Nos petites bravoures ( 39 )

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et si d’une aurore à l’autre

nous sommes chaque fois plus vulnérables

nous sommes aussi cette veille vive

ce regard changé en eau habitable

qui renaît d’un baiser aigu d’un soleil consolé

ou d’un chant sifflé très ancien

on n’abaisse pas les choses à notre portée

on les réhausse pour remonter le chemin

alors on devient un presque ciel

un rêve continu dans les mains

on empile les années sur des pierres décoiffées

on tue l’urgence sans objet

aux yeux cruels et aux mille bouches belliqueuses

on laboure le sommeil de cercles parfaits

et de constantes floraisons

on joue avec le mufle du temps

et avec les cailloux qu’il nous a rapportés

saison après saison

 

Barbara Auzou

 

Fugacité DCCCLVII

Rouen / Passage de La petite horloge / Photo Julie

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j’aime les ruelles

et tous ces corps qui chancellent

sous leur excédent de bagages

comment tiennent ils debout

après toutes ces collisions avec le réel

toutes ces incohérences du ciel

ce temps reste t-il à nous encore un peu

pour nous céder si facilement ses passages

ses secrets de nuit

malgré cette tendre ingénuité qui nous escorte

de porche en porche

 

Barbara Auzou

D’un bout à l’autre des saisons

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puisque nous avons une fenêtre sans rien autour

qu’elle a depuis longtemps gratté le pays des larmes

puisque les oiseaux s’accommodent si bien de nos épaules désormais

je vais jouer là

tout au centre de notre dépouillement

avec des mots ronds cousus de fils blancs pas encore apprivoisés

et puisque ce que l’on cherche est toujours trois nids plus loin

dans un temps qui manquerait au temps peut-être

ou dans une alarme sans objet avec rien dedans

on tissera des ponts à l’envi d’un bout à l’autre des saisons

d’un bleu qui lèche la mer pour colorier la voix et peindre les yeux

et on battra le soleil arrasé jusqu’au sang

en s’inventant chaque jour de nouveaux vêtements de nouvelles raisons

qui ne pèseront pas plus lourd qu’une lumière sur une étreinte

 

Barbara Auzou

Fugacité DCCCLVI

Photo Julie

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ce qu’on a à faire de mieux?

-rester ces arbres

rester ces fleurs

fidèlement mariés au fragile

liés au jour autant qu’à la nuit

et dont la candeur débridée se nourrit

partout d’un seul feu de lumière

 

Barbara Auzou

Lézard sur le boulier du cœur

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un ajustement étroit des soleils

sur le sud de nos artères

un lézard fameux sur le bouclier

du cœur

dis moi ce qu’on peut faire de mieux

hormis la facilité des fleurs

et les volets bleus éclaboussés d’images

et de lectures à peine commencées

on ne remonte pas au jour sans passer

par la poésie

sans un comptage doigt après doigt

insensé

de ce qu’on a perdu puis regagné

autrement

prise dans mes histoires de jardins tremblants

de parfums de chambres ouvertes et de partitions

je n’ai pas vu couler mes nuits

avec tous leurs chevaux de bois

mais pour le pourboire discret d’un bruissement

en plein ciel

pour ce qui sans cesse cherche à faire entrer

le mot nu dans la veine furieuse

dans une hanche de terre la pousse apaisée

je suis animale

d’ignorance éblouie

vêtue d’une tendre et franche vivacité

et d’une paresse aussi

qui ne répond qu’à sa saison d’appel

 

Barbara Auzou

Et si je m’en vais avant toi / Etienne Daho & Françoise Hardy

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Fugacité DCCCLXV

Photo Julie

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malgré ce que l’homme en soi néglige

crois toujours en la première aurore

en un pays qui porterait le nom d’une fleur fraternelle

ou d’un amas d’étoiles communautaires

-prends soin du solaire que l’on mérite

et des âmes douces et chaudes qui nichent dedans

de l’émotion ronde de chaque printemps

et des bras amoureux qqui font partout ce qu’ils peuvent

 

Barbara Auzou

Le cœur à la roue

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le monde soudain

comme un vent bref sur la peau aisée

s’est arrondi plus tendrement

une lumière sans collier a fait tourner

ensemble toutes les controverses

dans des branches haletantes de rosée

et dans la grande herse des soleils de mars

et j’ai pris la mesure du jour

avec cette part de moi-même qui demeure

inchangée

émerveillée par ce fouet joyeux

je t’aime je te donne mes yeux

ces explosions d’instants qu’on ne ramasse qu’après

pour remettre dedans

ce grand tapage d’oiseaux fous contre le corps du verger

et ce creuset de vert net et chantant

qui me font le cœur à la roue

 

Barbara Auzou