Les confessions de Mr Harrison

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Quatrième de couverture :

L’arrivée à Duncombe de Mr Harrison, jeune médecin londonien célibataire, met la gente féminine en émoi. Les jeunes filles revêtent leurs plus belles tenues, leurs mères organisent moult thés, bals et rencontres inopinées. Le village commente chaque fait et geste de ce beau parti qui tente de ne pas commettre d’impair, car le vent tourne vite à Duncombe, l’état de grâce ne dure jamais longtemps…

Ce court roman nous plonge dans les confidences de Mr Harrison, jeune médecin installé dans le village de Duncombe, sous la houlette du docteur Morgan avec qui il collabore d’abord et dont il reprendra la patientèle à la retraite de ce dernier. L’arrivée d’un jeune homme dans un petit village anglais, cela provoque évidemment les émois de toute la gent féminine, des vieilles miss acariâtres aux jeunes filles à marier en passant par les mères de famille et les veuves intéressées. Les invitations, les maladies plus ou moins imaginaires, les cancans se déploient à foison, sans oublier la « querelle » entre la médecine traditionnelle et la médecine moderne. Le tendre Mr Harrison ne sait bientôt plus où donner de la tête. Quant à son coeur, il est bientôt ravi par une jeune demoiselle mais les circonstances semblent se liguer contre lui pour obtenir les faveurs de la jeune femme et surtout celles de son père.

On compare parfois Elizabeth Gaskell à Jane Austen : ici, le propos est bien plus léger que dans son magnifique Nord et Sud et l’ironie douce n’est pas absente de ce roman mais dans ce registre, j’accorde ma préférence à Jane Austen. Et je reste un peu sur ma faim, même si le choix de la romancière est de faire parler uniquement son héros, j’aurais bien aimé connaître l’évolution des sentiments de l’heureuse élue dont nous ne connaîtrons le nom qu’à la toute dernière ligne du roman (même si on s’en doutait un peu).

« Il me fit don d’un crâne à poser au sommet des rayonnages [de ma bibliothèque], où tous mes ouvrages médicaux, bien alignés, garnissaient les étagères les plus en vue, alors que Miss Austen, Dickens et Thackeray étaient adroitement disposés par Mr Morgan lui-même, avec une apparente négligence, la tête en bas ou le dos contre le mur. »

« Où donc aller pour être en sécurité ? Mrs Rose, Miss Bullock, Miss Caroline – elles habitaient, en quelque sorte, aux trois sommets d’un triangle équilatéral dont j’occupais le centre. Ma foi, j’allais me rendre chez Mr Morgan et prendre le thé en sa compagnie. Là, en tous cas, j’étais sûr que personne ne chercherait à m’épouser. Et je pourrais faire preuve de toute la douceur qu’exigeait ma profession sans avoir à redouter de malentendu. Hélas, chez lui aussi, je dus affronter un fâcheux contretemps. »

« C’était une brave et bonne personne que Mrs Rose et je ne pus m’empêcher de lui confier une partie de la vérité. Elle écouta gentiment et je lui serrai chaleureusement la main, en me disant qu’elle n’était peut-être pas d’une grande intelligence, mais que son bon cœur la mettait loin au-dessus des demoiselles à l’esprit vif, acerbe, dur, telles que Miss Horsham. »

Elizabeth GASKELL, Les confessions de Mr Harrison, traduit de l’anglais par Béatrice Vierne, Points, 2012 (Editions de l’Herne, 2010)

Et une dernière participation aux Gravillons de l’hiver de Sybilline La petite liste

Molosses

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Quatrième de couverture :

Alors que l’hiver s’installe dans le comté le moins peuplé de l’État le moins peuplé des États-Unis, Walt Longmire, son shérif, se voit confier une curieuse mission : celle de mettre la main sur le propriétaire d’un pouce abandonné à la décharge. L’enquête devient rapidement haute en couleur, car Walt se trouve face à deux molosses qui gardent le terrain, à son vieux propriétaire loufoque et à un promoteur immobilier multimillionnaire qui cherche à prendre possession des lieux pour étendre son vaste ensemble de ranchs luxueux. Sans parler d’un jeune couple fleurant bon la marijuana, de la vieille institutrice au charme incontesté, du perroquet dépressif et déplumé et de quelques cadavres qui bientôt viennent compliquer cette affaire.

Encore marqué par les séquelles physiques de sa dernière enquête, le shérif Walt Longmire doit affronter un rude hiver dans le comté d’Absarola, Wyoming. La température atteint rarement zéro degré, la neige et la glace se sont installées, semble-t-il pour une durée indéterminée. Et voilà que l’histoire commence par la spectaculaire mésaventure d’un vieil homme traîné sur plusieurs kilomètres derrière la voiture de sa petite-fille. La patience de Walt est mise à rude épreuve, sans doute à cause du nuage de fumette qui entoure Gina et Duane, les petits-enfants du vieux Geo Stewart, et du haut niveau intellectuel de leur conversation, et aussi à cause du pouce humain retrouvé dans la décharge que gère Geo (ou plutôt, attention, le Site municipal de dépôt, tri et récupération des déchets). Mais c’est l’occasion de lancer Santiago Saizarbitoria, l’adjoint de Walt, à la recherche du propriétaire du pouce : Santiago est en plein syndrome de stress post-traumatique, aussi une conséquence de l’enquête précédente (Dark horse) et prêt à démissionner pour un boulot plus calme, et la recherche du pouce est censée l’occuper et le distraire de ses envies de départ. Mais les choses se compliquent quand Walt se rend compte que le vieux ferrailleur peu ragoûtant entretient une liaison avec sa voisine, Betty Dobbs, mère d’un promoteur immobilier qui guigne sur le terrain de la décharge et par ailleurs ancienne institutrice du shérif. Que Geo possède deux chiens fort peu avenants. Et surtout quand les cadavres commencent à parsemer la recherche du pouce.

Dans cette sixième enquête de Walt Longmire (oh la joie quand je pense qu’il m’en reste pas mal à lire, pour retrouver celui qui est devenu un véritable ami de papier et que je n’imagine pas autrement que sous les traits de son auteur, Craig Johnson), on retrouve les adjoints du shérif, Vic, au langage toujours aussi fleuri, qui veut s’acheter une maison, à défaut d’avoir une relation vraiment stable avec son patron, et Sancho le Basque, en pleine tourmente émotionnelle avec son SSPT et sa nouvelle paternité. La Nation cheyenne est également présente puisqu’elle occupe une cellule du poste de police suite à un dégât des eaux dû au gel intense, mais elle ne joue pas un rôle déterminant dans l’enquête (Henry Standing Bear est plutôt occupé à préparer dans le dos de Walt le mariage de Cady, la fille du shérif, avec le jeune frère de Vic). Il y a également le docteur Bloomfield, fort attentif à l’intégrité physique du shérif, et un personnage apparemment bien sous tous rapports, le propriétaire du pouce, qui se révèle être un suprémaciste blanc (et le roman a été publié aux USA en 2010). Voilà une thématique qui n’avait pas encore été abordée dans la série, même si ce n’est pas le noeud principal de l’enquête.

Outre les retrouvailles avec ce héros magnifique qu’est Walt Longmire, j’ai une fois de plus apprécié l’écriture très visuelle de Craig Johnson, qui nous plonge au coeur des scènes du roman, nous fait ressentir aussi bien les conditions climatiques épouvantables ou le désarroi de certains suspects. J’ai aussi bien ri aux observations du shérif, à son humour, son autodérision, aux situations rocambolesques dont il est le témoin et qu’il doit affronter sans rire. Vivement le prochain épisode, mon cher Walt !

« Après avoir passé cinq ans au département de la police de Philadelphie, elle avait atterri dans notre coin montagneux actuellement pris sous la glace et, lentement, elle avait commencé à dégeler mon cœur. Elle ressemblait à une de ces femmes qu’on voit étendues, alanguies, sur le capot des voitures exposées dans les salons ; enfin, il fallait y ajouter un caractère bien trempé et un Glock 17. »

« – Vous avez laissé partir Geo ?
A travers ses épaisses lunettes, Doc contempla les flocons de poussière qui flottaient dans son bureau.
– Non il a filé à la Longmire.

– Qu’est ce que vous entendez par là ?
Isaac referma le livre qu’il tenait dans les mains et le posa sur le haut de la cinquième des piles fragiles qui se trouvaient sur son bureau.
– Il a signé son bon de sortie et il a disparu dans la nuit, un peu comme un individu que nous traitons régulièrement dans cet hôpital, et dont les fuites sont devenues tellement régulières que nous avons maintenant intégré son nom à notre lexique.
Je baissai la tête sans réprimer un sourire, et observai mes bottes d’un air faussement contrit. »

« -Ozzie,vous connaissez Henry Standing Bear ?
Il devint immédiatement tout sourire et tendit une main nerveuse, comme le font tous les gens lorsque les seuls Indiens qu’ils aient jamais côtoyés sont des mascottes d’équipes sportives.
-C’est vous qui avez le bar près de la Réserve, le Red Horse ?
La Nation Cheyenne sourit -Il avait une tolérance élevée pour les crétins. Forcément, cela faisait deux cent ans , qu’ils lui faisaient le même genre de coup.
-Pony, le Red Pony. »

« Gina dit qu’il faut qu’elle vous surveille, vous, les Indiens, parce que vous êtes des voleurs.
Il hocha la tête.
-Effectivement, mais on ne vole que des petites choses, contrairement à vous, les Blancs. »

« Il s’accroupit, juste devant le ruban, et observa fixement la surface de la neige comme si elle lui parlait. Il inclina la tête, et je vis ses yeux noirs sous les longues mèches noirs, parsemées seulement par endroits de quelques brins argentés. Lorsque je le voyais ainsi, j’avais le sentiment d’être un touriste sur ma propre planète ; j’étais là, mais lui faisait partie de ce tout d’une manière qui me serait toujours étrangère. »

Craig JOHNSON, Molosses, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Totem Gallmeister, 2014

Une nouvelle participation au challenge Un hiver Polar d’Alexandra Je lis je blogue et une géniale lecture de plus pour le Challenge American Year 3 de Belette.

Les notes du jeudi : G comme… (5)

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Aujourd’hui, intéressons-nous au compositeur russe Alexandre Glazounov (1865-1936), qui était aussi professeur de musique et chef d’orchestre. Il a quitté l’Union soviétique en 1928 et est mort à Neuilly sur Seine. Il appartient à la fin de l’époque romantique. Voici ce qu’on lit sur Wikimachin : « Glazounov a été directeur du conservatoire de Saint-Pétersbourg de 1905 à 1928, et a également contribué à la réorganisation de l’institut à différentes époques (Conservatoire de Pétrograd, puis de Léningrad après la révolution bolchévique). Il a continué à diriger le Conservatoire jusqu’en 1930, bien qu’il ait quitté l’Union soviétique en 1928, et n’y revint pas. L’élève le plus illustre de l’institut sous son mandat au début des années soviétiques était Dmitri Chostakovitch. Glazounov est significatif en ce qu’il réussit à concilier le nationalisme et le cosmopolitisme dans la musique russe. Désigné comme l’héritier direct du nationalisme de Balakirev, il tendait plus vers la grandeur épique de Borodine tout en absorbant un certain nombre d’autres influences, parmi lesquelles la virtuosité orchestrale de Rimski-Korsakov, le lyrisme de Tchaïkovski et l’habileté contrapuntique de Taneïev. Des compositeurs plus jeunes, tels que Prokofiev et Chostakovitch, ont finalement considéré sa musique comme étant démodée, tout en admettant qu’il restait un compositeur à la stature imposante, et le créditant d’une influence stabilisatrice dans une période de transition et de bouleversements. »

Je vous propose d’écouter son Concerto pour saxophone, composé en 1934 (sans doute inspiré par le succès de son Quatuor pour Saxophones). Le Danish National Symphony Orchestra dirigé par Vasily Petrenko accompagne Valentine Michaud au saxophone.

Le jardin

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Quatrième de couverture :

Paralysé après un accident de voiture ayant causé la mort de sa femme, Ogui est cloitré chez lui sous la tutelle d’une belle-mère étrange. Cette veuve respectable le néglige peu à peu, le laissant seul affronter sa convalescence, et s’obstine à creuser un immense trou dans le jardin entretenu autrefois par sa fille. Afin, dit-elle, de terminer ce qu’elle a commencé.

Je ne sais plus du tout comment ce livre a atterri dans ma PAL : la jolie couverture, l’autrice coréenne sans doute ; en tout cas, ce fut une découverte intéressante.

Ogui, professeur de géographie à l’université, se réveille donc après un accident de voiture qui a causé la mort de sa femme et l’a rendu paralysé de la tête aux pieds, muet et défiguré. Il peut juste cligner de l’oeil pour communiquer et après une kiné fastidieuse, il récupère l’usage de son bras gauche et est renvoyé chez lui, sous la garde de sa belle-mère, censée assurer la continuité des soins pour poursuivre sa rééducation. Voilà Ogui cloîtré dans sa chambre, dans un état de grande dépendance, d’abord face à une garde-malade pour le moins négligente et donc renvoyée, puis face à sa belle-mère, dont le comportement devient de plus en plus inquiétant. Sa seule vue sur l’extérieur est celle du jardin de la maison, un jardin qui a d’abord servi de lieu de détente où inviter les collègues autour d’un barbecue, puis subitement redessiné entièrement par sa femme en jardin paysage parfait. Désormais le jardin a été retourné de fond en comble par sa belle-mère, qui y creuse peu à peu un immense trou. Et la vieille dame laisse pousser à travers la fenêtre des plantes grimpantes qu’Ogui a toujours détestées. Nous voilà plongés avec le malade dans un huis-clos parfaitement étouffant. Ogui a le temps de se remémorer son enfance, sa jeunesse, sa rencontre avec sa femme et sa belle-famille, l’histoire de son couple. Et avec lui nous comprenons ce qui a mené à l’accident. Et peut-être aux réactions maltraitantes de la belle-mère, si respectable autrefois ?

Avec habileté, Hye-Young Pyun resserre l’étau autour de son personnage, le laissant aux mains et aux caprices apparents de la seule personne qui ait encore un lien familial avec lui, nous faisant vivre de l’intérieur son enfermement et sa dépendance totale, et elle le mène jusqu’à une fin mystérieuse, qui touche au fantastique : est-elle vraisemblable ou pas, je me pose encore la question, mais elle est redoutable !

« C’est seulement alors qu’Ogui se rend compte qu’il est revenu à la réalité, non pas celle de sa chambre d’hôpital trop éclairée où une infirmière prend gentiment soin de lui et où un docteur l’encourage démesurément à chaque fois qu’il cligne des yeux, mais celle du vrai monde, là où les gens se bousculent, parlent haut et fort, attendent en faisant la queue, se jettent des regards à la dérobée, le monde dans lequel il ne pourra vivre qu’en faisant preuve de beaucoup de volonté, comme le lui a dit le docteur. »

« La colère s’empare alors d’Ogui. Il n’en revient pas que le monde continue à tourner aussi tranquillement, comme si de rien n’était. Alors qu’il est cloué à son lit, le visage et le corps en miettes, les gens mènent la même vie qu’avant. Son accident n’a rien changé au cours des choses. Tous les jours, il sue sang et eau pour produire urines et petites selles depuis son lit. Il s’inquiète constamment de ses esquarres : dès qu’il en a, il prend des médicaments qui le font somnoler et fixe le plafond pour tuer le temps. Mais le monde s’en fout. Ses congénères n’auront pas d’accident de voiture et ne deviendront pas infirmes. Ce malheur est pour lui seul. Seul son monde à lui s’est effondré. Seule sa vie à lui s’est effondrée en mille morceaux. C’est pour ça qu’il est en colère. »

« Chaque nuit, il prie avant de s’endormir. Il prie pour la fin du monde, pour qu’il arrête de respirer à cause d’un médicament auquel il serait soudain allergique ou pour une dégradation radicale de son état. Bien sûr, même s’il prie, il sait pertinemment ce qui va se passer le lendemain. Le soleil se lèvera tandis que lui se réveillera. Le monde continuera à tourner comme si de rien n’était et se moquera complètement de son absence. Il commencera la journée de la même manière que d’habitude, sur son lit, en expirant la mauvaise haleine qu’il a accumulée dans sa bouche toute la nuit. »

« Il entend la porte de sa chambre s’ouvrir doucement. Quelqu’un entre sur la pointe des pieds. Ogui l’observe. La personne s’approche, elle porte un vêtement blanchâtre. Ogui continue à la fixer et voit soudain son corps s’étirer vers le haut. Stupéfait, il la voit désormais collée au plafond.

Elle descend alors lentement vers lui ; il ferme les yeux, les ferme très fort, décidé à ne plus jamais les rouvrir. C’est le seul moyen qu’il a de faire face à la peur. Ça ne peut pas être une illusion : il a clairement entendu la porte s’ouvrir. Et puis la personne qui approche son visage du sien a une odeur familière.

L’odeur de sa femme. »

Hye-Young Pyun, Le jardin, traduit du coréen par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Lucie Modde, Rivages/Noir, 2021 (Rivages, 2019)

Une deuxième lecture sur le thème du jardin et une nouvelle participation au challenge Un hiver Polar d’Alexandra Je lis je blogue

Le reflet du soleil dans un morceau d’enfance

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Quatrième de couverture :

« Le faisceau du projecteur, au fond, diffusait une lumière jaune et chaude qui formait comme une flaque sur la scène. Anne-Clarisse le fixa un instant, un rayon de soleil se refléta alors dans ce morceau d’enfance égarée et l’éblouit. Elle ferma les yeux et se délecta de sa chaleur sur ses paupières, puis, durant de longues minutes, contempla la tache ronde et blonde de ce soleil artificiel qui continua de se poser en surimpression sur le monde, sans qu’elle ne ressente le besoin de détourner le regard. »

Douze nouvelles sur l’enfance qui surgit au détour d’un souvenir, demande des comptes, puis repart en laissant des vies chamboulées comme des chambres mal rangées.

Un excellent crû que cette dernière parution des éditions Quadrature, qui se consacrent exclusivement à la nouvelle francophone.

D’Axel Sénéquier, j’ai déjà lu Le bruit du rêve contre la vitre, un recueil sur le thème du confinement. Ici, c’est de l’enfance qu’il est question, celle dont un proverbe – peut-être un peu éculé – dit qu’on ne se guérit jamais. En tout cas, elle resurgit au hasard ou elle est restée bien ancrée dans le coeur et la mémoire des personnages des douze nouvelles qui constituent cet ouvrage. Elle a parfois laissé des traces indélébiles dans le coeur et le corps des protagonistes, jeune femme enceinte, chercheuse reconnue sur la scène internationale, future PDG d’une chaîne d’hôtels de luxe, apprentie journaliste, jeune homme en cure de désintoxication et bien d’autres, jusqu’à une candidate au suicide parfait. C’est par exemple le souvenir d’un amour de jeunesse, un carnet de grossesse à remplir et des fouilles dans la maison familiale, une recherche sur internet, une emmerdeuse au bord du trou dans lequel on veut se jeter, un prix qu’on est sur le point de recevoir, un spectacle de stand-up avec deux copines, qui font remonter l’enfance comme des bulles à la surface de la vie, des bulles qui éclatent et éclairent la vie de l’adulte qu’on est devenu, des bulles qu’on fait enfin claquer pour se guérir de cette enfance pourrie, du remords enfermé ou pour enfin poser des choix vrais, honnêtes, authentiques, pour nous relier à cette enfance perdue, enfouie, cachée. Et aussi parfois pour faire péter la colère et prendre une revanche éclatante (écrasante) sur la vie.

Il me faut avouer (avec joie) que j’ai été happée dès le premier récit et que, de texte en texte, j’allais de bonne surprise en bonne surprise. Axel Sénéquier observe finement notre époque, les gens, les styles, les ambiances, il connaît les musiques (les punchlines du rappeur Booba par exemple), les thèmes sociétaux qui nous hantent ou nous motivent (les violences intrafamiliales, le suicide, l’ascension sociale…) et réussit en quelques pages à croquer un personnage, une atmosphère, un récit de vie plein d’humanité. Son écriture accompagne chaque histoire avec justesse, il émeut et fait sourire son lecteur, il traite ses personnages avec délicatesse. Une très belle réussite !

Un très grand merci à Axel Sénéquier pour l’envoi de son livre. Il me reste à lire Les vrais héros ne portent pas de slip rouge, dans quelques mois sans doute parce que l’auteur a eu la gentillesse de me l’envoyer en même temps que ce Reflet du soleil dans un morceau d’enfance. Encore merci !

« Une bourgeoise dont le rouge à lèvres tachait les incisives s’enthousiasmait : «J’ai lu le dernier Houellebecq, c’est… vertigineux !» Dans la petite assemblée qui serrait les fesses, une snipeuse avait répliqué : ‘Généralement, quand on a le vertige c’est qu’on contemple le vide.’ « 

« Et surtout flottait dans l’atmosphère cette odeur caractéristique d’ammoniac, de javel et de blanc, dont le but avoué est, ni plus ni moins, de repousser la mort. Le détergent est la gousse d’ail des hôpitaux. »

« « – Dans « Terrain », Booba dit Faut battre le fer quand il est chaud, abattre le frère quand il est faux. Je trouve ça magnifique. Si Victor Hugo vivait aujourd’hui, il serait rappeur.» »

Axel SENEQUIER, Le reflet du soleil dans un morceau d’enfance, Quadrature, 2026

Et forcément un titre de plus pour les Gravillons de l’hiver de Sybilline La petite liste

Rendez-vous en chanson – Mars 2026

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En ce premier mercredi de mars, quelques jours avant la Journée internationale des Droits des femmes, et alors que le livre témoignage de Gisèle pélicot caracole en tête des ventes, je vous propose la rude chanson de Suzane, Je t’accuse.

N’oubliez pas d’aller écouter la chanson choisie aujourd’hui par Philisine.

D’abord y a eu Gisèle
Et puis y a eu Sophie
Isa, Khadija et Marie
Et ma copine Claire
Et puis y a moi aussi
Et puis toutes celles qui n’ont jamais rien dit

Mais t’en as rien à faire, toi
Ce sera qu’un nom d’plus sur la liste
Dans un fait divers, dans un tiroir
Des tonnes de vies classées sans suite
Mais tu vas rien faire, toi
Et c’est bien ça le problème
Justice, est-ce qu’on doit te faire nous-même ?
Car je t’accuse (ah)
De fermer les yeux alors que t’as tout vu

Je t’accuse (ah)
Fais pas l’innocent, t’as rien fait quand t’as su
Je t’accuse (ah)
Main droite levée
Je t’accuse (ah)
Et j’assume (ah)

T’étais où ?
Sûrement qu’t’existes pas
Pourquoi t’es jamais là quand on n’croit plus qu’en toi ?
Demande à tous les gosses que tu n’protèges pas
Tous les monstres ne sont pas que dans les salles de cinéma

Mais t’en as rien à faire, toi
Ce sera qu’un nom d’plus sur la liste
Dans un fait divers, dans un tiroir

Des tonnes de vies classées sans suite
Mais tu vas rien faire, toi
Ou faudrait qu’on t’harcèle
Justice, est-ce qu’on doit te faire nous-même ?

Car je t’accuse (ah)
De fermer les yeux alors que t’as tout vu
Je t’accuse (ah)
Fais pas l’innocent, t’as rien fait quand t’as su
Je t’accuse (ah)
Main droite levée
Je t’accuse (ah)
Et j’assume (ah)
Et j’assume (ah)
Pour toutes celles que la violence a condamnées au silence
Je t’accuse (ah)
Pour celles qu’avaient prévenu mais que t’as jamais entendues

Je t’accuse (ah)
Pour celles qui prennent la plus lourde des peines
Pour les victimes de ton système (ah)
(Ah)
Je t’accuse
Et j’assume

Eclaircie

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Présentation de l’éditeur :

1843. Ivar, le dernier habitant d’une île perdue au large de l’Écosse, mène une vie solitaire et paisible, jusqu’au jour où il trouve sur la plage, au pied d’une falaise, un homme inconscient. Le nouveau venu se nomme John Ferguson, pasteur sans le sou envoyé pour chasser Ivar de ces terres et libérer ainsi des hectares de pâturage pour des troupeaux de moutons. Ne se doutant pas des intentions de l’inconnu, Ivar lui fait une place dans sa maison et, bien que les deux hommes ne parlent pas la même langue, un lien fragile se tisse peu à peu entre eux. Pendant ce temps, sur le continent, Mary, la femme de John, attend impatiemment des nouvelles de la mission de son époux. (…)

Ce court roman se déroule sur une petite île perdue entre l’Ecosse et la Norvège et sur un double fond historique : d’abord les « Highland clearances » (d’où le titre original Clear et le titre français – mais on pourra y ajouter d’autres sens), une politique de déplacements forcés de paysans par de grands propriétaires terriens pour les remplacer par l’élevage intensif de moutons (quasi sans surveillance humaine) et ensuite la sécession de plusieurs centaines de pasteurs presbytériens (Ecossais donc), pour s’opposer au droit de ces grands propriétaires terriens de nommer les pasteurs des paroisses à leur gré. C’est ainsi que le pasteur John Ferguson, récemment marié et dont les revenus sont plus que limités suite à ce schisme, accepte une mission confiée par le régisseur d’un grand propriétaire : expulser d’une petite île son dernier habitant, Ivar, qui vit seul depuis la mort ou le départ des derniers membres de sa famille, seul avec une vache aveugle, quelques poules et moutons et une vieille jument. Le débarquement de John Ferguson s’avère périlleux et son manque d’expérience face à une nature rude l’entraîne rapidement dans une chute du haut d’une falaise. C’est Ivar qui le recueille et le soigne, sans se douter de ce que fait là l’inconnu, d’autant qu’ils ne parlent pas du tout la même langue. Plus que le portrait de Mary (la femme de John), c’est sans doute ce désir de communiquer qui va rapprocher les deux hommes, John notant méticuleusement des listes de mots (cette langue est le norne, une très ancienne langue scandinave, qui offre notamment des quantités de nuances pour décrire les divers états de la mer et du ciel, une langue adaptée à son environnement, pourrait-on dire). Dans cette nature rude, dans ces activités cycliques, dans cette vie de simplicité, les deux hommes s’apprivoisent, chacun s’ouvrant à l’inconnu généré par ce débarquement impromptu. Mais John ne peut oublier sa mission, tandis que sur le continent, Mary évoque son mariage sur le tard et se languit de John.

Quel beau roman ! (Une subtile transition avec le mondes océans d’Un jeu sans fin, car il y est aussi question de berniques 😉 ) Carys Davies écrit avec une grande sobriété, une simplicité accordée à la vie sur l’île d’Ivar, une simplicité qui cache le feu sourdant sous les feux de tourbe. Balayé par les rafales, la pluie et les embruns, le lecteur est immergé sur ce bout de terre sauvage et se glisse dans le rythme lent d’Ivar, dans sa solitude qui s’ouvre à l’altérité. La fin du roman est surprenante, peut-être un peu improbable, mais offre toute sa richesse de sens au titre du livre.

« Il y avait des jours où le soleil n’était qu’un point lumineux derrière les nuages.
Il y avait des jours où la brume tombait comme une cape sur les épaules de l’île ; où la pluie s’abattait en grosses et lourdes gouttes, faisant fondre la terre en une soupe molle et brune ; où un léger vent froid soufflait au ras du sol, faisant frissonner les tourbières.
Il y avait des jours où le temps était si déchaîné qu’une écume de mer dense dérivait jusqu’aux champs d’Ivar et les endommageait, et où les conditions étaient si rudes qu’Ivar ne pouvait travailler. »

« Avant l’arrivée de John Ferguson, il n’avait jamais vraiment envisagé les choses qu’il voyait, entendait, touchait ou ressentait comme des mots. Le pasteur autrefois leur avait lu des passages de la Bible dans une langue qu’ils ne connaissaient pas, avant de leur hurler après dans une terrible approximation de leur langue à eux.
Mais il était étrange de concevoir, disons, une fine brume de mer, ou le vent froid du nord-est qui soufflait au printemps et nuisait à l’avoine, comme des choses solides sur un bout de papier, qu’on pouvait toucher. Il se demanda, en contemplant ces colonnes de mots qu’il était incapable de lire – pas plus ceux, à gauche, dans la langue de John Ferguson que ceux dans la sienne, à droite – s’il existait un mot dans la langue de John Ferguson pour désigner l’excitation qu’il ressentait en faisant glisser son doigt le long de la ligne tracée entre les deux colonnes, laquelle lui semblait relier leurs vies respectives de la plus solide des manières – les mots pour lait et ruisseau, et pour le scarabée aux ailes bleues qui ne volait pas et vivait sur la pâture de la colline; les mots pour flétan et étable et le nœud simple qu’il faisait pour bloquer la longe de la vache; les mots pour maison et pour beurre, pour bruyère et petit-lait, pour goémon de mer et poule. C’était comme si, jusqu’à présent, il n’avait pas vraiment compris sa solitude – comme si l’arrivée de John Ferguson l’avait changé en quelque chose qu’il n’avait jamais été ou pas été depuis très longtemps : en partie frère et en partie soeur, en partie fils et en partie fille, en partie mère et en partie mère, en partie mari et en partie femme. »

Carys DAVIES, Eclaircie, traduit de l’anglais par David Fauquemberg, Editions de la Table ronde, 2025

Et un de plus pour les Gravillons de l’hiver de Sybilline La petite liste

Un jeu sans fin

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Quatrième de couverture :

Fille d’un ingénieur canadien collaborant avec le commandant Cousteau, Evie a douze ans lorsqu’elle attrape le virus de la plongée et décide de consacrer sa vie à l’exploration des fonds marins.
Ina, une artiste polynésienne, compose des sculptures avec des déchets plastiques qu’elle glane sur les plages. Peu à peu, une étrange créature prend forme.
Todd et Rafi, deux lycéens américains que tout oppose, cimentent une intense amitié autour du jeu de go ; l’un se perdra dans la littérature, l’autre révolutionnera l’intelligence artificielle.
Avec la virtuosité qu’on lui connaît, Richard Powers met en scène une poignée de personnages à différentes périodes de leur vie, avant de les réunir à Makatea, île du Pacifique ravagée par des décennies d’extraction minière, où se joue la prochaine grande aventure de l’humanité : la construction de villes flottantes.
Mêlant science, écologie et poésie, « Un jeu sans fin » sonde les mystères de l’océan et les potentialités infinies des nouvelles technologies pour célébrer la beauté et la résilience de la nature.

Ce livre est celui de mon abonnement de février. Pour la première fois, l’enveloppe contenait un livre que j’avais acheté fin 2025, Eclaircie de Carys Davies, que j’ai quand même fait monter en haut de la pile et dont je vous parlerai la semaine prochaine. On m’a donc proposé à la place ce dernier roman traduit en français de Richard Powers, auteur dont j’avais déjà entendu parler sur les blogs mais que je n’avais encore jamais lu. Et voilà, monsieur le libraire est responsable d’un coup de foudre littéraire dont je vais longtemps le remercier. J’ai envie de tout lire de Richard Powers désormais !

Dans Un jeu sans fin, nous suivons trois fils narratifs. D’abord, les pages en italique sont le récit que fait Todd Keane, un homme qui a fait fortune dans l’informatique, en suivant la naissance et l’évolution d’internet jusqu’à l’intelligence artificielle. Il a créé une plateforme virtuelle, Playground (le titre original du roman) très lucrative, basée sur le plaisir du jeu. Il s’est inspiré en cela de sa passion pour les échecs puis pour le jeu de go, un jeu aux combinaisons infinies, auquel il a joué (sans fin) avec son ami Rafi Young, un Noir poussé à la perfection par son père que hantaient le racisme et ses complexes vis-à-vis des Blancs. Todd est désormais atteint de la démence à corps de Lewy, une maladie dégénérative assez atroce et il raconte à un mystérieux vous cette amitié brisée avec Rafi. D’un autre côté, nous sommes sur une toute petite île de la Polynésie française, Makatea, où vivent encore quatre-vingts deux habitants, dont Ina Aroita, une artiste qui récolte et recycle en une oeuvre d’art improbable des déchets de plastique échoués sur l’île, Makatea qui a été « éventrée » dans les années 1960 par l’exploitation du phosphate par les Français colonialistes et à qui l’on propose maintenant de devenir la base de construction de villes flottantes en échange d’une nouvelle prospérité. Le maire va avoir bien du mal à organiser la consultation et le vote des habitants pour ou contre ce projet. Et nous faisons la connaissance d’Evelyne Beaulieu qui, à force de persévérance, de compétence, a surmonté le choc initial de son enfance, quand son père l’a jetée à l’eau pour tester un scaphandre autonome, et est devenue une océanographe et une plongeuse hors pair, qui a tiré son épingle du jeu face à la rude concurrence masculine, une destinée réussie grâce à (et parfois contre) son mari Bart (surnommé Bernique) et ses enfants.

C’était passionnant de suivre ces personnages tout au long de leur vie, des personnages pleins d’humanité, et leur histoire de rêves, d’espoirs, de désillusions, de coups du destin. On devine à travers eux la sensibilité et l’humanité de Richard Powers, la manière dont il conte la fin de vie de l’un d’entre eux environ cinquante pages avant la fin m’a particulièrement touchée. Mais ce roman très riche et bien documenté nous entraîne aussi dans les océans, où nous découvrons avec Evelyne (Evie) les merveilles du monde sous-marin et les ravages causés par l’action humaine, tout en gardant avec l’auteur l’espoir que l’être humain soit capable de contenir les effets de la pollution et d’inverser le mouvement. Un autre thème riche de questionnements est évidemment celui de l’intelligence artificielle (et je ne croyais pas m’y intéresser avant cette lecture) : quelle est la place de l’IA face à l’homme ? Celle-ci peut-elle combattre les maladies graves et ressusciter les morts comme l’espère Todd ? Et ne négligeons pas le subtil thème du jeu, qui sous-tend tous les univers de ce roman.

Et quand tous les fils narratifs se rejoignent à Makatea pour le final, le lecteur n’est pas au bout de ses surprises. Richard Powers nous emmène très loin, il nous a menés en bateau (c’est le cas de le dire) jusque là ! Et le plus merveilleux bien sûr, c’est que ce n’est pas une intelligence artificielle qui a écrit ce roman, c’est un être de chair et de sang et quelle maîtrise, quel art de la narration, que d’émotions nous offre ce grand monsieur ! Peut-être que je relirai ce roman en essayant de trouver les indices qu’il a sûrement semés dès le début pour nous amener à cette fin stupéfiante ! Ai-je besoin de le répéter, c’est un énorme coup de coeur !

« Tout son corps blêmit jusqu’à être blanc comme l’Antarctique, et il se recroquevilla dans une pose de guerrier farouche. Sa peau se hérissa d’une chair de poule épineuse, puis s’embrasa en une flamme. Les bras se firent épées, pour une danse du sabre sans ennemi et sans spectateur. Il frappait d’estoc et de taille, portrait craché de Kali, déesse du temps, du changement, de la destruction et de la création. le sépiide montait un spectacle. (…) Elle pensait avoir vu toutes les couleurs qu’un sépiide pouvait produire, mais celui-ci offrait des nuances de cannelle et de roux, d’écarlate, de carmin, de bordeaux, qui lui étaient totalement inconnues. Il clignotait de couleurs si subtiles qu’elle n’aurait pas su dire où elles s’inscrivaient dans le spectre. Les lumières parcourant la longueur de son corps pulsaient et évoluaient. Elles lançaient un thème suivi de variations toujours plus amples. Ce light-show lui rappelait les casinos de Las Vegas; les déroulés en Technicolor des enseignes de Times Square. Une grammaire obscure gouvernait ces motifs flamboyants, une riche syntaxe et une sémantique aux règles et aux combinaisons insondables, et bien qu’Evie ne puisse rien en déchiffrer elle était sûre que ça avait un sens. »

« Où qu’elle plonge dans le triangle de Corail, des poissons de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes espèces s’assemblaient autour d’elle. Curieux, ils accouraient des plus lointains quartiers du récif pour examiner cette visiteuse inédite. Evelyne n’avait pas besoin de beaucoup d’imagination pour comprendre : ces êtres menaient leurs propres recherches.
Parfois elle piétinait sur place, submergée par le plus délirant assortiment d’inventions dignes du Dr Seuss : indigo, orange, argenté, toutes les couleurs du spectre depuis les nudibranches pie jusqu’à des limaces luisantes et blanches comme l’os hérissées d’une forêt d’épines. La mer la portait, avec une suspension de soir tiède sur ses membres nus. Elle flottait en suspension au milieu de récifs qui s’élevaient en pinacles, en coupoles, en tourelles et en terrasses. Elle était un ange désarmé planant au-dessus d’une métropole bâtie par des milliards d’architectes presque invisibles à l’œil nu. La nuit, à la lumière des projecteurs, lorsque les polypes coralliens sortaient se nourrir, le récif bouillonnait d’une activité irréelle, d’un milliard de missions psychédéliques toutes différentes, toutes interdépendantes. »

« Ce jeu est aux échecs ce que le chant est aux bruits de salive. C’est le sommet de la philosophie contemplative. Les échecs, à côté, c’est Toboggans et Échelles. Rends-toi compte. Si chaque atome de l’univers était en soi un petit univers comprenant autant d’atomes que le grand univers, le nombre total d’atomes serait quand même moins grand que celui des configurations possibles d’une partie de go. Et je peux t’apprendre à y jouer en moins de trois minutes. »

« Makatea se transforma en fourmilière. Les mineurs n’avaient pas d’outils plus perfectionnés que des pelles et des pioches. Chaque homme était descendu dans un trou où il passait sa journée à charger dans un seau le phosphate extrait à la main et à en inhaler la poussière. Au-dessus du trou, son collègue hissait les seaux et les vidait dans une brouette. Une fois la brouette remplie, l’ouvrier de surface la poussait au-dessus des ravins grandissants sur un réseau de planches branlantes, jusqu’à un tapis roulant alimentant un train dont la voie ferrée finit par couvrir la moitié de la longueur de l’île. C’est ainsi qu’un tiers de Makatea devint un paysage lunaire de roc déchiqueté, semé de crevasses larges de deux ou trois mètres et profondes de trente. »

« Evelyne Beaulieu entra à Duke en 1953 , première femme jamais admise en études océanographiques. Elle survécut à quatre ans de cours à Durham et à trois étés de travail de terrain en déployant des trésors de camouflage toujours plus inventifs. Elle dissimulait l’étendue de son expérience de plongeuse, s’abstenait de corriger de nombreuses erreurs de ses professeurs, et riait aux blagues de soudard de ses condisciples mâles. Ce n’était pas si difficile de se faire passer pour ce que les américains appelaient une « bonne camarade ». »

« Les yeux sur la route, Bernique demanda : « Tu as une philosophie de vie?
– Comment ça, une philosophie de vie? » L’expression lui semblait une contradiction dans les termes.
« Des mots selon lesquels tu vis. »
Elle ne vivait pas selon les mots. Elle vivait selon la vie. Mais la question était tendre et touchante, et elle fit de son mieux. Elle lui fournit ce grand classique de la sagesse populaire québécoise.
« Attache ta tuque et lâche pas la patate ! »

Richard POWERS, Un jeu sans fin, traduit de l’américain par Serge Chauvin, Actes Sud, 2025

Et un (excellent) titre de plus pour le Challenge American Year 3 de Belette.

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