retour au Pays des légendes

Voici un bonus à ma précédente histoire: Gontran, légende idéale. Vous pouvez retrouver les 2 épisodes ici: https://nicolasgautun.wordpress.com/2026/01/25/gontran-legende-ideale-1/ https://nicolasgautun.wordpress.com/2026/02/07/gontran-legende-ideale-2/

L’histoire étant bouclée, Gontran ayant délivré la princesse dans le Labyrinthe, je vous propose un épisode alternatif dans lequel notre héros n’a pas encore retrouvé la princesse. La carte des Légendes le conduit jusqu’à une clairière bien particulière.

(…)

Le chevalier Gontran chevauchait dans la forêt périlleuse. Une clairière s’ouvrit devant lui. La carte indiquait : Clairière des songes. Quiconque s’y endormait plongeait dans un abîme de rêves infinis. Mais ça, notre héros l’ignorait.

Le voyage l’ayant éprouvé, il décida de faire une sieste. Le sommeil le happa immédiatement. Gontran se vit tomber, tomber, tomber encore et encore d’un arbre gigantesque.

Il se rattrapa à une branche hélas trop frêle qui cassa presque aussitôt sous son poids. Sa chute s’acheva sur un matelas de mousse et de lichen. Où suis-je ? s’interrogea-t-il une fois avoir retrouvé ses esprits.

C’était la clairière, mais pas telle qu’il l’avait trouvée en sombrant dans le sommeil du juste. Les arbres maintenant faisaient la ronde autour de lui. Des cavités dans l’écorce formaient comme un sourire joyeux. Ou un rictus sinistre, suivant le point de vue. Leurs racines décollaient du sol et retombaient, telles des pieds marquant le rythme de la musique. Un faune jouait de la flûte, un autre faisait des percussions sur du bois creux.

La danse sylvestre était endiablée, la mélodie entêtante. Elle aurait pu continuer ainsi une éternité, si le soleil, si le dormeur ne s’était pas dit : il faut que je me réveille ! Mais comment s’extraire d’un tel rêve ?

Il interpella un faune flûtiste :

— Plus fort !

Le musicien souffla de plus belle dans le tuyau taillé dans du bois de sureau.

— Encore plus fort ! Toujours plus fort !

Les joues du faune se gonflaient comme celles d’un crapaud. Il émit tout son souffle, jusqu’au point de non-retour. Il éclata, et avec lui le rêve de Gontran.

Notre héros reprit sa route.

Il arriva à une tour.

Si haute qu’elle semblait écraser les arbres. Gigantesque phare cylindrique dont les entrailles devaient enfermer bien des mystères… Et peut-être Clara ?

Pour en avoir le cœur net, une seule chose à faire : y pénétrer.

Le fronton de l’édifice portait une énigmatique inscription : Tour sans nom

La porte était ouverte. Le jeune homme entama l’ascension de l’escalier en colimaçon.

Très vite, l’écho lui apporta d’autres bruit de pas. Il se figea. Non, ce n’étaient pas les siens. Quelqu’un… Ou quelque chose descendait. Gontran se figea, main sur sa dague, prêt à en découdre.

Un petit homme barbu surgit au tournant des marches. Chétif, le teint cireux, il donnait l’impression de porter tout le poids du monde sur les épaules.

— Halte, là ! Qui êtes-vous ? demanda l’ascendant, sur ses gardes.

— L’architecte.

Gontran se composa un air admiratif. Une main appuyée sur le mur en pierre, comme s’il voulait en éprouver sa solidité.

— Bel ouvrage ! Vous avez beaucoup de commandes ?

— Hélas mon bon monsieur, dans ce milieu, il est difficile de se faire un nom !

Le jeune homme haussa un sourcil.

— Commencez déjà par en trouver un à votre tour !

— Aucun ne me convient, ça me rend bien malheureux.

La marche vers la reconnaissance était encore haute. Gontran lui demanda combien il lui en restait encore à gravir, et surtout, si ça valait l’effort.

— Je cherche une princesse.

— Elle est au sommet. Dépêchez vous, elle se languit.

La nouvelle transporta de joie le chevalier. Enfin, sa quête touchait à sa fin. Il étreignit chaleureusement l’architecte et reprit l’ascension, en montant les degrés deux par deux.

Dans sa course en spirale, il tomba nez à nez sur un gros rougeaud au physique d’aubergiste, aviné plus que de raison. Cet escalier à vis était décidément bien fréquenté. Gontran se dit qu’avec l’alcool, on n’était plus à un vice près.

— Hola, mon brave, regarde où tu vas ! dit-il à l’ivrogne.

Ce dernier se plaignait d’avoir la tête qui tourne. La configuration des lieux n’arrangeait pas son cas.

— Tu as une sacrée descente, observa notre sobre héros, voyant sa bouteille déjà au trois-quart vide. Dis moi, comment tu t’appelles ?

Ce sac-a-vin avait perdu son identité depuis qu’il faisait partie des alcooliques anonymes. Du moins c’est ce qui ressortit de son charabia brumeux.

Gontran lui conseilla de se construire une sobriété bien solide avec l’aide de l’architecte probablement déjà arrivé en bas. Puis il reprit son ascension.

Des marches, toujours et encore. Gravies deux par deux… puis une par une. Ce colimaçon n’en finirait donc jamais ? Si je devais monter du lait, il aurait déjà tourné, pensa notre athlète entre deux ahanements.

Enfin, il en vit le bout. Une chambre si haut perchée qu’elle tutoyait les cieux. Dans son rapport avec la princesse, Gontran se demandait si le vouvoiement n’était pas préférable. Du moins pendant la phase d’approche.

Sa respiration était aussi bruyante qu’un vieux soufflet de forge. Mais pas de quoi réveiller la belle, en plein sommeil.

Il reprit son souffle, se recoiffa un peu, s’approcha doucement du lit. La dormeuse lui tournait le dos. Des boucles blanches ondulaient au dessus des couvertures. Tiens c’est drôle, se dit-il, Clara a déjà les cheveux en hiver.

Gontran toussota pour annoncer sa présence, puis voyant qu’elle restait sans réaction, la secoua gentiment. La belle sursauta, se retourna vers lui. Et là, ce fut le choc. A l’évidence c’est ses draps étaient plus frais qu’elle. Beaucoup moins plissés. Notre prince charmant lui donnait au moins cent ans. Il ne se trompait pas.

— Cla… Clara ? balbutia-t-il, la mine déconfite.

— Non, Aurore… Mon Prince, tu en auras mis du temps ! croassa la vieille

Elle mangeait ses mots, lèvres rentrées, plus une dent pour les retenir. Son bellâtre plaida le quiproquo, Son index fébrile agité comme un essuie-glace épileptique joignait le geste à la parole.

— Y a gourance ! Je cherche une autre princesse. Rendormez-vous.

Le héros avait dû se tromper de tour. Peut-être même d’histoire.

— Ah non ! protesta Aurore en lui ouvrant grand ses draps. Elle était vêtue d’une chemise de nuit -et longue avait été la nuit. Ça fait un siècle que j’attends ce moment !

Gontran s’enfuit dans les escaliers, plus rapides à descendre qu’à monter.

Gontran, légende idéale (2)

dans l’épisode précédent: Clara, la fille du roi, a été enlevée par des elfes. Gontran, chevalier courageux guidé par sa carte et son troisième œil, affronte forêts, ogre et marais avant de trouver l’ermite Thésée, qui lui remet un gilet et un fil de laine pour traverser le labyrinthe.

épisode 1: https://nicolasgautun.wordpress.com/2026/01/25/gontran-legende-ideale-1/

Au point du jour, l’aventurier reprit sa route. Une demi-journée de marche lui fut nécessaire pour atteindre le Labyrinthe. A l’entrée, un marchand vendait des articles susceptibles de servir aux candidats à l’orientation. Nul ne savait si les affaires étaient bonnes. Apparemment, lui s’y retrouvait. Serai-ce mon cas une fois à l’intérieur ? se demanda Gontran en approchant de l’étal. L’homme, princier dans son burnous, souriait de toutes ses dents en or. Il portait un turban pour mieux cacher ses oreilles pointues. Mais ça ne suffisait pas à tromper notre ami qui savait reconnaître les elfes, même venus d’ailleurs. Il jeta un œil sur sa marchandise, somme toute limitée.

— Dis moi, t’es le seul vendeur dans le coin ?

Le marchand esquissa un sourire, tendit le bras vers l’horizon.

— Non… il y a Djé là bas.

Puis revenant à ses moutons :

— T’as le choix, mon frère. Ici, des miettes de pain, à semer derrière toi… Pas cher. Là, des cailloux… un peu plus cher. Tu prends quoi ?

— T’as pas un plan des lieux, plutôt ?

— Pour te servir à quoi ? Le labyrinthe change tout le temps.

L’aventurier se rabattit sur la deuxième option, non sans un soupir résigné.

— Bon… Combien les cailloux ?

— Vingt mollars le sac.

Quel margoulin ! s’insurgea le chaland. Une telle somme pour des caillasses qu’il aurait pu ramasser en chemin ! Il ne fallait quand même pas pousser… ni Petit Poucet

Il fit tintinnabuler deux pièces de cuivre sur l’étal.

— C’est tout ce que j’ai.

— Avec ça, je peux t’avoir de la mie de pain.

On ne la faisait pas à Gontran. Les oiseaux allaient les lui becqueter. Il n’y avait pas écrit pigeon ! Il ramassait son argent quand l’autre lui fit une offre. Dans les yeux du commerçant, brillait une lueur de convoitise.

— Ok. 5 mollars + ta veste en laine.

Le jeune homme se refusait à brader le gilet. Il avait des principes, dont celui de toujours respecter ses engagements. Il ne les laisserait pas s’effilocher comme un vêtement usé. Surtout pas cet habit si cher à Thésée.

— Dans tes rêves ! répondit notre héros, fermant toute négociation possible.

Il entra dans le labyrinthe.

Un embrouillamini végétal à donner le tournis. Clara était là… mais où ? J’ai passé l’âge de jouer à cache-cache, maugréa son prétendant. On ne pouvait exclure qu’en ces lieux, des amants se soient perdus dans des ébats torrides. Les murs de haie garderaient le secret. Gontran ne leur arracherait aucune confidence, fut-ce sur le laurier.

S’il espérait en tirer quelque chose c’était foutu… et tout aussi touffu. Le jardinier n’a pas dû s’y retrouver, extrapola le téméraire entre deux méandres. Mais lui, au moins, possédait un atout dans sa manche. Ce petit fil de laine préalablement accroché à la haie. Le gilet se détricotait à mesure qu’il avançait, laissant une ligne de vie si ténue qu’on aurait dit un spaghetti sur un étendoir. Prête à rompre à tout moment — comme ses nerfs.

L’endroit devint rapidement oppressant. Comme si le dédale resserrait les rangs autour de lui. Ce n’était pas une haie d’honneur — plutôt d’horreur, pensa Gontran. A chaque croisement il s’attendait à l’inattendu. La surprise du chef. Un monstre mi homme mi taureau, ou le cadavre d’un jardinier qui n’aurait jamais retrouvé la sortie.

Gauche ? Droite ? Il se guidait à l’œil, et pas n’importe lequel : le troisième.

Des rencontres rythmèrent ses déambulations, dont celle d’un trésorier du royaume… à la recherche d’un budget.

— Vous êtes sûr de le trouver ici ? lui demanda notre ami.

— Au parlement ce ne sont que débats stériles, alors quitte à tourner en rond…

— Je cherche la fille du Roi. Vous ne l’avez pas croisée ?

— Hélas non. Vous lui présenterez mes hommages

Les deux hommes se souhaitèrent bonne chance. Un peu plus loin, l’apprenti Thésée tomba nez à nez avec un poète qui s’était mis au vert. Puis le hasard mit sur son chemin un bouffon du Roi enfermé dans sa folie. Lui non plus n’avait pas vu Clara.

Des haies toutes pareilles. Sans fin. Le tort tue, dit-on. Le tortueux aussi. Comme une toile inextricable, où tous vos sens finissaient par s’engluer.

Des doutes commencèrent à fissurer sa foi. Clara se trouvait-elle toujours quelque part dans cet écheveau ? Et si la bouteille de Thésée s’était trompée ? In vino veritas, dit-on pourtant.

Son troisième œil semblait aussi désorienté.

Il hurla le nom de la princesse. Ça sonnait comme un appel à l’aide. Et là, contre toute attente, une réponse lui parvint. Ce n’était pas l’écho. Une voix féminine.

N’aurait-on pas dit plutôt un cri ?

L’impression que tout son cœur s’était mis en vibration. Un véritable gong. Tout près une princesse tenait le maillet et frappait, frappait encore et encore. Gontran courut dans ces infinis couloirs, en se guidant à l’oreille… mais pas seulement.

C’est alors qu’il la vit, là, au fond d’une allée.

La chance avait déjà tourné le dos au jeune héros… sans jamais lui offrir un si ravissant spectacle. Le plus joli dos qu’il ait jamais vu, délicieusement échancré dans une robe bleue pimpante. La princesse marchait à reculons le chemin, sur le qui-vive. Le danger devait venir de front. Quel que soit cet ennemi, elle n’est plus seule, se dit Gontran. Nous ferons face… and furious.

Comment s’annoncer sans la faire sursauter ? Un toussotement. Elle reculait toujours, pas à pas, sans regarder ses arrières.

— Clara ! articula-t-il.

La fille du roi Eric fit volte-face. Sa robe tourna avec elle dans un mouvement en spirale, pareille à une galaxie qui se déploie. Les étoiles, cependant, brillaient surtout dans les yeux de son sauveur, confondu par sa beauté.

Un visage rond rehaussé de fossettes discrètes, grainé par le soleil ; et autour, ces cheveux auburn coupés courts qui en disaient long sur son caractère certainement bien affirmé. Une frange rebelle lui barrait le front, tel un affront aux conventions.

Ça tombait bien, son sauveur était tout sauf conventionnel. Sur le plan vestimentaire, pour commencer. Son gilet de berger se trouvait encore plus détricoté qu’un texte socialiste après son passage au Sénat. Tout n’était cependant pas encore perdu, il restait une manche… la droite ou une infime partie du moins. Sous ses guenilles, le brave portait un surcot un peu délavé.

— Vous êtes qui ? lui demanda la jeune femme, sur ses gardes.

— Ben, Gontran ! répondit ce dernier, comme une évidence. Votre père m’a envoyé vous chercher. Venez, on rentre.

— Je vous suis… Si vous retrouvez la sortie.

— Bien sûr ! fanfaronna le guide. Il n’y a qu’à suivre le…

Sa phrase se coupa, comme sectionnée. A l’image du fil de laine, sa ligne de vie cassée, laissée derrière lui, quelque part dans ce réseau insensé.

Le fil était plombé, il fallait trouver un plan B. Mais Gontran n’en eut pas le temps.

Une tête s’introduisit par une trou de haie, hideuse gargouille affublée d’oreilles en pointes. Un diable surgi de sa boîte.

—  Tadaa! claironna le dément. Devine qui a trouvé la sortie… ou plutôt l’entrée ? C’est Johnny !

— Encore lui ! Cet elfe va me rendre folle ! hurla Clara.

Gontran tira un poignard du fourreau de sa ceinture et le lança sur le dingue en train de faire un peu de remembrement avec une hache. La dague lui fit un trou sanglant dans la tête. Le jeune homme mit son exploit intuitif sur le compte du troisième œil… ou peut-être du Shinning ?

Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Une rencontre aux airs de retrouvailles.

Elle passa une main derrière le dos du chevalier, sentit du velours soyeux. C’était comme caresser un nuage. Elle releva la tête et remarqua alors ses nouveaux attributs, qu’elle pensait réservés aux anges. Mais c’est à croire que l’amour donne des ailes. Ou que Gontran se les était sentis pousser après son coup de maître.

— Maintenant, on peut s’échapper d’ici, dit-il à Clara. Accroche-toi.

Il commença à monter dans le ciel. Le soleil brillait, mais il ne s’y brûlerait pas les ailes. Le nouvel oiseau connaissait la légende.

Retour prévu au château du roi Eric vers midi… Icare.

(fin)

Gontran, légende idéale (1)

« Des fariboles ! »

C’était toujours la même réponse. Clara, fille du bon roi Éric, opposait ce verdict sans appel à quiconque osait lui conter des histoires de sortilèges. Les colporteurs parlaient d’elfes farceurs, de gnomes roublards, de nuits ensorcelées. Elle, n’y voyait que superstition et ivresse : l’alcool a ce don étrange de transformer une vessie en lanterne, un rocher en crâne de géant, et quelques lucioles en fées dissipées.

Elle se trompait.

Les elfes existaient bel et bien, et ils n’appréciaient guère qu’on nie leur présence. Pour avoir douté d’eux, Clara paya le prix fort : une nuit, ils l’enlevèrent et lui taillèrent les oreilles en pointe, selon leur antique tradition. Le rapt eut lieu au nez et à la barbe — fort broussailleuse — du roi Éric.

À l’aube, la disparition de sa fille plongea le royaume dans l’effroi. Le roi fit placarder des avis de recherche jusqu’aux confins de ses terres. À peine la colle avait-elle séché qu’un vieillard à l’allure vénérable se présenta devant le trône. Il annonça que Clara retrouverait sa liberté le jour où un chevalier triompherait de la magie noire régnant sur le royaume.

Des prétendants, il y en eut foule. Mais un seul s’imposa. Gontran. Vaillant, opiniâtre, redoutable aussi bien à cheval qu’à pied. Il possédait un charme certain, malgré un léger strabisme qui avait longtemps fait le bonheur des railleurs. Lui parlait plutôt de don.

— J’ai un troisième œil, invisible. Et je ne mets pas tous mes yeux dans le même panier.

Il prouva rapidement que cette vue singulière faisait de lui l’une des plus fines lames du royaume. Le roi lui confia donc une mission hasardeuse : ramener Clara.

Gontran ne disposait que d’un seul indice : une carte ancienne, héritée des ancêtres du roi, dont le sens s’était perdu avec le temps. Plusieurs routes y menaient au pays des légendes. C’était à la carte… et à lui de s’arranger pour ne pas finir au menu.

La première épreuve portait un nom peu engageant : la Forêt périlleuse. Les oiseaux eux-mêmes semblaient le presser. Plus vite, plus vite, pépiait une mésange charbonnière.

Bientôt, une intersection. À gauche, la clairière des Songes. À droite, la ferme de l’Orge. Affamé, Gontran opta pour la seconde. Erreur fatale : le panneau mentait. Il fallait lire la ferme de l’Ogre.

Les champs étaient impeccablement cultivés. Le maître des lieux faisait dans le bio. Inutile de chercher le label ou la belle : Gontran ne rencontra que la bête. Son troisième œil, cette fois, était clos. En un instant, il se retrouva ficelé comme une paupiette.

— Je vous serais gré — ou plutôt engrais — de choisir un autre fertilisant pour vos cultures, tenta-t-il avec diplomatie.

— Ne t’inquiète pas, tu finiras dans ma soupe. Ça relèvera le goût, répondit l’ogre en se léchant les babines.

Une lueur d’espoir traversa alors l’esprit du chevalier.
— Pour un potage véritablement exquis, il vous faudrait des cheveux d’ange.

— Je ne sais pas où en trouver, grogna l’affamé.

— Libérez-moi, et je vous y conduirai.

Donald – c’était le nom du colosse – fronça un sourcil soupçonneux. Son vis-à vis lui trouvait des yeux de cochon.
— Tu ne chercherais pas à t’enfuir, par hasard ?

— Pas le moins du monde. Avec des cheveux d’ange, votre soupe glissera comme un petit Jésus en culotte de velours.

Donald, qui avait un estomac à la place du cerveau, finit par céder. Il trancha les liens d’un geste, non sans garder son énorme gourdin à portée de main. Gontran se massa les poignets, puis ramassa la carte tombée à terre.

— Les cheveux d’ange poussent loin d’ici, expliqua-t-il. Au marais des lutins.

À l’évocation de ce nom, l’ogre plissa les yeux. Les lutins avaient mauvaise réputation, même parmi les créatures peu recommandables. Trop petits pour être dangereux seuls, trop nombreux pour être ignorés.

— Tu marches devant, grogna le colosse.

Ils quittèrent les terres rares de Donald et s’enfoncèrent dans une contrée marécageuse, au sol instable.

Des vibrations firent frisonner l’air embrumé. Debout sur une feuille de roseau, un minuscule bonhomme pinçait des cordes. Reconnaissant l’instrument, Gontran demanda :

— C’est du luth, hein ?

— Oui, répondit le lutin.

— La belle affaire, grommela le bâfreur. Demande lui plutôt où se trouvent les cheveux d’ange. J’ai faim !

Le musicien haussa les épaules en signe d’ignorance

Le duo continua de s’enfoncer littéralement dans les marais. Surtout le plus petit des deux qui comptait bien tirer profit de la situation. Immergé jusqu’à la poitrine, il demanda à Donald de le hisser sur ses épaules. Comme ça il se fatigue, et pas moi !

Des rires étouffés filtraient parfois entre les roseaux. Gontran les entendait, ou croyait les entendre. Le brouillard allait s’épaississant. Un groupe de lutins émergea entre deux écharpes de brume. D’autres volutes, plus artificielles, montaient vers la voûte étoilée.

—Vous avez des cheveux d’ange ? leur demanda Donald

—Connais pas. Essaie plutôt les feuilles. C’est du roseau, avec ça tu planes !

L’ogre perdit patience et attrapa son prisonnier par la nuque.

— Tu t’es fichu de moi ! Il n’y a jamais eu de cheveux d’ange ici. Je vais te bouffer !

—Non, attends, supplia le chevalier. Laisse moi une dernière chance. (puis, se tournant vers les lutins) Conduisez nous à votre chef.

Les marais étaient un milieu trouble et opaque gouverné par un gros bonnet. Enfin, plutôt un tout petit bonnet, mais qui n’en était pas moins puissant. Les deux visiteurs se firent introduire jusqu’à ce fameux boss. Ils le trouvèrent assis, seul , dans un fauteuil d’osier beaucoup trop grand pour lui. Le visage du petit homme était dissimulé derrière une capuche. Trois crapauds farouches encadraient son trône, armés de lances. Une garde rapprochée bien dérisoire face à un ogre. Pourtant, lorsque le chef prit la parole, sa voix ne trahissait aucune inquiétude.

—Alors comme ça, tu veux en croquer ?

— Oui. Et tout de suite ! Je veux une soupe aux cheveux d’ange.

— J’en ai justement une de prête.

Le parrain claqua des doigt et alors, ses prétoriens baveux s’éclipsèrent derrière un rideau de roseaux. Ils revinrent en portant une volumineuse marmite. Donald engloutit le breuvage d’un trait, puis s’essuya la bouche d’un revers de main.

— Elle était aux cheveux d’ange ? demanda-t-il.

— Non. Aux champignons et aux herbes.

Les effets psychédéliques ne tardèrent pas à se manifester. Le pantagruélique géant se mit à sautiller comme un cabri avant de s’élancer, en roue libre, dans les marais, . On ne le revit plus jamais. Quelques champignons oubliés chantaient : « Mangez moi ! Mangez moi ! Mangez moi ! » D’un simple geste, le chef des lutins invita Gontran à terminer la marmite.

— Sans façon, répondit ce dernier. J’ai encore du chemin à parcourir. Je dois garder les idées claires.

Son troisième œil, enfin réveillé, lui soufflait que rien de bon ne l’attendait au fond de cette marmite.

Le présage valait-il aussi pour la hutte rencontrée au sortir des marais ? Une petite masure toute en rondeur, coiffée d’un toit de chaume hirsute. La cheminée fumait. La nuit était froide, le chemin semé d’embûches. Pourquoi ne pas se réchauffer un moment au feu des bûches ?

Gontran frappa à l’huis, que les outrages du temps avaient bien failli jeter au tapis. Mais jusqu’ici, il avait été sauvé par les gonds.

Un homme ouvrit, sans doute encore plus vieux que la porte. Du même bois, aussi. Son visage ressemblait à un sol parcheminé, aride. Il sourit au visiteur tout naturellement comme s’il l’attendait, et le fit entrer sans dire mot.

Des ombres dansaient sur les poutres noircies de suie. Le mobilier était des plus sommaires – une table, une âtre où pendait un chaudron – mais dégageait une chaleur familière. On pouvait s’y sentir chez soi. Chaume sweet home, en quelque sorte.

— Alors, parle-moi de ta quête, lui demanda l’ancêtre tout en remuant des braises dans la cheminé.

Le chevalier en resta ébahi. Comment cet ermite pouvait-il être au courant ? Il en déduisit que lui aussi voyait au-delà des apparences. Le vieil homme se retourna, s’amusa de son air troublé.

— Je les reconnais, les aventuriers. J’en vois passer régulièrement. Tiens, pas plus tard qu’à la dernière nouvelle lune, deux petits hommes ont fait étape chez moi. Ils devaient se débarrasser d’un anneau… Je leur ai dit qu’ils s’étaient trompés d’histoire. Et toi, alors ?

— Les elfes détiennent la fille du roi prisonnière. Je dois la retrouver.

— Je vois… Assis-toi.

Gontran prit place sur une chaise dépenaillée. L’ermite alla chercher une grosse bonbonne en verre vide et la posa devant lui. Un silence remplit la pièce – mais pas la dame-jeanne. Un nouvel ange passa, peut-être le même qui avait bu la bouteille. Gontran pensait plutôt que son hôte s’était servi avant lui.

— Concentre-toi sur cette bouteille, elle te guidera jusqu’à ta princesse.

Cette vieille baderne avait-elle trop abusé de de l’alcool ?. L’homme le regardait, sérieux comme un pape. Châteauneuf-du-Pape ? Bon, on était au Pays des Légendes, alors après tout pourquoi pas ? Gontran se pencha vers le contenant aux reflets étranges, plissant les yeux. Une silhouette affleura dans le verre — d’abord spectrale, puis presque réelle. Une femme dont le bleu de la robe, intense, semblait éclabousser les murs tout autour d’elle.

La princesse Clara.

Des haies la cernaient, d’un vert profond. Apparemment, c’était du laurier.

Encore trop tôt pour s’en tresser une couronne.

— Le labyrinthe, prononça l’ermite sur un ton sombre.

— C’est sur ma carte.

— Un fichu dédale. Beaucoup y sont entrés sans jamais en ressortir.

Notre héros se rembrunit.

— Ai-je une chance ?

— Peut-être.

Son bienfaiteur se leva, s’éclipsa dans la pièce voisine, et reparut tenant dans la main un gilet de berger. Gontran lui lança un regard perplexe, un peu perdu à vrai dire — et il n’avait pourtant pas encore pénétré le labyrinthe. Comment diable un simple tricot de laine pouvait l’aider à s’y retrouver ?

Le vieil homme désigna un fil qui dépassait légèrement au niveau de la manche.

— Tu devras retrouver ton chemin. A l’entrée du dédale, tire sur ce fil…

— et la bobinette cherra ?

— Non, ça c’est un autre conte… Tire, te disais-je, et le reste viendra. Ce sera ta ligne de vie.

— Il y assez de longueur de laine ? J’emporterai bien une bobine, au cas où.

L’ermite haussa les épaules en soupirant.

— Je regrette, c’est tout ce que j’ai. Ce vêtement m’est précieux, il appartenait à une femme chère à mes yeux… Elle s’appelait Ariane.

Il n’en dirait pas plus. Thésée — car c’était lui — était devenu un vieux taiseux.

— Merci. Je le détricoterai avec soin, promit Gontran.

Son hôte frappa alors dans ses mains et se les frotta avec appétit.

— Allez, maintenant, on se boit un coup.

(suite au prochain épisode, je ferai un résumé pour ne pas perdre le fil d’Ariane)

Le balai récalcitrant

Je me suis lancé le défi d’écrire une histoire pour mon neveu, qui est encore petit. Une histoire que je vous propose de découvrir ici. L’occasion d’inaugurer une nouvelle rubrique sur ce blog: « histoires pour enfants. » Bonne lecture, et à 2026 !

Ce matin là, Trifouille la sorcière a un problème. Son balai refuse de voler.

Toutes les formules magiques y sont passées : « Balai joli, balai tout doux ! Tournibalai ! Abacadabra ! »

Rien n’y fait. Pas le plus petit frémissement de brindille.

Trifouille est bien embêtée car elle doit se rendre à une réunion de sorcières, dans la forêt.

D’autres moyens existent pour y aller: le vélo, la trottinette, la voiture. Mais Trifouille est à cheval sur la tradition… et donc sur son balai capricieux.

Qu’à cela ne tienne ! La magicienne va en racheter un autre. Direction la quincaillerie du coin.

Elle rentre dans le magasin d’un pas si décidé et l’air si farouche que le vendeur prend peur.

– J’veux le même ! réclame-t-elle en posant son balai sur le comptoir.

Le conseiller secoue la tête :

– On ne fait plus ce modèle. Mais si vous voulez, j’ai une promo sur des aspirateurs.

– Vous avez déjà essayé de voler avec un aspirateur ? s’énerve la sorcière.

Le quincaillier lui montre sa gamme de balais : en brosse, à frange, à raclette. Il y en a pour tous les usages… ou presque. La cliente ressort du magasin en claquant la porte.

Où trouver son bonheur ?

Trifouille se dit qu’un garagiste pourrait faire repartir son destrier d’un coup de clé à molette.

– Ah j’regrette ma pauvre dame, j’fais pas dans le balai ! Ou à la rigueur, celui d’essuie-glace.

– Débrouillez-vous, faut qu’ça vole ! croasse la sorcière. Et  z’avez intérêt à vous appliquer ! Parce que j’ai des pouvoirs !

Des pouvoirs. Alors ça doit être quelqu’un d’important, se dit le mécano. Il va faire au mieux

– Bon, j’vais regarder ça. Revenez dans deux heures.

– Une heure !

Soixante minutes plus tard, Trifouille rapplique. Et là, que voit-elle ? Son balai…solidement attaché à la selle d’une trottinette.

– A cinquante centimètres du sol, on a presque l’impression de voler, assure le garagiste, pas peu fier.

Trifouille n’est pas convaincue. Pourtant, elle devra s’en contenter. Elle est déjà en retard à la réunion. La voilà qui s’installe sur le balai et mets les gaz. Trop rapidement. Le bricoleur n’a pas eu le temps de la prévenir :

– Attention ! C’est une trottinette débridée !

Trifouille perd le contrôle du bolide, qui percute la vitrine d’une auto-école. Le garagiste la voit revenir, le visage couvert de coupures, avec dans les mains sa trottinette – ou plutôt ce qu’il en reste – Je vous la rapporte, dit la sorcière. Finalement je ferai du stop.

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Trifouille doit faire un peu peur sur les bords. Sinon comment expliquer qu’aucune voiture ne veuille s’arrêter ? En la voyant, les gens au volant ont même plutôt tendance à accélérer. Son allure ne met pas confiance. Pourtant, l’auto-stoppeuse a essayé de s’arranger. Elle cache son nez crochu derrière son grand chapeau pointu. Au début elle s’est dit qu’un sourire ferait son petit effet. Mais pour ça encore faut-il avoir des belles dents, pas d’horribles chicots.

Entre deux voitures qui l’ignorent, elle met un pied devant l’autre. Les minutes passent… puis le premier kilomètre. Lentement. A grand peine. Ses sabots ne sont pas conçus pour la marche. Ce soir, elle aura les pattes aussi gonflées qu’un crapaud bœuf. Pour couronner le tout, la pauvre Trifouille a de la concurrence. Là, non loin, sur le bord de la route, deux charmantes auto-stoppeuses jouent du pouce. Les demoiselles ont des atouts de leur côté. La nature les a gâtées. On ne peut bien évidemment pas en dire autant de la sorcière.

Je vais peut-être pouvoir en tirer profit, se dit cette dernière qui vient à leur rencontre.

– Bonjour, je peux me joindre à vous ? leur demande-t-elle.

– Euh.. yes. Ok, répond l’une d’elle, blonde comme sa copine.

La voyageuse a un accent étranger délicieux.

– Vous… allez où ?

– Vers la grande forêt… Very important réunion, explique la crochue en indiquant le lointain.

C’est alors qu’une voiture arrive et pile juste en face du petit groupe. Le conducteur, un petit moustachu, baisse sa vitre :

– Vous allez où, mesdemoiselles ?

– Vers la grande ville ! répondent-elles en chœur.

– Alors montez, c’est là que je vais.

Les copines s’installent à l’arrière. Trifouille va pour monter à l’avant mais se heurte aux aboiements du copilote. Un roquet réveillé de sa sieste. Le conducteur aussi montre les crocs.

– Pas toi, vieille sorcière ! La portière claque, l’auto repart aussi sec, laissant Trifouille en carafe. Furieuse, Trifouille crache son venin sur tout ce petit monde. Elle veut jeter un sort mais sa colère très vive la fait s’empêtrer dans sa formule magique. Rien ne se passe.

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Trifouille doit se rendre à l’évidence. A ce rythme là, elle va arriver de nuit. Le grand sabbat aura commencé. Autour d’une énorme marmite, les sorcières riront, mangeront et échangeront des recettes magiques.

Et Trifouille entend déjà leurs moqueries :

– Regardez celle là ! Incapable de faire voler un balai !

Elle réfléchit, hésite à continuer. Tous ces regards sur elle la rendraient furieuse, mais surtout très triste.

C’est alors qu’elle aperçoit un petit avion, posé dans un champ, prêt à repartir.

–C’est peut-être ma seule chance, murmure-t-elle.

Trifouille court en direction du coucou, aussi vite que lui permettent ses vieilles galoches. Le pilote est en train de procéder aux derniers réglages.

– Accrochez mon balai à l’arrière, lui demande-t-elle. Je m’assois dessus, et hop ! ça fera cerf-volant.

L’homme la regarde, surpris

– Z’êtes pas zinzin, non ? C’est dangereux !

La sorcière lui tend une petite bourse remplie d’or.

– Votre récompense.

L’homme examine les pièces. Il n’en a jamais vu de telles. Ses yeux brillent.

– Bon, après tout, on peut toujours essayer, consent-il finalement, en rangeant le petit sac dans sa poche.

Le pilote trouve une longue et solide corde. Il attache une corde au balai, puis à l’arrière de l’avion.

– Ça devrait tenir, estime-t-il en tirant un peu dessus. Accrochez-vous.

Trifouille s’assoit sur le balai comme sur une luge. Les hélices tournent en faisant « flap-flap ». Ensuite l’avion commence à rouler, d’abord lentement puis de plus vite. Ça y est, il décolle, emportant notre cascadeuse au nez crochu. Cramponnée à son balai, cette dernière a l’impression de faire du ski nautique… mais dans les airs. Une fois en haut, Trifouille s’interroge. Où va l’avion ? Se rapproche-t-elle de la forêt ou s’en éloigne-elle ? Elle pose la question au pilote mais il ne peut pas l’entendre depuis son cockpit. La sorcière se penche pour regarder en bas. Quand soudain, crac ! La corde cède. Elle a été mal attachée. Trifouille part en chute libre avec son balai. Le monde tourbillonne tout autour d’elle. Ses pensées aussi tournoient. Tu ne peux pas d’écraser au sol, lui souffle une petite voix. Vole, balai magique ! Vole ! Et là, c’est comme si l’objet enchanté avait entendu son appel. D’un coup, elle en reprend le contrôle. Trifouille a cru en son fidèle compagnon. Ou a-t-elle peut-être tout simplement cru en elle ? Maintenant elle peut se rendre à la grande réunion. Et elle sera la plus fière des sorcières.

Le marin qui n’avait pas le pied marin

Il était une fois, dans un royaume lointain, un fils de pécheur qui n’avait pas le pied marin. Son père lui avait fait prendre le chalutier plusieurs fois mais immanquablement les sorties se soldaient par un mal de mer carabiné. Peiné le pecheur s’était résigné à l’idée que jamais son fils Hector ne prendrait la relève.

Ce dernier travaillait dans une conserverie. L’horizon s’assombrit un jour d’hiver. Le bateau paternel fut porté disparu. D’autres avant lui étaient partis sans qu’aucun ne revienne. La rumeur commençait à courir qu’une créature fabuleuse envoyait les embarcations par le fond.

Le maire du village convoqua une assemblée de villageois et leur dressa ce constat.

—Une bête hante nos océans. Elle fait des veuves et des orphelins, en plus de manger tous nos poissons. Nous devons monter une grande expédition pour la traquer et la tuer.

Hector se porta volontaire, suscitant les railleries des autres marins.

—Toi ? Qui ne tient pas cinq minutes sur un bateau sans vomir ? Retourne dans ta conserverie ! dénigra l’un d’eux.

Ces moqueries blessèrent le fils du pêcheur jusqu’au fond de son âme.

Un soir, alors qu’il traînait le long de la mer telle une âme en peine, une plainte déchirante lui parvint aux oreilles. S’approchant des rochers, il aperçut une sirène empêtrée dans des filets.

Elle était d’une beauté saisissante avec ses grands yeux bleus et ses cheveux comme des algues. Il trouva un galet affûté et trancha ses entraves.

— Merci, dit la sirène. Je te dois une reconnaissance éternelle car sans toi j’étais perdue. Que puis-je faire pour te remercier ?

— Hélas, soupira Hector. Rien qui ne soit en tes pouvoirs, je le crains. Je voudrais tant avoir le pied marin pour partir en haute mer et chasser ce monstre qui m’a enlevé mon père.

— Ca peut s’arranger, considéra la fée des eaux.

D’un geste incantatoire, elle changea ses pieds en deux magnifiques palmes.

—Seul un trident divin peut tuer ce monstre, dit la sirène. Suis-moi, je sais où tu peux t’en procurer.

Pourvu de ses nouveaux attributs, le jeune terrien plongea en eau profonde jusque dans une grotte sous-marine. A l’intérieur, un géant barbu coiffé d’un diadème somnolait sur son trône d’argent. Hector s’approcha en catimini pour lui subtiliser son sceptre planté à côté de lui. Au moment où sa main allait se refermer sur l’arme ultime, les yeux de la divinité se rouvrirent.

Les yeux du géant se rouvrirent, deux lames d’un bleu profond qui transperçaient l’obscurité de la caverne. Hector se figea, le bras encore tendu vers le trident.
Un grondement, semblable au roulement d’une tempête lointaine, s’éleva de la poitrine du dieu.

— Misérable vermisseau Qui es-tu pour oser toucher l’arme des océans ?

La sirène, qui était restée derrière Hector, s’inclina si bas que sa chevelure effleura la roche humide.

— Seigneur Nérée, dit-elle. Cet humain n’a pas voulu vous offenser. Il cherche seulement à vaincre la créature qui ravage nos eaux.

Le dieu se dressa lentement, et l’eau de la grotte vibra sous sa stature colossale.

Beaucoup ont réclamé mon trident, reprit-il. Aucun n’est reparti vivant. Pourquoi t’accorderais-je ce que je refuse même aux plus courageux de mes enfants ?

Hector sentit sa gorge se serrer, mais il ne baissa pas les yeux.

— Parce que je n’ai rien à perdre, dit-il d’une voix tremblante. Mon père a disparu, et le monstre menace notre village. Si je dois mourir ici, qu’il en soit ainsi. Mais laissez-moi au moins essayer de sauver ceux qui restent.

Un silence pesant suivit ses paroles. Les gouttes ruisselant le long des stalactites résonnaient comme des battements de cœur.

Nérée observa longuement Hector, puis fixa ses nouvelles palmes, luisantes d’un éclat surnaturel.

— Je reconnais là la magie de ma fille, dit-il en posant un regard sévère sur la sirène. Tu te mêles encore des affaires des hommes, Nérida…

La sirène baissa légèrement la tête.

— Père… cet humain a été pur de cœur. Il m’a sauvée sans rien demander en retour.

Le dieu soupira, et la mer sembla soupirer avec lui.

— Très bien. Mais si tu veux mon trident, mortel, tu devras prouver que tu n’es pas qu’un téméraire sans cervelle.

Il frappa du pied, et la grotte entière s’illumina. Les parois s’écartèrent, révélant un tunnel sombre où tourbillonnaient des courants inquiétants.

— Au fond de ce passage se trouve la Salle des Vagues, dit Nérée. Tu y affronteras l’épreuve qui décidera de ton destin. Si tu survis, le trident sera à toi. Si tu échoues…

Il esquissa un sourire terrible.

— … personne ne retrouvera jamais ton corps.

Hector inspira profondément, sentit la force neuve de ses palmes vibrer dans ses jambes.

— J’y vais, dit-il simplement.

Et il s’élança dans l’obscurité mouvante du tunnel, tandis que la sirène regardait son silhouette s’éloigner, le cœur serré.

Le tunnel semblait vivant. Des remous invisibles happaient Hector, cherchant à le faire dévier de sa route. Mais ses nouvelles palmes répondaient comme si elles avaient toujours fait partie de lui : il fendait l’eau avec une aisance inconnue.

Il déboucha soudain dans une vaste salle circulaire, éclairée d’une lueur bleuâtre émanant du sol. Au centre, flottait un immense anneau d’eau en lévitation, tournoyant comme une tornade immobile.

Une voix résonna, celle de Nérée, même si le dieu n’était plus là :

L’Épreuve des Vagues. Entres-y, et montre quel genre d’homme tu es.

Hector s’avança et plongea dans l’anneau. Aussitôt, le monde changea.

Il se retrouva sur le pont du chalutier de son père, ballotté par une tempête déchaînée. Le vent hurlait, les vagues griffaient la coque, et son père, trempé jusqu’aux os, criait son nom :

— Hector ! Viens m’aider !

Le jeune homme courut vers lui, mais chaque pas était un combat. Le bateau tanguait furieusement. Et, dans la tourmente, Hector vit surgir la créature : un monstre marin immense, aux écailles noir d’encre, aux yeux comme des lanternes de fièvre.

Il comprit alors : l’épreuve n’était pas un souvenir. C’était une illusion destinée à sonder son courage.

La bête s’éleva au-dessus du pont et fondit sur son père. Hector se jeta en avant, animé d’une force nouvelle, et s’interposa. Il hurla sa défiance, ses jambes marines s’ancrant au bois comme des racines.

La vision se brisa soudain. Hector se retrouva dans la salle, haletant. L’anneau d’eau s’évapora, remplacé par un calme souverain.

Devant lui, Nérée se tenait, trident en main.

— Tu as affronté ta peur la plus profonde, dit-il. Tu n’as pas fui. Tu es digne.

Il tendit le trident à Hector. L’arme vibra au contact de ses mains, comme si elle reconnaissait son nouveau maître.

— Va, et accomplis ce pour quoi tu es venu.


Guidé par la sirène Nérida, Hector remonta vers la surface. L’océan paraissait étrangement silencieux, comme s’il retenait son souffle. Au loin, des remous gigantesques déformaient la mer.

— C’est lui, murmura la sirène. Le dévoreur de coques.

La créature émergea. Un gigantesque octopode. Ses tentacules frappaient la surface de l’océan, propageant des vagues dantesques.
« Un sacré morceau… » frémit notre héros.

Le trident lui procura un courage qu’il n’aurait jamais soupçonné posséder, ne fût-ce que quelques jours plus tôt. Il jeta l’arme comme un javelot. La fourche divine creva l’un des yeux du céphalopode, qui poussa un râle terrible. Son écho dut se faire entendre jusqu’à la côte.

La bête, éborgnée, plongea sous l’eau, blessée mais toujours vivante.

— Il faut finir le travail, dit Nérida.

Pourvu de ses palmes, Hector poursuivit son adversaire jusque dans les profondeurs marines.
La pieuvre laissait derrière elle un sillage de sang. L’homme hybride la trouva tapie près des vestiges d’un bateau coulé, sa coque recouverte de coquillages — peut-être l’un de ses sinistres forfaits.

Hector s’approcha du colosse, arracha le trident fiché dans son œil et lui asséna des coups dans sa chair visqueuse. Le monstre, à moitié aveugle, tenta de l’attraper avec ses tentacules, mais son adversaire se dérobait, fuyant ses assauts un à un. Un geyser rouge remonta jusqu’à la surface, jusqu’au coup de grâce.

La bête était morte. Les marins et leurs proches pouvaient désormais dormir sur leurs deux oreilles.

Hector rapporta au village un bout de tentacule, démontrant ainsi qu’il avait fait ses preuves… et sa pieuvre.
Lui, autrefois moqué, fut porté en triomphe. Le maire du village lui proposa la main de sa fille.

— Je regrette, répondit l’intéressé. Mon destin n’est plus sur terre… mais en mer.

Il retourna sur la plage. Nérida l’attendait, sa nageoire frappant l’eau comme celle d’un dauphin.

— Es-tu vraiment sûr de toi ? lui demanda la sirène.

— Oui. Si tu veux bien de moi, bien sûr.

Elle lui sourit et, comme la première fois, d’un simple geste incantatoire, changea ses pieds en palmes.

Hector plongea… pour ne plus jamais revenir.

Le Sommeil d’un Héros

Dans un lointain royaume vivait un laboureur avec ses deux fils. Ces derniers étaient déjà des jeunes hommes. Si l’aîné était travailleur, l’autre se laissait vivre au grand dam du paternel, toujours à faire la sieste entre deux sommes.

Ce jour là un voix tira Alceste de ses songes. D’ailleurs, il crut continuer de rêver en voyant l’apparition. Une femme magnifique, tout de blanc vêtue, vaporeuse.

– Je suis la fée Ilona. Il y a 18 ans, je me suis penchée sur ton berceau.

– Le bon temps, bailla l’endormi. Je pouvais dormir toute la journée sans qu’on y trouve rien à redire.

– Je t’ai choisi un destin, celui de devenir un héros. Le moment est venu de l’accomplir. Pars délivrer la princesse Ines, prisonnière du Seigneur Noir.

Alceste s’étira nonchalamment. En lui coulait une rivière paresseuse, languide comme celle qui scintillait non loin de l’arbre contre lequel il s’était assoupi.

– Je ne suis pas mûr pour le travail. Encore moins pour partir à l’aventure.

Ilona leva alors la main alors le tire-au-flanc reçut une averse de pommes jusqu’ à l’ensevelir. Une tête interloquée émergea du monticule fruité. Et toc ! Une dernière pour la route.

– Sois levé demain à l’aube. Je te donnerai toutes les instructions.

– Mais je ne sais pas me battre !

– Tu apprendras sur le tas. En attendant, essaie déjà de sortir de celui là.

Le lendemain à l’aube, comme convenu, la fée se présenta au point du jour dans la chambre d’Alceste.

Bien sûr, le jeune homme dormait toujours du sommeil de l’innocent. Elle le réveilla à sa façon. D’un coup de baguettes le lit se cabra et rua tel un pur-sang déchaîné, projetant son occupant jusqu’à l’autre bout de la chambre.

– Je vais me plaindre à mon père ! protesta le dormeur

Or, non seulement il ne trouva nulle oreille compatissante chez son paternel, mais ce dernier donna à la chaperonne sa totale bénédiction Il était devenu le cadet de ses soucis.

– Emmenez don’ ce bon à rien. Mais n’ espérez pas en tirer quelque chose. On ne fera jamais d’un âne bâté un cheval de course.

Ilona s’employa à lui prouver le contraire. Et autant dire que ce ne fut une mince affaire. A vrai dire, plusieurs fois elle se demanda si elle avait vraiment misé sur le bon cheval, tant son poulain s’obstinait à tomber du sien. Alceste maîtrisait pourtant sa monture. La plupart du temps, ses chutes étaient causées par des accès de narcolepsie. Même au galop, le sommeil finissait toujours par le rattraper. S’il avait trouvé une princesse endormie, il aurait piqué un somme à ses côtés.

– C’est plus fort que moi, expliqua le cavalier. C’est comme si on me jetait une poudre aux yeux, et alors je sombre.

Il parlait à un papillon, en réalité sa marraine qui voletait incognito. Une conviction se fit jour dans l’esprit de la créature. Un autre fée, certainement aux ordres du Seigneur Noir, s’était penchée sur le berceau d’Alceste, pour nuire à son destin. Elle s’en voulut d’avoir douté de lui. Ce que son père imputait à la paresse était le fruit d’un sortilège.

– Tu as été ensorcelé à ta naissance. Pour rompre le charme, il te faut boire de l’urine de géant.

– Mais c’est dégoûtant ! Il doit bien exister un autre remède.

Hélas, c’était le seul et l’unique. Or la providence mit justement sur leur route un géant. Un colosse comme ceux des légendes, à cette différence près que l’histoire aurait commencé par : « il était une fois son foie. » A l’évidence le sien devait être dans un triste état. Ivre mort, le titan peinait à mettre un pas devant l’autre. Le sol tremblait. Derrière lui, un sillage d’arbres abattus, tous ceux contre lesquels il avait dû se cogner. Sa bouteille était encore intacte, bien qu’aux trois quart vide.

– Pas question de me frotter à pareil monstre ! prévint Alceste.

– Tu n’auras qu’à le cueillir, il est bientôt mûr.

Les prédictions d’Ilona ne tardèrent pas à se vérifier. Pris d’une envie pressante, l’ivrogne se soulagea dans un ruisseau, abondement, tant et si bien que celui-ci sortit de son lit. Les beaux draps translucides étaient à changer, désormais tout jaunes. Après s’être soulagé, le géant alla s’adosser contre un rocher pour y cuver son divin nectar.

– Veni, vidi, vessie  ! paraphrasa Alceste.

– Tiens, remplis là de son urine, lui demanda Ilona en lui tendant une outre.

– Il le faut vraiment ?

– Oui. Veux-tu rester un pleutre et un endormi toute ta vie ? Vas-y, tu ne risques rien de cette grosse barrique.

Un autre défi attendait le héros une fois avoir réussi sa mission. Il fallait boire le peu ragoûtant liquide. Ce breuvage pouvait faire de lui un autre homme. Finalement, n’était-ce pas ça le plus dur à avaler ? Et pourtant, une seule gorgée eut un effet red bull sur le fils du laboureur qui se remit gaillardement en selle.

– J’arrive, princesse ! claironna-t-il entre deux coups d’éperon.

Le cavalier chevaucha tout le jour par delà les plaines du royaume, sans s’arrêter. Déjà la nuit tombait, et ce n’était pas de fatigue. On ne pouvait en dire autant de la monture d’Alceste en train de s’essouffler. La pisse des géants était maintenant loin derrière et le château du Seigneur Noir toujours quelque part devant. Avant d’arriver sur ses terres il fallait traverser une vaste et mystérieuse forêt. Ilona éclairait le chemin, telle une lanterne virevoltante.

– Sois sur tes gardes, des démons hantent cet endroit, prévint la fée.

– Alors je les renverrai en enfer ! jura l’aventurier en moulinant son épée.

Autour d’eux les ténèbres régnaient ainsi qu’une confiance excessive aussi. La dame blanche commençait à se dire que l’antidote avait un peu trop bien marché, quand le Diable leur tomba dessus. Ou plutôt le pendant du démon. Une force arracha brusquement le cavalier à sa monture. Sans pourquoi le pourquoi du comment, ce dernier se retrouva au milieu des arbres, la tête en bas.

Ilona reconnaissait bien là les lutins sylvestres à leurs tours pendables.

– Au secours ! appelait Alceste.

Le pauvre se tortillait, essayant de distinguer tantôt le sol sous lui, tantôt ses tourmenteurs qui ricanaient. Mais la lune décroissante éclairait à peine les ombres des chauve-souris.

– Tu oses pénétrer notre territoire. Tu vas payer ton audace ! gronda une voix.

Deux silhouettes le tenaient chacune par un pied, elles-mêmes adeptes du cochon pendu.

C’est alors que la forêt s’embrasa alors d’une lumière immaculée. Ilona apparut flottant dans les airs, immense. Sa grande robe, filandreuse comme une barbe à papa, dispersait des escarbilles de lumière.

– Laissez-le poursuivre sa quête ! ordonna la fée. Il doit vaincre le Seigneur Noir. Il est l’élu.

– L’élu ! répétèrent les lutins.

L’apprenant, les bras leur en tombèrent. Et par voie de conséquence Alceste qui goûta la terre ferme cinq mètres plus bas. Heureusement, Ilona soigna ses contusions.

Pour se faire pardonner de leur accueil renversant, le petit peuple des Renversés ainsi qu’il se nommait, lui offrirent le couvert. Seulement, ici il était coutume de manger la tête en bas. Le preux chevalier s’y plia non sans quelques peines digestives. Entre deux reflux gastriques, il apprit que ses hôtes ne portaient pas le Seigneur Noir dans leur cœur.

– Non content de pressurer son peuple, ce tyran cherche la guerre avec son voisin, expliqua un lutin. Ses troupes se massent aux frontières, certainement en vue d’envahir tout le royaume. Bientôt les ténèbres vont tomber sur cette forêt comme sur le reste.

– Votre Souverain doit se réveiller avant qu’il ne soit trop tard, fit un autre.

– Alors il devrait boire de la pisse d’ogre, suggéra Alceste dont le goût amer lui restait en bouche.

Les Renversés préféraient leur alcool maison. Ils le confectionnaient eux même, à base de sève. Et c’est peu dire qu’ils y mettaient de la liqueur à l’ouvrage. Leur invité en eut la tête encore plus retournée après une première gorgée.

– Encore ! réclama l’enivré.

– Stop ! somma sa bonne fée. Ou demain tu auras la gueule de bois.

Ça ne rata pas. Au point du jour, l’esprit embrumé, non seulement l’Élu ne se souvenait plus de sa mission prophétique mais voulait jeter l’éponge.

– Trouve un autre héros, dit-il à Ilona. Regarde-moi. Ai-je une tête à faire tomber un tyran ? Non. Pas plus qu’à tomber les filles, d’ailleurs.

– La Roue de fortune m’a fait choisir ton berceau. Le destin ne saurait se se tromper.

Pour l’en convaincre, sa guide enchantée fit miroiter son proche avenir dans la lame d’argent de son épée. Alceste se vit descendre un autel tendu d’oriflammes, aux côtés d’une jolie femme apprêtée de blanc.

– Oh ! C’est toi, ma fée ? se méprit le futur marié.

– Non, la princesse Ines. Le Roi te donnera sa main, quand tu l’auras arraché aux griffes du Seigneur Noir.

– Ah ? fit le promis, un pli de déception aux lèvres.

– En route, maintenant. Le temps presse.

Au bout d’une demi-journée de chevauchée, le château fut en vue. D’extérieur il en jetait, concrètement parlant. Huile bouillante, poix, salpêtre, belle-mère, bref tout ce qui pouvait être balancé sur ses assaillants. Les troupes royales tentaient de l’investir, jusqu’ici en vain.

– Les hommes du Roi nous ont doublé. Bon, tant pis, on s’en va ! abdiqua Alceste en tournant bride.

Une poudre magique contrecarra la sienne d’escampette. Sans le temps de dire ouf, le fuyard était devenu aussi invisible qu’une clause d’engagement dans un contrat d’assurance.

– Rends moi mon apparence ! supplia Alceste.

– Non. Ainsi tu franchiras les lignes incognito.

– Grrr ! Maudite fée, je peux plus te voir !

– Moi si, et je suis bien la seule. Allez, dépêche-toi !

Aux grands maux les grands remèdes, les assiégeants massaient des catapultes aux portes de la forteresse. Les pierres allaient pleuvoir. Derrière les remparts, l’ennemi faisait bloc. Les hommes du roi aussi, et même comme jamais, après qu’ils eussent été subitement changés en gros cubes minéraux.

L’œuvre d’une magicienne, et Ilona y était étrangère.

Levant les yeux vers le donjon, la bonne fée aperçut une femme en noir. Sûrement une sorcière.

– Attends-voir un peu, toi ! marmonna la dame blanche.

D’abord il fallait que l’Élu pénètre dans le château. Elle retrouva Alceste parmi toutes les pierres humaines. Un boulet parfaitement dimensionné à la catapulte. Quelques instants plus tard, celui-ci décrivait une courbe elliptique au dessus de l’enceinte et se fracassait dans la cour.

Alana redonna forme humaine à son projectile. Ce dernier se releva tant bien que mal, frottant son séant endolori. Ilona, flottant juste à côté, lui murmura à l’oreille :

– Reste invisible. Je vais te guider jusqu’à la princesse Ines.

Le fils du laboureur la suivit dans les entrailles du donjon, à la barbe des gardes. Il trouva la princesse sur un lit en train de dormir.

Alceste se demanda comment il allait bien pouvoir la réveiller, lui, l’expert en sommeil profond. Il s’approcha, posa doucement une main sur son épaule et chuchota :

– Debout, princesse. Le monde a besoin de toi.

La belle ouvrit lentement les yeux, chercha qui l’appelait. Et pour cause, puisqu’elle ne pouvait pas voir son paladin. Ilona y remédia avec sa baguette magique. Une déception teintée de mépris se lut sur le visage de la princesse aux yeux aussi cernés que l’était ce château encore cinq minutes plus tôt.

– Un paysan ! Mon père m’envoie un paysan ! Je veux un vrai chevalier !

– Il a fait ses preuves, tu peux me croire ! appuya la marraine.

– Ça reste à voir, croassa une voix.

La Dame Noire venait d’entrer dans la chambre. Elle se tenait là, majestueuse et menaçante, sa cape noire claquant derrière elle comme un fouet. Un vent hostile attisait la braise ardente de ses yeux vipérins. Son visage anguleux rappelait un sinistre donjon avec ses meurtrières.

– C’est donc lui ton « élu », sœurette ? Un fils de pécore ?

Alceste, bien que surpris par cette audace, sentit une flamme nouvelle s’allumer en lui. Il redressa l’échine et s’avança vers la magicienne, son épée bien en main.

— Je ne suis peut-être pas noble, mais je suis le héros que la fée Ilona a choisi !

La maîtresse de céans, croisement entre une femme et un corbeau, l’arrêta dans son élan. Elle n’eut qu’à claquer des doigts pour que sa noble lame devienne toute flasque. Une liquéfaction assorti d’un rire sardonique du plus bel effet. Notre vaillant sauveur sentit ses jambes fondre à leur tour.

– Assez rigolé, Méphista ! décréta Ilona. Mesure-toi à quelqu’un de ta taille.

– Quand tu veux !

Les témoins purent voir alors deux boules de feu foncer l’une vers l’autre, tournoyer partout dans la chambre en mettant un capharnaüm… que même la poussière n’aurait pas retrouvé ses petits ! Alceste n’aurait su dire laquelle de ces deux furies était sa bonne fée. Son bon sens lui recommanda de mettre les bouts au plus vite avec sa promise. Il la tira de force du lit et la poussa vers le couloir.

Il tomba alors sur un immense barbu en cotte de maille. Ce pileux c’était le Seigneur Noir. Le maître incontesté en sa demeure. Celui qu’il ne fallait surtout pas prendre à rebrousse-poil. Parole de pendu.

– Misérable avorton ! tonna le colosse en tirant son épée. Tu pensais pouvoir t’enfuir avec mon otage. Je vais t’occire !

Notre ami regarda sa lame toujours molle, pareille à une algue flétrie. Aucun espoir de vaincre par la force. Mais il lui restait une arme fatale : l’ennui. .

– Seigneur, avant que vous ne me transperciez, laissez moi vous conter ma vie. Vous verrez qu’elle n’en vaut même pas la peine.

Intrigué, le tyran hocha la tête.

– Je suis né dans une ferme. J’adorais dormir. Le matin je dormais, l’après midi je dormais, et le soir, pareil. Mon père me disait que j’étais aussi utile qu’un râteau sans dents.

Tandis qu’il lui parlait, sa voix traînante faisait vaciller les paupières du colosse. Une anecdote sur ses rêves de sieste dans le foin, un souvenir de pommes tombant sur sa tête… Et voilà que le Seigneur baillait à s’en décrocher la mâchoire.

D’un geste discret, Alceste se rapprocha d’une hallebarde accrochée au mur. Et au moment où son auditoire ronflait à moitié, il empoigna l’arme et, dans un éclat inattendu de bravoure, l’enfonça droit entre les deux yeux du tyran qui n’eut même pas le temps de se réveiller.

Alceste, ravi, se glissa derrière lui et murmura :

– Je vous avais prévenu, je suis soporifique à mourir.

A ce moment là Ilona sortit de la chambre. Et dans quel état ! Visage noirci, cheveux ébouriffés comme après une peignée… ou plutôt une dépeignée. Sa robe blanche était à moitié lacérée, laissant entrevoir une divine poitrine . L’épée d’Alceste se redressa au garde-à-vous.

– Ma fée ! s’écria-t-il. Tu es blessée ?

– Çà va… Si tu voyais ma demi-sœur… Moi, faut pas me mettre en boule !

Elle remarqua alors le corps du Seigneur Noir. Elle salua la travail d’un hochement de tête admiratif.

– Tu m’épates ! Et c’était pourtant pas gagné… Tu vas pouvoir épouser Inès.

Cette dernière regardait son prince sous un autre jour à l’aune de son exploit. Reconnaissant, le Roi donna sur-le-champ sa bénédiction aux futurs mariés.

Personne ou presque n’avait d’objection à ce mariage. Seul le futur gendre en voyait une. En fait, il la cherchait des yeux. Sa marraine, sa fée, sa boussole. Elle s’était volatilisée une fois la mission accomplie.

A la première occasion, il prit les jambes à son cou… ce qui valait toujours mieux que la corde. Des heures durant il galopa à travers les plaines, appelant Ilona. En vain.

Le soir venant, il descendit de cheval et s’allongea au pied d’un arbre. Un espoir l’animait tandis que ses paupières se fermaient : retrouver sa belle fée dans ses rêves et ne jamais plus, jamais plus, se réveiller.

Le point final

En relisant ma toute dernière histoire à épisodes, il m’a semblé que la fin proposée n’était tout à fait conclusive. J’ai pensé que le lecteur voudrait savoir comment nos héros ont vécu leur retour dans le monde réel. Autre interrogation: comment Lucas s’est retrouvé entre les griffes du magicien Ficus, coupé en deux ? Pour le savoir, c’est par là que ça se passe.

Journal de Lucas

Jour 2

Le réveil est dur, cependant encore moins que mon matelas. Une nuit noire sans songes. Dieu sait si pourtant j’aurais voulu que tout ça eut été un rêve, un mauvais rêve, et te trouver à mes côtés mon amour. Mais tu n’es pas là.

Je suis toujours dans ce phare sur cette île mystérieuse. J’entends la mer qui a l’air bien réveillée. Tout le contraire de moi le matin avant mon grand café noir.

Au petit-déjeuner, ce sera des crevettes trempées dans… rien du tout. Dans le kawa c’aurait été indigeste. Dans l’encrier, carrément infect.

Je n’écris ces lignes qu’a posteriori des événements. Mes mots ne se jettent pas sur le parchemin comme le font les vagues contre les rochers. Souvent je dois aller les chercher. Pour l’heure c’est la sortie de ce monde que je cherche. La Caverne de la Vérité m’y conduira-t-elle ? Il est temps d’investiguer l’île.

Je sors de la maisonnette du phare, sans boussole mais avec une carte trouvée hier sur le rivage.

Devant moi une surprise m’attend, et de taille ! Non loin sur la plage déserte, à demi enfouie dans le sable, gît une théière géante… Ou plutôt une lampe comme celle d’Aladdin en cent fois plus grande. Le soleil se réverbère aux parois jaunes dorées. Il n’en est pas à son premier coup d’éclat. Le Génie non plus, après le tour qu’il m’a joué hier. S’il s’agit bien du même.

Je me frotte les yeux. Le bon sens me dit que je ferais mieux de frotter la lampe. Un autre son de cloche me recommande la plus grande prudence car cette antiquité n’était pas là hier soir, j’en aurais mis ma main à couper. Que faire ? Je suis partagé. Par anticipation d’une certaine manière, au regard du sort qui m’attend. Mais ne brûlons pas les étapes.

Finalement je m’approche de la lampe aussi haute qu’une maison. Assez grande pour y loger un exauceur de vœux et sa marmaille. Du bec verseur s’échappe une fumée blanche que je présume assortie à la barbe du génie. C’est étrange. Cette demeure surgie en quelques heures pourrait avoir toujours été là, depuis des millions d’années, si ce n’est mille et une nuits.

Je découvre une porte sur le flanc. Dessus une plaque avec écrit : « frottez SVP ».

Ce que je fais. Mon cœur, quant à lui, frappe et même tambourine.

La lourde s’ouvre en grinçant. Je me dis que normalement ce n’est pas à moi d’entrer dans la lampe mais à l’habitant d’en sortir. Si tant est qu’il existe des règles, car après tout le génie est chez lui. Ce dont je m’assure en y pénétrant.

– Que puis-ze faire pour vous ?

Face à moi un bureau de style Louis XIV avec dix pattes arquées. Un crabe reconverti en mobilier ? Mon imagination, à fleur de peau, se met en marche de travers. Le crustacé reste sagement à sa place. Non loin des ressorts craquent, protestent. Un fauteuil me tourne le dos, orienté vers un poêle fumant. Quelqu’un y est installé, dont je ne vois que l’avant-bras posé sur l’accoudoir, comme le docteur Gang, l’ennemi de l’inspecteur Gadget. C’est sûrement lui qui a zozoté.

– Vous êtes quoi ? je demande. Un Génie ?

Le siège pivote vers moi. Trop grand pour la personne assise dedans. Où n’est-ce pas plutôt celle-ci qui est trop petite ?

– Oui. Le meilleur ! se targue l’homme en descendant de son trône, tout sourire.

A l’entendre, tous les autres peuvent aller se rhabiller. Une chose est sûre à ce moment là, rares sont ceux qui seraient rentrés dans ses souliers vernis, sa culotte courte ou encore sa veste écossaise. Il ne doit mesurer guère de plus de cinquante centimètres, et encore, en gardant son chapeau melon.

Cette lampe-maison, cet accoutrement, c’est toute l’excentricité british, sans l’accent. Plutôt une théière-maison, me dis-je en m’attendant à me voir offrir une tasse. Ah, mais cet énergumène ne me fera rien avaler, pas même que c’est un Génie. Sa tête ne m’inspire pas confiance. Je lui trouve des yeux de chat roublard avec un nez rubicond. Quelque part entre Whiskas et whisky.

Je le mets au défi.

– Prouve-le que t’es le meilleur.

– Ze peux réaliser trois vœux.

Je lui dis vouloir rentrer chez moi retrouver ma fiancée.

Fadièse, le nom que je suis tenté de lui donner car plus près du sol, s’assoit derrière le bureau-crabe, étire un sourire félin en me regardant. A cet instant on aurait dit un croisement entre un gnome et le Chafouin d’Alice au Pays des Merveilles.

– Si tel est ton désir, commence-t-il.

Il marque un temps d’arrêt avant d’ajouter :

– Seulement c’est payant.

J’en reste bouche bée. Il est gonflé l’esprit de la lampe ! Un Génie un tant soit peu professionnel claque des doigts, mais pas l’argent des autres. L’envie me prend de l’envoyer promener, lui et tout ce qu’il y a sur sa table, à savoir juste une plume dans son encrier. Je pourrais renverser la grosse armoire à ma droite remplie de classeurs. Le nain Doit tenir sa comptabilité. Finalement je réfrène mon impulsivité et prend mon air le plus navré.

– Je regrette, j’ai rien sur moi.

– Tu peux payer en grosse coupure. Z’ai tout ce qui faut.

J’ai pas un rond, je te dis ! répété-je en retournant les poches de mon jean.

Qui te parle d’argent ?

Le nabot trace en l’air un demi-cercle.

Et là, sans transition, me voilà enfermé à l’intérieur d’une boîte. Un carcan devrais-je plutôt dire d’où seule émerge ma tête. Aucun mouvement ne m’est possible. Au plafond des stalactites pendent sûrement depuis de lustres. Sous un autre jour, j’aurais trouvé ça très beau. J’en serais peut-être même resté sans voix. Au lieu de quoi je m’époumone. La grotte amplifie mes cris, mes appels au secours. Quelqu’un pour me  sortir de là ?

Un grincement de ferraille m’arrive sur le côté. Je tourne la tête. Fadièse m’apparaît, poussant une caisse juchée sur un chariot. Des pieds dépassent. Les miens ! Je reconnais mes Derby noires achetés en solde chez Bonobo.

Mes prestations se règlent d’avance. Tu veux payer séparément ?

Et là , il rigole, bien content de sa blague. Ce petit diable m’a coupé en deux, façon prestidigitateur. Par je ne sais quel mystère je peux commander mes arpions à distance. Le Génie savoure sa farce. Il prend un pied manifeste. Pas moi, vous l’imaginez. Ça me démange de lui botter le cul à cette demi-portion, mais hélas, en l’état actuel, je ne peux pas.

Très drôle ce petit numéro, dis-je en essayant de garder mon calme. Mais c’est pas le tout d’encaisser, il faut faire le boulot. Je veux que tu me renvoies chez moi en un seul morceau .

Tu n’y retrouveras pas ta chérie, chantonne alors le diablotin.

Coline ! L’aurait-il arraché elle aussi à notre monde ? L’idée me glace les sangs. Je pars au quart de tour, sans penser qu’il puisse bluffer.

Comment ça ? Qu’est-ce que tu lui as fait, ordure ?

Moi ? Rien ! se défend l’énergumène en levant les mains d’un air innocent. Elle t’a suivi dans la malle, c’est tout. Sûrement par amour.

Il s’essaie à imiter un roucoulement nuptial avant d’éclater d’un nouveau rire puéril. Le rire emporte tout, ai-je lu quelque part. Dans le cas de ce gnome, j’aurais aimé que ce soit en enfer. Je  lui taille un costume à sa ridicule mesure :

Tu sonnes faux Fadièse, tu n’es qu’un couac, une fausse note ! Tu ne sais même pas ce qu’est l’amour.

Ze ne m’appelle pas Fadièse, mais Ficus. Le plus grand magicien, génie devant l’éternel… autrement dit, Moi.

Je le descends de son piédestal.

Un Génie, toi ? Infoutu d’exaucer un seul vœu !

Et quel est ton désir ? me demande l’ignoble crapoussin, en commençant à défaire mes lacets.

Il tient dans sa main droite une plume, la même que celle aperçue sur son bureau. Je l’ai titillé en critiquant ses pouvoirs, maintenant il veut me chatouiller. La réponse du berger à la bergère .

Revoir ma fiancée, et surtout plus ta sale gueule.

Ton deuxième souhait, comptabilise le marmouset.

– Peu importe, puisque j’en ai droit à trois.

Exact. Mais un seul par jour ! Tu es revenu sur le premier parce que tu retrouverais un lit vide. Il te faudra donc attendre.

J’ai l’impression d’un poids retombant sur ma poitrine. Ce maudit nain me tient, c’est évident. Un fourbe complet, et moi toujours incomplet avec tout au plus mes yeux pour pleurer, et ma langue pour l’invectiver. Mes noms d’oiseaux glissent sur les ailes du connard chapeauté.

– Ta bien aimée vogue vers cette île, veut me rassurer le démiurge. Ze sais tout, ze vois tout dans ce monde, tu comprends ? Peut-être par miracle arrivera-t-elle à bon port ?

Il me déchausse en y mettant une lenteur sadique, puis je le vois agiter ostensiblement sa plume d’où goutte encore un peu d’encre bleue.

En attendant de le savoir, on va bien rigoler. Surtout toi !

L’auteur avait interrompu là son récit, sans l’excuse possible d’avoir manqué d’encre puisque rédigé au crayon de papier. Une rédaction entreprise non cette fois à la lueur d’une lampe à huile mais d’une loupiote de chevet, la même qui éclairait chichement son visage. Sa femme savait combien revivre cette aventure sur le papier lui avait demandé d’efforts. Un mal pour un bien. Elle croyait aux vertus cathartiques de l’écriture. Il fallait que ça sorte, en prenant garde à ne pas libérer le mauvais génie par la même occasion.

Ce soir là Coline découvrait sa narration en exclusivité.

Dix pages raturées, noircies sur un petit carnet la nuit dernière pendant qu’elle dormait, reprenant ses péripéties depuis son aspiration dans la malle. Le sommeil l’avait rattrapé bien avant le point final. Ça se comprenait, mais quand même ! A-t-on idée de s’endormir au moment où un gnome veut vous torturer avec une plume ! Elle trouvait celle de l’auteur d’ailleurs plutôt agréable et même rigolote. Une transition toute trouvée.

– Tu t’arrêtes en plein suspense ! Allez, raconte. Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

– Je t’ai dit que j’avais pas terminé. Tu connais déjà mon histoire, non ?

– Tu ne m’as jamais parlé de la plume.

Longtemps après leur retour, Coline dut se contenter d’une seule pièce au puzzle, celle laissée dans le phare. Lucas gardait l’autre pour lui. Au mieux il restait évasif.

La lampe magique resta un bon moment enfouie. Elle œuvra à l’exhumer par pelletées délicates, avec patience et amour. Hier encore, un témoignage oral entrecoupé de blancs, de soupirs. Aujourd’hui des phrases couchées sur le papier. Et demain ? Peut-être tournerait-on enfin la page.

– Il me semblait pourtant t’avoir raconté, dit l’écrivain. Ce dingo m’a taquiné les arpions, en vain. Je ne suis pas chatouilleux… Tu l’aurais vu, ça le mettait en rogne. Il a fini par se barrer, me laissant dans cet état jusqu’à ton arrivée.

Il marqua un silence avant d’ajouter sur un ton espiègle.

– Je suis pas chatouilleux contrairement à ma petite femme adorée.

Et d’en faire la démonstration en lui titillant le bas des côtes. Un rire s’éleva dans la chambre, plus léger que l’étoffe d’une chemise de nuit. Lui portait un t-shirt bleu sentant encore la lessive fraîche.

Dans leur lit, il n’y avait de place que pour deux. Et pourtant un gnome divin narcissique continuait de s’y immiscer. Ou du moins son ombre grotesque. Plus d’un an après son sale coup, ce petit démon hantait toujours de temps à autre leur sommeil. Avec lui son bestiaire fantasmagorique. Coline voulait croire que des mots couchés sur le papier suffiraient à prendre au piège leurs cauchemars, comme une sorte d’attrape-rêve.

Si leurs persécutions nocturnes n’étaient plus qu’occasionnelles, au tout début ce fut éprouvant, entre insomnies et réveils en sursaut. Des nuits qu’ils n’auraient souhaité à personne, sauf à ce maudit Ficus. S’en ouvrir aux autres aurait peut-être eu valeur libératrice mais ils avaient juré le silence. Sur un plan officiel on s’en était tenu au simple incident technique, dont le caractère insolite avait immanquablement fait les choux gras des réseaux sociaux. Aucun fait analogue n’avait été rapporté ailleurs, ni en France ni dans le monde. En tout cas le jeune couple n’en avait pas eu vent sur les sites d’infos. Une affaire close. En surface, toujours est-il.

Coline s’était sentie parfois bien seule, y compris avec Lucas. Les premières semaines c’est à peine s’il décoinçait une parole, parti dans ses pensées, comme aspiré par la malle encore et encore. Les horreurs à la télé lui avait fait dire un soir :

 – Quand on voit ça, ça donnerait envie de repartir pour un tour ! 

Et elle de réagir vivement :

– Mais ici c’est notre monde ! Reviens-moi.

– Je suis là.

– Non. Tu ne m’en donnes pas l’impression.

Bien sûr, elle aussi continuait d’y repenser. Alors elle se cramponnait tant bien que mal au parapet de la raison. Il était si facile de basculer quand le passé soufflait trop fort. Elle avait tout autant besoin de se raccrocher à Lucas.

Si une brèche put se créer entre eux, consécutive à la tout première ouverte par Ficus, l’amour apporta le fil et l’aiguille pour la recoudre peu à peu.

En un an et demi, de l’eau avait coulé sous les ponts. Du champagne aussi, le jour de leur mariage, les fiancés s’étant officiellement passés la bague au doigt. Yann et Lionel comptaient parmi les convives. Coline avait hésité avant d’envoyer le carton d’invitation, craignant de voir des souvenirs, et pas les plus agréables, se rameuter à la noce.

L’Escamoteur était venu avec quelques accessoires d’animation, mais sans sa malle, remisée dans le grenier familial. A l’abri des tentations selon lui. Le jeune couple voulait le croire capable d’y résister, les jours de doute. Coline l’avait trouvé épanoui. Le sympathique géant voulait repenser son art. Il s’était octroyé les services d’une assistante, officieusement sa petite amie, inspirant à Lionel une mise en garde :

– Tâche de ne pas l’envoyer dans la quatrième dimension celle-là.

La jeune mariée avait trouvé le policier très élégant dans son costume. Après le choc, le chic. Il semblait avoir bien encaissé le retour à la vie réelle, son flegme piquant toujours au rendez-vous.

En les voyant rire ensemble, qui aurait pu soupçonner leur sensationnelle expérience en commun ? Tous autant qu’ils étaient avaient su tenir leur langue et Dieu sait si cela les démangeait. Au banquet on avait juste effleuré le passé. Ce n’était pas le jour. Le moment viendrait-il ?

Promis, on se reverrait.

Après les noces, plein gaz vers la Côte Basque. Leur premier long voyage depuis la grande aventure. Face à la mer Coline avait repensé à Naïa, l’imaginant en train de dériver sur d’autres flots immenses, dans sa baignoire. Veillait-elle toujours sur elle depuis son monde aquatique ?

Retour au présent.

– Tu devrais écrire ta partie. Puisque tu dis que c’est thérapeutique.

Coline se tourna vers Lucas. Ses mains serraient toujours le petit manuscrit.

– C’est toi l’écrivain. Je t’ai tout raconté, tu n’auras qu’à mettre ça en forme.

– Dommage, ça restera dans le tiroir. Jamais personne ne lira à part toi.

– Et lui, ajouta-t-elle en touchant son ventre déjà un peu arrondi.

Il caressa ses cheveux blonds qu’elle s’était fait couper. Il la trouvait très belle ainsi

. – Quand il sera grand alors. Mais il aura du mal à y croire.

Qui sait si le moment venu, eux-mêmes ne seraient pas saisis d’un doute ?

Et pour bien finir… par le début

Petit rajout de scène du dernier roman

Le Mans, quelques semaines plus tôt.

– Mais comment il fait ça ? demanda Lucas

Sa bien aimée assise à ses côtés sur le canapé haussa les épaules, aussi profane que lui en la matière. Son ami Google devait savoir. Un ami qui ne savait pas garder un secret. Internet c’était en quelque sorte « fenêtre sur tours. » Même pas du verre dépoli. On pouvait presque tout voir à travers : les rouages, les dessous du mystère parfois décevants. La prestidigitation gagnait en lumière ce qu’elle perdait assurément en charme. En magie, le cas de le dire. Du moins l’avis de Coline qui préférait garder ses illusions.

– Lâche ton portable, reviens un peu dans l’émission !

Le jeune homme semblait absorbé dans son petit écran. A la télé, l’animateur du Plus Grand Cabaret du Monde présentait en des termes dithyrambiques le prochain duo d’artistes, un couple d’acrobates russes.

– Je suis sur un site qui dévoile les trucs. La lévitation, la femme coupée en deux,…. !

– T’es chiant, tu sais ? Au cinéma, devant un film, est-ce que tu regardes sur ton téléphone comment ils font les trucages ? Non ? Ben là c’est pareil.

– A Hollywood rien de sorcier, juste des fonds verts sans intérêt. Tandis que sur scène…

– Tatata ! je veux rien savoir, tu m’entends ?

Mais trop tard, Coline se sentait titillée par la curiosité. Allez, juste la vidéo expliquant le lapin dans le chapeau, elle n’en perdrait quand même pas son âme !

Un tuto magie en appelant un autre, le civet sur pattes laissa la place au cobaye humain successivement transpercé, scié, jusqu’à se volatiliser. Autant de prouesses livrées au grand jour, à la portée du commun des mortels. En théorie tout du moins. La pratique attendrait encore.

Mais pas le thé vert, suffisamment infusé.

– Si t’en avais le pouvoir, qui voudrais-tu faire disparaître dans une malle ? demanda-t-elle à son compagnon tandis qu’il lui remplissait son mug floqué d’un soleil rigolo en train de s’étirer.

Derrière le poste, un bateleur au débit mitraillette exécutait des tours de carte sous les regards épatés des convives.

– Qui ? J’sais pas… Ta mère ?

– Eh ho ! Tu veux coucher sur le canapé ce soir ?

– Ma foi fort confortable.

Ils aimaient se titiller. Gros minet attendit le revers de griffe. Sa belle opta pour une moue offensée, ce qui était pire. Il devait être allé un peu trop loin. Dans ce cas, une seule chose à faire : se rapprocher d’elle tendrement, tout près, avec l’art et la manière.

– Je rigole, je l’aime bien ta mère ! Et toi c’est à la folie, minauda-t-il l’embrassant sur l’épaule puis dans le cou.

– C’est ça, rattrape-toi !

Sa blague avait jeté un froid. S’il ne réchauffait pas tout ça, leur boisson se changerait très vite en thé glacé. Il s’en tira avec une pirouette métaphorique.

– Écoute, ta maman me met bien en boîte à l’occasion. Chacun son tour, non ?

Coline porta la tasse à sa bouche. Ses lèvres dessinaient un sourire. Comme une petite barque égyptienne naviguant sous un grain de toute beauté. Sa marque de naissance à l’horizon labial l’avait longtemps complexée. Lui, la trouvait irrésistible ainsi. Il voyait une étoile magnifique, son étoile du Nord.

– T’exagères, dit-elle avec une inflexion de reproche.

Elle reposa le mug sur la table basse, ensuite sa question en regardant son cher et tendre dans les yeux. Mirettes plissées derrière ses lunettes ovales, pareilles à celles d’une évaluatrice pendant un oral. Pour un peu l’élève intime en aurait perdu ses moyens.

– Je t’écoute, qui rêverais-tu d’effacer par magie ? Mis à part ma mère ?

Une voiture passa en trombe dans la rue, enceintes à fond la caisse.

– Lui, avec sa sono de Jacky.

S’il savait ce dont l’imagination était capable, l’agresseur sonore aurait tremblé encore plus que les vitres de sa boite de nuit roulante. D’autres oreilles durent siffler ce soir là, mais pas à cause d’acouphènes.

– L’autre fayotte d’Antoinette… et la Capucine, toujours à critiquer, énuméra celle qui travaillait dans un service client. Ces deux là, si une malle pouvait m’en débarrasser !

– Cherche sur le Bon Coin, suggéra Lucas d’un ton malicieux.

Un autre, de coin, confidentiel celui-ci, faisait l’objet de ses attentions. Il retroussa coquinement le t-shirt de sa chérie jusqu’au nombril. Lui portait un maillot frappé d’une tortue à réaction.

A la télé qu’ils ne regardaient plus que d’un œil, le monsieur Loyal annonçait le clown du spectacle également musicien.

– Je peux aussi me tourner vers un professionnel, dit Coline en caressant la main de son ami. Il y en a un qui passe justement au Fantasia le week-end prochain. L’Escamoteur. Il a des bons retours.

Elle sentait sous ses doigts le contact d’un caillou rugueux. Pas de ceux qu’on frotte pour allumer un grand feu. Entre eux, ça s’attisait déjà depuis presque deux ans. Leur relation venait de franchir une étape symbolique avant une autre, très bientôt.

– Et t’iras le voir à la fin du spectacle pour lui demander :  « ‘pourriez pas me prêter votre malle ? C’est pour y engloutir toutes les connasses de mon boulot. »

– Ce serait drôle, avoue.

– Il te répondra : « Trop tard, elles vous ont précédées. D’ailleurs elles vous cherchent. »

L’ange blond lui asséna un faux coup de poing sur le ventre, en mimant un air outré.

– C’est toi qui me cherche ! Hé ho, j’suis pas comme elles !

Loin de lui d’avoir voulu émettre un doute. Un bisou dissipa le malentendu.

– Bon, alors ça te dit ? Je nous prends des places ?

– Ok. Oui, pourquoi pas ? Tant qu’on ne me fait pas monter sur scène.

Elle passa une main tendre derrière ses cheveux châtains qu’il avait laissé un peu longs. Outre des jolis yeux bien arqués, son nez légèrement tordu participait à son charme discret, subtil.

– Ne t’inquiète pas, va. Je te garderai avec moi. Tout contre moi.

Leurs lèvres se réunirent en succions ordinaires. Lucas interrompit subitement la séance, sous le coup d’une réflexion.

– Pour faire disparaître les indésirables, la lampe magique ça peut marcher aussi à ton avis ? 

– Éteins déjà celle là.

– Ah bon ?

– Tu ne voudrais pas qu’on nous voie.

La porte-fenêtre du salon donnait sur une façade décrépie sans lumière à tous les étages. Convaincu pour sa part que là où il y avait l’halogène, il y avait plus de plaisir, Lucas baissa juste les stores.

Le spectacle pouvait commencer.

Les aventuriers de la malle (28)

Dans l’épisode précédent: Nos héros parviennent à terrasser la dragon. Un passage dimensionnel s’ouvre dans la grotte. Coline fait ses adieux à Naia, la sirène et entre dans la lumière avec ses amis.

Leur corps ne pesait plus rien, comme réduit à sa simple expression atomique. Juste une particule pensante. La légèreté d’une âme. 21 grammes dit-on, auxquels il fallait désormais ajouter ce petit supplément d’âme d’enfant. Leur seul bagage au retour.

La pesanteur se rappela à eux au terminus. Une sensation d’enclume sur le crâne et à chaque pied. L’impression d’avoir été renvoyés par le fond, lestés une fois dans l’Ouest. Et autant dire qu’ils s’y sentaient tous sans exception, à l’ouest. Avec des tas de courbatures, histoire d’enfoncer le clou. La gueule de bois après l’ivresse.

Yann releva la tête, la fit retomber aussitôt, pris d’étourdissements. Jamais il n’était monté à bord d’un lave-linge en marche mais, selon lui, ça devait produire le même effet. Une rapide palpation le rassura sur son intégrité physique. Ses vêtements, ou du moins ce qu’il en restait, n’étaient plus trempés. Il avait dû passer par le cycle essorage. Plusieurs secondes lui furent nécessaires pour retrouver ses esprits et saisir peu à peu son nouvel environnement.

Un plancher noir pailleté, sublimé par un éclairage de scène. Seul mobilier entre ombre et lumière, une grande malle de prestidigitation d’apparence très ordinaire mais avec un truc en plus. Justement parce qu’il ne fallait chercher aucun truc. Ni sous la trappe, ni derrière le rideau en arrière-fond. L’objet était réellement magique. Face à l’estrade, des rangées de sièges vides. Le spectacle n’avait pas encore commencé, à moins qu’il ne fut déjà fini. Ou plutôt interrompu, se souvint l’artiste retrouvant la salle du Fantasia telle qu’il l’avait laissée avant sa volatilisation. Notre disparition, rectifia-t-il en réalisant la présence des autres.

Personne ne manquait à l’appel. Vautrée au sol, Coline reprenait ses esprits. Son fiancé se tenait debout à grand peine, la tête entre ses mains. Le lieutenant Gaillard pirouettait sur lui même, essayant de s’y retrouver. D’extérieur on aurait cru à des danseurs conceptuels en train de répéter un spectacle intitulé : L’éveil. Ou à des pochards venus cuver leur bibine sous les projecteurs. Le doute pouvait être permis. Nos quatre revenants n’étaient eux-mêmes encore sûrs de rien, pas même que c’était le Fantasia d’origine.

Coline touchait du bois pour que ce fût le cas. En réalité du lino, qu’elle explorait tactilement. Elle se sentait comme Alice au fond du terrier de lapin. Une main l’aida à se relever. Cette main, elle l’avait serré dans la sienne, embrassé, taquiné. Elle l’aurait reconnue entre mille même sans ses lunettes. Des verres restés vissés sur son nez, intacts, juste un peu brouillés. Un chiffon nettoyant et il n’y paraîtrait plus. Quel dommage de ne pouvoir en faire autant avec les gens pas nets, s’était-elle dit un jour. Ou perçus comme tels. Dans leur monde, on ne collait pas des étiquettes que sur les malles. Ça donnait à réfléchir avant de raconter… Mon dieu, quoi raconter?

Un cauchemar après l’autre, si celui-ci était vraiment fini. Coline ne lâcha Lucas que pour s’agripper à ses compagnons, heureuse de les savoir entiers. Éreintés, froissés, mais sains et saufs.

– Notre cher monde merveilleux ou encore une variante ? Ne sabrons pas le champagne trop tôt, mit en garde Lionel en réprimant une grimace de douleur, une main sur le flanc.

– Il y a justement une bouteille dans ma loge, dit l’Escamoteur. Et des effets personnels. Suivez-moi, on sera fixés.

La colle arriva d’elle même en la personne de deux gaillards flanqués d’un brassard orange. Pendant un instant tout le monde se figea. On s’est connu, on s’est reconnu, dit la chanson. Les policiers ne furent d’ailleurs pas loin de penser à un tourbillon. Un vrai, celui-ci ! Au moins une tornade F3, vu le tableau. Il n’échappa à personne qu’au milieu de ce groupe dépenaillé, seule la femme avait une tenue relativement présentable mais très différente d’avant. Exit la tenue de soirée, remplacée par un petit ensemble marinière.

– Lieutenant ?

L’intonation incrédule du brigadier Sarrus appelait à des explications. Son collègue et lui en attendaient même beaucoup, à voir leurs sourcils froncés. Pour sûr, si vous aviez été des nôtres, vous n’auriez pas été déçus du voyage, se dit leur chef.

– Salut les gars, leur lança ce dernier en essayant de se composer un air naturel.

– Enfin, vous étiez où  ? Ça doit faire un quart d’heure qu’on vous cherche !

– Un quart d’heure ? répéta Lionel d’une voix blanche.

– Un quart d’heure ! reprit le reste du groupe à l’unisson.

Et tous de regarder avec affolement leur montre, comme des lapins pressés qui se seraient rappelés un rendez-vous. Le temps passe si vite quand vous courez d’un péril à l’autre, ça fait une journée menée à un train d’enfer. Et même deux jours au total. Or, apparemment la grande aiguille n’avait pas suivi le rythme. Les cadrans affichaient unanimes 22h36.

– Oui, enfin un moment, quoi, confirma le brigadier Fournier en pinçant ostensiblement le tissu de son uniforme bleu marine. Merde, qu’est-ce qui vous est tous arrivés ?

Pourquoi des vêtements dans cet état ? Pourquoi ces visages cramoisis?

Le lieutenant répondit avoir retrouvé le disparu et que par conséquent, l’affaire pouvait être classée sans suie. Ou plutôt avec, car ses compagnons en avaient ramené un peu sur leurs habits. Souvenir d’un dragon cuisant.

– Et où était le monsieur ? demanda Fournier en désignant Lucas d’un mouvement de menton suspicieux.

– Coincé sous une trappe. Notre spécialiste va vous montrer… N’est-ce pas ?

Un ange passa indifférent sans un regard pour l’Escamoteur. On n’aurait pu en dire autant des policiers bientôt rejoints par une dizaine de techniciens sortis des coulisses. Tom, le régisseur leur emboîtait le pas. Avec Philippe Rateb, le directeur du cabaret on était presque au complet… Complet veston noir avec chemise assortie à une moustache grisonnante.

Le gérant exprima d’abord son soulagement de voir le disparu réapparu. Il desserra son col, comme pour encore mieux respirer. Ses confondantes excuses auprès du malheureux et de sa fiancée. Son respectable établissement n’avait vraiment pas besoin de ça. Ou peut-être que si, après tout ? Car depuis quelques temps le Fantasia peinait à se remplir. Cette soirée ferait parler sur les réseaux sociaux et dans la presse, une pub assurée en somme. Bonne, fallait-il espérer. Déjà des journalistes piaffaient à l’entrée, avides d’informations.

Philippe Rateb pointa un index fébrile sur son artiste

– Vous vous débrouillez avec la presse dehors, vous leur dites … Grands dieux, qu’allez vous leur dire ?

Une démonstration valant des mieux qu’un long discours, l’Escamoteur rouvrit la malle non sans d’infinies précautions dignes d’un démineur au moment critique. Coline, Lucas et Lionel retinrent leur souffle sûrs, que la boite allait libérer le sien et aspirer le téméraire .

– Referme ça, bordel ! s’étrangla le lieutenant, une main tendue vers Yann comme pour le ramener à la raison.

Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? se demandaient les gens autour.

Rien ne se passa. La caisse magique semblait n’avoir plus rien dans le ventre, vidée de son énergie. Son propriétaire en tira à tout le moins un soulagement. Cependant un doute introduit son doigt dans le fondement de sa certitude. Il ne sut plus si la coquine était juste endormie ou lui qui avait rêvé.

Non, c’était absurde. On ne pouvait pas être quatre à vivre le même rêve.

– Bon, je voudrais savoir, s’impatienta le directeur. (désignant Lucas) D’abord ce monsieur était introuvable. Ensuite, vous trois. Où vous étiez ?

– Piégés là-dessous avec des monstres, pas vrai? répondit l’interrogé sur un ton très premier degré.

Prise à témoin du regard, Coline toussota, embarrassée, en étreignant le bras de son fiancé. Ce dernier serrait les dents, tout crispé. A se demander si sa chère et tendre ne lui écrasait pas le gros orteil. Ses yeux disaient: mais vas-tu te taire, donc !

– Yann, je suis sérieux ! s’agaça l’exploitant. Une salle évacuée, des billets à rembourser, vous mesurez le préjudice de la soirée ?

Sur le coup, l’illusionniste s’en foutait comme de sa première chemise. Celle qu’il portait avait fait la guerre, ce dont Philippe Rateb ne semblait pas s’émouvoir. L’état des finances avant celui du bonhomme.

– J’étais sérieux. Mais si vous préférez cette version, c’était juste un regrettable incident technique. Ce monsieur s’est trouvé coincé sous la trappe.

– C’est une blague ? intervint Tom. On a tout inspecté ! T’étais là, non ? Avant de disparaître on ne sait où !

Yann regarda alors le régisseur et lui rendit cette explication avec un haussement d’épaules énigmatique.

– On n’est pas allé assez en profondeur.

Un brouhaha monta dans les rangs des techniciens qui n’étaient ni sourds ni aveugles. Eux aussi pouvaient témoigner qu’il n’y avait personne sous la scène. Lucas sentit des paires d’yeux dubitatifs voire suspicieux le passer au scanner. A cet instant l’infortuné cobaye n’eut qu’une envie, partir le plus loin possible de ce maudit cabaret, si ses jambes le voulaient bien toutefois. Il reprit soudain appui contre son amie, tenant difficilement debout à l’instar du rapport officiel des faits.

– Ça ne va pas ? s’inquiéta Coline en le voyant livide.

– Une chaise et un verre d’eau pour le jeune homme, s’il vous plaît ! réclama Lionel (posant une main sur l’épaule de Lucas) On va le laisser récupérer de ses émotions. Et pour la mademoiselle aussi ! ajouta-t-il avec un clin d’œil complice dans sa direction.

L’étau se desserra. Toute l’équipe fut dès lors aux petits soins du couple.

Dehors, une longue nuit attendait le lieutenant Gaillard, moins douce et bienveillante. En plus des journalistes agglutinés devant l’entrée. Bah, l’Homme à la Malle s’en dépatouillerait, pensa-t-il, comme il s’arrangerait avec son taulier qui voulait le voir demain en privé. « Faut qu’on parle de votre numéro Yann, c’est pas au point. »

Ce n’était plus son affaire.

En fait si, quelque part.

– Bon, on en a fini, conclut le gradé. Enfin presque, encore une ou deux formalités. Je vous rejoins dehors les gars, dit-il en s’adressant à ses hommes.

Une façon polie de les congédier. Les subordonnés levèrent un sourcil interrogateur, ensuite le camp, non sans jeter plusieurs coups d’œil à Lionel sur le court trajet vers la sortie. Ils devaient avoir la drôle impression d’être mis sur la touche, voire même que leur patron leur faisait des cachotteries. Tout cela n’était pas clair, d’autant moins qu’on commençait à éteindre les lumières ici et là. Les abeilles avec leur maillot floqué aux couleurs du Fantasia étaient retournées à leur tâche technique.

Lionel entraîna le petit groupe à l’écart côté coulisses. Lucas, encore un peu faible, emporta sa chaise.

– Allons dans ma loge, proposa l’Escamoteur entre deux éclats de voix et autre fracas métalliques. On y sera plus tranquilles.

– J’aimerais autant pas, déclina le lieutenant. On se poserait des questions. D’ailleurs mes gars doivent déjà s’en poser.

Le flic invita son trio à faire cercle autour de lui.

Coline aurait alors juré que le Temps était revenu sur ses pas en courant, les genoux repeints au mercurochrome. Retour à l’enfance et ses secrets de gamins. Un mur papier peint brique à la place du chêne.

– Ce qui est dans la malle doit rester entre nous, on est d’accord ? leur chuchota Lionel.

Quiconque aurait capté ses paroles aurait tout mis à l’intérieur du dit coffre, y compris un cadavre. Une certitude, le Mandrake hirsute réfléchirait par deux fois avant d’y faire disparaître un assistant ou de le scier en deux.

L’épuisement général eut raison d’un débat. Parole fut donnée, du moins tacitement, d’un hochement du chef. On n’aspirait plus qu’à se quitter. Les uns allaient poursuivre leur nuit, les autres iraient se coucher avec le sentiment au réveil d’avoir rêvé tout ça. Jusqu’à lire sur les bandeaux des chaînes d’infos que des illusionnistes du monde entier s’étaient fait la malle en plein spectacle ?

– Tu as pensé aux autres magiciens coincés? rappela l’Escamoteur. Rappelle toi ce qu’a dit Ficus. Jean Marc Presti, et… mon dieu, qui encore ?

Le policier passa une main lasse sur son crâne lisse.

– C’était peut-être du bluff. (dans un soupir) Et quand bien même c’est le cas, j’ai rempli ma part. Le devoir m’appelle ailleurs.

Ils restèrent à se regarder, hésitants, sans trop s’ils devaient se dire adieu ou au-revoir. Se répandre en effusions comme les amis qu’ils n’étaient pas il y a encore deux jours/ quinze minutes, ou garder une distance solennelle ? On s’interrogerait, pensa Lionel qui opta pour une sobre poignée de main en glissant à Yann :

– Je viendrai voir ton spectacle. Tu as un vrai potentiel, seulement si je peux te donner un conseil, ajouta-t-il avec un sourire sévère, change de matériel.

– Entendu, acquiesça le prodige d’un air sombre et désemparé.

Ce dernier accusait le deuil non d’une simple malle à artifices mais d’un métier, ou du moins de la vision qu’il en avait. Pouvait-il reprendre la scène comme si de rien n’était ? Rejouer ses tours de passe-passe en sachant que la vraie magie suivait son cours en profondeur ? Un sentiment d’imposture l’accablait.

Demain il fera jour, lui souffla une petite voix.

Le lieutenant tendit une paluche à Lucas. Ce dernier la considéra d’un air absent. Une part de lui manquait à l’appel, restée là bas. Comme son journal manuscrit, pensait-il.

– Merci, prononça le jeune homme en la lui serrant mollement.

Lionel posa l’autre main sur son épaule.

– Ça ira ?

– Oui, je crois… Faut juste que je récupère…

Il se tourna enfin vers Coline, marqua une hésitation un peu gauche, indécis entre une poignée cordiale et la bise. La blonde fiancée trancha. Ce serait un baiser fugace au coin des lèvres.

– Hum, toussota l’officier, déstabilisé. Alors… Je… Si vous avez besoin, vous pouvez me demander au commissariat.

– Échangeons nos numéros, proposa Coline.

Le problème était qu’ils étaient tous injoignables. Leur portable sonnerait dans le vide interdimensionnel. Yann les mena à sa loge où il leur trouva le nécessaire pour écrire. A défaut de téléphone, on s’échangea les adresses mail.

Coline surprit son reflet dans le miroir au-dessus de la table de maquillage. Des poches sous les yeux, les traits tirés, autant dire qu’une retouche s’imposait. Une bonne nuit de sommeil surtout. A ses côtés trois autres zombies que des néons bleuâtres éclairaient peu flatteusement. Quatre revenants. Cinq avec l’ange-gardien qui les avait tirés d’affaire. Puisse-t-il continuer de veiller sur nous dans ce monde, pria Coline.

Lionel balaya du regard la petite pièce encombrée d’accessoires et livra son impression.

– C’est tout toi cet endroit. Il manque juste quelque chose.

– Quoi ? demanda le locataire.

– Ta malle. Tu devrais aller la chercher et fermer à double tour.

– Il ne s’est rien passé tout à l’heure quand je l’ai rouverte. Mais tu as raison, je vais la rapporter. On ne sait jamais.

***

Le couvercle anthracite s’entrebâilla en silence. Une tête espiègle émergea. Après s’être assuré que nulle âme ne rodait dans les parages, le petit homme sortit de sa cachette. Il épousseta soigneusement son costume de tweed. Son chapeau melon sur le crâne, il se dirigea vers la première issue de secours en sifflotant, laissant la grande malle derrière lui. Dehors, des journalistes attendaient toujours des réponses à leurs questions.

FIN

https://youtu.be/tY8B0uQpwZs

Les aventuriers de la malle (27)

Dans l’épisode précédent: Nous sommes toujours dans la Grotte de Vérité. Par ses vocalises, la sirène Naia a mis Ficus le gnome magicien hors d’état de nuire. Du moins brièvement. Nos héros n’ont pas le temps de se réjouir que leur ennemi revient à la charge, sous une toute autre forme.

Yann se rappelait d’une histoire lue à sa nièce Sofiane dans la salle d’attente d’un dentiste. Une vilaine carie faisait souffrir un gentil dragon. Il visualisait encore la scène : le gros reptile installé sur le fauteuil du quenottier, la gueule grande ouverte. L’affaire aurait pu tourner au roussi quand le patient s’était vu demander de cracher dans un gobelet. Heureusement, il avait su contenir sa flamme et était reparti soulagé sur les bons conseils du praticien dont le plus important : un brossage après chaque repas.

Autant le dragon du livre inspirait la sympathie, autant celui-ci n’était pas du tout son portrait craché. Un coup d’œil suffit à l’Escamoteur pour s’en convaincre. Dieu fasse que rien ne sorte de sa bouche !

Derrière ce prodige, il le savait, un seul homme. Si tant est qu’on pût encore parler d’un simple mortel après ce coup là ! Une part de lui obstinément incrédule chercha l’ombre qui tirait les ficelles, la glissière éclair trahissant le costume du monstre comme dans les séries Z d’antan. Mais il se voilait la face. Il avait vu de ses propres yeux Ficus se changer, devenir ce lézard géant en quelques gestes incantatoires.

Ce démon commençait à lui sortir par les trous de nez. Et réciproquement. Une fumée noirâtre s’échappait des naseaux du dragon. Mais plus encore que sa gueule crénelée de dents acérées, ses ailes membraneuses de l’envergure de celles d’un deltaplane, sa longue queue antédiluvienne fouettant l’air derrière elle, sa panse squameuse le saisissait d’effroi. Celle-ci abritait sa réserve en carburant. Ce gros bidon pouvait enflammer l’enfer sans besoin d’allumette.

Ses deux amis reculaient du même pas terrifié, tout au bord de la rivière, si près qu’ils faillirent y trébucher. D’un autre côté, l’eau offrait une échappatoire. Déjà assez trempé comme ça, Yann chercha une alternative par la terre ferme, sur sa gauche. La berge s’arrêtait là où la rivière disparaissait sous une arche d’un blanc crayeux éclatant. Un mur calcaire se dressait, n’offrant aucun passage, nul renfoncement. Pas même ne serait-ce qu’un trou de Hobbit.

Il pensa se replier par le même chemin emprunté à l’aller. Une remontée périlleuse. Autant gravir le flanc d’un volcan susceptible de les brûler vif ou les asphyxier ! A moins que l’incendiaire ne fût déjà à bout de souffle et de soufre, mais qui pouvait parier là-dessus ?

Lionel progressait toujours à reculons, Coline abritée derrière lui.

Yann savait le comportement idoine face à une bête hostile : ne pas tourner le dos, ne pas courir, et surtout rester calme. Il n’était toutefois pas sûr que cette ligne de conduite fonctionnait avec les dragons.

Tour à tour, le fabuleux reptile se racla la gorge et toussa, provoquant un terrible écho dans toute la grotte. Yann mit sa quinte sèche sur le compte d’une inhalation de poussière. La vieille chimère devait être resté trop longtemps au fond d’un tiroir des mythes et légendes. L’y remiser nécessitait une force spéciale dont personne ici n’aurait su se réclamer. Le petit illusionniste s’en remit quand même à l’expertise du lieutenant Gaillard :

– Un plan pour nous tirer de là?

– Aucun. Et toi ?

– Je sais pas. On pourrait tenter le dialogue ?

– Vas-y alors, qu’on rigole. Avec un peu de chance il te répondra en zozotant.

Une pensée incongrue traversa l’Escamoteur. Vous avez aimé « le dragon a une carie », vous adorerez « Smaug a un cheveu sur la langue ». Histoire bientôt disponible dans toutes les bonnes salles d’attente d’orthophonistes. Écrite par moi. Tu mets la charrue bien avant les bœufs, lui objecta sa conscience. Sauve déjà ta peau, t’en as qu’un exemplaire.

– Quelqu’un peut me dire ce qui se passe ? demanda Lucas qui se tortillait pour essayer d’apercevoir le théâtre des événements.

– Ficus s’est changé en un gros truc à écailles, lui répondit Coline.

– Oh, merde.

Le monstre se livra alors à un premier tour de chauffe. Un crachat dont heureusement seules les quelques stalactites restées au plafond firent les frais. Une flamme froide et bleutée rappelant à Lionel celle de sa cuisinière à gaz. Un fugace rapprochement très vite évacué de son esprit. S’il devait finir liquéfié, ses dernières pensées ne serait pas pas pour ses factures d’énergie par ailleurs de plus en plus salées.

– Coline ! Qu’y-a-t-il ? s’affola Lucas, en entendant des cris d’épouvante.

Le supplicié était mal orienté par rapport au dragon mais son nez le mit vite au parfum. L’effrayant cuisinier testait les plaques de cuisson, et ça ne sentait vraiment pas bon.

– Écoutez-moi, fit Lionel en désignant l’encorbellement rocheux.. Je vais essayer de le distraire pendant que vous remonterez vers la sortie.

– Sans Lucas, hors de question !

L’amour déplace les montagnes, dit-on. Pour les caisses à transporter, Coline savait d’expérience que ça ne remplaçait pas un diable. Ah ! si Ficus avait pu se changer en chariot. Des roulettes auraient même suffi, mais voilà, le métamorphe faisait dans le vivant hors norme.

– Sauve-toi, ma chérie ! l’implora le confiné. Sauvez-vous tous, vous avez peut-être une chance !

– Tu te débarrasseras pas de moi, lui répondit Coline qui cherchant comment l’extraire de son carcan en bois.

Nouveau problème, sa moitié était enfermée à clé.

La satanée serrure n’aurait guère résisté aux assauts du chalumeau sur pattes. Rien ni personne dans un proche rayon, à vrai dire. Pour l’instant, le dragon cherchait encore sa flamme, la flamme digne d’écraser toutes les autres. Il soufflait en l’air, pareil à un bateleur de fête médiévale. Mais apparemment frustré du rendu qui devait manquer de panache, il grognait, tapait du pied avec agacement. Nos malheureux mortels savaient leur temps compté avant de ramasser le jet démoniaque.

– Yann, tu dois savoir ouvrir ça, non ? gagea sa partenaire

L’Escamoteur devait la décevoir après qu’il eut examiné la boite et ce, pour une raison toute simple. Une serrure n’y avait normalement pas sa place, à moins de vouloir séquestrer le cobaye, chose contraire à ses principes et au code pénal. Rachel sa première assistante avait mis fin à leur collaboration au bout d’une seule année, signant ainsi l’arrêt du numéro. Le grand classique de la femme sciée en deux, en l’occurrence ici un homme, retrouvait un nouveau souffle qui augurait, hélas, le dernier pour nos héros.

Mais c’était sans compter une main tendue, inespérée, surgie tout droit de la rivière avec une fulgurance poséidonienne. Cette main tenait fermement un trident argenté. C’était Naïa, revenue de ses explorations.

– Aucune trace de l’autre moitié. Par contre j’ai retrouvé ça.

– T’aurais pas vu un extincteur des fois ? lui demanda Lionel en désignant le dragon.

– Nom d’une nageoire ! s’exclama la sirène. Jamais vu un hippocampe pareil ! Tiens, ça te servira.

Lionel prit l’artefact fourchu sans grande conviction.

C’est alors qu’un grondement fit vibrer la vaste salle géologique. Si fort que même Godzilla aurait sursauté.

Le tonnerre annonçait la foudre, dont le point d’impact laissait peu de place au doute. Déjà, le cracheur prenait une brûlante inspiration.

– Plongez ! hurla le lieutenant.

Tout se passa très vite. Presqu’à la vitesse de la lumière, eut-on été tenté de dire en voyant la grotte s’embraser d’un éclat ardent. Lionel détourna vivement les yeux. Il eut juste conscience qu’il s’attirait des foudres comme jamais en vingt ans avec sa hiérarchie. Tendue à bout de bras, pointes vers le haut, sa fourche capta la prodigieuse bouffée de feu.

Une douce et indicible chaleur l’enveloppa. Comme si un ange avait jeté une couverture ignifuge sur lui. Leur ange-gardien à tous, selon sa conviction. Celui-même qui avait placé la sirène sur leur chemin et ce paratonnerre entre ses mains. Seule certitude, pour une raison tenant du mystère, il fut préservé de la fournaise.

Si ses yeux avaient pu soutenir le spectacle, ils auraient vu les flammes s’enrouler tout autour des pointes du trident, pareilles à des spaghettis plus qu’al dente.

Combien de temps dura la charge infernale ? Selon le ressenti du policier, une certaine éternité.

Toujours est-il qu’au bout d’un moment le dragon s’éteignit. Enfin, juste en apparence car la chaudière continuait de marcher. Une âme noire l’habitait toujours, qui pelletait le charbon. Aussi brûlant fut-il intérieurement, Ficus décida de changer son fusil d’épaule. Ce maudit harpon polarisait sa langue de feu ? Qu’à cela ne tienne ! Il lui restait ses griffes et sa grosse queue massue.

Lionel risqua un coup d’œil derrière son dos, conscient du risque d’y laisser une rétine ou deux. Un courant d’air étourdissant fouetta son visage, venu d’une fenêtre grande ouverte sur l’enfer. Face à lui, aussi haute qu’un mur de douleur, la gargouille faisait claquer ses ailes, parée à l’envol.

La bête le dardait de ses prunelles obscures serties d’éclairs. Il regarda le trident dans sa main droite. Donc si on devait dresser le rapport de force, et accessoirement la table : d’un côté, une fourchette géante, de l’autre des griffes comme des couteaux, et l’ennemi n’avait pas encore sorti tout son service.

Des voix lointaines l’exhortaient à plonger. Mais quand bien même il en eût le temps, son trident gardait-il ses vertus ignifugeant sous l’eau ? L’incendiaire pouvait se faire un méchant plaisir de changer la rivière souterraines en Styx des Enfers.

Le cinéma dilate parfois le suspense. La réalité est différente. A peine dix secondes durent s’écouler avant l’offensive du saurien. Alors, pas de question à se poser, c’était de l’ordre du réflexe proprement reptilien.

Son bras se détendit et son arme, envoyée tel un javelot, frappa l’assaillant ailé. Plus tard le sauroctone se dirait qu’il n’avait peut-être pas été tout seul à la manœuvre, que Saint Georges ou Saint Michel avaient dû mettre leur grain de Ciel. Toucha-t-il le poitrail ? Le mufle ? Nul ne le saurait. Juste après le lancer, instinctivement, il se jeta ventre à terre. Un souffle d’air lui passa au ras du caillou. Dans son sillage, un râle gargouillant dont l’écho alla se perdre au fond de quelque repli pariétal.

Au bout d’un moment il releva la tête prudemment, certain que la menace était toujours là à planer. Ne vit rien au-dessus de lui. Il promena un regard circulaire tout autour de la grotte. Le dragon avait disparu. Envolé. Une odeur de soufre flottait encore dans l’air.

Le floc-floc de l’eau suintant des parois millénaires. Ou était-ce du sang en train de couler goutte après goutte ? Pas le sien en tout cas.

Montre-toi, fumier !

Soudain, il l’aperçut. Sur la grève rocailleuse, une petite forme blanche, immaculée, aux oreilles disproportionnées. Un lapin posé là, comme un point d’interrogation. Qu’est-ce qu’il pouvait bien ficher ici ? Une théorie s’imposa à lui, démente, mais qui après tout ce qu’il avait vu en valait bien d’autres, et il n’en avait pas d’autres. La créature du chaos s’était refait une virginité.

Non loin Lucas donna de la voix, l’arrachant à sa contemplation interloquée. Le captif appelait sa belle. Saine et sauve, cette dernière avait trouvé refuge dans la rivière.

Lionel se remit debout, encore un peu étourdi, et du même pas titubant alla aider ses compagnons à sortir de l’eau. Coline d’abord, ensuite Yann. Bouche fermée, joues gonflées, le magicien lui fit penser à un castor hirsute. L’immergé reprit sa respiration une fois hissé au sec

– Ça va, mon vieux ? lui demanda son compagnon, qui le voyait jeter des regards compulsifs à droite à gauche.

– Où… Où IL est ?

Lionel lui désigna le lagomorphe. L’animal devait chercher lui aussi, sinon un sens à sa présence en ce lieu, du moins une carotte.

– Je ne sais pas. Je crois l’avoir touché avec le trident… En me retournant il y avait ça à la place.

Le lapin projetait une ombre démesurée sur les parois de la grotte. La sienne ou celle d’un fantôme ? se demanda le policier en repensant au cousin dégénéré rencontré la veille. Et si celui-ci prenait les mêmes proportions cyclopéennes ?

– Je serais d’avis de le couiquer avant qu’il nous fasse une poussée d’hormones.

– Ah, faudra pas compter sur moi !

Plus jeune, Yann avait vu son grand-oncle, cuniculiculteur, tuer un Pan-Pan. La petite victime s’était vidée de son sang et lui de ses couleurs.

– Pourtant tu l’as déjà fait. Et l’autre était catégorie poids-lourd.

– Mais c’est différent avec des ombres chinoises.

Les deux gaillards en étaient là sur la question lorsque Coline les appela. Elle se trouvait auprès de Lucas.

– Les garçons ! Venez voir !

Un temps diminué le cobaye avait pleinement récupéré. On pouvait même parler d’excellente recomposition physique. Sa deuxième partie était remontée à la surface du réel comme une caisse mal lestée. Pour que son bonheur aussi fut entier, il restait à faire sauter sa camisole.

C’est l’Escamoteur qui rendit sa liberté au séquestré. Sans mal, car la disparition du dragon avait levé les verrous. Du moins ceux du sarcophage, car il restait encore d’autres.

Coline voyait le verre déjà à moitié plein.  Ses larmes de joie durent se mêler au contenu se tandis qu’elle enlaçait Lucas, son visage pressé contre le sien. Ce dernier vacillait à moitié. Les témoins n’auraient su dire si c’était sous le coup de l’émotion ou de sa position horizontale prolongée. Les deux, probablement.

Une voix aiguë fit se retourner toutes les têtes. C’était Naïa. Sur le coup tout le monde crut qu’elle sonnait le tocsin. Que l’ennemi revenait à la charge, encore plus dangereux. Lionel s’en voulut d’avoir relâché la garde l’espace d’un instant.

Il n’en fut rien.

Le lapin furetait autour d’un chapeau melon, celui de Ficus, tombé par terre. Indifférent à la soudaine aurore en train de se lever. Une clarté d’émeraude, irréelle, sourdait sous la cavité arquée, par où s’engouffraient les eaux souterraines. Mille scintillements verts offraient le spectacle d’une rivière de diamants que seul un grand peintre aurait pu croquer.

Naïa désignait l’arche flamboyante d’un doigt fébrile. Nul ici ne savait si la lumière avait fait beaucoup de chemin pour venir jusque là. Mais tous comprirent qu’il leur fallait la suivre.

– Un portail dimensionnel ! Allons-y avant qu’il se referme ! claironna Lionel.

– La bonne sortie ? demanda Lucas.

– Y a qu’un moyen de le savoir…

– Oh ! Faut encore plonger ! soupira Yann.

– Tu veux rester tenir compagnie à Jojo Lapin ? dit Coline en donnant au magicien une petite impulsion dans le dos.

Une rencontre, ça tient à peu de choses. Un adieu ça tient toute une vie que Naïa avait du reste encore devant elle.Elle m’oubliera peut-être, se dit pourtant Coline. Mais pas moi, c’est impossible. Les mots au bord du cœur. Le désir de lui exprimer son infinie reconnaissance. Seulement rien ne sortait. Son amie la regardait mutique, en proie au même blocage, les yeux humides. C’était à qui la première salerait l’eau douce.

– Alors on ne se reverra pas ? décoinça l’Humaine, depuis la berge.

– Non. Nos chemins se quittent là.

La sirène s’approcha du bord, lui fit signe de se pencher pour une dernière confidence.

– Il est mignon ton prince… Mais c’est toi que je préfère ! Je ne t’oublierai pas, ma copine.

– Moi non plus. Merci ma belle.

– Allez, filez avant que je vous prenne tous dans mes filets !

Coline regarda son amoureux, sa main serrée dans la sienne. Ensemble ils furent les premiers à plonger. Le plus dur. Le courant fit le reste, les emportant vers la lumière.

(suite et fin à venir)