Je donne satisfaction à la demande générale de quelques personnes, de donner une suite à la
consigne de lundi dernier, sous forme d'une courte « nouvelle ».
Voici donc l'intégralité du texte :
Voir, c'est différent de voir
Venir méditer au bord de l'océan immense a toujours fait partie de mes prédilections. En particulier à marée basse, lorsque la mer se fait lointaine. On se demande alors si elle ne va pas disparaître définitivement derrière l'horizon. Je me prenais à penser qu'elle ne reviendrait pas. Elle abandonnerait l'humain qui a tendance à laisser ses empreintes détestables partout.
Ce bel après-midi d'été, j'étais là à me recueillir en méditation océanique. Le soleil dardait, sous un ciel bleu immaculé, le sable avait la blondeur des blés. L'estran reflétait le ciel bleu, là où les trous d'eau retenaient l'eau salée et les petits crustacés`; ils feraient le bonheur des mouettes et des goélands qui arrivaient en bande organisée et faisaient entendre leur appétit avec des cris de joie.
Quelques barques de pêcheurs et de plaisanciers se penchaient lascivement. Peut-être pour une petite sieste avant la nuit venue, pour alors s’y livrer à des sabbats orgiaques et des ribotes poissonnières dont le commun des mortels ignore tout, y compris les marins.
Je n'ai pas tout de suite remarqué cet homme sur ma gauche quelque peu en retrait. Il n’était pas bien loin et de trois quarts dos par rapport à moi. Son chevalet était déployé, ses peintures sorties ainsi que sa toile. Sans quitter véritablement ma méditation, je l'ai observé dans son mouvement créatif, d'autant qu'il portait un chapeau à large bord du plus bel effet, ainsi qu'une blouse grise tachée çà et là de couleurs vives.
Il se mit à peindre ce que je ne voyais pas. Un océan qui n'était pas le mien. Et pourtant manifestement il peignait l'océan à marée basse. qu'il avait devant les yeux. Le même que je contemplais. Mais son monde à lui était sombre, gris, triste, verdâtre comme le sont sans doute des cadavres. Son tableau devait sentir la vase nauséabonde qui vous envahissait les narines jusqu'à la nausée.
Tout à coup il tourna son visage vers moi. Je fus saisi d'un pincement de peur. Son regard était vide. Son teint glabre. On aurait dit un crâne avec chapeau, sortant directement de son bocal à formol.
Une phrase de Frédéric Lenoir met alors revenue en mémoire :
Le regard que nous portons sur le monde n’est pas le monde lui-même, mais le monde tel que nous le percevons à travers le prisme de notre sensibilité, de nos émotions.
Qui était donc cet homme étrange ? Quels étaient ces nuages noirs qu'il transportait dans son cerveau probablement abîmé. J'hésitais à me lever pour m'approcher de lui. J'avais ce vague sentiment qu'un danger pouvait surgir à tout instant. C'était sans doute ma nature craintive depuis l'enfance, à cause des explosions orageuses de ma mère qui surgissait dans un ciel clair, et dont manifestement j'étais nécessairement responsable.
Rassemblant mon esprit cartésien, je me suis levé et dirigé vers lui. Bien souvent les peintres aiment que l'on s'intéresse à eux et sont toujours prêts à vous commenter la merveille qu'ils sont en train de peaufiner, laquelle va inaugurer une nouvelle école picturale. Un peu comme ces auteurs qui ne comprennent pas pourquoi le Goncourt ne leur a toujours pas été attribué.
— Puis-je vous demander ce que vous peignez ? C'était la question conne par excellence.
— Vous voyez bien : ce qu'il y a devant moi !
En matière de tentative de contact sympathique, je n'avais pas mis dans le mille.
J'ai tenté de me rattraper.
— J'aime beaucoup ce que vous faites !
— Beaucoup ? C'est-à-dire combien ? répliqua l'homme au chapeau dont je réalisais à l'instant qu'il était d'une effarante maigreur. J'ai botté en touche.
— Vos nuages sont une réussite. Vous jouez extraordinairement bien avec la lumière sombre.
— Ce n'est pas moi Monsieur. C'est la nature qui est ainsi.
Il ne s'arrêtait pas de peindre, s'était à peine retourné à mon arrivée. Il ne m'ignorait pas totalement puisqu'il répondait à mes questions. Un petit dialogue s'instaurait. J'ai profité de la brèche.
— La nature, certes ! Mais aujourd'hui il fait grand soleil ! La lumière est intense, presque éblouissante. D'ailleurs je regrette de ne pas avoir pris mes lunettes de soleil.
— Aujourd'hui ? Probablement ! L'autre jour aussi il faisait beau, ce n'était pas très intéressant, marmonna l'homme au chapeau.
Il sembla montrer un certain agacement et je me demandais si je ne ferai pas mieux de retourner m'asseoir là-bas plus loin. Je poursuivis cependant.
— Oui, je comprends, vous préférez les paysages tourmentés. C'est une option intéressante. Malheureusement en ce moment nous traversons une longue période de grand beau temps. Pas de quoi faire vos affaires si vous préférez les tempêtes.
— Cela ne va pas durer, Monsieur. D'ailleurs regardez ce que je suis en train de peindre.
— Ah bon ? La météo annonce un changement de temps ?
— Je ne m'intéresse pas à la météo. Inutile pour moi. Je peins l'avenir.
Et aussitôt il s'est retourné pour me regarder droit dans les yeux, en prononçant ces derniers mots. J'ai eu peur tout à coup. Une peur irraisonnée. Mon pouls venait de s'accélérer et tapait dans ma poitrine.
Je suis resté en silence. La manière dont il avait dit « je peins l'avenir » en se retournant avait pénétré loin dans mon cerveau, y vrillant une sorte de certitude : il connaissait VRAIMENT l'avenir… c'était totalement irrationnel, mais cela venait de s'inscrire dans ma tête. Il vivait ailleurs, c'était l'évidence. Il représentait un danger, sinon je n'aurais pas ce froid en train de me pénétrer alors que nous sommes en pleine canicule. Cependant je restais immobile, comme figé.
Il continua à travailler sa toile, les nuages sombres éclairés par la lune, comme si de rien n'était. Puis il se mit à parler, sans vraiment s'adresser à moi, comme un monologue qui sortait de lui.
— Voilà ! C'est bientôt terminé. Je savais que cela arriverait. Cette effroyable tempête qui emportera tout. Dont on se souviendra dans les siècles à venir. Le commencement de la destruction d'un monde. Je le sais maintenant, je le vois, je l'ai sorti de moi. L'avenir, l'avenir, l'horrible avenir…
J'avais devant moi un fou. Un illuminé. Cela existait donc encore les prophètes de malheur ? Un spécimen était sur la plage dans ce bel après-midi ou le soleil dardait. Bien sûr, les médias s'inquiétaient : plus de cinq mois qu'il n'était pas tombé une seule goutte sur le pays et au-delà. Pas un seul nuage dans le ciel. De mémoire d'homme on n'avait pas connu une aussi longue canicule. Mais bon ! Les choses finissent toujours par s'arranger.
C'est alors que l'homme au chapeau, maigre, teint blafard, se tourna vers moi et il me fallut de nouveau supporter son terrible regard.
— Aimeriez-vous que je fasse votre portrait ? Votre portrait dans l'avenir ?
— Non ! Ça jamais ! Ma réponse avait jailli spontanément avec une voix forte et mon corps s'est instantanément reculé de quelques pas en arrière.
Je ne voulais pas me voir mort. Mais pourquoi cette pensée me traversa soudain ? Pourquoi mort ? J'étais jeune et en parfaite santé. Je n'allais quand même pas croire ce fou et penser qu'il pouvait prendre pouvoir sur moi ! Mais force était de constater que je commençais à accorder du crédit à ses propos.
Alors je me suis enfui. J'ai couru dans le sable, remonté sur la digue. Je me dirigeais au hasard, n'importe où, de rue en rue. Il n'y avait personne dans les rues. Normal sans doute, il faisait tellement chaud, tout le monde tentait de se rafraîchir derrière ses volets fermés. Mais quand même, aucune voiture climatisée ne circulait.
J'ai couru, couru encore, sans m'arrêter comme un fou. Voilà c'est cela : comme un fou !
Soudait je m'écroule, la gorge sèche, le gosier en feu. Tourné sur le dos je regarde le soleil qui sembe grossir. La chaleur s'intensifie.
*
Après ? Je ne me souviens plus très bien. Non je n'ai jamais revu l'homme au chapeau. Oui, les orages tonnent et grondent depuis un mois sans s'arrêter. La pluie est diluvienne, jour et nuit. Le niveau des eaux ne cesse de monter. Nous nous sommes réfugiés au cinquième étage. L'eau est maintenant à la hauteur du quatrième. Il nous reste juste quatre boîtes de conserves.
Dans ma tête, je peins l'avenir.