190ème Devoir de Lakevio du Goût.
À la demande générale d’au moins deux amateurs, voici de retour des « devoirs de Lakevio du Goût ».
J’ai obtempéré aussitôt car habituellement, personne n’a besoin de moi alors imaginez un peu mon amour-propre d’un coup caressé dans le sens du poil. Bref, « je biche »…
Ainsi, je propose à votre imagination de raconter une histoire qui vous serait inspirée par cette toile de Gustave Caillebotte.
Jour de pêche.
Chaque dimanche mon père m'emmène au bord de la rivière où il aime aller pêcher. Il espère encore me faire partager sa passion, mais je préfère regarder les scintillements de l'eau sous le soleil et rêvasser. Parfois des amis à lui viennent nous rejoindre. Ce sont plutôt les collègues de travail me semble-t-il, des ouvriers raboteurs de parquets et plus généralement hommes à tout faire, c'est-à-dire beaucoup et pas grand-chose.
On ne se parle guère dans ce monde-là. On se comprend du regard, du geste ébauché qui parfois suffit pour transmettre un ordre ou un conseil. Mon père est comme ça. C'est ainsi. Il ne me parle pas beaucoup, mais je sais qu'il m'aime et qu'il tient encore plus à moi depuis que maman est morte.
Parfois je tente d'évoquer sa mémoire. Peut-être finira-t-il par me dire quelque chose sur ce qu'ils ont vécu. Pourquoi elle est morte dans de telles conditions. Rien de bien précis cependant, sauf qu'il lui arrive de marmonner :
— « Ah ! Si j'avais su ! Si j'avais su ! »
S'il avait su quoi ? Et alors il aurait fait quoi ? Il me laisse dans des supputations qui me montent à la tête aujourd'hui en regardant ces scintillements hypnotiques. La rivière lorsqu'elle coule au soleil a ce pourvoir de ramener à la surface de ma petite conscience les questions que je me pose depuis bien trop longtemps.
Il est gentil mon père. Il ne ferait pas de mal à une mouche. Il a l'air bourru comme ça, mais c'est une apparence qu'il se donne. Derrière son chapeau de paille il dissimule ses sentiments à l'ombre de ses pensées.
Bientôt ce sera l'été, le soleil plus haut dans le ciel, les blés mûrs, peut-être que nous irons à la campagne chez Tante Germaine et son poulailler dont elle est si fière. Oncle Hector et lui aussi ouvrier, mais dans les fermes aux alentours. Bien différent de mon père il faut le dire. Lui est aussi bavard que papa est taiseux. Je me demande parfois s'ils sont vraiment frères !
L'autre soir les gendarmes sont venus à la maison. Ils voulaient parler à papa. J'ai dit qu'il faisait des heures supplémentaires en ce moment. Ils ont dit qu'ils allaient l'attendre. Pour s'occuper un peu je suppose ils ont fait le tour de la maison, regardant partout. J'ai même cru qu'ils cherchaient quelque chose, mais rien. Enfin papa est rentré. Il m'a aussitôt envoyé dans ma chambre avec l'interdiction d'en sortir. Ça a duré longtemps. Et puis ils sont repartis. J'ai demandé à papa ce qu'ils étaient venus faire. Il m'a répondu :
— « Ma fille, ce sont des histoires de grands qui ne te regardent pas »
À son ton j'ai compris immédiatement que je devais me taire et faire comme si rien n'était arrivé ce soir.
De ne rien connaître d'un essentiel qui me concerne peut-être, je traîne sans cesse un mal de vivre qui pourrait me pousser à une action malheureuse, il suffirait de quelques pas et me laisser tomber. Mon père ne sait pas nager. Nous serions peut-être victimes tous les deux du Destin qui n'est pas toujours une bienfaisance, puisqu'il a déjà emporté maman. Alors je me raccroche de toutes mes forces à cet arbre presque mort (comme moi) en l'enserrant de mon bras. Il est mon soutien, ma protection.
Dimanche prochain nous reviendrons ici, comme chaque dimanche que Dieu fera jusqu'à la fin des temps. Pourvu qu'elle arrive bientôt.