Aujourd’hui est mon dernier jour à la clinique, je sors demain après dix semaines, en plus dix jours pour commencer l’année.
Difficile de dire si je suis contente ou pas, prête ou pas. D’un côté je commence à tourner en rond dans la clinique, je n’ai pas grand chose à gérer, je suis en sécurité « mise à l’abri » comme dit mon psychiatre, et je ne peux pas passer ma vie ici, il faut bien sortir un jour. De l’autre côté je vais me retrouver chez moi, avec mon chat, le jardin si la météo s’améliore, mais aussi toute la solitude, personne à qui parler. Manger face au mur ou recroquevillée sur mon canapé, pleurer quand le vide en moi prend le dessus, prendre les cachets pour dormir et faire passer le temps.
Pour l’instant il n’y a pas de programme de thérapie, mon psychiatre m’a dit qu’on allait mettre ça en route. J’ai juste la thérapie avec mon ami thérapeute paramédical qui est déjà en place.
Je ne sais pas quand je recommencerai le travail, pour l’instant je ne me sens vraiment pas prête à y retourner… Cette fois je dois apprendre à ne pas sauter les étapes, même que je n’ai aucune idée de ce que va devenir ma vie, qu’est-ce sera ma vie quand j’irai mieux. Je ne sais tout simplement pas ce que veut dire aller mieux. La souffrance, la solitude et le vide sont avec moi depuis presque quarante-cinq ans….
Le matin je suis chez mon ami thérapeute, nous parlons de mon arbre généalogique. En le regardant il ne comprend plus rien, avec des mêmes noms des deux côtés, le nom que je ne devrais pas porter… C’est vrai que du côté paternel ce n’est pas simple à comprendre, pour moi c’est ok, jamais rien ne m’a été caché, même si ce n’était pas si convenable. Du côté maternel c’est simple point de vue généalogie, par contre tous les squelettes dans le placard, que certains je sais depuis enfant grâce à la voisine, d’autres que je ne sais que depuis quatre ans, après ma sortie de première hospitalisation.
La mère de mon grand-père paternel est orpheline jeune, bien sûr à dix-huit ans pendant la première guerre mondiale elle se retrouve mariée. Il y a plusieurs versions de sa séparation d’avec son mari, celle que je retiens d’elle est « il m’a mise dehors pour mes bonnes qualités ménagères! », elle le dit sur un ton ironique car elle vit dans un bordel et une saleté qu’il faut avoir vu une fois! Ma mère ne veut pas que mon père m’emmène la trouver, mais mon grand-père m’y emmène car ma mère n’ose rien lui dire. Mon horreur de faire le ménage doit venir de mon arrière-grand-mère….
Elle déménage dans une autre ville à une centaine de kilomètres, il me semble que c’est avec son mari, puis les procédures de divorce commencent. Entre temps elle rencontre mon arrière-grand-père et mon grand-père naît. Mais il naît avant la fin de la période de neuf mois que le divorce a été prononcé, et son père fait tant la fête pour sa naissance pendant plusieurs jours qu’il oublie de le déclarer à l’état civil. Mon grand-père prend donc le nom de l’ex-mari de sa mère… Son frère naît l’année suivante, toujours hors mariage mais porte le nom de son père. Mes arrière-grands-parents se marient et les deux derniers garçons naissent « officiellement ».
Entre temps c’est la crise, comme ils sont pauvres la commune où ils habitent les renvoient dans leur commune d’origine, soit celle de mon arrière-grand-père. A part un des garçons, ils restent tous dans cette commune, qui est dans le même endroit où je passe mon enfance.
Il semble que mon grand-père a le nom de son père, probablement depuis le mariage de ses parents. Toujours pour des questions d’entretien des pauvres de la bourgeoisie, la commune découvre que mon grand-père est né avant la fin de la période de neuf mois après le divorce de sa mère, et le font changer de nom pour qu’une autre commune paye pour lui. Pendant son enfance il change plusieurs fois de nom: nom de l’ex-mari, nom de jeune fille de sa mère, nom de son père. Un jour le verdict final tombe: son nom est celui de l’ex-mari, duquel nous ne savons rien et n’avons rien à voir avec si ce n’est qu’il fût le premier mari de mon arrière grand-mère; par contre la commune où il habite lui offre la bourgeoisie… ça aurait été trop simple de lui laisser le nom de son père!
Ma grand-mère est enceinte et doit se marier avec le père de l’enfant. Son mari la quitte quand ma tante a quelques mois. Il part habiter de l’autre côté de la frontière, la deuxième guerre mondiale arrive, il est considéré comme déserteur par notre pays, et ne peut pas être engagé dans l’armée de l’autre pays. Il meurt peu après la guerre tué par une mine en déminant un champ. Peu de temps avant que ma tante puisse le connaître. Ma tante apprend une quarantaine d’années plus tard qu’elle a un demi-frère et une demi-sœur.
Le nom de ma grand-mère et de son premier mari sont le même; c’est très fréquent dans cette vallée où il y a peu de brassage de population. Probablement qu’en remontant l’arbre généalogique il y a plusieurs cas ainsi, ou avec un autre nom très commun dans la région.
Ensuite ma grand-mère se marie avec mon grand-père, mon père naît, puis une fille qui meurt à la naissance et finalement mon parrain.
Du côté de ma mère il n’y a pas d’histoires ainsi, du moins pas à ma connaissance. Par contre le nom de jeune fille de ma mère et le même que celui de mon arrière-grand-père paternel. Ma famille maternelle vit dans une autre région que ma famille paternelle, ils ont le même nom mais ne sont pas originaires de la même commune, bon celle d’à côté…
Mon thérapeute me dit qu’il y a beaucoup de consanguinité entre ma grand-mère qui vient d’une famille où des mêmes noms sont portés par les deux conjoints, et le fait que ma famille maternelle a le nom que mon grand-père devrait avoir, par conséquence moi aussi.
Je ne vois pas tant de consanguinité, en grandissant dans cette région j’ai toujours vu des familles dont les deux conjoints ont le même nom.
En plus je n’ai pas d’identité en portant un nom qui n’est pas celui des gènes. Il me dit qu’une des priorités est de rétablir mon identité.
Ma famille maternelle c’est les choses cachées. Le grand-père de mon grand-père meurt en se suicidant. Je ne connais pas la raison, presque personne dans la famille ne le sait. Un neveu de mon grand-père se suicide quand j’ai environ trente ans, il y a l’enterrement, mais depuis plus rien ne se dit à ce sujet.
Ma mère tente de se suicider vers vingt ans en avalant des médicaments suite un à chagrin d’amour. Ça aussi je ne le sais que depuis quatre ans.
Du côté de ma grand-mère ce que je sais est que c’est très patriarcal, que le dimanche toute la famille se retrouve chez mon arrière-grand-père, et que rien ne doit en sortir.
Le plus grand secret, qui est en fait un secret de polichinelle et que depuis toute petite j’essaye de percer est ce qui s’est passé avec la sœur aînée de ma mère. La voisine de mes grands-parents qui a une génération de plus qu’eux, est institutrice de formation et aime raconter des histoires m’apprend beaucoup de choses. Bien sûr étant enfant elle me raconte les histoires de ma famille au niveau de mon âge et laissant certaines parties pour plus tard, quand je serai plus grande. En fait l’histoire complète je ne la connais que depuis quatre ans, quand ma marraine m’explique tout. À part si ma marraine l’a dit à ses enfants je suis la seule des petits-enfants à connaître toute l’histoire de notre Ange. C’est aussi de là que découle le comportement de rejet de ma mère à ma naissance…
Quand ma mère a deux ans, sa sœur aînée âgée de quatre ans veut absolument aller rejoindre sa grand-mère et sa tante. Sa mère lui dit de rester avec elle et de ne pas les déranger pendant le jour de lessive. Elle réussit à échapper à la vigilance de sa mère (ma grand-mère) et pars au salon lavoir. À cette période les femmes portent des longues robes, la petite fille arrive au salon lavoir et vient se mettre dans les pans de la robe de sa tante au moment où celle-ci est en train de se tourner, la petite fille est entraînée par la robe et tombe dans la bassine d’eau bouillante. Elle meurt après trois jours. Je sais que mes grands-parents n’en n’ont jamais voulu à la sœur de mon grand-père, qu’ils ont toujours considéré que c’était un accident, mais ma grand-mère n’en parle jamais. Mon grand-père souffre de ne jamais pouvoir en parler avec sa femme, de devoir garder tout ça enfermé: le squelette dans le placard.
Ma grand-mère fait faire une grande photo portrait de sa fille aînée à partir d’une petite photo et l’accroche au mur du salon. Je pose beaucoup de questions mais obtient toujours la même réponse: c’est l’Ange de la famille. Je sais qu’il y a beaucoup plus derrière cet Ange, cela m’obstine, heureusement que la voisine m’explique un peu. Maintenant j’ai une copie de cette photo, elle est sur le mur de la petite chambre donnant sur le salon, je la vois depuis mon canapé, pour moi elle est toujours mon Ange. C’est lors de ma sortie de ma première hospitalisation que ma marraine me donne tous les éléments manquants à cette triste histoire et me procure la photo.
Peu après le décès de l’Ange de la famille ma grand-mère accouche de jumeaux, deux garçons qui meurent à la naissance. C’est une des histoires que la voisine de mes grands-parents me raconte de temps en temps. Mon grand-père fabrique un petit cercueil et les enterre en bas de la vigne au-dessous de la maison. Cette dernière partie c’est ma marraine qui me l’apprend à ma première sortie d’hôpital. Là je comprends pourquoi mon grand-père a toujours un regard différent quand il regarde cette vigne. Toute mon enfance et aussi adulte j’essaye de comprendre pourquoi ce regard différent, qu’est-ce que cette vigne a de particulier? Maintenant je le sais.
Mon thérapeuthe me dit qu’il y a plusieurs deuils à faire, à commencer par mon ange, les jumeaux, ma grand-mère maternelle qui était très importante pour moi, puis mon père et ma mère. Je dois écrire une lettre et faire un rituel pour chacun, en laissant quelques jours entre les rituels pour intégrer ce qui se passe.
Bien sûr je vais le faire, mais fait entrer une nouvelle angoisse en moi: en quoi cela changera ma vie? Qu’est-ce qui se passera ensuite? Toujours cette peur de ce qui va me tomber dessus.
Ces angoisses doivent faire partie des mauvaises informations stockées dans mon cerveau, les règles inversée, passer du plaisir au déplaisir qu’il vient de m’expliquer.
Je reçois un mail de la clinique à l’étranger, ils ont reçu tous les résultats d’examens médicaux qu’ils ont besoin, il ne reste plus que le rapport de mon hospitalisation et de mon psychiatre qu’il n’y a pas de contre indications pour avoir un enfant. Je sais que les chances sont faibles, mais j’ai besoin d’essayer cette ultime possibilité. En cas d’échec, ce qui est le plus probable, je n’ai aucune idée de comment je le gérerai et accepterai, probablement très mal… malgré tout je dois le faire, même si c’est comme résultat de me faire plonger plus bas que je ne l’ai encore jamais été; ce que j’ai appris ces dernières années est qu’il y a toujours pire que le pire.
Ce soir j’ai vraiment l’impression d’avoir ce grand trou béant devant moi, un énorme mur juste derrière, je ne sais pas ce qu’il y a au fond du trou ni derrière le mur.
Après tout ce que j’ai eu comme expériences, mauvaises ou meilleures, que je connais beaucoup de pays et de cultures, je me retrouve dans l’inconnu total.