et joliment rédigés, pour obtenir au final un récit d’une grande densité. Xavier Dorison et Fabien Nury joignent leurs forces pour offrir une histoire palpitante, étalée sur plusieurs cycles. Ils réservent nombre de surprises au lecteur et mettent en place des relations extrêmement changeantes entre les différents protagonistes, lesquels font preuve d’une solidarité relative et voient parfois leurs actions dictées par leurs propres intérêts et autres rancœurs.
Au dessin, Christian Rossi émerveille par un trait précis conjugué à une mise en couleurs aux contours peu définis, instaurant dans son univers réaliste une pointe d’irréel, en parfaite adéquation avec les événements surnaturels qui y ont lieu.
L’autre monde
Premier cycle de 2 tomes et édition intégrale
Jan Vern est pilote. Au cours d’un vol, il voit le ciel et les étoiles s’éteindre pour faire place au néant. Puis, c’est la chute. Il se retrouve dans un monde étrange, qui répond à ses propres lois et fait furieusement penser aux vieilles légendes populaires qui, sur Terre, avaient été reléguées au rang d’histoires folkloriques. Comment se faire une place dans cet autre monde, dont l’existence semble par ailleurs menacée ?
D’un graphisme qui confère à cet étrange univers les atours d’un conte ancien, cette série illustrée par Florence Magnin mène le lecteur dans une aventure qui pourrait paraître loufoque si le scénariste, Rodolphe, ne parvenait pas à rendre le suspense si intense, malgré un rythme posé qui permet d’installer les décors et personnages. Les auteurs offrent en deux tomes seulement une histoire très dense que parsèment des trouvailles graphiques et scénaristiques intéressantes. Original mais cohérent, audacieux mais toujours maîtrisé, le récit se goûte avec plaisir.
Premier cycle complet en 5 tomes et édition intégrale
L’action se situe au début du XXe siècle, dans une ville de New York qui s’apprête à connaître des élections municipales aux enjeux importants. Alors que des bandes font régner le chaos en ville, deux candidats s’opposent. Tandis que Gedeon Sikk, le maire sortant, entend répondre à ces émeutes par une surenchère de violence, Jessica Ruppert, démocrate, prône le dialogue et l’écoute de l’autre. Les intrigues qui se mêlent autour de ce passage aux urnes sont nombreuses. C’est dans ce contexte que Joshua Logan, ancien du Viet-Nam, tente d’oublier les horreurs de la guerre aux côtés de sa femme et de son fils. Pas facile, lorsque l’actualité lui rappelle sans cesse ce passé qu’il pensait révolu.
Le pouvoir des innocents est une série qui aura marqué de nombreux lecteurs. La raison de ce succès, mérité, tient dans la profondeur des personnages et dans la façon dont le scénariste, Luc Brunschwig, entremêle les différentes destinées pour livrer un tout cohérent. À la lecture, la crainte est parfois grande de voir les auteurs se perdre dans leur propre intrigue ou décevoir par une fin qui ne serait pas à la hauteur de l’implacable montée en puissance du scénario au fil des cinq volumes. Au final, le dernier tome est sans nul doute l’un des mieux construits qu’il m’ait été donné de lire : toutes les questions trouvent réponse et le final, grandiose autant que cruel et chargé d’émotions, ponctue comme il se doit cette série haletante illustrée par Laurent Hirn avec un talent qui s’affirme à chaque parution.
Un must en matière de thriller politique, riche dans son propos et infaillible dans sa narration.
Nuit noire
Série complète en 3 tomes et édition intégrale
La première particularité de Nuit noire est de se dérouler en France, tandis que nombre de thrillers préfèrent prendre pour cadre les États-Unis. La deuxième est d’adopter une narration particulièrement morcelée, alternant des scènes qui se déroulent sur plusieurs trames temporelles.
Le lecteur suit le parcours de deux amis, Marc et Joey, qui doivent s’enfuir après une altercation qui tourne mal avec la police. Ce sera l’occasion pour ces jeunes hommes de revenir sur leur vie passée, leurs erreurs, mais aussi les événements qui se sont imposés à eux. Le parcours de ces personnages aux caractères dissonants a pour toile de fond une vie pas toujours rose, et la nécessité pour eux de se battre pour survivre. Le procès qui se déroule en parallèle de leur fuite en avant sera pour le scénariste, David Chauvel, le moyen de revenir sur les causes d’un drame qui apparaît comme évitable.
Au dessin, Jérôme Lereculey fait preuve d’un réalisme sobre mais efficace. Son trait brut convient parfaitement pour rendre une ambiance finalement très dure, à l’image de la vie des différents acteurs. Ensemble, les deux auteurs auront donné naissance à une série brève mais intense, qui alterne avec bonheur les moments de violence et les instants de répit, et dont la fin, attendue, atteint un sommet en termes de tension dramatique.
Le tueur
Premier cycle de 5 tomes et édition intégrale
En règle générale, les auteurs essaient souvent de rendre leurs héros attachants d’une manière ou d’une autre. Ce ne sont pas toujours des saints, mais au moins ont-ils un vécu ou un caractère qui nous font comprendre les actes qu’ils posent. Tel n’est pas le cas du tueur qui donne son nom à cette série de Matz. Le tueur est quelqu’un qui apparaît comme extrêmement froid, détaché, sans scrupule, et qui trouve dans la violence dont est faite le monde prétexte à justifier, ou du moins à minimiser, ses propres exactions.
Le monologue est d’ailleurs la forme de narration qui prédomine, témoin de la solitude du tueur ne pouvant vraiment se lier à personne. Il est difficile de savoir quelle attitude adopter face à cet être qui a fait de son quotidien une mise à mort sans cesse renouvelée et qui passe le plus clair de son temps à s’en dédouaner : impossible de rejeter en bloc tous ses arguments ; impossible également d’y accorder un trop grand crédit, même si, comme il le dit lui-même, il ne fait qu’aider des personnes souvent peu recommandables à s’entre-tuer. Les pensées du tueur soutiennent véritablement l’histoire, surtout faite de considérations générales sur la vie et la destinée. Ainsi, ce personnage qui semble nous échapper complètement narre sa vie et expose sa vision du monde, tout en perpétrant les assassinats pour lesquels il est rétribué.
Cette façon particulière de raconter permet au dessinateur, Luc Jacomon, de faire montre d’un style très original, tourmenté, haché, et accompagné de couleurs très tranchées. Les ambiances qui en ressortent sont soit d’une profonde noirceur, soit au contraire d’une luminosité qui, par instants et par endroits, contraste avec un récit d’une grande violence.
Sur la route de Selma
Histoire complète en 1 volume
La trame est extrêmement simple. Clement rencontre Tracy-Lee, quelque part sur la route, dans une Amérique où la ségrégation reste une actualité brûlante. Mais un homme noir peut-il coucher avec une femme blanche sans peur des représailles ?
Cet album est un road-movie dans la plus pure tradition du genre, où jamais le rythme ne s’élève. Tout est calme, d’un calme qui semble contenir à chaque instant une violence sourde. La qualité du récit ne tient pas dans une façon de traiter le thème du racisme qui serait exceptionnelle, mais dans l’ambiance posée par les auteurs grâce à un découpage qui accentue la lenteur de l’histoire, son côté pesant, et au dessin de Philippe Berthet qui renforce l’atmosphère sombre prévalant du début à la fin. Il fait également passer de nombreux sentiments par la mise en scène, par les silences qui s’imposent tant au lecteur qu’aux protagonistes de cette histoire déchirante.
Implacable, le scénario de Philippe Tome brille par une simplicité qui paraît de bon aloi, au service de personnages dont le destin tient à cœur jusqu’à la dernière page.
Griffu
Histoire complète en 1 volume
L’intrigue en elle-même n’a qu’un intérêt limité : Griffu est conseiller juridique et il se retrouvera embrigadé dans une sombre histoire de magouilles, où les coups de feu seront aussi nombreux que les coups bas. C’est plus au style littéraire de Patrick Manchette que tient l’originalité de ce récit : le personnage, à grand renfort de voix off et de dialogues percutants, s’exprime dans un français teinté d’argot parfaitement réjouissant.
Autre particularité, les différents personnages sont tous plus ou moins des crapules, même le soi-disant héros. Ils se démènent dans un univers d’une grande noirceur, illustré par Tardi dans son style éminemment reconnaissable. L’atmosphère qui s’en dégage prend aux tripes et sert le côté sombre de l’histoire.
Au rang des maîtres du polar, le duo Tardi/Manchette tient une place de choix. Griffu en est la preuve ; un album à savourer pour ceux qui n’aiment rien tant qu’une plongée un brin sordide en milieu urbain.
Les coulisses du pouvoir
Premier cycle de 4 tomes et édition intégrale
Comme son nom l’indique, cette série nous emmène à la découverte des travers de la politique, autrement dit des petits et grands complots qui font et défont nos représentants. L’histoire se déroule au Royaume-Uni, à l’approche d’importantes élections. Nous suivons le parcours dans ce monde de requins de Clive Baker, proche de Sir Stuart, ancien Premier ministre qui s’apprête à révéler des informations compromettantes sur des politiciens en vue.
L’intrigue concoctée par Philippe Richelle brille par sa construction sans faille, sa représentation édifiante des luttes d’influence et des enjeux politiques. Elle présente des personnages à la psychologie approfondie et s’accompagne d’un dessin réaliste de qualité signé Jean-Yves Delitte.
Tous ces éléments ont concouru au succès de ce récit qui nous fait pénétrer dans les coulisses d’un univers où, sans cesse, hommes et femmes flirtent avec la légalité pour assouvir leur soif de pouvoir, même si, de toute évidence, ce combat peut également s’accompagner d’une certaine éthique et d’un réel sens du devoir.
Jean Dufaux et Philippe Delaby racontent dans cette série la vie de Néron, empereur romain connu pour ses exubérances et sa cruauté. En dire plus serait inapproprié, tant le scénariste parvient à faire œuvre d’historien en plus de raconter une histoire passionnante.
Ce qui marque avant tout, c’est la crédibilité de l’intrigue et l’évidence d’un impressionnant travail de recherche historique, ainsi que le soin apporté à la réalisation de chacun des tomes : dessin réaliste d’une grande beauté, mise en couleurs somptueuse et nuancée, découpage classique mais efficace, personnages à la personnalité approfondie, intrigues de palais qui tiennent en haleine, histoires d’amour et d’honneur dont l’issue tient à cœur, multiples rebondissements…
Tous ces éléments font de Murena un incontournable, d’ailleurs salué par la critique et dont la qualité perdure d’album en album.
Les 7 vies de l’épervier
Série complète en 7 tomes et édition intégrale
Ariane de Troïl est née le même jour, quelque part en Auvergne, que le Dauphin du Roi en sa capitale parisienne. Rien ne les rapproche, mais leurs destins se trouveront liés par les hasards de l’Histoire.
Pour cette série qui fait partie des classiques de la bande dessinée à caractère historique, Patrick Cothias situe son intrigue dans la France du début du 17e siècle. En sept tomes, il compose une œuvre qui multiplie les protagonistes et il enchaîne les révélations, fait évoluer les personnages et leurs relations réciproques, décrit avec minutie le quotidien du palais et du peuple, forcément aux antipodes, pour aboutir à une scène finale qui compte parmi les plus poignantes du 9e Art.
André Juillard, maître du genre, offre des planches d’un classicisme inflexible, mais d’une très grande classe, rehaussées de couleurs tout en délicatesse.
Azrayen’
Histoire complète en 2 tomes et édition intégrale
Perdu dans une guerre d’Algérie qui n’est pas la sienne, Messonnier aimerait passer moins de temps à combattre qu’à conter fleurette à une jolie fille du pays. Est-ce la raison de sa mystérieuse disparition ? A-t-il fini par déserter pour retrouver sa belle, ou plus simplement pour échapper aux horreurs quotidiennes commises au nom de la patrie ?
Azrayen’ raconte l’histoire de la guerre menée par la France dans sa colonie africaine, à travers le regard d’un soldat qui rêvait d’un autre avenir. Frank Giroud s’inspire de sa propre histoire familiale pour dépeindre avec crédibilité la réalité du conflit pour les différentes parties prenantes, avec pour parti pris un ancrage dans la réalité du terrain. Aux dessins, Christian Lax dépeint avec classe des paysages d’une grande beauté, dont les couleurs feutrées parviennent par instants à faire oublier la guerre, ses exécutants et leurs exactions.
Il en résulte un parfait équilibre entre réalisme pur et inspiration artistique. Ce tour de force se traduit par des planches qui donnèrent, au moment de leur réalisation, une envergure supplémentaire à leur créateur.
Le sursis
Histoire complète en 2 tomes et édition intégrale
1943. Le petit village de Cambeyrac, en Auvergne, subit comme toute la France les affres de la seconde guerre mondiale. Si la bourgade conserve un semblant de calme, elle n’en est pas moins déchirée par des idéologies divergentes, entre ceux qui supportent la résistance et les autres, qui n’hésitent pas à afficher leur sympathie pour la cause ennemie. Conscrit, Julien a décidé de se faire la malle : il saute du train qui devait l’emmener au front et trouve refuge dans un pigeonnier abandonné, avec vue sur la place du village. Il se fait ainsi le témoin des tensions qui parcourent la vie des villageois, quand son attention n’est pas accaparée par Cécile, serveuse au café, qu’il ne quitte pas des yeux.
Nombreuses sont les histoires d’amour sur fond historique, et nombreuses sont les bandes dessinées à avoir pour cadre le deuxième conflit mondial. Lesursis tire toutefois son épingle du jeu grâce à la profondeur de ses personnages et au réalisme des situations, à mi-chemin entre faits avérés et récit de fiction. De plus, le dessin est d’une grande élégance et se marie à une mise en couleurs subtile pour donner à cette période trouble un décor enchanteur.
Le photographe
Histoire complète en 3 tomes et édition intégrale
Emmanuel Guibert, figure majeure de la bande dessinée indépendante, fait ici équipe avec Didier Lefèvre, photographe, pour raconter le périple de ce dernier en Afghanistan, où il a accompagné une mission humanitaire.
Les auteurs décrivent avec réalisme et une réelle affection le quotidien des membres de la mission, leurs déboires autant que leurs moments de joie, ainsi que la vie et les coutumes des populations locales. Le ton se veut didactique, mais sans lourdeur, porté par des personnages captivants et une grande richesse de fond.
Ce qui surprend au premier abord, c’est la composition des planches. Les dessins de Guibert se mêlent aux photos de Lefèvre, pour donner naissance à une œuvre hybride, mais pourtant d’une grande cohérence. Les différents modes d’expression se rejoignent, se complètent à merveille et forment un ensemble parfaitement lisible, d’autant plus que les couleurs de Frédéric Lemercier brillent elles aussi par leur discrétion, leur finesse et leur parfaite intégration dans le graphisme général de la série
Anne et Gérald s’installent dans la campagne ardennaise. Ils y découvrent un monde à mille lieues de leur existence de citadins, où la sorcellerie dépasse le simple cadre du folklore. L’univers que dépeint Comès est celui de l’ancien temps, mis à mal par l’avènement d’une pensée plus rationaliste et d’une technologie en plein développement, mais qui garde par endroits de farouches adeptes.
Pour Anne, l’acceptation d’une nature qui dicte ses lois à l’homme, contraint de s’y plier et de vivre en harmonie avec son environnement, se fera progressivement. Enceinte de son deuxième enfant, elle trouve dans la nature et sa qualité de mère nourricière le réconfort que l’Église et ses dévots n’ont jamais pu lui apporter. Ce sera également l’occasion pour son premier fils, autiste, de s’ouvrir à un monde qui accepte sa différence.
Comme à son habitude, Comès place l’humanité et l’authenticité des relations au centre de son récit. Les contes et légendes de nos ancêtres, pour un temps, redeviennent réalité sous la plume de l’auteur, lequel nous gratifie en outre d’un dessin en noir et blanc d’une grande élégance.
Le prince des écureuils
Histoire complète en 1 volume
Il était une fois un petit écureuil chétif, malmené par la vie et tenaillé par la faim dans ce froid hiver. Par un mystérieux sortilège, il se trouve transformé en humain. Alors, il donne libre cours à toute la haine et la soif de vengeance qui sommeillaient en lui.
Ce conte noir et cruel, proposé par Yann dans une langue ravissante, se fonde sur une allégorie de l’esprit humain et de son inévitable part d’ombre. Se déroulant dans une époque lointaine, il n’entre pas moins en résonance avec le monde actuel, dépeignant des sentiments universels et les relations humaines qui en découlent.
Illustré par René Hausman avec son talent habituel, Le prince des écureuils est une histoire qui, si brève qu’elle soit, marque par sa parfaite finition et ses textes de grande qualité. Quant au dessinateur, il n’a pas son pareil pour représenter un Moyen-Âge qui tient plus de la légende que de la retranscription historique, mais qui vous attire dans son univers sans possibilité de s’y soustraire.
Les lumières de l’Amalou
Série complète en 5 tomes et édition intégrale
Un magicien pour imaginer les êtres peuplant le monde et un grand chêne aux pouvoirs divins pour leur insuffler la vie. Curieuse association entre deux êtres qui, entre collaboration et ressentiment, donnent naissance à un univers parallèle à celui des hommes. Entre furets et transparents, qui en sont tous deux issus, les relations ne sont d’ailleurs pas au beau fixe, tant le poids d’une faute passée continue à peser sur les épaules de tous. Par un pur hasard, Andréa et Elwood, deux furets, se retrouveront mêlés à cette histoire de légende.
Si le monde créé par Christophe Gibelin est un ravissement en soi, lui qui allie douceur et cruauté dans un même mouvement, la série aura surtout marqué les esprits par le dessin de Claire Wendling, dont les apparitions en bande dessinée sont aussi rares que délectables. Trait d’une rare finesse et couleurs harmonieuses se confondent pour conférer à chaque planche une grande beauté. Ce serait toutefois faire injure au travail du scénariste que d’en rester là : entre une légende dont les répercussions n’ont pas fini de nous étonner et des personnages qui sont autant de portraits minutieux et approfondis, Gibelin aura réussi le parcours sans faute.
D’une parfaite harmonie entre récit et illustration, Les lumières de l’Amalou est une série qui dépeint un imaginaire éblouissant
Fée et tendres automates
Série complète en 3 tomes et édition intégrale
Le monde des hommes est gagné par une violence sans cesse renouvelée et la ville de Carlotta en porte les stigmates. Un homme, pourtant, n’a pas perdu espoir et met tout son art de créateur d’automates au service d’une chimère : faire revivre le temps des fées en donnant l’œil-fée à l’un de ses pantins.
Fée et tendres automates est la série qui a révélé le talent de dessinatrice de Béatrice Tillier. Par son style tout en finesse et ses couleurs lumineuses, elle donne à ses planches des airs de féérie, tout en n’excluant pas une violence dépeinte avec fougue. Les textes aux accents poétiques de Téhy accordent une grande importance aux récitatifs et accompagnent le lecteur dans sa découverte d’un univers fascinant.
Le troisième et ultime tome de ce triptyque marque une rupture, non seulement par une précipitation vers une fin déchirante, mais aussi par un changement de dessinateur qui, une fois la surprise passée, s’accorde finalement bien avec l’évolution du scénario. Le trait de Franck Leclercq est en effet plus brut, plus direct, tandis que les couleurs signées Le Prince portent en elles un côté beaucoup plus sombre.
C’est par un déchaînement de force brute que se ponctue cette série, laissant une impression de grand opéra baroque. L’ultime page de cette fabuleuse série constitue par ailleurs un grand moment d’émotion dont la densité perdure une fois le livre refermé.
Monsieur Noir
Histoire complète en 2 tomes et édition intégrale
Dans le registre des contes noirs, Jean Dufaux offre avec Monsieur Noir une histoire aux accents de folie et d’étrangeté. Nous suivons le parcours de Fanny, une jeune orpheline recueillie par son oncle, dans un château pour le moins mystérieux et régi par ses propres lois. Celui-ci, non content de changer constamment de forme et de taille, est peuplé de personnages qui peuvent se montrer inquiétants. C’est dans cet univers dangereux et hors normes que l’innocente Fanny devra vivre son passage de l’enfance à l’âge adulte, tandis qu’il est parfois difficile de découvrir le monde et d’apprivoiser sa cruauté.
Le récit est relativement bref, et mieux vaut ne pas trop en dévoiler. Je me contenterai de préciser que Griffo réalise ici ce qui est sûrement sa plus belle œuvre, dans un style semi-réaliste qui donne aux lieux et aux acteurs un caractère envoûtant qui leur convient parfaitement. La qualité de la mise en scène fait le reste et confère à Monsieur Noir le statut d’incontournable.
Zoé
Histoire complète en 1 volume
À sa sortie de prison, Zoé se sent bien seule. Elle se raccroche donc à l’unique héritage qu’il lui reste, une maison que lui a léguée sa grand-mère dans le petit village de La Goule. Alors qu’elle ne pense qu’à reprendre une vie normale et rangée, elle découvre rapidement que le calme dont semble empreint cette bourgade comme il en existe tant n’est que faux-semblant. Peuplée de personnages inquiétants, la région s’avère moins accueillante qu’il n’y paraît. À part Hugo, un peu simple d’esprit mais dont l’amitié n’est pas feinte, aucun ne semble avoir trop intérêt à ce qu’un étranger vienne mettre son nez dans les affaires des villageois.
Chabouté propose depuis ses débuts une œuvre qui n’est pas sans rappeler celle de Didier Comès, non seulement en marquant une préférence pour les récits en un volume et en noir et blanc, mais aussi en traitant de thèmes similaires : sorcellerie, loi du silence dans un village isolé, difficulté de vie en société pour des êtres fondamentalement différents, lutte entre tradition et modernité, etc. L’approche est toutefois plus actuelle, avec un récitatif moins présent et une importance accrue donnée aux silences, aux cadrages. Ainsi, il n’hésite pas à offrir de longues séquences muettes, en faisant passer par le dessin des informations pour lesquelles tout texte aurait été superflu. Sa maîtrise du noir et blanc étant parfaite, le résultat est invariablement une réussite.
L’auteur offre ici une histoire au caractère très humain. Grâce aux personnages qu’il crée, à commencer par Zoé et Hugo, et à une belle mise en scène, il impose une marque qui, malgré une certaine filiation, n’appartient qu’à lui.
Joe Haldeman est un ancien du Viêt-Nam qui a voulu raconter son expérience de la guerre sous la forme d’un récit de science-fiction. Dire qu’il s’est fortement impliqué dans l’écriture de son roman, adapté en bande dessinée avec l’aide de Marvano, est donc un doux euphémisme. L’authenticité du récit et des nombreuses émotions qui en émanent est ainsi inattaquable.
Au long des trois tomes qui composent cette série, le scénariste ne se concentre pas sur les ressorts d’une guerre qu’il présente comme inepte et sans fondement, mais bien sur le quotidien des soldats soumis aux affres du conflit armé : violence omniprésente, conditions de vie extrêmes, entraînements meurtriers, isolement total, obligation de commettre des exactions que leur propre morale réprouve. À mesure que nous suivons les personnages, nous découvrons un monde qui, inexorablement, se déshumanise jusqu’à faire des individus les simples rouages d’un système. Les soldats deviennent des machines, contraints de se défaire de leurs sentiments, de se montrer froids face à l’ennemi et de lutter contre tout sentiment d’empathie, dans un monde où l’importance de chacun se résume à ce qu’il peut apporter au système. Avec, au final, une perte de repères totale pour le combattant qui, paradoxe temporel aidant, participe littéralement à une guerre sans fin, et dont le début se perd dans un passé indéfini.
Tous ces éléments, toute cette véracité renforcée par le dessin ultra-réaliste de Marvano, font de La guerre éternelle l’une des meilleures séries de science-fiction jamais publiées, en tout cas l’une des plus poignantes, et un véritable manifeste contre la guerre, quelle qu’elle soit.
Universal War One
Série complète en 6 tomes et édition intégrale
La Fédération des terres unies assure au système solaire une paix que rien ne semble devoir remettre en question, si ce n’est l’apparition soudaine d’un mur, immense et terrifiant, quelque part entre Saturne et Jupiter. L’escadrille Purgatory, composée de fortes têtes et autres rétifs à un minimum de discipline, aura pour mission de pénétrer dans ce mur pour en découvrir la nature et, surtout, pour pister les ennemis qui se cachent forcément derrière ce mystérieux phénomène.
Pour conter cette première guerre universelle, Denis Bajram se retranche derrière une kyrielle de théories scientifiques qui, si elles ne sont pas toujours faciles à suivre et pourront éventuellement être remises en cause par des esprits pointus, confèrent tout de même au récit une grande crédibilité. Il joue notamment sur le paradoxe temporel pour procéder, au cours des six volumes, à d’incessants allers-retours dans le temps. Loin de perdre le lecteur, cette narration audacieuse donne à la série son identité et permet de multiplier les pistes de réflexion. Arrivé au dernier tome, force est de constater que la cohérence est assurée, même si d’aucuns pourront peut-être regretter la tournure quasi mystique que prend l’histoire. C’est oublier que, depuis le début, des passages entiers de la Bible s’égrènent au rythme des chapitres composant chaque opus.
Malgré la complexité apparente de l’intrigue, Bajram n’oublie pas de rythmer son récit par un grand nombre de scènes d’action et de batailles spatiales auxquelles son dessin, spectaculaire, donne une grande force. Par une mise en couleurs sombre et l’utilisation adéquate de teintes rougeâtres, l’auteur crée en outre une ambiance oppressante qui rend d’autant plus trépidante cette histoire qui ose énormément, intégrant des éléments qui font franchement froid dans le dos.
Travis / Carmen McCallum
Premier cycle de 5 tomes pour Travis et de 3 tomes pour Carmen
Fred Duval situe dans les années 2050 ces deux séries d’anticipation se déroulant dans un même univers, qui est le prolongement du monde actuel. Le pouvoir des États est dépassépar celui des entreprises multi-continentales disposant de leurs propres forces militaires.
Au centre de ce rapport de forces entre groupements privés et tout-puissants, l’ONU tente de maintenir un semblant d’ordre mondial et d’éviter l’escalade de la violence, tout en étant garant d’une certaine éthique. Dans le cadre des nombreux cycles qui composent cet univers, le scénariste aborde ainsi toute une série de thématiques fortes : colonisation spatiale, trafics informatiques, intelligence artificielle, manipulations génétiques en tous genres, dérèglement climatique, etc.
Ces questions on ne peut plus sérieuses, Duval les traite sur un mode très « série B ». Les personnages principaux, qui prêtent leur nom aux deux séries, sont des électrons libres dans un monde dangereux, aventuriers et mercenaires qui tentent de survivre tant bien que mal. Le dessin, réalisé successivement par Gess, Emem et Stéphane Louis pour Carmen McCallum, et par Christophe Quet et Ludwig Alizon pour Travis, adopte des styles variés, mais fait montre d’une rigueur qui ne se dément jamais et brille par sa lisibilité.
Duval réalise donc le parfait équilibre entre divertissement et intelligence du propos, preuve s’il en est qu’on peut se pencher sur des questions essentielles dans le cadre d’une série avant tout basée sur l’action. La qualité de réalisation et le succès de cet univers original en font un immanquable parmi les productions du genre.
Pour celles et ceux qui auront apprécié Carmen McCallum, sachez qu’il existe une série parallèle en 5 tomes intitulée Code McCallum, également disponible en édition intégrale. Je n’appréci que très rarement les séries dérivées, mais celle-ci ne se contente pas de décliner à l’envi les mêmes recettes qui ont fait le succès de l’univers de base.
On découvre ici la jeunesse de Carmen dans les forces de l’IRA. Au fil des événements, le lecteur suit un personnage qui évolue progressivement pour devenir la mercenaire sans peur et sans reproche qu’il connaît et aime retrouver épisodiquement. Le dessin, réalisé par Didier Cassegrain, surprend à première vue, mais son originalité finit par s’imposer comme une évidence.
Nikopol
Série complète en 3 tomes et édition intégrale
La trilogie Nikopol constitue à n’en point douter l’une des références en matière de science-fiction, mais elle revêt un caractère particulier à plus d’un titre. Ici, pas de monde ultra-futuriste, pas de conquête spatiale ou de vaisseaux interplanétaires. Non, l’action a lieu dans un Paris qui n’est plus que l’ombre de lui-même, aux mains d’un régime fasciste qui a rejeté en périphérie une plèbe qui se décompose dans la crasse et la misère. Ce monde en déliquescence, c’est celui que retrouve Alcide Nikopol après un séjour prolongé dans l’espace en état de cryogénisation, reliquat d’une technologie semble-t-il oubliée.
Le premier tome est un modèle de récit politique dans un contexte d’anticipation, agrémenté d’une touche originale de mysticisme. Le personnage de Nikopol, devenu un jouet dans les mains d’Horus, dieu égyptien qui a fui ses semblables, combat le régime en place pour rétablir un système démocratique. Le lecteur suit avec intérêt le rapport de forces entre les deux entités, l’une humaine et l’autre divine, qui se côtoient par la volonté d’Horus. Il s’établit entre eux une relation pour le moins particulière, à mi-chemin entre le partenariat et la véritable amitié. Leurs desseins, pourtant différents, se rejoindront étrangement au fil de leurs pérégrinations.
Par la suite, au cours des deux derniers tomes, Enki Bilal change de registre et de graphisme. À mesure qu’il délaisse le fond politique de son récit pour se concentrer sur le destin de ses personnages, il adopte progressivement un style plus cinématographique qui fait la part belle aux plans larges, avec un découpage moins classique et un trait certainement moins réaliste. Il s’agit par ailleurs d’un tournant important dans sa carrière, ses productions suivantes allant de plus en plus dans le sens de l’expérimentation.
Cette trilogie n’a rien d’académique et peut paraître décousue par endroits. Elle fait de la puissance graphique de l’auteur et de son originalité, parfois outrancière, ses véritables atouts.
David Salomon, dit Soda, est flic à New York. Il vit en appartement avec sa mère cardiaque et refuse obstinément de lui avouer son vrai métier, de peur de la faire mourir d’inquiétude. Il se fait donc passer pour un pasteur, ce qui donne lieu le matin et le soir à un étrange manège : il change de vêtements dans l’ascenseur, en un temps record. Tout le monde au commissariat est au courant de sa petite combine et l’aide à entretenir le secret.
Humour omniprésent et dessin très accessible, pas de doute, Soda s’adresse à un large public. Au fil des albums, Philippe Tome aura toutefois donné à sa série une touche plus noire qu’il n’y paraît à première vue, la vie quotidienne d’un agent de police dans la Grosse Pomme n’étant pas précisément de tout repos. Lors de ses enquêtes, Soda entre donc en contact avec la lie de la société américaine. Si l’angle de vue ne manque pas de légèreté, c’est donc bien une réalité peu reluisante qui sert de toile de fond aux pérégrinations d’un héros qui ne manque pas d’attirer la sympathie. Il gagne aussi progressivement en épaisseur, aux prises avec une vocation parfois vacillante à force de coups portés et reçus au jour le jour. Il est parfois difficile de résister à l’envie de prendre la tangente avec Linda, collègue et plus si affinités…
À noter, au niveau du dessin, un passage de témoin très réussi entre Luc Warnant et Bruno Gazzotti, en plein milieu d’un album.
Jérôme K Jérôme Bloche
Une histoire par tome
Voilà un détective particulier. Non seulement est-il affublé d’un patronyme pour le moins original, il a aussi appris son métier en suivant des cours par correspondance. Imperméable sur le dos et chapeau vissé sur le crâne, il aime se donner des airs de fin limier. Cette impression a toutefois tendance à s’estomper dès qu’il enfourche son solex, tousse à la moindre bouffée de cigare et semble accumuler les bévues le long de ses enquêtes. Inoffensif, c’est ainsi que le perçoivent nombre des malfaiteurs qu’il traque pourtant sans relâche. Sous ses airs de jeune homme lunatique, Jérôme n’est pourtant pas dénué de bon sens et d’esprit de déduction. Opiniâtre, c’est souvent avec brio qu’il résout les énigmes qui se présentent à lui.
D’abord sur des scénarios de Pierre Makyo et de Serge Le Tendre, puis en solo, cela fait plus de vingt tomes qu’Alain Dodier balade son personnage d’affaires en affaires. Et avec une qualité qui ne se dément pas ! Dans la grande tradition des romans policiers, il offre aux aficionados une série taillée à leur mesure, pleine d’humour et de gaieté malgré des destins qui, parfois, tendent vers le tragique. L’auteur propose ainsi des enquêtes qui ne manquent pas de surprises et reposent invariablement sur des personnages d’une remarquable consistance.
Le dessin, simple et élégant, est parfait pour cette série qui s’adresse à tous les publics.
Le Choucas
Une histoire par tome
Dans la veine policière, Le Choucas est une série qui me tient particulièrement à cœur, car, sous forme d’hommage à la célèbre Série Noire des éditions Gallimard, elle accorde une grande importance au style littéraire et regorge de références. Les textes et dialogues sont ainsi d’une qualité mémorable et Christian Lax, maniant l’humour noir avec efficacité, se sert de sa prose pour donner à ses personnages des caractères bien marqués. Entretenant le côté décalé de ses histoires, il propose des enquêtes pouvant paraître anecdotiques, dont seuls les canards régionaux feraient leurs choux gras.
Ancien ouvrier reconverti dans l’investigation privée suite à un licenciement, celui qui se fait appeler le Choucas partage avec son collègue Jérôme K. Jérôme Bloche le fait d’être tout sauf un professionnel. La façon dont il résout les énigmes, parfois à son corps défendant, témoigne de cet amateurisme qu’une bonne volonté évidente ne suffit pas toujours à compenser. Flegmatique, philosophe face aux déconvenues mais têtu comme une mule, il n’en prend pas moins ses missions au sérieux, n’hésitant pas à s’envoler à l’autre bout du monde pour les besoins de l’affaire en cours.
Le trait faussement hésitant de l’auteur et sa manière d’instaurer des ambiances réellement oppressantes font de cette série la digne héritière du roman noir et lui assurent une place de choix dans la bibliothèque de tout amateur qui se respecte.
Dans cette autobiographie, Frederik Peeters raconte sa rencontre et sa vie de couple avec Cati, une jeune femme séropositive qui a eu un petit garçon, séropositif lui aussi, d’un premier mariage. Doutes, craintes, incertitudes, difficulté de se construire un modèle de vie régi par la maladie et ses aléas, l’auteur passe en revue tous les obstacles que doivent franchir les deux protagonistes pourconserver leur amour. La démarche de Peeters, qui vit la rédaction de son livre comme une thérapie, comme une façon de faire le point et de combattre ses propres démons, a également une portée didactique pour le lecteur qui se voit ouvrir les portes d’un monde trop peu connu. L’auteur excelle dans sa manière de rendre perceptibles les différents états d’esprit par lesquels il passe en compagnie de Cati et de son fils, les difficultés rencontrées dans sa relation avec ce dernier, et sa perception de la maladie, entre révolte et pitié, espoir et découragement.
Son dessin est une merveille de délicatesse et de douceur, d’un noir et blanc qui restitue on ne peut mieux les ambiances souvent intimes voulues par l’auteur, qui instaure par ailleurs un rythme plutôt calme, aux forts accents mélancoliques, tout au long de son récit. Une manière de compenser l’inquiétude et l’excitation qu’une vie difficile ne manque pas de susciter par instants. Pilules bleues est un livre essentiel par le message d’amour et de tolérance qu’il porte, et par son apport à une meilleure compréhension d’un mal qui n’a pas fini de faire des ravages, ne serait-ce qu’en conditionnant la vie de ceux qui en souffrent.
Le combat ordinaire
Série complète en 4 tomes et édition intégrale
Marco est photographe. Lassé de couvrir les guerres qui déciment le monde, lassé des relations compliquées qu’il entretient avec sa famille et ses proches, il quitte la région parisienne pour s’installer à la campagne. C’est là qu’il rencontre Émilie, avec qui il tentera de construire une vie.
Dans cette série de quatre tomes, Manu Larcenet campe un jeune homme moderne qui pose un regard critique sur lui-même et sur le monde qui l’entoure, sur la façon de dépasser ses propres peurs, de se comprendre soi-même. Les thèmes abordés sont donc divers, entre la relation au père et la conscience politique de chacun, en passant par l’éducation des enfants, le poids d’une conscience meurtrie par un passé douloureux, ou encore le regard que l’on peut porter sur l’histoire parfois atroce de son propre pays.
L’auteur ne traite pas de ces sujets avec didactisme ou une volonté trop marquée d’imposer ses vues, il se contente de confronter ses personnages à des situations et, d’une certaine manière, d’en observer le résultat. Le lecteur se retrouve dans une position identique, souvent tiraillé par les choix que doit faire Marco. L’histoire alterne ainsi les moments de joie intense et les autres, plus douloureux, nous faisant passer sans ménagement du rire aux larmes, en quelques cases à peine, sans tomber dans le pathos ou la lourdeur. L’émotion passe d’ailleurs autant par les mots que par les images.
Le dessin de Larcenet, sans esbrouffe et sous des dehors de simplicité, est virtuose. Les expressions des visages, par exemple, sont très travaillées et parfaitement révélatrices des sentiments des personnages, tandis que les mises en scène, entrecoupées de silences significatifs et parfaitement dosés, sont souvent imparables.
Amères saisons
Histoire complète en 1 volume
Étienne Schréder raconte ici la descente aux enfers qui a marqué sa jeunesse. Alcoolique de son état, il perd son travail. C’est alors la rue et la clochardisation qui l’attendent, sans véritable espoir d’en sortir un jour.
Le lecteur suit son parcours avec une certaine horreur, entre pitié et impuissance, et repense à ces innombrables SDF qu’il croise dès qu’il met les pieds en ville. Portrait du monde actuel qui ne cesse de générer des exclus, le livre repose non seulement sur un propos très intéressant, mais aussi sur un dessin en noir et blanc qui happe le lecteur pour ne plus le lâcher. L’ambiance souvent très sombre qui en ressort souligne à la perfection le sort peu enviable d’un jeune homme pourtant brillant.
Les petits ruisseaux
Histoire complète en 1 volume
Émile, veuf et retraité, mène une existence paisible : seule sa passion de la pêche lui permet de s’évader parfois d’un quotidien un peu terne auquel il s’est résigné… jusqu’au jour où il décide de reprendre goût à la vie, de sortir, voir du monde, et pourquoi pas rencontrer une dame avec qui passer d’agréables moments.
Cette bande dessinée aborde un sujet délicat et peu traité dans les récits de fiction, tous médias confondus : l’amour et la sexualité chez les personnes âgées. Pascal Rabaté fait preuve de beaucoup de tact et de tendresse dans son portrait d’un homme à la recherche du plaisir, un plaisir qui consiste avant tout à trouver de la compagnie, davantage qu’un simple partenaire sexuel. Faire un tel choix de vie, pour lui, c’est aussi s’exposer au regard des autres, qui considèrent le plaisir de la chair comme réservé à la jeunesse.
Le dessin de Pascal Rabaté, qui a évolué pour tendre vers l’épure, participe grandement au sentiment de délicatesse qui émane du récit. Il réserve également une place importante au silence, au calme, à la contemplation. Comme si, privilège de la vieillesse, tout se faisait plus lentement, sans que la résolution dont peut faire preuve une personne en soit amoindrie. Au long de cette tranche de vie offerte au lecteur, Émile rencontre aussi de nombreuses personnes, toutes ayant leur rôle à jouer dans les choix qui se poseront à lui.
Le soin accordé par l’auteur à la réalisation de ces Petits ruisseaux est tout bonnement remarquable, tout comme son habileté à retranscrire avec sobriété un large panel d’émotions. Douceur, tel est en définitive le mot qui convient le mieux pour qualifier ces quelques instants volés à une vie faite de peines, de doutes, d’espoir… mais surtout de beaucoup d’amour.
En des temps immémoriaux, le dieu maudit Ramor s’était opposé aux autres divinités pour posséder à lui seul le pouvoir-force et régner sur Akbar. Défait, il avait été enfermé dans une conque et privé de sa puissance. Mais les dieux avaient fini par s’en aller, laissant Ramor seul, avide de vengeance : il attendait l’heure de sa libération. Et cette heure est proche. La princesse-sorcière Mara est la seule à pouvoir sauver Akbar, elle qui a pu déchiffrer le grimoire des dieux anciens, mais elle manque de temps pour achever l’incantation qui permettra de renouveler le sortilège. Elle enverra donc le légendaire chevalier Bragon et sa fille Pélisse en quête de l’Oiseau du Temps, un être magique grâce auquel Mara pourra suspendre le cours du temps et parvenir à ses fins.
L’histoire s’étend sur quatre tomes, et ce découpage du récit n’est pas le simple fruit du hasard. Il est rare de voir l’ambiance changer à ce point d’un album à l’autre, si bien que chacun possède ses propres spécificités. Au fil des épreuves, les personnages devront faire face à des adversaires terrifiants, mais ils devront surtout apprendre à se connaître eux-mêmes et donner un sens à leur vie. Les relations qu’ils entretiennent ne sont d’ailleurs pas figées, et tous finiront par se voir sous un autre jour. En dehors des héros qui occupent le devant de la scène, les personnages secondaires sont nombreux et ont leur propre personnalité, même lorsqu’ils n’apparaissent qu’épisodiquement.
Précisons toutefois que le premier tome est largement inférieur aux suivants, que ce soit au niveau du dessin pas encore totalement abouti ou du scénario qui prend un départ plutôt lent. Un seul conseil : continuez, même si vous n’êtes pas emballé dès les premières pages, car vous tenez peut-être ici la meilleure série dans son genre. Et qui a mis sur le devant de la scène un dessinateur de tout premier ordre en la personne de Régis Loisel. On en oublierait presque que cette histoire est aussi le fait de Serge Le Tendre, scénariste non moins talentueux.
Légendes des contrées oubliées
Série complète en 3 tomes et édition intégrale
Trois envoyés du peuple nain, à la recherche de leur nouveau roi, s’enfoncent dans les inquiétantes contrées du Nord, sur le territoire d’Ewandor. Ils découvrent un monde où les bêtes sont sauvages et les hommes cruels, où entraide et amitié ne sont que faux- semblants… un monde où l’on tue pour quelques pièces d’or. L’issue de leur quête repose sur un secret que certains élus ne transmettent qu’à leurs successeurs et qui leur fut imposé par les Puissances, des divinités qui font de tous les peuples les instruments de leurs intrigues.
Cette trame assez simple, Bruno Chevalier l’étoffe au fil des trois tomes qui composent la série en rassemblant autour des héros plusieurs êtres que tout oppose. Sans rompre avec cet aspect traditionnel de l’Heroic Fantasy, le scénariste parvient à développer une intrigue qui repose sur des personnages pour le moins intéressants : un lïn partagé entre la volonté de fuir et celle de gagner cent fois son poids en sels rouges, un guerrier akeï aussi stupide que sauvage, ou encore des nains perdus et désemparés dans un environnement qu’ils ne connaissent pas. Dépassant la vision manichéenne de la lutte du Bien contre le Mal, l’histoire est avant tout faite de personnalités ambivalentes.
Thierry Ségur, quant à lui, est un dessinateur à part et constitue à lui seul une curiosité : il se plaît à enrober de couleurs lumineuses un trait particulièrement exubérant, en opposition totale avec la noirceur du récit.
Le grand pouvoir du Chninkel
Histoire complète en 1 tome
Jean Van Hamme propose ici une narration on ne peut plus traditionnelle : un long monologue pour planter le décor, une progression régulière, des personnages qui se découvrent peu à peu et un nouveau monologue pour ponctuer ce joli cas d’école. Cela pourrait lasser, mais les scènes s’enchaînent, les personnages tiennent à cœur et la conclusion laisse plutôt songeur.
L’histoire se déroule sur Daar, un monde qui, depuis maintenant si longtemps, voit s’affronter les hordes sanguinaires de trois seigneurs immortels et être réduit en esclavage le brave peuple des Chninkels. Mais cette tuerie sans issue finit par lasser U’n le Maître Créateur des Mondes, qui va confier à J’on le Chninkel la lourde tâche de faire cesser la guerre. Son arme ? Le Grand Pouvoir. Le petit J’on serait-il le Choisi, celui qui, selon de vieilles légendes, est appelé à mettre fin aux souffrances des siens, prix à payer pour une faute oubliée de tous ?
La vie de cet être pauvre et démuni qui, par la parole, la bonté et sa faculté à se jouer des miracles, rassemble autour de lui un petit nombre d’apôtres allant porter la bonne nouvelle à qui veut l’entendre, est évidemment à l’image de celle du Christ. Pourtant, alors que les auteurs multiplient les références au christianisme, jamais le personnage central ne cesse de vivre sa propre vie, et c’est cette vie que nous suivons dans un univers qui abrite des êtres fascinants et des décors imposants. Le récit est également riche en émotions et le parcours des différents personnages, fait de doutes, de résignation, mais aussi d’espoir, conduit à un final qui tient ses promesses.
L’album doit également son succès au dessin en noir et blanc de Grzegorz Rosinski. Certaines cases, sombres, désolantes, enlèveraient aux personnages jusqu’à l’envie de vivre. Et même quand le noir fait place au blanc, c’est pour accentuer une impression de solitude et de néant.
En fin de compte, seuls des emprunts un peu trop évidents à Dark Crystal, film culte de Jim Hanson, viennent ternir l’impression laissée par cette histoire en un volume, à préférer évidemment à la version colorisée publiée ultérieurement.
La complainte des landes perdues
Premier cycle en 4 tomes et édition intégrale
Le mage Bedlam règne en maître sur les terres de l’Eruin Dulea depuis ce jour funeste où il tua Wulff le loup blanc, héritier des Sudenne. Mais rien n’est irréversible et l’usurpateur le sait, car il connaît les légendes du pays. Il se murmure que la complainte des landes perdues résonnera lorsque fleuriront à nouveau les arbres de vérité. Alors, les héros morts à la terrible bataille de Nyr Lynch se relèveront et suivront celui ou celle qui saura les mener à la victoire.
Sioban ne sait pas encore qu’elle sera cette main vengeresse. Elle se contente d’apprendre le métier des armes et voit d’un mauvais œil le remariage de sa mère, Lady O’Mara, veuve du loup blanc, au ténébreux Lord Blackmore.
C’est une histoire digne des plus grandes épopées fantastiques que Jean Dufaux met en scène avec cette complainte qui plonge dans un univers sombre, violent, où réalité et légende sans cesse se confondent. Porté par des personnages charismatiques, ce conte instaure dès les premières pages une ambiance des plus oppressantes, renforcée par des textes narratifs d’une grande qualité. Ces mots se mêlent aux dessins de Grzegorz Rosinski, qui offre à cette histoire un décor de brumes et de landes désertées, de rochers menaçants et de ciels ombrageux.
Une nouvelle de Neil Gaiman qui fait directement suite à American Gods, un peu comme How the Marquis Got His Coat Back le faisait pour Neverwhere. On retrouve le personnage de Shadow en Écosse, en prise avec un environnement semblable à celui de ses précédentes pérégrinations, avec cette même frontière ténue entre mythe et réalité.
Belle friandise pour les amateurs de Neil Gaiman, qui s’est en plus réservé le rôle du narrateur. J’aime beaucoup sa voix et les inflexions qu’il donne au texte.
On notera par ailleurs la très belle illustration de couverture !