Elles… qui portent le monde
Je ne donne pas souvent la note maximale mais comment ne pas la donner à un roman que j’ai refermé en apesanteur et en larmes ? Je dois d’ailleurs m’excuser auprès de Marie Vereille car en donnant la note maximale à son précédent roman, cela sous-entendait quelque part qu’elle n’était pas capable de faire encore mieux… et je me retrouve du coup dans l’incapacité de donner une meilleure note à celui-ci, qui est pourtant encore meilleur que « La dernière allumette ».
Avec « Nous qui avons connu Solange », Marie Vareille signe un roman rare, de ceux qui vous happent dès les premières pages et qui, longtemps après la dernière ligne, continuent de murmurer. Une fresque familiale et un merveilleux portrait de femmes indomptables, que le lecteur referme enveloppé de la patience et du courage de ces femmes qui portent le monde et qui tiennent debout quoi qu’il arrive.
Célestine, 107 ans, y raconte son passé : une vie née dans une ferme corrézienne au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre travail harassant, injustice quotidienne et aspirations intellectuelles trop grandes pour le carcan rural qui l’entoure. En parallèle, la voix de Solange, enfermée dans une école de « préservation » pour jeunes filles jugées déviantes, s’élève à travers des lettres d’une beauté poignante. Entre ces deux femmes se tissent progressivement un secret, un fil invisible, un poids transmis de génération en génération. Le roman se déploie ainsi sur un siècle, donnant vie aux destins croisés de quatre générations de femmes dont les rêves, les chagrins et les résistances dessinent une seule et même histoire.
Avec « Nous qui avons connu Solange », Marie Vareille signe un hommage bouleversant aux femmes muselées par les traditions, la violence et l’absence de droits. Le patriarcat n’est pas ici une abstraction mais une force concrète, oppressante, qui s’impose dans les foyers, dans les écoles, dans les gestes du quotidien, parfois avec brutalité, toujours avec constance. Un roman qui dénonce sans marteler, qui rend hommage et qui transmet cette résistance indestructible que portent les femmes de la lignée. On referme le livre avec ce sentiment d’avoir gagné quelque chose d’inestimable : la certitude que certaines femmes ont su tenir ferme et que ce geste nous incite à transmettre ce message fort à notre propre descendance : « Un jour tu seras Rome, ma fille ! ».
Il y a, dans ce roman, un geste d’amour discret mais immense… celui qui consiste à tendre la main vers les générations d’avant. Au fil des pages, un fil se noue entre les Célestine, les Marguerite, les Jeanne… et toutes celles qui ont porté le monde sur leurs épaules, celles qui ont traversé les siècles sans qu’on ne leur demande jamais leur avis… parfois sans un mot. À travers le roman, ces femmes de chair et de terre reprennent vie, non plus comme des silhouettes du passé, mais comme des résistantes invisibles, des protectrices tenaces, éclats de force transmis de génération en génération. Tout en rappelant aux lecteurs que si certaines femmes aujourd’hui peuvent lever la tête, c’est que d’autres ont tenu bon avant elles, Marie Vareille, relie, remercie et fait résonner les voix de nos grands-mères entre les lignes de ce roman qui leur rend un bien bel hommage.
Pour ce faire, elle repose son roman sur une construction magistrale, qui alterne avec grand brio la voix terrienne, charnelle, de Célestine, et la poésie fêlée des lettres de Solange. Les différentes époques, les points de vue, les supports narratifs se répondent avec une intelligence romanesque remarquable, permettant au lecteur d’avancer dans les couches de mémoire comme on creuserait une terre ancienne, lentement, patiemment, jusqu’à toucher la racine brûlante. Le mystère relie les femmes d’une lignée, passe la main d’une génération à l’autre, et nous atteint au présent, sans rhétorique, avec la force calme des évidences.
Comme à son habitude, Marie Vareille (« Désenchantées », « Le syndrome du spaghetti », « Ainsi gèlent les bulles de savon », « La vie rêvée des chaussettes orphelines ») livre des personnages vivants et vibrants, des héroïnes que l’on n’est pas prêt d’oublier. Le lecteur marche dans la glaise avec Célestine et cogne contre les murs qui emprisonnent Solange, l’empêchant d’atteindre les étoiles. Les personnages secondaires, allant de Marguerite à Jeanne, en passant par Manon, complètent cette constellation féminine avec autant de force que d’humanité.
Puis il y a la plume délicate, accessible et toujours chaleureuse de Marie Vareille, qui atteint ici une maturité exceptionnelle tout en continuant à frapper en plein cœur. Lyrique, précise, sensible, elle épouse à la perfection la voix de chaque personnage, tout en distillant les révélations avec finesse, entretenant constamment un suspense intime et oppressant, qui rend chaque interruption de lecture presque douloureuse. Du coup, on termine le livre comme on sort d’une histoire vécue… ému, bouleversé et transformé.
« Nous qui avons connu Solange » est le souffle puissant d’une généalogie qui contient la rage des femmes d’hier, l’espoir de celles d’aujourd’hui et la promesse de celles de demain.
« Un jour tu seras Rome, ma fille ! »
Nous qui avons connu Solange, Marie Vareille, Flammarion, 432 p., 22,00 €
Elles/ils en parlent également : Aude, Marine, Karine, Laure
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