échantillon du monde – 21

c’était un beau jour, il y a longtemps, dans une volonté de contrevenir aux saisons tranquilles, comme on efface d’une bourrasque le printemps naissant, le malheur du monde a surgi. bang bang, bang bang. dans le chœur laminé, une voix épuisée, un bout de voix à bout a rassemblé ses dernières forces pour dire non. la voix a continué un peu, après la déflagration, mais il n’y avait pas de réfutation possible. il a dû y avoir un petit torrent de larmes à la surface brûlantes, mais au cœur préservé, coulant sans doute pour protéger des flammes l’amour qu’on voulait attiser encore, même cramoisi, presque invisible. cela devient vite lointain, l’amour. l’amour, avant la destruction, avait d’abord guetté les contacts encourageants, porté l’attente de sa concrétisation au firmament, jusqu’à la fusion désirée. l’amour persévérant, sûr de son rythme et de la douceur de son venin, avait porté la jouissance jusqu’au nerf de la jouissance. maintenant, effondré, planté là dans la vie, dans l’impossibilité de fuir, empêtré par les bombardements dans les profondeurs aigres de la cessation, avec des soubresauts pitoyables et un visage dévasté, l’allure du désir encore, mais cloué, irrémédiablement cloué à sa souffrance, en exil immobile, le temps que se réinsinue la perspective d’un paysage sans crainte. pour le dessiner, des doigts frotteront avec le charbon de bois, frotteront à n’en plus finir avec la volonté nébuleuse de formes sur la paroi pour y faire apparaître les courbes intactes de la terre, puis les ongles trouveront l’énergie d’y tracer des fentes d’eau et de lumière, de la mousse verte et fraîche sur les rochers

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échantillon du monde – 20

la matière du monde est attirante, ses rondeurs, ses couleurs, ses odeurs, mais elle est muette, ce qui attise notre désir tactile d’être en contact, peut-être même d’avoir une peau commune, comme un corps à l’apogée avec un autre qui flottent, qui plongent. nous pensons qu’elle le sait : elle nous observe avec son air narquois et distance, mais nous ne savons pas lui résister. elle tolère nos approches. si elle n’était pas sourde et si nous savions chanter, elle serait émue par notre voix, mais nous sommes harassés par notre banalité. en attendant, elle est pour nous comme les cailloux polis ou tranchants sur les chemins qu’on prend dans la main et qui retombent intacts à nos lancers, froids et ailleurs, mais à distance raisonnable pour nous attirer encore, que l’on relance pour longtemps. la lourdeur de l’épreuve nous fait songer que l’enfance du monde nous aurait peut-être suffi. on tend l’oreille invariablement

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échantillon du monde -19

au milieu d’un carrefour que voitures et vélos se dépêchent de traverser tant que la neige ne tapisse pas la piste, un homme déboule sans prévenir du trottoir et se met à danser, tourne sur lui-même, ses bras griffent l’air et les flocons qui s’étoffent, sans musique, sans chanter, sa danse déchire la circulation, déclenche la suspension du rythme haletant des jours embarqués dans la répétition de la course à l’activité, à la gesticulation incessante des corps et des esprits courant. une voiture de flics s’approche et lui descend son pantalon jusqu’aux mollets, se met à nu, commence à le remonter jusqu’à la taille quand un flic descend, le tutoie, lui prend le bras pour l’amener jusqu’au trottoir. il aurait pu mourir écrasé mais il a neigé sur lui, source d’énergie, mais les regards dans les habitacles protecteurs ont d’instinct senti qu’il fallait ralentir, freiner. un seul corps enneigé a bloqué le flux. de nouveau les voitures, tranquilles, glissent. ce n’était que passager, des dizaines et des centaines de flocons rejoignant vite et doucement cet homme pour danser avec lui, reléguant les autres au rang de spectateurs inactifs râlant de ne pas pouvoir vivre leur vie laborieuse, beuglant dans leur coffre-fort à moteur, aveugles manquant à l’appel car la piste de danse n’existe pas, les corps se retiennent, tandis que les pneus tournent indéfiniment pour qu’avance dans les rues la solitude coincée derrière son volant

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échantillon du monde -18

il est midi, leur conscience leur glisse que c’est peut-être le dernier jour. ils se mettent donc en route, ils se faufilent dans les petites rues désertes pour atteindre une place au milieu de laquelle d’autres places se déploient à leur tour. vers elles marchent en tous sens quantité d’êtres orientés par les forts courants d’air qui surgissent par à-coups sans prévenir. ils viennent tous là, le souffle saccadé, les traits tirés, les yeux aux aguets, ils ne veulent pas être repérés. aimantés, ils ralentissent l’avancée ou la précipitent, une sorte de métissage de corps et de regards en mouvement jetés les uns à côté des autres qui se croisent ou se frôlent, se collent, s’arrêtent, repartent, font demi-tour, accélèrent, ralentissent, divaguent, et de paroles circulant à foison dans l’espace immobile, stoïque, indifférent, paroles muettes, monologues intérieurs, mots chuchotés, discussions à deux, en groupe, jamais de voix tonitruantes ni de cris. quelques-uns parviennent à découvrir le lieu dont l’écho avait grandi, fragile, mouvant, s’accentuant, faiblissant, qui rassemblerait diverses émotions nées des événements lointains et récents. ils font passer le mot à tous les autres qui les rejoignent. les sourires naissent, les respirations s’amplifient, les yeux sont perçants pour distinguer, reconnaître, discrètement et avidement, les ruines de larmes qui ont coulé ici. la sécheresse de l’air n’a pas eu raison d’elles. leur existence est une surprise, chaque ruine de larme émeut, semble presque pouvoir couler si les yeux et les joues existaient encore. la nuit survient, leur éclat est encore perceptible et engendre même un soupçon de joie parmi certains qui les observent. quelques-uns s’approchent, leurs mains se tendent mais ils savent que toucher les ruines de larmes mettrait en péril leur survie, alors, ils les regardent une dernière fois et imaginent en repartant croiser quelque part une cascade vivifiante ou un fleuve surprenant

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échantillon du monde-17

un cheval perdu tourne en rond, frappe ses sabots contre les pavés, erre dans des petites rues froides d’une ville tenaillée par un brouillard toxique, il ne parvient pas à trouver le chemin qu’il conçoit comme menant aux places aérées par un courant d’air frais et parcourues par les rayons chaleureux et accueillants du soleil. un cheval disparaît des petites rues froides dans le brouillard épais qu’il parvient sans le remarquer tout de suite à transpercer peu à peu du regard et, par le mince passage qui se présente, à déborder d’un galop instinctif le brouillard malmené, il devine qu’approche le chemin menant aux places parfumées par un courant d’air et les rayons chaleureux du soleil, il les accueille

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échantillon du monde -16

étendue grise manifeste, plomb, où gravitent des serpentins de poussière rouge, tintent des petites graines de folie sonores, se faufilent des cendres encore orange. avant leur atterrissage, leur silence, leur extinction, leurs noces attirent en nous l’idée de la réanimation. le désir d’être docteur a trouvé sa maturité, ou cuisinier. le monde a aussi ses sachets de levure, ses blocs opératoires

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échantillon du monde -15

quelqu’un marche dans la rue morte. une rue morne, sans cœur, qui ne dit pas bonjour, rien. depuis des années, sans trêve le même et seul chemin disponible d’un lieu clos à un autre, tête baissée pesante, les yeux regardant le mouvement des jambes lourdes, les appelant faiblement au secours, mais elles sont comme sur des rails, elles accélèrent comme quand on a peur de ce qui nous suit (il n’y a personne) ou qu’on est attiré par ce qui est devant nous (il n’y a rien) mais cela conduit au même aller-retour, cela ne permet pas de dévier, de dérailler, ni de mourir. quelqu’un ne traverse pas, ne bifurque pas non plus, sauf demain dans un coin de sa tête où mûrira lentement une guêpe noire à l’affût d’une araignée à étouffer, d’une trace ensoleillée pour y construire son nid de papier mâché

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échantillon du monde-14

les enfants sur la plage enfoncent leur pelle dans le sable et en remplissent leur seau, ils construisent des châteaux, happés par la fièvre de la construction faite pour affronter la vague, y résister, silencieux, criant, concentrés, désordonnés, dans l’inexpérience et la maladresse qu’ils ne finiront pas d’expérimenter, châteaux qu’ils abandonnent ensuite à la marée montante qui les fera disparaître, ou pressentant la défaite qu’ils détruisent eux-mêmes avec leur pelle ou en donnant des coups de pieds avant le travail de la vague qui ne gagnera pas. le lendemain ou un autre jour ils reviennent sur la plage et reconstruisent un château, jamais le même. cela fait beaucoup de châteaux depuis la nuit des temps qui apparaissent puis qui disparaissent sur les plages et la nuit dans leurs rêves les enfants sont des bâtisseurs que rien n’effraie dans le monde où on les fit naître et qui finit par faire table rase sur la surface ensablée où nous ne faisons que creuser des trous, que marcher, que glisser

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échantillon du monde -13

il y en a pourtant de l’espace, plus qu’il n’en faut même, on peut pas dire. de l’espace pour la fête, à toutes les saisons. les nuages avancent, les flocons se libèrent d’un souffle de vent et tournoient la joie au cœur, leur envolée vers un chemin inconnu débute, aériens, ils en avaient rêvé et voilà, le rêve se solidifie en dansant, gestes d’ascension, de réception, les nuages s’éloignent alors qu’ils existaient depuis toujours dans leur champ de vision, alors qu’ils étaient seuls, ils disparaissent presque, plus lointains que les chimères

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échantillon du monde -12

lourde sphère que personne n’a vu naître, suspendue sans chuter comme par enchantement et tournant sur elle-même, tournant invariablement en rond. sphère qui nous supporte sans ennui ni révolte, elle crache parfois sa lave qui ne semble pas être de son sang, ne pense rien de nous qui grandissons et marchons sur elle, accaparée par rien d’autre que ce sempiternel tour qui ne dit jamais sa fin, pensive pensée figée qui ne connaît pas le temps. on l’admire, on parle d’elle, on lui parle et elle ne dit rien, opaque dans son intransigeance, nous néglige, persévère. elle ne nous pose pas de questions. ce qu’on devine d’elle est fondé sur son silence. avec, nous brodons des phrases ou des notes pour l’apparition de rencontres et nous marchons sans repos

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