Décès de Michel Deguy
Michel Deguy (décès)
Publié dans Poésie en vers et en prose
Hantise
Hantise
Le taxi enfile les rues pluvieuses
Contre le parebrise un double arc s’agite
rejetant un ruisselet argenté de chaque côté
La radio en sourdine débite une chanson
en une langue aux consonances africaines
L’habitacle est tiède et vaguement parfumé
Là où le conducteur vous emmène nul ne sait
Le dédale de la cité est tellement vaste et compliqué
que même un habitué n’est pas certain de s’y reconnaître
Les rues sont parcourues par des ombres sous parapluies
Mais on n’aperçoit aucun Minotaure nulle part
Et la pluie semble inoffensive qui ruisselle sur l’asphalte
Alors pourquoi ce bizarre malaise gris qui plane sur les choses
Soudain nous vient en un éclair de lucidité
l’intuition brutale que le Minotaure est en nous…
19 Février 2026
Comme sur Terre
Comme sur Terre
Sans doute existe-t-il des mondes
illuminés de soleil où la vie est si calme
que tout va bien Une brise tiède y rebrousse
doucement les hautes palmes à nervures souples
et promptes à se balancer comme les mains
d’un chef de choeur qui dirigeraient telle mélopée
de plain-chant dédiée à l’Esprit créateur
Et ce choeur est fait des voix unanimes de nos rêves
De toutes les présences spectrales, insaisissables
qui nous inondent de leurs absences
et nous cernent d’inflétrissables souvenirs
telles autour de la dalle fatidique encore future
ces plates-bandes fleuries de blancheurs fatiguées
analogues à de pauvres lis de mer nés du sable
oblique où la mer vient mourir en ressassant son immensité
Il y circule des parfums qui respirent l’essence de l’azur
Et d’autres imprégnés de l’inquiétude des nuits
qui mêle fantasme et volupté en un sommeil opiacé
Comme dans le monde que l’on dit « réel »
des Anges de lumière y combattent les Démons des ténèbres
et l’on y constate non sans un certain désespoir
que les entités même au Neuvième Ciel s’entretuent
pour des idées absolument sans fondements…
Naguère et de nos jours…
Naguère et de nos jours…
C’était bien naguère encore
lorsque l’avenir était ouvert
à l’espérance – aussi fallacieuse
que soient les espérances
immanquablement décevantes
à l’image même de l’existence humaine
que l’on traverse en faisant l’autruche,
se vouant à l’accaparement du présent
afin qu’il occupe toute la place
dans notre conscience
et qu’il nous dissimule que tout absolument tout
finira mal – que c’est là l’inéluctable
essence de la vie et ce
en dépit de toutes les fables !
Publié dans Poésie en vers et en prose
Mondazur
(Cinq poèmes sans but.)
1.
L’essoufflement
le risque
de mourir peut-être
d’émotion
Il
se rêve un monde léger
une fougère dans le ciel
a v e c l e s o i e s
g
a
v
u
a
s
une spirale dans les eaux
nacre translucide et sans dragon
M o n d a z u r de rochers plus poreux que l’air
Carène emmaillée des racines du Pin
et ce carré de neige en l'ombre
oubliée
L a g o n dans le ciel
La défaillance à l’amble de ton coeur
fragile ra-
cine de jade
semant cinq marguerites
entre les dents
de la vague
au cours du paisible voyage …
2.
Soit bannie
toute grâce dont l'effort
n'y serait point laissé à l'abandon du temps :
m ê m e a u x
p i e r r e s
v i e n t l e
l a i t d e l
a s i l i c e
a f f l e u r
e s c e n t e
tels en ce sceau que tu choisis
montagne
les tourments d'un destin enfin pétrifiés
telle aux langues de Songs immuable, allusive
la sentence
où l'essentiel se dit sans traces de l'auteur
A h m a u v a i s
g o û t d u j e
s i l o n g à
s a t u r e r
L'extrême attention au monde
L'extrême distraction aussi
le laurier des années couronnant les ruines
le jardin des courants de gravier
dans la bruine ...
3.
Ce que j'élude : un art extrême :
tous les mots éprouvés, recéder le plus humble
si c'est sa place,
ou bien le plus précieux
qu'il tienne au creux des mains aussi
rarescent et docile
qu'un galet
prêt à bondir,
qu'une rainette...
NON LE SIGNE
NON L'IMPRESSION
NON LE SENS
MAIS DISAIS-JE L' A M B L E DES CHOSES
leur a m b r e mêmement
immobile au soleil
où se dissolvent lentement les grands nuages
à l'heure où
sur l'étang
le Centre renonce à bondir et ferme sur un nénuphar
son poing de jade ...
4.
Un souffle ...
un jardin,
des grues
ou des hérons cendrés
à l'angle d'un palis de bois
Une roche
plate au contour,
inégale et polie
La flûte
et le faisan doré
Et partout
de vastes fleurs écarlates
Et partout
la Paix au point d'en oublier
Toi
&
Moi.
5.
Le moindre
enfin trébuché
Or
Délivré de cela même qui délivre
Ne quêtant pour l'idée
aucun lieu d'accès
Une fougère migratrice
Un enfant de cristal
Sans souvenirs
Sérénité de n'épuiser jamais le contenu
d'une pensée
De cueillir de la main le cours serein et vert
sans même y boire
L a b a r q u e i n d o l e n t e g l i s s e
a v e c l a b r i s e
s u r l e s c i m e s e n n e i g é e s
d e l ' e a u
Armageddon ?
Armageddon ?
Si paisible est le jardin
sur lequel j’ouvre la baie
Nous sommes en mars mais le gazon
est gorgé de soleil et luisant
Un merle y sautille
puis s’essore sur sa branche préférée
pour d’inépuisables vocalises
Une pie survient, un instant coiffe
un poteau, s’enfuit aussitôt
Les touches de noir et blanc sur son corps
lui confèrent une sévère distinction
Calmes sont les grands arbres
les pins aux allures japonaises
les saules nus encore et d’autres
précoces buissonnent, moussant
d’un nuage de floraisons roses
La lumière s’y attarde avec volupté
Ne se joint à la voix pure du merle
que celle d’un silence quasi-religieux
alors que nous sommes dans Paris
à dix heures et quelques du matin
tandis que ne quittent pas mes pensées
le vacarme terrible et les images
des missiles qui par milliers explosent
au Moyen-Orient par la faute d’un clan
inhumain et délirant de religieux fanatiques !
Fin de matinée ou l’Archétype
Fin de matinée ou l’Archétype
Jadis en flânant parmi les rangées d’oliviers
il cherchait lequel cachait le vent dans son ombre
Et aussi lequel de son feuillage épongeait le mieux
les générosités radieuses du soleil de midi
Rien en dehors de cela ne lui semblait plus beau
que de croiser le sourire d’une femme aux cheveux d’été
cheminant sur le sentier bordé de menthes
qui menait par lacets successifs jusqu’au plateau des vignes
Machinalement quelquefois des silex roulaient sous ses pieds
Il les ramassait vivement pour le plaisir en les entrechoquant
de respirer l’odeur d’étincelles et de poudre de la pierre
qui lui faisait penser au poète Odyssea Elyti relatant
sa jeunesse et ses premiers émois amoureux à Ligonéri…
Hasarderies
Hasarderies
Leur périple achevé, les caravelles de ta langue accostent poèmes au quai de tes mains !
Est-il comme la pensée et la philosophie, ce Dieu qui ne répond jamais ?
La sorte de relâchement et d’inattention au monde qu’implique le « bonheur » se paient toujours au prix fort.
On appelle violence la force que son propre jaillissement, trop longtemps contenu, aveugle !
Contiens-toi, Poète, et ménage le compte de tes syllabes comme si c’étaient des euros !
Après tant d’années
Après tant d’années
L’apparition qui nous visite est modelée dans de vieux souvenirs ; elle rassemble la foule des Mères, des Tantes, des Amantes et des Soeurs absentes ; elle les fond en un bouquet qui a « le doux parfum des giroflées » associé aux « inflexions des voix chères qui se sont tues ».
C’est que malgré l’illusion violente, le mauve Passé, lentement, tourne à l’ultra-violet. Pour nous qui connûmes des temps meilleurs, des avrils constellés dont les parfums bruissaient d’abeilles heureuses – ô barbarie croissante entre les humains ! – la Terre rétrécit et devient chaque jour plus inhabitable.
On la dirait programmée comme les bulles de savon, pour que toute conscience du temps s’y achève en explosion.
Émule d’Ixion
Émule d’Ixion
Le visage enfoui dans une chevelure
qui sent le miel de lavande
on écoute respirer doucement
l’endormi nonchaloir de la Beauté
tandis qu’à travers la pénombre
quelques fugaces lueurs de rêves
caressent les murs de la chambre
et que l’on entend vaguement passer au coin
de la rue un ronflement d’automobile
Plus tard les vocalises du merle
annonceront qu’il se prépare une prochaine
aurore dont la lumière affermira
la réalité d’éblouissantes nuées
en occupant le bleu miroir du ciel
où si la chance veut bien s’en mêler
l’on apercevra telle illusion rose
et divine jadis surnommée Néfélé…
Réflexions sur un hiver passé
Réflexions sur un hiver passé
Les doux hivers en famille
qui sentaient le sapin et l’écorce d’orange…
Quand toute la journée devant la fenêtre il neigeait
de blancs flocons qui descendaient à travers le gris
pour nous donner l’impression que la maison
d’un mouvement uniforme et silencieux
montait tranquillement vers le ciel …
On aimait s’ennuyer à rêver au chaud
Par exemple en imaginant au-dessus des toits
slalomant entre les cheminées fumantes
le traîneau rouge du Père Noël et ses rennes
coiffés d’une petite forêt, déversant
des paquets enrubannés de tous côtés
sachant cependant fort bien
que le Père Noël, ses cadeaux et ses miracles,
n’existe pas – que c’est juste une fable afin
de ménager un peu de bonheur aux petits enfants
avant qu’ils ne découvrent les réalités
unformément pénibles de l’existence humaine !
1/3/1997-4/3/2026
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