Il est parfois des souvenirs qui surgissent quand on ne s'y attend pas.
C'est en lisant un billet chez Adrienne à propos de Bruegel, qu'un autre tableau est venu investir ma mémoire.
Celui que je publie.

Mon frère en avait une reproduction chez lui, il y a très longtemps. J'étais jeune encore, il m'avait parlé de Bruegel et son œuvre.Je ne me souviens plus de ses propos, c'est trop loin, mais là n'est pas l'important.
Ce fut qu'il me parla qui était singulier. Qu'il porte un intérêt sur le petit frère que je suis, qu'il a toujours considéré comme en trop. J'avais cru qu'on pouvait avoir une relation de proximité avec un frère, comme je le voyais chez des copains d'école. Avec lui, ce ne fut qu'exceptionnel, y compris aujourd'hui où il approche des 88 ans. À Noël cela fera un an de silence entre nous. Je ne lui manque pas (du moins c'est ce que je crois). Je ne sais même pas dire s'il me manque ou non.
J'entends parfois qu'il ne tarit pas d'éloges à mon propos. Il y a une douzaine d'années, il m'a vertement critiqué pour mon récit de vie « Le passage se crée ». Peu après, j'ai eu bien des échos qu'il en faisait l'éloge autour de lui. Il en retirait probablement un orgueil personnel. Peu de temps après le décès de notre père, en mal de confidences, il m'avait dit : « J'ai un énorme complexe de supériorité ». Je n'ai rien répondu, je le pensais autant que lui.
J'admire son parcours de vie, sa probité, son intelligence vive, sa notoriété professionnelle reconnue nationalement. Ses enfants sont épanouis. Avec ma belle-sœur j'ai toujours entretenu une sorte de complicité partagée et conciliatrice. Plusieurs fois elle m'a dit :
— Tu sais [son prénom], c'est difficile pour lui.
Désormais, le silence est installé Pourtant on eut des échanges passionnants quand il a écrit l'histoire de la famille, il y bien des d'années. À présent, il est enfermé sur lui-même et c'est triste de le savoir vieillissant si mal. Parfois je tente de le joindre au téléphone. C'est toujours ma belle-sœur qui décroche. Il a un Smartphone… mais toujours éteint.
Pourquoi aimait-t-il ce tableau de Bruegel ? Pour son côté à la fois sombre avec ce ciel triste, ces arbres noirs, sans feuilles et ces corbeaux lugubres ? Pour la neige blanche qui seule éclaire l'ensemble ? Ou alors les chasseurs et leur meute de chiens qu'on n'aimerait pas croiser au coin d'un bois ?
Ce frère demeurera un mystère épais. Je suis sûr qu'il regrette l'époque où il était fils unique. Il explique, dans les mémoires familiales, qu'on lui dit tout de go qu'il avait un petit frère qu'on venait d'apporter le matin même à la maternité. J'imagine le choc, il avait 10 ans.
Je ne sais pas trop pourquoi j'écris ce billet. Un besoin de partager sans doute. Certes, avec mon épouse, je peux évoquer « librement » ma relation à lui. Elle sait ce qu'il en est. Elle a tendance à me dire que je n'ai qu'une solution : accepter cette réalité pour ce qu'elle est. Évidemment, elle a raison. Hélas, elle a vraiment raison.
Je vais quand même de nouveau tenter de lui téléphoner.
[La publication de ce billet restera provisoire]