Marie Vareille – Nous qui avons connu Solange

Posted in Guerre, Littérature with tags , , on 17 mars 2026 by Yvan

Elles… qui portent le monde

Marie Vareille - Nous qui avons connu SolangeJe ne donne pas souvent la note maximale mais comment ne pas la donner à un roman que j’ai refermé en apesanteur et en larmes ? Je dois d’ailleurs m’excuser auprès de Marie Vereille car en donnant la note maximale à son précédent roman, cela sous-entendait quelque part qu’elle n’était pas capable de faire encore mieux… et je me retrouve du coup dans l’incapacité de donner une meilleure note à celui-ci, qui est pourtant encore meilleur que « La dernière allumette ».

Avec « Nous qui avons connu Solange », Marie Vareille signe un roman rare, de ceux qui vous happent dès les premières pages et qui, longtemps après la dernière ligne, continuent de murmurer. Une fresque familiale et un merveilleux portrait de femmes indomptables, que le lecteur referme enveloppé de la patience et du courage de ces femmes qui portent le monde et qui tiennent debout quoi qu’il arrive.

Célestine, 107 ans, y raconte son passé : une vie née dans une ferme corrézienne au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre travail harassant, injustice quotidienne et aspirations intellectuelles trop grandes pour le carcan rural qui l’entoure. En parallèle, la voix de Solange, enfermée dans une école de « préservation » pour jeunes filles jugées déviantes, s’élève à travers des lettres d’une beauté poignante. Entre ces deux femmes se tissent progressivement un secret, un fil invisible, un poids transmis de génération en génération. Le roman se déploie ainsi sur un siècle, donnant vie aux destins croisés de quatre générations de femmes dont les rêves, les chagrins et les résistances dessinent une seule et même histoire.

Avec « Nous qui avons connu Solange », Marie Vareille signe un hommage bouleversant aux femmes muselées par les traditions, la violence et l’absence de droits. Le patriarcat n’est pas ici une abstraction mais une force concrète, oppressante, qui s’impose dans les foyers, dans les écoles, dans les gestes du quotidien, parfois avec brutalité, toujours avec constance. Un roman qui dénonce sans marteler, qui rend hommage et qui transmet cette résistance indestructible que portent les femmes de la lignée. On referme le livre avec ce sentiment d’avoir gagné quelque chose d’inestimable : la certitude que certaines femmes ont su tenir ferme et que ce geste nous incite à transmettre ce message fort à notre propre descendance : « Un jour tu seras Rome, ma fille ! ».

Il y a, dans ce roman, un geste d’amour discret mais immense… celui qui consiste à tendre la main vers les générations d’avant. Au fil des pages, un fil se noue entre les Célestine, les Marguerite, les Jeanne… et toutes celles qui ont porté le monde sur leurs épaules, celles qui ont traversé les siècles sans qu’on ne leur demande jamais leur avis… parfois sans un mot. À travers le roman, ces femmes de chair et de terre reprennent vie, non plus comme des silhouettes du passé, mais comme des résistantes invisibles, des protectrices tenaces, éclats de force transmis de génération en génération. Tout en rappelant aux lecteurs que si certaines femmes aujourd’hui peuvent lever la tête, c’est que d’autres ont tenu bon avant elles, Marie Vareille, relie, remercie et fait résonner les voix de nos grands-mères entre les lignes de ce roman qui leur rend un bien bel hommage.

Pour ce faire, elle repose son roman sur une construction magistrale, qui alterne avec grand brio la voix terrienne, charnelle, de Célestine, et la poésie fêlée des lettres de Solange. Les différentes époques, les points de vue, les supports narratifs se répondent avec une intelligence romanesque remarquable, permettant au lecteur d’avancer dans les couches de mémoire comme on creuserait une terre ancienne, lentement, patiemment, jusqu’à toucher la racine brûlante. Le mystère relie les femmes d’une lignée, passe la main d’une génération à l’autre, et nous atteint au présent, sans rhétorique, avec la force calme des évidences.

Comme à son habitude, Marie Vareille (« Désenchantées », « Le syndrome du spaghetti », « Ainsi gèlent les bulles de savon », « La vie rêvée des chaussettes orphelines ») livre des personnages vivants et vibrants, des héroïnes que l’on n’est pas prêt d’oublier. Le lecteur marche dans la glaise avec Célestine et cogne contre les murs qui emprisonnent Solange, l’empêchant d’atteindre les étoiles. Les personnages secondaires, allant de Marguerite à Jeanne, en passant par Manon, complètent cette constellation féminine avec autant de force que d’humanité.

Puis il y a la plume délicate, accessible et toujours chaleureuse de Marie Vareille, qui atteint ici une maturité exceptionnelle tout en continuant à frapper en plein cœur. Lyrique, précise, sensible, elle épouse à la perfection la voix de chaque personnage, tout en distillant les révélations avec finesse, entretenant constamment un suspense intime et oppressant, qui rend chaque interruption de lecture presque douloureuse. Du coup, on termine le livre comme on sort d’une histoire vécue… ému, bouleversé et transformé.

« Nous qui avons connu Solange » est le souffle puissant d’une généalogie qui contient la rage des femmes d’hier, l’espoir de celles d’aujourd’hui et la promesse de celles de demain.

« Un jour tu seras Rome, ma fille ! »

Nous qui avons connu Solange, Marie Vareille, Flammarion, 432 p., 22,00 €

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Visitez également le site de Marie Vareille !

Delphine Giraud – Plus vaste que le monde

Posted in Littérature with tags on 14 mars 2026 by Yvan

Quête identitaire sous les cicatrices du Guatemala…

Delphine Giraud - Plus vaste que le monde« Plus vaste que le monde », de Delphine Giraud, fait partie de ces romans qui semblent d’abord promettre un simple retour aux sources, mais qui finissent par ouvrir des brèches profondes dans le passé tumultueux d’un pays. Un quête des origines qui bouleverse tout !

Maya, adolescente française adoptée au Guatemala, vit depuis la mort de sa mère adoptive avec un manque diffus, un appel sourd vers quelque chose d’enfoui. Elle connaît son histoire, du moins les fragments qu’on lui en a donnés. Mais une pièce essentielle semble manquer. Son père, Zach, décide alors de l’accompagner au Guatemala, pays d’origine de sa propre mère et terre natale de Maya. Ce voyage, qui devait être une parenthèse réparatrice, se transforme progressivement en quête plus vaste, où souvenirs, révélations et zones d’ombre s’entremêlent jusqu’à bousculer toutes leurs certitudes.

Dans ce roman à deux voix, Delphine Giraud donne alternativement la parole à Maya et à Zach, partageant progressivement leurs regards, leurs silences et leurs peurs. Cette structure narrative permet au lecteur de naviguer entre les doutes de l’adolescente et l’amour maladroit, parfois inquiet, d’un père qui ne veut pas perdre sa fille au moment même où elle cherche à se trouver. Une alternance de voix particulièrement judicieuse qui donne du rythme et de la profondeur au récit.

La toile de fond guatémaltèque restitue d’une part toute la beauté du pays, allant des couleurs vives aux lacs incandescents, en passant par les traditions mayas, mais dévoile également la violence, la pauvreté et la corruption qui gangrènent certains quartiers. Une dualité qui permet de progressivement dévoiler le thème principal du récit… un sujet sensible qui surgit d’abord en filigrane avant de s’imposer par son ampleur.

Delphine Giraud traite en effet le sujet du trafic d’enfants avec beaucoup de retenue, sans sensationnalisme, mais avec une lucidité qui serre la gorge. C’est un dévoilement progressif, porté par les découvertes que Maya et Zach accumulent au fil de leurs rencontres, qui privilégie l’intime en délaissant quelque peu le contexte historique.

À l’inverse de « Jacaranda », le roman de Gaël Faye qui façonnait la quête identitaire des personnages en explorant les blessures collectives et la mémoire des conflits, le retour au pays dans « Plus vaste que le monde » se contente d’évoquer rapidement le passé du Guatemala, utilisant surtout le pays comme cadre émotionnel et privilégiant l’accessibilité du récit, sans prendre le risque de se perdre dans une histoire nationale trop dense.

Outre le sujet du trafic d’enfants, qui prend de l’ampleur au fil des chapitres, c’est surtout la quête identitaire de Maya qui incite le lecteur à tourner les pages du roman. Maya ne cherche pas nécessairement sa mère biologique, elle cherche surtout à découvrir le début de son histoire. Ce manque fondateur est décrit avec une justesse psychologique remarquable, sans pathos et sans caricature. La jeune fille avance au gré de sensations, d’incompréhensions et de colères et trouve petit à petit toutes les réponses qui lui permettent d’avancer dans la vie, le tout ponctué d’un final maîtrisé, vingt ans plus tard, qui referme magnifiquement les blessures ouvertes.

Au final, Delphine Giraud parvient à tisser une histoire intime et universelle, porté par des personnages profondément humains. Un voyage vers la vérité, sur la piste des origines, qui interroge ce qui nous fonde, ce que l’on hérite, ce que l’on cherche et ce que l’on choisit de transmettre.

Plus vaste que le monde, Delphine Giraud, Fleuve, 336 p., 19,90 €

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Emma Green – Si les étoiles se taisent

Posted in Littérature with tags , , on 7 mars 2026 by Yvan

Quand les étoiles se taisent, les secrets se font entendre !

Emma Green - Si les étoiles se taisentAvec « Si les étoiles se taisent », Emma Green signe un premier tome audacieux d’une trilogie mêlant romantisme sombre, secrets de familles et faux-semblants écossais. Porté par une atmosphère brumeuse envoutante et un duo de personnages cabossés, le roman propose une immersion immédiate sur l’île de Skye, où chaque silence semble cacher une vérité trop lourde.

Le récit invite à suivre les pas d’Astrée, une jeune veuve de 24 ans, qui se rend sur l’île natale de son mari afin d’y disperser ses cendres. Un dernier geste d’amour qui ne semble pourtant pas très bien accueilli parmi cette petite communauté locale où chacun se connaît, se jauge et se méfie. Très vite, parmi les ragots qui s’accrochent à elle comme le vent salé, un nom semble incarner tous les dangers de l’île : Otis MacKay, ce voisin provisoire particulièrement taciturne, soupçonné de nombreux maux, dont celui d’avoir fait disparaître sa femme. Entre étrangetés, disparitions, non-dits et souvenirs qui se fissurent, Astrée découvre qu’elle ignorait beaucoup de choses sur l’homme qu’elle a aimé… et sur ceux qui l’entourent. Et lorsque l’attirance surgit au cœur du danger, tous ses repères explosent…

Le pari de mêler romance et thriller n’est pas neuf, mais il fonctionne parfaitement grâce à une efficacité narrative indéniable. En proposant des chapitres courts et en alternant les points de vue, tout en distillant quelques révélations au bon moment, les autrices entretiennent un rythme soutenu, parsemé d’une tension qui demeure constamment palpable. Le cadre écossais rude et brumeux, voire presque hostile, contribue également à insuffler cette atmosphère prenante. Plongé dans cet environnement aux silences et aux regards inquiétants, au beau milieu de paysages qui épousent à merveille les tourments intérieurs des personnages, le lecteur se retrouve régulièrement vacillant au bord du gouffre écossais.

Une ambiance sombre qui flirte avec brio avec la romance… car ce n’est pas au duo Emma Green ( « La vie en vrai », « Le goût de nos rêves », « Ce qui nous rend vivants ») qu’il fut apprendre à rapprocher deux êtres brisés que tout oppose. Astrée et Otis se retrouvent donc bien évidemment assez vite attirés l’un vers l’autre et coincés au sein d’une relation loin d’être confortable, mêlant fascination et méfiance. Le résultat s’avère être un thriller sentimental efficace, qui joue avec les certitudes du lecteur, tout en s’amusant à mettre ses nerfs à vif.

« Si les étoiles se taisent » a donc tout d’un « page-turner » addictif, dont on tourne les pages non pour la seule romance, mais également afin de percer les silences, les mystères, les mensonges et les nombreux non-dits. Le duo d’autrice prend d’ailleurs un malin plaisir à jouer avec nos nerfs jusqu’au « cliffhanger » final particulièrement cruel, puisque les deux étoiles de la romance « feel-good » nous abandonnent sur un rebondissement pour le moins surprenant, ponctué d’un silence, certes frustrant, mais qui donne déjà envie de découvrir la suite de cette trilogie.

L’île de Skye ne nous a donc pas encore livré tous ses secrets…

Si les étoiles se taisent, Emma Green, Éditions Lizzie, 435 p., 17,90 €

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Saphia Azzeddine – Mémoire sous scellés

Posted in Guerre, Littérature, Saphia Azzedine with tags , on 28 février 2026 by Yvan

Voler le passé d’un peuple tout en confisquant son avenir !

Saphia Azzeddine - Mémoire sous scellésSi je lis quasiment deux romans par semaine c’est grâce à Saphia Azzeddine, voire même à cause d’elle lorsque le roman en cours ne me plaît pas trop. Lorsque j’avais une petite vingtaine d’années je détestais tellement lire, que je n’avais lu que cinq livres… toutes des lectures imposées par l’école, que j’avais expédiées au plus vite en les lisant en diagonale, en sautant quelques chapitres ou en visionnant les versions cinématographiques si disponibles, bref, tout pour lire le moins possible. Puis, un samedi soir, en glandant dans mon canapé comme on sait si bien le faire à cet âge-là, je zappe sur l’émission de Thierry Ardison, dont le côté provocateur et la perpétuelle transgression des codes tacites de la télévision française plaisait inévitablement au jeune adulte rebelle que je m’imaginais être. Parmi les invités du jour, une certaine Saphia Azzeddine et son roman « Confidences à Allah », dont quelqu’un commence à lire quelques extraits… et là… comme certains ont vu apparaître la Vierge Marie dans la grotte de Lourdes, je me retrouve subitement illuminé. Mais, à défaut d’aller me jeter sur la Bible afin d’y recueillir la parole de Dieu, le fraîchement converti que je suis se plonge dès le lendemain dans les « Confidences à Allah » afin d’y recueillir celle de Saphia Azzeddine. Le miracle opère, tous ces mots qui me semblaient jusque-là une perte de temps inutile se déposent un à un là où il faut et trouvent immédiatement écho en moi.

C’est assez étrange car, étant depuis un lecteur assidu de romans, je peux facilement vous citer des dizaines d’autrices dont l’Académie Française vous confirma qu’elles écrivent mieux que Saphia Azzeddine, mais elles ont beau savoir manier la plume avec une élégance qui convoque immédiatement tous les superlatifs, c’est néanmoins celle de Saphia Azzeddine qui parvient à me toucher le plus souvent. Des scientifiques qui s’ennuyaient probablement un peu trop sont un jour parvenu à démontrer que concernant la musique, les gens avaient tendance à préférer les genres dont la cadence se rapproche le plus de leur propre rythme cardiaque. C’est probablement ce qu’il se passe quand j’ouvre un roman de Saphia Azzeddine : ses phrases sont en phase avec mes propres pensées, ses mots se déposent sur mon cœur, résonnent en moi et deviennent miens dès qu’ils franchissent ma rétine. Alors, quand elle sort un nouveau roman, surtout après six longues années d’attente (et de silence), forcément je saute inévitablement dessus.

Avec « Mémoire sous scellés », Saphia Azzeddine signe un roman plus historique que les précédents et profondément politique, qui s’attaque à une forme de violence moins visible que les bombes mais tout aussi dévastatrice : le pillage culturel et l’effacement méthodique de la mémoire des peuples. À travers une intrigue d’enquête internationale et le portrait d’une héroïne habitée par la colère, l’autrice poursuit cependant son travail littéraire sur la responsabilité morale, la domination et la fabrication des récits.

Le roman s’ouvre dans un Irak ravagé par la guerre. Maya, encore bébé, perd toute sa famille dans une explosion qui ne leur laisse aucune chance. De cette destruction naît une colère froide, structurante, qui ne la quittera plus. Très vite, elle comprend que la guerre ne se limite malheureusement pas aux corps, mais qu’elle laisse également des traces profondes dans les musées pillés, les sites archéologiques saccagés et les objets antiques dispersés dans les vitrines feutrées de l’Occident. De Bagdad à Paris, de Londres à New York, Maya s’infiltre dans les sphères du pouvoir politique, économique et culturel afin de remonter les filières du trafic international d’antiquités. Son enquête la mènera jusque dans les lieux les plus symboliques de la mondanité contemporaine, où l’histoire volée devient objet de prestige et de spectacle.

Le cœur battant de « Mémoire sous scellés » réside dans cette thématique centrale qui dénonce le pillage du patrimoine comme prolongement de la guerre. Le roman démontre avec force que la spoliation culturelle n’est pas un dommage collatéral, mais une stratégie de domination visant à transformer l’histoire en marchandise.

Le roman déploie un cadre international ambitieux, reliant les ruines irakiennes aux musées les plus prestigieux et aux tapis rouges new-yorkais. Cette ampleur donne au récit une portée globale et souligne l’hypocrisie d’un monde qui sacralise des objets arrachés à leur contexte. La scène du Met Gala de New York, à la fois ironique et glaçante, dévoilant l’apparition d’un sarcophage antique exposé comme simple élément de décor aux côtés d’une célébrité mondiale moins bien conservée, condense à merveille cette critique. Derrière cette scène à la puissance symbolique vertigineuse se cache l’affaire du cercueil du prêtre égyptien Nedjemankh, objet funéraire vieux de plus de 2 500 ans, sorti illégalement d’Égypte après les troubles politiques du début des années 2010, avant d’être acquis par le Metropolitan Museum of Art. Exposé dans le cadre d’une soirée mondaine ultra-médiatisée, le sarcophage incarnait alors, malgré lui, cette dérive spectaculaire : une histoire sacrée réduite à un accessoire de prestige, arrachée à son contexte, vidée de son sens.

En s’emparant de cet épisode comme d’un révélateur brutal, l’autrice montre avec une ironie glaçante comment le vol culturel se pare des habits du glamour, comment les crimes contre l’histoire se dissimulent sous les flashes, les dorures et les discours institutionnels. En rappelant que ce sarcophage fut finalement restitué à son pays d’origine après enquête, l’autrice souligne aussi, en creux, l’ampleur d’un système où la réparation reste l’exception, jamais la règle.

Cette ambition a toutefois un revers. Les allers-retours temporels et l’abondance de références historiques et géopolitiques peuvent parfois désorienter le lecteur. Le cadre manque par moments de stabilité, et l’intrigue, très démonstrative, prend parfois le pas sur la tension romanesque pure. « Mémoire sous scellés » devient du coup un roman exigeant, qui ne cherche ni la légèreté ni le confort de lecture.

Heureusement, Maya s’impose très vite comme une figure féminine puissante, mue par une colère légitime. Cette colère n’est jamais hystérique ni décorative, elle est politique, lucide et méthodique. L’autrice excelle lorsqu’elle s’attache à l’intime, aux pensées et aux fractures intérieures de son personnage, donnant chair à une rage qui devient moteur d’action et de résistance. Maya n’est pas une héroïne lisse, elle est traversée par le doute, la fatigue et parfois la solitude, ce qui la rend d’autant plus crédible.

Outre cette femme forte ayant reçu la colère en héritage et qui se bat contre l’effacement, Saphia Azzeddine propose également une écriture qui demeure incisive, engagée et presque chirurgicale. Elle ancre son récit « dans la poussière et le sang » d’un pays dévasté, tout en interrogeant la fabrication contemporaine des récits, la responsabilité des institutions culturelles et la complaisance des élites occidentales.

Malgré ce cadre historique un peu trop large, « Mémoire sous scellés » conserve donc les qualités majeures qui font de Saphia Azzeddine l’une de mes autrices préférées.  Tout en élargissant son champ d’action à une réflexion plus globale sur l’histoire, la mémoire et la responsabilité collective, elle conserve les points forts de ses romans précédents, allant de la puissance de voix féminines puissantes et mémorables à une écriture engagée et courageuse qui ne cherche ni l’euphémisme ni la neutralité, mais assume une prise de position morale et politique claire. Un roman charnière qui confirme que, chez elle, écrire reste un acte de résistance, habité par une colère qui trouve à chaque fois écho en moi.

Lisez Saphia Azzeddine !

Mémoire sous scellés, Saphia Azzeddine, Fayard, 328 p., 21,90 €

Eli Cranor – À la chaîne

Posted in Littérature with tags on 25 février 2026 by Yvan

Le cri étouffé des oubliés du rêve américain

Eli Cranor - À la chaîneAyant beaucoup aimé « Chiens des Ozarks » d’Eli Cranor, qui propulsait le lecteur au cœur de cette bonne vieille Amérique profonde qui a voté Trump, au beau milieu d’un bled perdu de l’Arkansas mêlant chômage, pauvreté et trafics en tous genres, je n’ai pas hésité à me jeter sur ce nouveau roman qui nous plonge à nouveau dans cette Amérique qu’on préfère ne pas regarder : celle des usines frigorifiées où l’on découpe des poulets comme on broie des vies, celle des travailleurs immigrés qui rêvent debout avant de s’effondrer, celle des classes qui ne se croisent que pour mieux exploser. Un roman noir, social, rural jusqu’à l’os, tendu comme un câble prêt à lâcher.

Le récit se déroule de nouveau en Arkansas, à Springdale, et invite à suivre deux couples qui vivent dans des mondes qui devraient rester parallèles. Il y a d’une part Edwin et Gabriela, des immigrés mexicains, qui travaillent depuis sept ans dans une usine de transformation de poulets où la cadence est inhumaine, les pauses interdites et la dignité facultative. Puis, de l’autre, il y a Luke Jackson, le directeur ambitieux de l’usine en question, bien décidé à obtenir sa promotion, et son épouse Mimi, jeune mère qui s’enfonce dans une dépression post-partum qu’elle ne parvient plus à nommer. Quand Edwin se fait licencier aussi subitement que brutalement, tout bascule. Un geste de trop, une injustice de plus et l’engrenage s’enclenche : une journée suffira pour faire exploser les fragiles équilibres des deux foyers et pour révéler ce que chacun est capable de faire lorsqu’il n’a plus rien à perdre.

Eli Cranor installe son récit dans cette Amérique rurale et industrielle qu’il dépeint avec une crudité magistrale. Cette usine de poulets où règnent un froid de canard et une odeur nauséabonde et où la chaîne ne s’arrête jamais, à tel point que les travailleurs sont contraints de porter des couches pour ne pas perdre leur job, marque les esprits et modifiera à jamais votre regard sur le prochain chicken nugget que vous mangerez.

C’est avec une précision chirurgicale qu’Eli Cranor intègre une dimension sociale à son roman, disséquant la fracture entre ceux “d’en haut” et ceux “d’en bas”, mettant en scène l’exploitation des sans‑papiers, la violence institutionnelle, le racisme latent et cette impitoyable logique capitaliste qui transforme le rêve américain en véritable cauchemar. À l’instar de David Joy (« Le Poids du monde ») ou de S.A. Cosby (« Les routes oubliées », « La colère », « Le sang des innocents », « Le Roi des cendres »), il propose un roman profondément social qui dresse un état des lieux sans concession.

Le récit aurait pu se limiter à un simple duel débordant de testostérone entre un Edwin, consumé par l’humiliation et la vengeance, et un Luke, rongé par l’ambition toxique, et s’enfermer dans une spirale de décisions absurdes, violentes et destructrices. Mais l’auteur a eu la bonne idée d’insuffler une touche féminine, voire même féministe, à l’ensemble car ce sont leurs compagnes, Gabriela et Mimi, qui donnent au récit sa profondeur émotionnelle. Fragiles et blessées, mais d’une force intérieure saisissante, elles incarnent le cœur battant du roman tout en offrant finalement une petite touche de lumière à ce récit pourtant résolument sombre.

Installant une tension sourde, une ambiance moite et des paysages écrasés par la misère, Eli Cranor maîtrise en effet à merveille l’art du “rural noir”. On sent la chaleur poisseuse de l’Arkansas, l’âpreté des vies cabossées, l’inéluctabilité d’un dénouement que l’on devine fatal, mais que l’auteur parvient tout de même à rendre surprenant, voire bouleversant. Au cœur de cette usine à poulets qui plume un à un ses employés, réduisant l’American Dream en lambeaux, le lecteur ressent le grondement sourd de ces corps qui s’épuisent et de ces vies qui s’éteignent. Les chapitres courts imposent de surcroît une lecture haletante, presque en apnée.

« À la chaîne » est un roman qui frappe fort. Un texte poisseux, social, noir comme l’huile des machines, où chaque page respire la douleur, la rage et l’humanité des oubliés du rêve américain. Au fil de ses romans, Eli Cranor s’impose comme une voix majeure du rural noir contemporain : lucide, empathique et brutale quand il le faut.

À la chaîne, Eli Cranor, Sonatine, 320 p., 22,50 €

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Mélissa Da Costa – Fauves

Posted in Littérature, Maladie with tags , on 21 février 2026 by Yvan

Le rugissement des origines : la violence en héritage !

Mélissa Da Costa - FauvesAyant adoré « Tenir debout » et « Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa, mais beaucoup moins aimé « La Doublure », j’ai attendu de voir passer quelques avis avant de me jeter sur celui-ci comme un fauve. Sous le chapiteau d’un cirque itinérant des années 1980, l’autrice y explore la violence qui se transmet comme un héritage maudit, ainsi que la place fragile, souvent sacrifiée, des femmes au cœur d’une communauté tzigane régie par des règles ancestrales. Un univers brutal, vibrant et terriblement humain… que j’ai beaucoup apprécié !

Tony, dix-sept ans, fuit son père après une énième explosion de violence. Errant dans la nuit, il tombe sur la compagnie Pulko, un cirque familial en partance. Il s’y fait engager presque par instinct, cherchant un refuge plus qu’un avenir. Très vite, il découvre un monde aussi fascinant qu’implacable, fait de chevaux, de roulottes, de discipline rude, de liens de clan et surtout de fauves… des lions, des tigres et des panthères qui éveillent en lui un désir farouche de se réinventer. Mais derrière les lumières, Tony devra apprivoiser sa propre rage, celle qu’un père brutal lui a léguée malgré lui.

Mélissa Da Costa nous plonge dans un huis-clos, un monde régi par des traditions rigides, qui agit comme une loupe grossissante de la société. Du montage du chapiteau aux numéros répétés sous la menace, en passant par la hiérarchie impitoyable, l’autrice propose une immersion qui s’avère totale et signe ici un roman d’une intensité rare, viscéral et extrêmement sensoriel, où chaque page porte l’odeur du crottin, de la sciure, de l’alcool, de la sueur… et parfois du sang.

L’une des grandes forces du roman est la manière dont il explore la violence héritée. Tony porte en lui celle de son père… une violence qui l’a construit autant qu’elle l’a dévasté. Le roman interroge d’ailleurs finement cette mécanique et se demande constamment si l’on peut échapper à ce qui nous a façonnés ? Comment se libérer de gestes appris dans la peur ? Mélissa Da Costa traite cette question avec une précision presque physique, alternant la rage de Tony à sa honte, en passant par son désir d’être quelqu’un d’autre que ce qu’on a fait de lui.

L’autre point fort de ce roman est l’exploration de la place des femmes dans la communauté tzigane. Au sein de la compagnie Pulko, les femmes sont en effet cantonnées à la préparation des repas, à l’ombre…et souvent au silence. Leur parole vaut moins et leur liberté se réduit au stricte minimum. Le personnage de Sabrina, sensuelle et rebelle, mais captive de ce rôle qu’on lui impose, incarne à merveille cette tension. Elle est à la fois fascinante et brisée, une femme qui lutte pour exister dans un monde où la domination masculine est structurelle.

Outre sa capacité à brosser des personnages (et des animaux) qui marquent les esprits, Mélissa Da Costa a cette capacité rare à convoquer les sens. En tournant les pages, le lecteur entend le bruit des sabots, sent l’odeur des fauves, voit les couleurs vives du cirque et tremble à l’entrée dans la cage. Tony y avance sur un fil… et le lecteur avec lui.

Qui est véritablement le fauve, l’homme ou la bête ? Cette métaphore centrale traverse le roman avec une élégance féroce. Les cages sont d’ailleurs omniprésentes, que ce soient celles des animaux, celles des traditions, celles des femmes ou celles de l’héritage familial. « Fauves » nous invite à rentrer dans ces cages, sous la peau des bêtes, là où rugissent les silences et la fureur des hommes, en compagnie d’un personnage central à l’enfance dévorée, qui tente d’échapper aux griffes du père, mais qui doit dorénavant apprivoiser la bête…

Fauves est un roman envoûtant, à la fois sombre et lumineux, qui lacère et qui serre la gorge, dont on ressort secoué, ébloui, hanté par Tony, par Sabrina et par ces fauves qui semblent nous observer dès la couverture et qui rugissent constamment entre les lignes.

Fauves, Mélissa Da Costa, Albin Michel, 484 p., 23,90 €

Elles/ils en parlent également : Aude, Karine, Jean-Paul, Célittérature, Petite étoile livresque, CultureVSNews, Mes échappées livresques

 

Gabriel Tallent – La Voie

Posted in Littérature with tags , on 17 février 2026 by Yvan

Grimper pour ne pas tomber !

Gabriel Tallent - La VoieHuit ans après son bouleversant « My Absolute Darling », Gabriel Tallent invite à suivre l’ascension de deux adolescents mordus d’escalade, qui s’accrochent à la roche pour ne pas tomber dans la vie elle-même…

Tamma et Dan, dix‑sept ans, partagent une passion viscérale pour l’escalade. Il faut dire que la vie qui les attend en bas de ce “rêve américain” en chute libre n’a rien de particulièrement attirant : familles dysfonctionnelles, pauvreté, maladie et manque d’amour. Du coup, ils tentent de gravir ensemble leur propre voie, dans tous les sens du terme… la voie de la paroi qui les obsède, mais aussi celle de l’avenir qu’il faut choisir, ou inventer, quand rien n’est donné.

« La Voie » propose une critique sociale féroce de cette Amérique des oubliés… ces classes populaires enfermées dans un horizon minuscule, étouffant… où il faut inévitablement escalader pour respirer. Mobile-homes, maladies, dettes médicales, parents absents, rêves amputés… Gabriel Tallent montre avec une lucidité implacable comment la pauvreté colle aux semelles comme de la poussière de désert : impossible à secouer. Et si Dan croit encore que l’université est un pont, pour Tamma, malheureusement, le pont n’a jamais existé.

Tallent croque ses personnages sans fard et sans pathos, avec une humanité brute qui rappelle que les plus beaux liens surgissent souvent entre deux âmes cabossées. Tamma, volcanique, drôle, violente parfois, inoubliable à jamais, et Dan, tendre, anxieux, lucide jusqu’à l’épuisement, se hissent vers le haut sur cette paroi de la vie qui ne propose que peu d’accroches. Leur amitié est le moteur, la corde, le filet… et parfois le précipice.

La grande force du roman tient dans sa manière d’utiliser l’escalade non pas comme décor mais comme langage et comme métaphore de cette vie au fond du gouffre. Le “crux”, ce passage le plus difficile d’une voie, devient l’image de la bascule intime, ce moment où tout peut se jouer, où l’on doit décider si l’on monte encore, ou si l’on renonce. Grimper, ici, c’est faire face à ses peurs, faire preuve d’un dévouement extrême, faire confiance en l’amitié comme unique corde de sécurité et avoir cette idée folle qu’une existence pourrait atteindre son propre sommet. L’escalade devient ainsi un manuel de philosophie adolescente, rugueuse et profondément juste.

En sculptant ses phrases comme des prises de rocher, Gabriel Tallent propose un style que s’installe immédiatement au diapason de cette paroi littéraire. Chaque chapitre semble s’ancrer dans un équilibre fragile, chaque page propose un mouvement qui peut faire décrocher le lecteur… ou l’élever plus haut. L’auteur excelle dans l’art de faire sentir la chaleur, le grain de la roche, le vertige, l’espoir, l’effroi. Cela ressemble à du « nature writing » musclé, mais sublimé par une précision psychologique d’une rare finesse.

Gabriel Tallent écrit comme ses personnages grimpent : avec tension, précision et un mélange de lyrisme nerveux et de brutalité poétique. Sa langue respire la poussière du Mojave, la sueur et la rage de vivre. On retrouve sa signature, une sensorialité presque animale, une attention viscérale au corps, à l’instinct et à la survie. L’ombre et la noirceur de « My Absolute Darling » demeurent, mais quelque chose s’allège, la lumière gagne du terrain… une lumière dure, minérale, mais bien réelle, vers laquelle il faut grimper pour ne pas retomber dans l’obscurité.

Dans une Amérique que s’effondre, Gabriel Tallent invite deux adolescents à s’accrocher aux falaises et à inventer une manière de tenir debout, signant au passage un roman qui vous hisse vers le haut. « La Voie » est un roman qui invite à grimper et dont on ressort inévitablement essoufflé, voire suffocant et un peu sali, mais profondément vivant. Tallent invite à affronter nos propres parois intérieures, à chercher la prise, même infime, qui permet de continuer. C’est un livre sur l’amitié, le courage et la possibilité de transformer la chute en mouvement. Un roman qui, comme ses personnages, avance avec une grâce cabossée… et qui vous donne, irrésistiblement, envie de grimper.

La Voie, Gabriel Tallent, Gallmeister, 472 p., 24,50 €

Elles/ils en parlent également : Aude, Caro, Anthony

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