– Je me demande si je n’ai pas une lettre en trop.
L’entonnoir dans la cuisine soulève une paupière ensommeillée.
– Qui a une lettre en trop ?
N’ayant pas obtenu de réponse et ne voyant rien bouger dans la cuisine, Toto l’entonnoir se hisse du haut de son cône pour aller voir par son tube si l’image élargie lui donne une réponse.
Les ustensiles dorment, pas une fourchette ne bouge. Les casseroles, suspendues à leurs crochets, ont presque pris des airs ramollis, en pleine phase de sommeil paradoxal. L’une d’entre elles remue son bec, esquissant un claquement silencieux, elle rêve.
L’entonnoir est intrigué.
Qui pourrait bien avoir eu ce genre d’interrogation ?
Serait-ce le pangolin, qui regretterait de n’être pas né sous le signe du pingouin ?
Mais ça ne colle pas.
On a beau être dyslexique, ou encore dysorthographique, un pangolin, ça reste un pangolin.
Toto regarde côté cellier.
Une pomme de terre hardie a déboulé du sac, elle gît, tous germes ébouriffés. Son tubercule tressaute à chaque ronflement.
Bah, ce n’est pas elle puisqu’elle dort.
On verra demain, se dit-il. Il fera jour. Et il referme soigneusement sa paupière encore lourde de fatigue.
Pourtant quelqu’un s’interroge.
– Je me demande si je n’ai pas une lettre en trop.
Ça recommence, se dit l’entonnoir, cette fois bien réveillé.
– Qui parle ?
A s’écarquiller le cône, il se dit que décidément, une longue-vue serait la bienvenue.
Mais comme il n’en a pas, que rien ne bouge, que le grommeleur ne déclare pas son identité, l’entonnoir Toto est bien obligé de ne pas se questionner davantage.
Dans l’espace du cône quelque chose commence à s’agiter.
Ça lui fait ça, Toto, quand il est énervé.
Alors lorsque personne ne répond quand il pose une question, ça l’énerve, Toto.
Et le vent tourne dans sa caboche d’entonnoir, et la force de l’agacement lui monte le bourrichon en cercle, et ça fait une grande tempête en cône, une belle tornade d’entonnoir, un joli cyclone couleur plastique qui finit par le faire danser sur son pied, le Toto, et il tourne, et il tourne, bien fixé sur l’axe de son tube. Ça fait un tel boucan que les ustensiles s’éveillent les uns après les autres, ça gronde, ça grogne, ça râle, et les projectiles fusent.
Tiens, une tête d’ail, ping !
Par ici le rognon de veau de demain à midi, pong !
Le pied de Toto perd l’équilibre, il glisse, vrille en toupie du côté des assiettes bien empilées. Gling gling, les assiettes sous le choc glissent les unes après les autres de l’étagère pour aller s’égayer un étage plus bas. Elles sont solides, ce n’est pas la première fois qu’elles s’envolent en catastrophe de la pile. Mais tout de même, faudrait pas trop abuser.
Les tasses inquiètes font mine de ne pas être là. Si leur porcelaine du japon venait à être secouée, qui sait si leur finesse résisterait à l’ouragan.
Un bocal de cornichons affolé se prend de hoquet.
– Hip’s ! Hip’s !
Le frigo ouvre et ferme sa porte d’un ton claquant.
La plaque chauffante à côté commence à se geler grave, elle grelotte.
– Arrête de vider ton antarctique sur mon équateur, grand benêt, qu’elle dit.
Le frigo en reste bouche bée.
– Mais quelle prétentieuse. Si on peut même plus manifester. Branche tes plaques et tais-toi, tiens !
La plaque de cuisson, rouge de colère le fusille de ses quatre yeux.
Les fusibles pètent. Un coup de surchauffe et tout s’est éteint. Le noir est complet dans la cuisine.
Un silence de fin du monde règne.
C’est là qu’une petite voix s’élève, toute petite, fluette.
– Je me demande si je n’ai pas une lettre en trop.
La cacophonie de tous les caquelons, moules à tartes, essoreuses à salade, cuillères à soupe, égouttoirs à vaisselle et tout le toutim élève son acoustique jusqu’à ne plus faire qu’une seule voix.
– La ferme !
Une petite tête se recroqueville sur elle-même.
– Sommes nous à l’ail ou à l’AI ?
La porte de la cuisine s’ouvre en grande volée.
Une grosse femme rougeaude cheveux hirsutes entre.
Elle allume la lumière.
Tout le monde fait mine de dormir.
Tout le monde sauf…
Une petite tête d’ail coincée entre l’entonnoir et une pile d’assiettes et qui se demande.
– Sommes nous à l’ail ou à l’AI ? Je me demande si je n’ai pas une lettre en trop.
– C’est toi qui fait tout ce boucan ? Demande la grosse femme.
Elle hausse les épaules, éteint la lumière, referme la porte de la cuisine en se disant :
– Demain, il fera jour.
Petite scène de vie écrite pour l’AI de mars qui tient son quartier général chez Amélie Gressier tout le mois.
https://plumedanslamain.wordpress.com/2026/03/02/agenda-ironique-de-mars-designee-volontaire-pour-un-moment-de-grace-et-de-poesie-a-lail/
Pour ceux qui veulent lire les premières contributions de mars voici le lien :
https://plumedanslamain.wordpress.com/2026/03/09/agenda-ironique-de-mars-les-premieres-contributions/
























