144ème Devoir de Lakevio du Goût
Si cette peinture vous donne quelque chose à raconter, je vous en prie.
Laissez aller votre imagination.
J’espère que nous nous lirons les uns les autres avec plaisir.
Alors à lundi…
L'entretien
Ce qui me frappa le plus c'est cette position qu'il adopta tout à coup. Lorsque je suis enfin arrivé à aborder véritablement ce pourquoi j'étais venu. Cela faisait plus d'une demi-heure que je restais en surface, parlant du sujet préoccupant, mais pas de moi face au problème. Bien sûr il m'écoutait, mais pas d'une attention soutenue. Il était évident que lui aussi attendait, avec bienveillance et patience, que je plonge enfin.
Je retrouvais cette remarquable qualité de présence empathique qu'il savait avoir au moment le plus opportun. Et enfin j'ai abordé « la vraie problématique ».
Alors il se pencha quelque peu en avant, posa les coudes sur les accotoirs du fauteuil, témoignant ainsi une plus grande présence. Et moi aussi probablement j'avais dû changer de registre, changer d'attitude sans m'en rendre compte, et le ton de ma voix n'était plus tout à fait le même. Il joignit ses mains, croisa les doigts. L'un des index se posa sur sa lèvre, juste sous le nez, cachant sa bouche. C'était la certitude qu'il ne parlerait pas de sitôt, que je pouvais me laisser aller, qu'il m'offrait l'espace de parole.
C'est tellement précieux l'offrande d'un espace de parole où l'on souhaite que l'autre se fasse tout écoute. C'est si rare. Généralement on a toujours une bonne raison d'interrompre, de couper la parole, c'est-à-dire de couper quelque chose chez l'autre, quelque chose qui ne reviendra pas et en tout cas pas de la manière dont cela aurait dû se déployer. Cette incapacité d'écouter jusqu'au bout, sans interrompre, cette entrave à laisser le silence s'exprimer. Parfois ça dit tellement de choses un silence qui se prolonge dans un dialogue. Lui, savait comprendre que le silence ne signifie pas la fin de ce qu'on a à dire. La suite se prépare, c'est peut-être difficile à sortir. Il y a de la retenue, de la honte parfois. Au cœur du silence on va aussi chercher le courage, on chasse les « à quoi bon tout ça ! ». Non, certains silences ne signifient pas la fin de l'expression.
J'ai parlé, et parlé encore. Je lui rends un hommage appuyé d'avoir écouté avec une attention palpable que je ressentais, qui émanait de lui puissamment jusqu'à provoquer un frisson dans mon âme.
Pendant un long moment j'ai regardé ses mains, sans rien dire. Des mains de vieux. Des mains pétries d'une longue expérience de vie. Parfois les mains marquent plus l'âge que le visage, quand bien même avait-il les cheveux blancs. Jusque-là, cherchant ma concentration, j'avais parlé en regardant le sol, et en particulier le tapis rond chamarré sur lequel étaient installés les fauteuils, matérialisant ainsi l'espace de dialogue. Il l'avait sûrement choisi ce tapis pour sa diversité et son intemporalité. Il n'était ni moderne, ni vieillot. C'était un tapis universel. Comme le fond de l'être humain est universel et c'est bien cela qu'il cherchait à trouver dans le cœur de celui qu'il écoutait. Ce qui faisait cause commune.
Alors j'ai fixé son regard. L'espace d'un instant. À cause de son front plissé, j'ai cru voir une grande préoccupation à mon propos. Est-ce qu'il s'inquiétait ? Est-ce que c'était si grave que ça ? Alors j'ai dit :
— Voila !
C'était une manière de signifier que je n'avais plus rien à dire pour l'instant.
Il a baissé ses mains, son front s'est détendu, et j'ai vu dans ses yeux bleus profonds que j'ose qualifier regard d'amour : un amour infini. Non pas pour moi, enfin si, peut-être un peu, mais de cet amour infini qui habite certaines personnes et dont on sait qu'il n'a pas de commencement, mais qu'il ne fait que se transmettre et n'aura nulle fin. Un amour qui accueille l'autre quel qu'il soit, dans son identité, son histoire, ses douleurs, ses bonheurs, ses réussites, ses échecs, ses errances ou ses fautes.
Non, je n'oublierai jamais tout ce que je lui dois, à lui, et à quelques autres, qui d'une manière ou d'une autre, et sans évidemment ressembler au tableau proposé, tous ces autres qui furent des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes, qui ont jalonné mon parcours et sans ces rencontres je ne saurais certainement pas devenu qui je suis : un être qui revient de loin.








