Nous nous sommes croisés ce WE sur le front de mer. Et quelques mètres plus loin, chacun s'est retourné. Elle, comme moi.
Un petit 180°. De ce fait, on s'est souri. Et en conséquence, on s'est rapproché.
Aussitôt, s'installe une sorte de proximité, pour ne pas dire de complicité. Ce n'est pas la première fois que cela se produit entre Zhandis. C'est d'autant plus renforcé que nous sommes chacun assis sur notre bécane, le même modèle dans la même marque. Un magnifique « six roues » qui permet la rotation sur soi-même puisqu'on a les roues motrices sous les fesses. Nous effectuerons ainsi un 360° gracieux et élégant en deux secondes à peine, chrono en main.
C'est sans doute pour cela que le modèle s'appelle « salsa ».
Aussitôt la conversation s’engage. On dirait deux « bikers » qui discutent à propos de leur bécane et les mérites respectifs de chacune. Si nous avons le même modèle de base, nous n'avons pas les mêmes accessoires, soit par choix, soit par nécessité du handicap.
La dame a l’âge de la retraite. Sa bécane est toute neuve et rutilante, face à la mienne qui a bientôt cinq ans et ne respire plus la jeunesse. je constate les quelques améliorations faites depuis. Rien de bien déterminant au demeurant.
La question qui fait débat chez les « handicapés professionnels » que nous sommes, a trait généralement aux modalités de recharger des batteries. D'après le constructeur, il faut les recharger chaque soir, et toute la nuit, quelque soit l'usage dans la journée fait avec l'engin. D'après mon fournisseur il faut plutôt attendre que la batterie soit déchargée au moins de 60 % avant de remettre en charge. D'après le fournisseur de la dame, c'est 80, voir 90 % qu'il faut attendre… comme à chaque fois, les arguments s'échangent sur ce terrain. Madame fait remarquer que du coup, quand les batteries arrivent à ce stade, il ne faut plus aller très loin de chez soi sinon cela pourrait être la panne sèche. Je lui précise qu'en ce qui me concerne je n'attends pas si longtemps, même s'il m'arrive d'aller assez loin « dans le rouge » mais c'est parce que j'ai fait une longue balade.
Au final je conclus que de toute façon c'est aléatoire les batteries ! Certaines, bien utilisés, vont durer trois ans, d'autres, dans les mêmes conditions, ont duré un an. ( c’est mon cas!)
— Mais est-ce que c’est remboursé par la sécu ? S'interroge la dame qui ne semble pas rouler sur l'or.
— Très partiellement il y a juste un forfait. Qui couvre environ 20 % du prix d'un jeu de batteries neuves !
la dame retraitée se désole !
— Vraiment, ils ne font rien pour nous aider comme il faudrait !
Entre Zhandis qui sont conscients des usages en vigueur, on ne pose pas de question à l'autre sur l'origine de son handicap. Un peu comme on ne demande pas à quelqu'un qu'on visite en prison pourquoi il a été condamné : est-ce qu'il a étranglé ? Violé ? Trucidé ? Dévalisé une banque ?
On attend que l'une ou l'autre des personnes estime avoir à donner des explications sur sa santé.
Lorsque j'étais jeune, et que l'on me demandait : — « qu'est-ce que vous avez eu ? », je répondais systématiquement : — « En ce moment, j'ai un gros rhume ! ».
Et là, suite à une question que je pose « vous n'utilisez pas les repose-pieds », elle me répond :
— Non, ça me fait trop mal si je pose mes pieds sur le sol ou sur le repose-pieds. J'ai une polyarthrite rhumatoïde déjà fort avancée et je suis en permanence sous morphine.
Là encore, il est d'usage de ne pas compatir outre mesure, parce que un Zhandi respectable, sait très bien que globalement, la compassion des autres avec leur sourire en coin d'où dégouline de la pitié mielleuse et poisseuse qui vous tâche partout, on en a rien à foutre ! On préfère que l'on nous considère comme une personne à part entière. Et ce serait déjà pas mal si c'était ainsi !
On s'en tiendra donc à la technique médicale.
— Ah !, Dis-je, vous mettez des patchs je suppose ?
— Hélas, non, Monsieur, ma peau ne les supporte pas.
— Il y aurait une solution, que je rétorque, il suffirait de changer de peau !…
— Ah ! Vous avez de l'humour ! C’est ce qui compte, hein, Monsieur, c'est de toujours garder le moral !
Et le moral, elle semble l'avoir. Elle se montre enjouée et tout sourire.
Puis, s’échangent quelques propos sur la pluie et le beau temps, le beau temps surtout, la mer d'un bleu intense et la lumière très pure, bien plus pure que l'été, et ce soleil qui nous inonde et nous réchauffe.
Et c'est ainsi que nous nous quittons.
Quand même, je ne puis m'empêcher de penser ensuite à mon père, qui lui aussi eut une polyarthrite rhumatoïde invalidante qui le fit énormément souffrir. En ce temps-là, la morphine était prohibée.
Cette saleté abrégea ses jours. Bien sûr, en bientôt 30 ans, on a fait bien des progrès. Il n'empêche que je ne connais pas de personne avec ce diagnostic qui ait fait de vieux os.
Reverrai-je un jour cette dame ?
Ce qui semble certain : on ne dansera pas la salsa ensemble…