DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...
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dimanche 28 février 2010

P. 245. Amos Oz et la nostalgie rurale

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Amos Oz
Scènes de vie villageoise
Gallimard nouvelles, 2009, 203 p.


Présentation de Gallimard :

- "Nous voici à Tel-Ilan, un village centenaire fondé par les pionniers bien avant la création de l'Etat d'Israël.Une petite communauté y vit entourée de vignes et de vergers, et la vie semble s'écouler paisiblement. Depuis quelque temps pourtant, les gens de la ville envahissent les rues du bourg au moment du shabbat et, avec eux, la spéculation immobilière et la vulgarité. Mais Pessah Kedem, ancien membre de la Knesset, est un vieillard inquiet pour d'autres raisons. Il n'aime pas le jeune étudiant arabe que sa fille Rachel héberge dans l'annexe au fond de la cour et, surtout, il est convaincu que quelqu'un creuse sous sa maison la nuit.L'agent immobilier Yossi Sasson, lui, convoite depuis longtemps la maison de Batya Rubin, une des plus vieilles du village, et lorsque la fille de la propriétaire l'invite non seulement à la visiter de fond en comble, mais se montre très affectueuse à son égard, il croit déjà toucher au but. Sauf que... Kobi Ezra, lui, cherche à surmonter la timidité de ses dix-sept ans pour séduire la jolie bibliothécaire du village, pendant que Gili Steiner, médecin remarquable et célibataire endurcie, attend en vain l'arrivée de son neveu Gideon, dont elle a pourtant cru trouver le manteau clans le dernier car arrivé de la ville.Quant au maire du village, Beni, il ne comprend pas pourquoi sa femme lui a fait remettre une note contenant seulement ces mots : " Ne t'inquiète pas pour moi" ...

En huit nouvelles qui se lisent comme un roman, Amos Oz fait surgir une société villageoise imaginaire. Un décor unique et des personnages récurrents lui permettent de tendre un miroir à nos passions, nos doutes, nos misères et nos joies. Son écriture oscillant entre tendresse, mélancolie et âpreté serre de très près la fragilité de nos vies, et sa manière subtile de nous plonger clans une comédie humaine, certes très israélienne mais surtout universelle, confirme une fois de plus son immense et incomparable talent."

Première phrase, p. 11 :
- "L’inconnu n’était pas un inconnu".

Et autant le confirmer sans plus tarder, lire ce tout début suffit à me faire craquer.
Amos Oz a involontairement donné son nom à l'un des ports en eaux profondes de ma bibliothèque.
Après de longues et parfois inutiles navigations, après des naufrages pas toujours rigolos, après des retraites sur des îlots quasi abandonnés, après des temps morts dans les algues des déceptions, après des évasions fulgurantes comme des étoiles filantes, après le sauvetage de plages engluées, après le recensement toponymique de dunes nomades, après le carrousel des mouettes délirantes, après des bains de brumes, après le relevé de casiers où se dissimule l'un ou l'autre crabe hypocrite, après un week-end loin de Zuydcoote, après bien des vagues mais pas à l'âme, après le sel de la mer plein les poumons, après les chants hallucinants des sirènes, après les messages d'un phare automate, revenir lire un Amos Oz et se sentir encore envies de vie...

Ses dernières nouvelles parviennent de la terre presque ferme, celle d'un village mosaïque. Pour vous glisser dans Tel-Ilan, voici quelques itinéraires, quelques ruelles. Bon voyage et douce lecture !

Image

Amos Oz, enfant - adulte (Mont. JEA / DR).

Brume :

- "Des nappes de brume s’étiraient dans les cours. Il crut sentir deux ou trois gouttes de pluie sur son visage. Il n’en était pas sûr. Au fond, que lui importait ? Il pensa voir un oiseau perché sur une clôture. En s’approchant, il découvrit une boîte de conserve vide."
(P. 144).

Crépuscule :

- "Les dernières lueurs du crépuscule vacillaient au bout de la rue pour me faire signe de venir ou, à l’inverse, m’inciter à m’enfuir à toutes jambes. Les ombres des grands pins et des haies entourant le jardin s’allongeaient dans la rue. Elles n’étaient pas immobiles, mais se mouvaient, se penchaient comme pour trouver un objet perdu. Quand les réverbères s’allumèrent un peu plus tard, loin de reculer, elles ondulèrent à la brise agitant les cimes – on aurait dit qu’une main invisible les mélangeait, les malaxait."
(PP. 107-108).

Gouverneurs :

- "Avant mon arrivée, il y a un quart de siècle ou plus, le village avait reçu la visite du gouverneur du district, accompagné de son escorte (…). Des officiers et leurs secrétaires, des arpenteurs, des religieux, des juristes, un chanteur, un historien officiel, un ou deux intellectuels, un astrologue et les agents de seize services secrets l’escortaient. Le gouverneur avait dicté ses instructions : creuser, dévier, assécher, arracher, assainir, répandre, retirer, moderniser et tourner la page.
Depuis, il ne s’était rien passé.
Au-delà du fleuve, des forêts et des montagnes, plusieurs gouverneurs se sont succédé, à ce qu’on dit. L’un a été limogé, un autre évincé, un troisième a commis un impair, un quatrième a été assassiné, un cinquième emprisonné, un sixième a retourné sa veste, un septième s’est sauvé, ou reposé sur ses lauriers. Ici, rien n’a changé."
(PP. 198-199).

Homme :

- "Quand il entonna « Car je crois en l’homme », on aurait dit que, accablé de tristesse, il exprimait par ces mots une pensée nouvelle, bouleversante, inédite."
(P. 182).

Sèche-linge :

- "Un sèche-linge électrique ? éructait le vieillard. A quoi ça sert ? Le soleil est-il à la retraite ? Les cordes à linge se seraient-elles converties à l’islam ?"

(P. 59).

Image La version espagnole de "Comment guérir du fanatisme" (DR).

Shoah :

- "Des années durant, nous avions compté parmi nous, à Tel-Ilan, le célèbre écrivain Eldad Rubin – un invalide en fauteuil roulant, auteur de gros volumes sur la Shoah, dont il n’avait pas souffert, ayant vécu toute sa vie au village, à l’exception d’un voyage d’études à Paris dans les années cinquante (…). J’ai bien essayé à une ou deux reprises de me plonger dans les écrits d’Eldad Rubin, mais ce n’était pas ma tasse de thé : atmosphère trouble, déprimante, intrigue qui s’essoufflait, et les personnages étaient d’une tristesse ! Pour ma part, je préférais les suppléments économiques des journaux, la politique ou un bon polar."
(P. 100).

Soir :

- "Le soir tombait. Un oiseau lança deux appels. Que signifiaient-ils ? Nul ne le savait. Un coup de vent passa. Quelques vieux sortirent des chaises au-dehors et s’installèrent sur le seuil de leurs maisons pour observer les passants. De temps à autre, une voiture surgissait pour disparaître au virage. Une femme regagnait lentement son domicile, un sac d’épicerie à la main. Une meute d’enfants déchaînés envahit la rue. Leurs braillements s’affaiblirent à mesure qu’ils s’éloignaient. Un chien aboya, en réponse à un congénère derrière la colline. Le ciel pâlit, tandis qu’à l’ouest on percevait encore les rayons du crépuscule entre les ombres des cyprès. Les montagnes s’assombrissaient dans le lointain."
(P. 149).

Vieux couples :

- "Entre Rachel et lui régnait l’armistice ordinaire propre aux vieux couples, une fois que les querelles, les humiliations, les séparations temporaires leur eurent appris à examiner avec précaution chaque empreinte de pas et à contourner les champs de mines balisés. Cette prudence ressemblait assez, vue de l’extérieur, à une réconciliation laissant place à une sorte d’amitié sereine, de celles qui s’instaurent parfois entre les soldats de deux armées ennemies, se mesurant à quelques mètres de distance, enlisés dans une interminable guerre de tranchées."
(P. 73).

Village :

- "C’était un village somnolent, vieux d’un siècle au moins, avec ses grands arbres, ses toits rouges et ses exploitations agricoles, transformées pour la plupart en caves à vins de production artisanale, d’olives épicées, de fromages fermiers, de condiments exotiques, de fruits rares et de macramés. Les anciens bâtiments avaient été convertis en petites galeries exposant des objets d’art importés, des jouets décoratifs africains, du mobilier indien, vendus à des visiteurs venus en voiture, le shabbat, pour y dénicher des trouvailles censées être originales et raffinées."

(PP 54-55).

dimanche 27 septembre 2009

P. 178. Localités d'Ardennes

.Image Bossus-lès-Rumigny : 1911 (DR).

Toponymie 18 :
derrière les codes postaux,

des noms à ne pas perdre...


Acy-Romance,
Aiglemont,
Alland’huy-et-Sausseuil,
Artaise-le-Vivier,
Aubrives, Autrecourt-et-Pourron, Autréville-St-Lambert,

Baâlons,
Balaives-et-Butz,
Barbaise,
Belval,
Blanchefosse-et-Bay,
Bosseval-et-Briancourt, Bossus-lès-Rumigny (carte postale), Bourg-Fidèle, Boutancourt,
Buissonwé,

Chalandry-Elaire, Champigneul-sur-Vence, Chilly (carte postale), Chuffilly-Roche,
Clavy-Warby,
Connage, Corny-Machéroménil, Coucy,

Image Chilly, rue de la Mairie (DR).

Doux,

Ecordal,
Escombres-et-le-Chesnois,
Euilly-et-Lombut,

Fépin,
Francheval, Froid-Mont,
Fumay,

Gespunsart (carte postale),
Grands Cornaux, Gruyères,
Gué d’Hossus,

Ham-les-Moines,
Herbeuval,

Issancourt-et-Rumel,

Image Gespunsart, poste de douane avec la Belgique (DR).

La Bellevue du Nord, La Besace,
La Cour Honorée, La Courte Soupe,
La Fosse à l’Eau,
La Grève, La Gruerie, La Guinguette,
La Mal Campée,
L’Anerie,
La Neuville-aux-Joûtes, La Neuville-aux-Tourneurs,
La Sauge-aux-Bois,
Laval-d’Estrebay,
L’Echelle,
Le Grand Hongréau,
Le Petit Ramier, Le Populeux, Le Pré Boulet,
Lépron-les-Vallées,
Les Aisements,
Les Granges Pavant,
Les Petites-Armoises,
Librecy,
L’Ile d’Amour,
Linchamps,

Maisoncelle-et-Villers,
Mon Idée, Montcornet,
Murtin-et-Bogny,

Image

En illustration d'une carte des Ardennes (sd) : vue de Mézières (Ph. JEA / DR).

Neufmaison, Neufmanil,
Noyers-Pont-Maugis, Novion-Porcien,

Pauvres,
Planche à Serre,
Poix-Terron,
Pure,

Raucourt-et-Flaba,
Régniowelz, Remilly-les-Pothées,
Rubécourt-et-Lamécourt,

Saint-Lambert-et-Mont-de Jeux, Saint-Loup-Terrier,
Sapogne-et-Feuchères,
Saulces-aux-Tournelles, Saulces-Champenoises,
Sécheval,
Sy,

Taillette,
Tendrecourt, Terron-lès-Vendresse,
Thonne-le-Thil, Thugny-Trugny,
Touligny, Tour à Glaire, Tournavaux, Tourteron,

Vaux-Villaine,
Villers-le-Tilleul, Villers-le-Tourneur,
Vivier-au-Court,
Vrigne-aux-Bois,

Warnécourt.

dimanche 10 mai 2009

P. 115. Un dimanche ici, donc à la campagne

ImageCe 10 mai, le village vu par un potache (Photo JEA / DR).

Dimanche
mais aussi tous les autres jours
de toutes les autres semaines,
à la campagne (sans publicité)
donc sans télévision
pour y contempler sans illusions
des avions-cargos enceints,
des porte-avions en panne,
des murs comme des fermetures éclairs
sur des paysages rougis
par la peur des autres
des femmes emmurées vivantes
des enfants jetés
dans les décharges publiques
et des romans comme des fleuves
à la source orpheline.

ImageInhabitée depuis trente ans au moins sans signe ni trace de lassitude (Photo JEA / DR).

Ce dimanche
premiers pas à pas
après des mois sans autres
horizons qu'intérieurs
à mal tourner
en rond et en vain
assis, couché, cassé, rassis
avec pour cette évasion débutante
le soleil qui en connaît un rayon
et sort tous ses crayons
et griffonne des papillons étourdis
comme s'il en pleuvait
comme s'il en délirait
comme s'il en délivrait.

Image Mouton du Pavillon (Photo JEA / DR).

Là où les chevreuils ne le boudaient pas
je suis retourné vers la colline désertée
par Jacques
son enterrement totalement hivernal
fut ma dernière sortie publique
pour lui qui ne regrettait rien
...
aujourd'hui, seul le silence
rompt le silence
des fleurs de poussières s'évanouissent
discrètement
ne gardant aucune empreinte
de ces temps révolus
peut-être révolutionnaires
définitivement retardataires.


Image Agneaux ayant franchi un cap fatidique car pascal (Photo JEA / DR).

Il n'y a pas photo
ni beaucoup de mots
des nuages ne cessent de disparaître
des cailloux de naître
et des arbres de comparaître
devant les tribunaux
avant les bûcherons
tâcherons bourreaux

des coeurs et des rumeurs
je pense à toux ceux que hantent
des tumeurs.

lundi 27 avril 2009

P. 106. L'hiver est parti à la cloche de bois

ImageMain arthrosée du poirier offrant un bia bouquet. Photo JEA (DR).

S'imaginant encore ado et jouant à l'Apollinaire
renard famélique disparu du pays fagnard
l'hiver est parti à la cloche de bois
...
encore une nuit de gelées trompeuses
et dans les draps brumeux de l'aurore
se sont invitées des hirondelles prématurées.

Redevenu sauvage, le poirier du Rouge Ventre
accepte néanmoins que ma main
se paume
sur ses écorces écorchées
par des piverts alcoolos rigolos
qui picolent pour conjurer leurs vertiges.

ImageQuestion creusée par les piverts d'ici (pici viridi). Photo JEA (DR).

S'il vous plaît, laissez-vous surprendre
par les herbes qui se veulent tendres
à tous les passages clandestins
et ne vous moquez pas des merles communards
qui recherchent dans le noyaux des cerises
la nostalgie d'un temps massacré.

Balbutiant, le printemps hésitant
ne ménage pas pour autant les ombres
des horizons en poussières
...
ceux que n'arrêtent pas les remords
des barbelés épiques
pressentent-ils tout leur bonheur ?

Image Vert l'avenir. Photo JEA (DR).

lundi 23 mars 2009

P. 91. Ardennes entre hiver et printemps.

ImageEnvol de Tourterelle émigrée de Turquie pour les Ardennes (Ph. : JEA/DR).


Succombant à une avalanche de demandes pressantes de lecteurs
(deux au moins, les huissiers peuvent vérifier),
suit une page « personnelle ».

A SC et ND.

La solitaire qui, plus au nord,
s’est suicidée aussi de crainte d’un hiver
digne de ses ancêtres
avait pressenti une très bonne saison
pour ce vitrier passant et repassant sur notre horizon
jamais d’aplomb :
« Qui veut mes glaces
glaces bizarre
ment biseautées
glaces sans fond ?
Qui apprivoiserait mes miroirs
miroirs à triples tiroirs ?
Qui remplacera ses fenêtres borgnes
voire même ses fenêtres aveugles ? »

Alourdis par leur carapace hiémale
et comme somnolants
car volant à l’économie
quelques rapaces rapiècent le ciel
qui partait en lambeaux nuageux.

Les prés ne rient pas encore
mais de premières jonquilles jouent
sous les dessins aux fusains des haies
celles qui tracent des lignes
de vie fugitive
et de mort définitive
sur les paumes des paysages
encore engourdis.

En ces moments de presque vérités
des livres jouent aux dés
nos nuits et leurs mares aux cauchemars
tant et tant que des étoiles en sont déroutées
qui en perdent leur voix lactée.


Image(Identifée par ma fille que je remercie) Epervier femelle festoyant seule (Ph. : JEA/DR).


samedi 14 février 2009

P. 76. Ardennes aux blancs cheveux

Image Photo : "Route du milieu" (JEA / DR).

Là, les sangliers sont nettement moins fanfarons.
Encore heureux pour eux que les chasseurs se désespèrent à la pensée sinistre du rouge qui pourrait geler dans leurs gros bidons. De plus et de loin, ces bandes de spadass(ass)ins sont annoncées-dénoncées par des nuages de sueurs et d'haleines en suspens.

Les oiseaux se heurtent douloureusement au ciel pris par les glaces.
Poussées sans doute par la faim, quelques corneilles s'aventurent par ici. Leurs plumes perdant généreusement de l'encre de chine. Mais des buses que rien n'abuse, ont vite fait bien fait de les renvoyer sur l'autre versant de la frontière et à leurs chères lectures classiques.

La neige va, la neige revient.
Elle a pris ses quartiers d'hiver dans les rièzes et les sarts. Poudre sur les perruques des paysages ou vrais cheveux qui trahissent la vieillesse ?
Les horloges sont aphones. Et les rivières ne jouent plus aux osselets avec les galets.
La neige s'épanouit, la neige s'évanouit.

Plus les horizons sont-ils moribonds et plus des brouillards entêtés se complaisent-ils à les rendre flous. Quelques arbres surnagent. Ils ne lisent plus le journal local depuis longtemps, lui qui met l'actualité en bocal.

Quand les vents sont bleutés, les distances partent en fumées. Les silences perdent leurs écorces. Un nuage passe en chaise roulante. En vérité, qui aime les Ardennes, ne se lasse pas de relire leurs faits d'hiver...


ImagePhoto : nichoir à l'ancienne (JEA / DR).

lundi 1 décembre 2008

P. 53. Première neige en Ardennes

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(Photo : JEA. RV)

Franchement, nous étions prévenus.

Elle envoya des avertissements de fumée blanche. Des nuages de messages certes fantasques mais néanmoins très explicites. Et pour les avis à la population, les tourterelles (de Turquie) battirent leurs ailes comme des tambours baroques aux quatre coins du village, remplaçant les gardes champêtres disparus avec "les progrès de la société".

La neige ne s'en excusait pas mais annonçait qu'elle manquerait de patience cette année. Un vendredi soir, n'y tenant plus, et après avoir arraché spectaculairement toute une poignée de pages du calendrier, elle a sorti l'horizon de ses gonds. Par la très grande porte ainsi forcée, la neige s'est défoulée...

Dehors, c'est le sempiternel cortège de lamentations. Paraît-il qu'il manque du sel au menu des routes. Les camions se sentent pousser des ailes et volent dans les décors, les avions ne roulent plus des mécaniques tandis que les trains battent les records de lenteur des sénateurs.
Les bus scolaires sont donc restés au garage. De là à supposer que les enfants poussèrent, entre les flocons têtus, des cris de détresse et de rage face à la cruelle privation d'un jour sans tableau noir...

Un nouveau silence aiguise ses couteaux.

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(Photo : JEA. RV)

Le village ne porte pas le nom de Byzance, ça se saurait. Dans les maisons dispersées, les vieux sont les plus nombreux. Même si un récent suicide vient d'éteindre l'un des foyers.

Bien planqué dans un autre département, un patron à la morgue débordante en profite qui tente d'empoisonner nos beaux restes de vie avec des concentrations de porcs surpuants.
Celui-là aurait été fabricant de gaz pour les tranchées en 14-18. Et c'est du patronat dur et pur : il paye un pauvre zigue un quart d'heure par jour pour "l'entretien" de 200 à 250 groins...
Jusqu'à présent, il semble se moquer allègrement des règlements et des avertissements, des inspections sanitaires et des plaintes de la population. Il fait engraisser pour s'engraisser lui-même, nous mettant dans la même auge que ses bestiaux.
Son mépris en devient caricatural. Fixant lui-même l'heure d'une rencontre avec les villageois, il s'y présente avec 90 minutes de retard... Sa 4x4 BMW ne doit pas supporter les routes imaginatives de nos campagnes...

Aujourd'hui, ces vagues malodorantes qui montent à l'assaut du village, comme si nous étions un ilot à submerger, la neige les atténue. Elle ne guérit certes pas mais apaise.
Elle repeint provisoirement les toits et murs. Elle propose aux arbres malades de ne pas trop broyer du noir.

Les pies se prennent pour des avocates et se hâtent de plaider par monts et par bosquets.
Les chasseurs ne vont pas se casser pour aller s'enfoncer dans d'instables espaces à la recherche de sangliers malotrus. Dès lors, ce sont les chevreuils qui vont passer à la caisse de ces "grands défenseurs de la nature", eux qui reconstituent régulièrement des battues nostalgiques leur rappelant les "événements" d'Algérie.

La complicité neige-brouillards en a vu d'autres !

mardi 21 octobre 2008

P. 39. Points d'interrogations posés par un monument aux morts

Image(Photo : JEA. LNAJ)

Ils ne sont pas revenus de 1914-1918. Le monument aux morts du Village en garde un souvenir appelant une lecture non superficielle...

Le 11 novembre s'annonce à l'horizon des manifestations patriotiques. Pour la première fois depuis la fin de la Première guerre mondiale, plus aucun porteur de l'uniforme français n'est encore en vie. La mémoire ne peut plus reposer que sur des documents et archives...

Page 31 de ce blog (cliquer : ICI), le monument du Village avait été brièvement présenté. Une suite était annoncée. Elle débute ici.
Les noms de 36 poilus y sont gravés et répartis sur deux faces. De A à D et de F à W.
Premier constat : à la différence d'autres monuments de 1914-1918, ici, les morts pour la France ne se succèdent pas dans l'ordre décroissant des grades militaires, ni en respectant la chronologie des décès, ni par lieux des combats...
L'ordre alphabétique aurait donc été préféré et retenu.
Un ordre alphabétique relativement théorique si les lecteurs veulent bien prendre connaisance de la première suite de noms :


Image(Photo : JEA)

Dès le premier patronyme : ABRAHAM, pourquoi FREDERIC figure-t-il avant GEORGES, et ROBERT avant PAUL ?
La consultation de la base de données des "Morts pour la France" du ministère de la Défense, rend obsolète l'hypothèse selon laquelle les dates de naissance auraient été retenues pour fixer cet ordre.
En effet,
ABRAHAM Georges est né en 1892 ;
ABRAHAM Paul (du moins celui dont nous retrouvé trace) est né en 1891 ;
ABRAHAM Robert est né en 1881 ;
ABRAHAM Frédéric (même restriction que pour Paul) est né en 1892...

Pour la lettre initiale D, pas plus d'application stricte de l'ordre alphabétique qui aurait abouti à :
DELAU PAUL ;
DEMORT FERNAND ;
DESPREZ KLEBER ;
DEVALLEZ EDMONT ;
DEVALLEZ PAUL ;
DOLY GASTON ;
DRUART JULES ;
DUSSART HENRI.

Seules les lettres B et C (quatre noms) n'interpellent pas.

Ce formalisme posé, comment résumer le destin de chacun de ces morts à la guerre ?

- Abraham Georges, Adonis
né le 27 septembre 1892 à La Neuville aux Joûtes
soldat de 2e classe, 91 RI
tué au combat le 26 septembre 1914 à Vienne-le-Château, Marne.


Image(Fiche individuelle, ministère de la Défense).

- Abraham Paul
absent de la base de données des "Morts pour la France" du ministère de la Défense.


- Abraham Robert
né le 22 janvier 1881 à La Neuville aux Joûtes
adjudant chef, 2e Régiment de Dragons
tué au combat le 15 août 1915 à Souchez, Pas-de-Calais.


- Abraham Frédéric
absent de la base de données
mais celle-ci comprend deux fiches aux noms de deux autres ABRAHAM, "Morts pour la France". Leur naissance dans le Village impliquerait que le monument ait gardé leur souvenir :

- Abraham Maurice
né le 12 juin 1891 à La Neuville aux Joûtes
2e classe, 155e RI
mort de ses blessures de guerre, en captivité, le 29 août 1914.

- Abraham Oscar, Léon
né le 17 septembre 1892 à La Neuville aux Joûtes
2e classe, 106 RI
tué au combat le 16 novembre 1914, Région de Vaux, Meuse.

- Bernaille Désiré
né le 30 septembre 1882 à St-Michel (Aisne)
caporal, 19e Bataillon de Chasseurs
tué au combat le 6 septembre 1914 à Soisy-aux-Bois, Marne.

- Brochelard Ernest
?

- Carlier Alfred
né le 26 décembre 1890 à Sommeron (Aisne)
2e classe, 150 RI
tué au combat le 14 décembre 1915 dans les tranchées de Saint-Hilaire-le-Grand, Marne.

- Couty Léon, Auguste
né le 24 mars 1882 à la Neuville aux Joûtes
adjudant, 29e Bataillon de Chasseurs à pied
tué au combat le 10 septembre 1914 à Rembercourt-aux-Pots, Meuse.

- Devallez Paul, Ernest
né le 22 octobre 1883 à La Neuville aux Joûtes
1e classe, 91e RI
disparu au combat le 12 mars 1915 à Mesnil-lès-Hurlus, Marne.

- Devallez Edmond
?
(mais une fiche au nom de Devallez Félix : Bruay s/ Escaut).

- Desprez Kleber, Clovis
né le 27 juillet 1889 à La Neuville aux Joûtes
2e classe, 106 RI
tué au combat le 21 juin 1916, secteur de Tavannes, Meuse.

- Dussart Henri, Adonis
né le 3 février 1883 à Moslin (Nord)
2e classe, 348 RI
tué au combat le 9 juin 1916 au Nord de Fleury, Verdun, Meuse
tombe 1374 Nécropole nationale Douaumont.

- Delau Paul
?
(mais une fiche au nom de Delau Eugène Louis, Reims).

- Druart Jules, Marcellin
né le 20 mars 1882
mort pour la France
(fiche non consultable pour raisons médicales).

- Demort Arthur,Fernand
né le 16 juin 1894 à La Neuville aux Joûtes
sergent, 52e RI Coloniale
tué au combat le 16 juillet 1918 à Boursault, Marne.

- Doly Gaston
né le 29 octobre 1885
mort pour la France
"la fiche le concernant comportant des informations à caractère médical ne peut être communiquée".

Toute la lourdeur dépassée de restrictions apportées à la consultation d'archives et de documents en France est malheureusement illustrée par cette dernière fiche.
En janvier 2005, de nombreux historiens belges avaient déjà lancé un appel pour que le politique ne cède pas à la tentation d'instrumentaliser l'histoire mais se préoccupe plus de ne pas mettre ou laisser des chapes de plomb sur la recherche historique :

- "De même il serait urgent de revoir la loi sur la protection de la vie privée, législation qui a toute son utilité pour des documents et fichiers relatifs à des individus vivants, mais qui gêne considérablement les recherches historiques et les paralyserait totalement si elle était appliquée toujours et partout. Le sursaut pour la sauvegarde de toutes nos mémoires mondiales, nationales, régionales ou locales, nous ne l’attendons pas des grandes déclarations, des nouvelles initiatives législatives pour codifier l’histoire ou d’ambitieux programmes éducatifs, mais bien d’une politique efficace de transparence, d’accès aux archives et de respect pour l’autonomie et la liberté des chercheurs. Ne nous trompons pas de priorités : c’est bien dans ces domaines-là que les politiques doivent assumer leurs responsabilités."


jeudi 25 septembre 2008

P. 31. L'un des 38.000 Monuments aux Morts de France

Image (Photo : JEA, LNAJ, 14 juillet 2008, à droite : la Mairie).

Ces 26 et 27 septembre, la Société d'Etudes Ardennaises propose un colloque sur : "L'Autre Résistance. 1914-1918".

Les travaux se dérouleront au Musée de Novion-Porcien : "Guerre et Paix en Ardennes".

Au programme, cinq interventions le vendredi à partie de 14h sur le thème : "Ecrire pour ne pas oublier".

- "Les témoignages privés dans les collections des Archives départementales des Ardennes",
par V. Rouchy-Levy, archiviste départementale.
- "Une source inédite : le journal des Ardennais de Paris, survivre et résister en exode",
par N. Charles, enseignant et chercheur.
- "Des élèves racontent la guerre : compositions françaises d'enfants réfugiés dans les Alpes-Maritimes",
par J-F Saint-Bastien, SEA.
- "Les adultes écrivent la guerre. Les cahiers d'Alexandre Guérin, secteur de Vendresse et les cahiers d'Alcide Aubert de Taillette",
par notre amie Marie-France Barbe, historienne.
- Une visite commentée du Musée.

Le samedi à partir de 9h : "Les troupes allemandes au front et à l'arrière du front".

- "La résistance allemande sur la Suippe et sur l'Aisne",
par le colonel J-P Letang.
- "Nécropoles militaires allemandes dans les Ardennes",
par C. Plinson, conservateur adjoint de la nécropole de Noyers Pont Maugis.
- "Les troupes allemandes et l'occupation du nord du département de la Meuse",
par J. Lanher, professeur à Nancy II.
- "Les troupes allemandes et l'occupation à l'est du département de l'Aisne",
par J. Leclere, enseignant, chercheur.
- "Les mouvements des troupes allemandes dans les Ardennes en 1917-1918 à travers les notes de l'abbé Mathy de Signy l'Abbaye",
par J-P Marby, président de la SEA.

Le samedi à partir de 14h : "Figures de résistants, volonté de résister".

- "Fuir les Ardennes occupées pour servir dans l'armée française : l'itinéraire de l'instituteur Malicet",
par B. Gonel, SEA.
- "Pommes de terres cachées à l'ennemi : un exemple original de résistance villageoise",
par G. Deroche, enseignant, chercheur.
- "Champagne-Ardenne. Une figure de la résistance rémoise : Mgr Luçon",
par J-F Boulanger, université Reims.
- "Georges Corneau et la défense des Ardennes"
par J. Dupuy, enseignant, chercheur.
- "Résister dans les départements occupés",
par F. Cochet, université de Metz.
Correspondance, informations et réservations : J-P Marby, président de la SEA. Cliquer : ICI.

Pour rappel, ils furent 8 millions d'hommes à porter l'uniforme français pendant la Première guerre mondiale. Ce qui signifie concrètement un citoyen sur cinq appelé à s'arracher à son foyer. Aux fronts, I.450.000 d'entre eux perdirent la vie. Ce dont témoignent les 38.000 monuments éparpillés dans tout l'hexagone comme autant de témoins figés dans leur devoir d'une mémoire toujours plus érodée par l'alzeimer du temps.

Dans le Tome I des "Lieux de Mémoire" (1), Antoine Prost a établi une classification de ces monuments aux morts de 1914-1918. Car loin d'être stréotypés, ils présentent au contraire une diversité complexe.
C'est sur base de cette classification que celui de mon Village peut être déchiffré (voir photo).
Il ne relève pas des monuments "militaires" : avec, par exemple un poilu statufié, des photographies de soldats, l'application d'une médaille comme la Croix de Guerre, ou encore l'exposition d'engins de mortcomme un mortier de tranchée, voire des munitions sous forme d'obus etc...
Le monument d'ici n'est pas plus "religieux", dépourvu qu'il est de tout signe ostentatoire comme une croix ou une autre référence à un culte.
Par contre, la stèle a été voulue à la fois "républicaine" et "funéraire". Elle rend un sobre hommage aux citoyens de la Commune, ces "Braves" qui ont sauvé la France de ses envahisseurs. Une urne symbolique protège les cendres de ces républicains qui ont ainsi perdu la vie pour la liberté, l'égalité et la fraternité.

Image(Photo JEA, LNAJ).

La mention "Mort pour la France" fait l'objet des articles L 488 à L 492bis du Code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de guerre.


Ont droit à cette distinction :


- "les membres des forces armées françaises, y compris les supplétifs, requis ou engagés à titre étranger, tués au combat, morts des suites de maladies contractées ou d'accidents survenus en service commandé au cours des guerres mondiales, d'Indochine, d'Algérie, des opérations extérieures de maintien de l'ordre ou de la paix, notamment sous mandat de l'ONU ;
- les prisonniers de guerre décédés dans les mêmes circonstances ;
- les victimes civiles de nationalité française des guerres de 14-18, 39-45, d'Indochine ou d'Algérie."

Cette reconnaissance est "liée aux circonstances du décès. Lorsque le décès survenait en zone de guerre, la mention "Mort pour la France" était inscrite, par l'autorité militaire, sur l'acte de décès qui était ensuite transmis à la mairie du domicile de la victime." (2)

Les noms des morts 1914-1918 de mon Village sont répartis sur deux faces de la stèle :
- 16 poilus de A à D
et
- 16 de F à W.

C'est ici que la critique historique se réveille. En effet, sur ces 32 poilus "morts" pour la France, vérifications faites, il s'avère que 11 ne sont pas repris sur la base de données des "Morts pour la France", base établie par le Ministère de la Défense. (3)

Ce sera le sujet d'une prochaine page de ce blog.

Notes :

(1) Antoine Prost, "La République. Monuments. Les monuments aux morts" in "Les Lieux de mémoire. T.1" sous la direction de Pierre Nora, Quarto-Gallimard, 1997.

(2) Ministère de la Défense. Service général pour l'administration. Règles d'attribution de la mention "Mort pour la France" aux militaires et civils tués au cours des guerres et conflits.

(3) Ministère de la Défense. Service général pour l'administration. Mémoire des hommes. Cliquer : ICI.

samedi 21 juin 2008

P. 1. Premier orage d'été en Ardennes

Des orages de dents
déchirent les nuages
qui, de désespoir,
finiront (bien ou mal ?)
par se frapper
tragiquement le front
sur les murs tapissés
de grisaille du ciel...

Aux premières loges,
spectateur involontaire
et certes non voyeur,
le village aimerait passer inaperçu.
Ses tentatives
pour se camoufler
au milieu des bosquets,
s'inspirent des douloureuses expériences
tirées de guerres successives.
Hélas, il n'hésitera pas à sacrifier
l'un ou l'autre arbre
- otages innocents -
si la foudre fait trop parler sa poudre.



Image
(Photo : JEA, LNAJ, 21 juin)