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jeudi 14 novembre 2013

Mon arpent

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Enfant, j’en ignorai presque l’existence, si près de là où je vécus.
J’ai toujours aimé, pourtant cet endroit coupé du monde au cœur du monde.

J’y comptais les passages d’oiseaux de plumes et d’oiseaux d’acier. J’y pansais mes blessures réelles ou imaginaires, mes déceptions passées ou futures, mes regrets valides ou invalides.

D’un souffle, je les projetais au-delà des cimes, loin au-dessus des champs à perte de vue, loin, par-delà la frontière, là où un jour j’aurais pu te rencontrer.

Je fermais les yeux et retrouvai aussitôt un regard apaisé, immobile, presque absent. De ces retraites en solitaire, j’ai appris à découper les détails de l’ensemble, à détacher les nuances tendres des jeunes feuilles parmi les roseaux desséchés au fil de l’écoulement des saisons. Après avoir aspiré pendant tant d’années à la fusion brûlante, je cultivais sagement un certain détachement, pas toujours sincère, mais plutôt bienveillant. Contre mauvaise fortune bon cœur, disait l’adage de la résignation ! La sagesse des ans a dévidé la toile dense pour la reconstruire plus lâche, plus souple, plus aérienne.

Et puis un jour un rêve fou – ne le sont-ils pas tous, à l’heure où jour et nuit se diluent- s’est empêtré dans le filet, déstructurant ma belle architecture pseudo-solide.
Un rêve fort, autoritaire, envahissant – mais ne le sont-ils pas tous quand la vie vous paraît si vulnérable – un rêve cimenté de mots tendres venus d’ailleurs dans un immense train qui s’est penché à ma fenêtre.

J’ai matérialisé dans les méandres de ma pensée ce rêve dans cet endroit coupé du monde, et cet endroit est devenu convergence. Les couleurs moins grises, plus vives, le soleil moins blafard ou plus scintillant, les nuages moins lourds, plus vaporeux.
J’aurais pu rester suspendue à me perdre inlassablement au-delà des champ striés ou des mers de verdure. Attendre le signe de la connivence : un vol d’oiseaux à l’équilibre parfaitement dessiné, la course d’un gibier aux abois, le trot presque impatient d’un cheval contrarié, le tracé timide d’un arc-en-ciel ou la douce brise d’un après-midi de printemps.
Et de mon cœur qui depuis longtemps, avait perdu l’attrait de la passion, un tendre filament irradiait peu à peu, insolite et troublant.

Dans cet endroit coupé du monde, au cœur d’un monde dont je perçois l’existence, là ou seule mon ombre reflète l’empreinte du soleil sur la terre, je ne me sens pas solitaire bien que tout porte à croire dans les apparences que je le sois.
Je ne t’appelle pas. Je sens que tu es là, je sens sur ma nuque comme un souffle léger de tendresse et sur mes cheveux, une douce caresse qui part et qui revient…

Texte préalablement publié ici http://saravati.skynetblogs.be/archive/2009/05/24/mon-arpent.html#comments