» Les Miens « 

Mémé chérie disait  » Les miens  » en parlant de ses chers disparus, ceux qu’elle avait tant aimés.

Comme pour leur faire une dernière caresse, elle déposait ces mots dans une enveloppe de douceur :  » Les miens « .

Enfant, je n’étais pas surprise qu’elle embrassât les photos de ses aimés avant de  s’endormir.
C’était comme souffler la petite bougie d’un mystère oscillant entre vie et mort, pour en laisser aux étoiles toute la place.

Une envie soudaine et nostalgique de Normandie…

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Marie avait terminé sa semaine satisfaite du travail accompli. Elle ne regardait jamais à rester un peu plus tard au bureau si cela s’avérait nécessaire, aussi, comme chaque vendredi soir, elle prit son temps pour ranger ses affaires consciencieusement et préparer les dossiers à traiter en priorité le lundi matin.

Le temps était particulièrement doux en ce début de soirée , Marie décida de marcher tout en flânant un peu avant de rentrer. Après tout, personne ne l’attendait et elle n’avait rien prévu de particulier pour sa soirée. En s’arrêtant devant la vitrine d’un marchand de journaux, son regard fut attiré par la couverture papier glacé d’un magazine où trônait, majestueuse, une jolie chaumière normande .

Marie poussa la porte du magasin, prise par une envie soudaine et nostalgique de Normandie.

La chaumière se trouvait être originaire du Pays d’Auge. Elle connaissait bien ces maisons traditionnelles faites de torchis et colombages, au joli toit de chaume.

Petite, elle passait toutes ses vacances chez sa grand-mère qui habitait une maisonnette du même style près de Honfleur. La grand-mère était décédée, la maison vendue, mais les souvenirs ne se vendent pas plus qu’ils ne s’achètent ; locataires de notre mémoire, ils ne nous quittent que lorsque nous mourons nous aussi.

Tout en marchant, l’idée de passer le week-end sur la côte normande la saisit comme une joie qui n’attend pas, aussi quand elle passa devant la gare qui se trouvait être sur son chemin, elle décida de prendre un billet pour Deauville. – Le train de demain à la première heure s’enquit-elle au guichetier.  Elle profiterait ainsi pleinement de son week-end. Il lui sera facile, une fois sur place, de louer une voiture  pour sillonner la côte jusqu’à Houlgate et peut être faire un pèlerinage dans la charmante ville de Honfleur et flâner sur sa côte de Grace. – Pourvu que rien n’a changé pensa t- elle en aparté, cela fait si longtemps… Marie n’aimait pas les changements ! il aurait fallu que tout reste à l’identique : les villes, les maisons, les chemins, les jardins publics, les modes. Depuis le départ de Rémi, tout s’était comme statufié et elle -même aurait voulu ne pas changer afin qu’ils se retrouvent pareillement au jour où la vie les avait séparés.

Plus elle pensait à ce petit voyage et plus elle était en joie. S’il faisait aussi beau demain et dimanche, elle pourrait même se baigner. Justement elle venait d’acheter un adorable petit maillot deux pièces. Le haut à balconnet mettait bien en valeur sa petite poitrine. Malgré qu’elle avait enfanté, elle avait gardé un ventre plat et une taille fine, aussi elle pouvait se permettre cette fantaisie.

Elle prendrait un sac léger pour ne pas être encombrée, une serviette de toilette fera très bien l’affaire pour s’asseoir sur le sable. Ne pas oublier lunettes et crème solaire, pensa t- elle soudainement, toute excitée et déjà à demain, pendant qu’elle ouvrait la porte de son domicile.

En arrivant à la gare de Trouville- Deauville, le lendemain matin, elle constata que rien n’avait changé, en tous cas dans ce périmètre. Toujours les deux peintures de Louis Houpin ainsi que le plan de Trouville et Deauville dans le hall de gare.

Elle se dit que la journée serait délicieuse, le ciel bleu en était la promesse. Elle avait retenu une chambre dans un petit hôtel proche de la gare. Elle s’y rendit afin de déposer ses bagages et se rafraîchir un peu car la journée s’annonçait belle et chaude. Ensuite elle irait au garage où une voiture de location l’attendait. Internet avait du bon, ces réservations faites en un clic.

Pour le déjeuner elle ne retenait rien, elle voulait se laisser happer par l’imprévu.

Marie décida de se laisser porter au gré de ses envies, longer tranquillement la côte, de Deauville à Villers S/Mer, puis Houlgate, Cabourg.

Elle prit un bain à Cabourg, admira les villas à colombages, le casino, flâna quelques minutes sur les pas de Marcel Proust, puis une fois installée à la terrasse d’un restaurant, passa commande d’une assiette de fruits de mer. Tout était comme elle l’avait rêvé, un enchantement.

Il ne lui resterait qu’à reprendre la route, cette fois en passant par la campagne. Revoir Périers en Auge, Tourgeville, St Arnould, Touques, ensuite elle pousserait jusqu’à Honfleur puis rentrerait à son Hôtel.

Après avoir dégusté la ficelle honfleuraise dans un petit restaurant qui avait gardé le charme d’antan, elle prit la route de la corniche qui relie Honfleur à Trouville. Cela avait toujours été un enchantement pour sa vue. La végétation en ce mois de juin, très prolifique, pénétrait jusqu’à la mer. Nulle par ailleurs elle n’avait retrouvé ce mariage parfait de campagne et de mer. Elle passa Villerville non sans avoir admiré, au loin, l’estuaire de la Seine.

Dans cette commune, beaucoup de maisons avaient disparu ou étaient fortement endommagées à cause d’un glissement de terrain et parmi elles la villa où Fernand Ledoux aimait à venir se reposer.

De retour à l’hôtel, après cette belle journée bien remplie, Marie regarda, attendrie, le petit sachet, contenant un peu du sable prélevé sur la plage de Cabourg, qu’elle venait de poser sur la table en bois ciré de la chambre. Rémi avait fait ses premiers pas sur cette plage, elle n’avait pas résisté à ramasser cette poignée de sable qu’elle déposerait demain soir, à son retour, sur la tombe de son fils.

Dans cet état d’esprit Marie se prépara pour la nuit. Depuis quelques temps elle ne dormait bien qu’avec, posé près de son oreiller, un livre ayant appartenu à son fils. C’était devenu un rituel, une de ces pensées magiques qui tient de l’enfance et nous revient quand la réalité de la vie est trop dur à supporter.

Ce week-end tombait vraiment à pic. Dernièrement, elle se sentait triste sans plus trop en savoir le pourquoi. Si elle n’avait jamais retrouvé la plénitude, elle arrivait pourtant à ressentir de petits moments de joie. C’était surtout la nature qui éveillait en elle de ces instants, un peu magiques, incomparables bien sûr à « avant » mais il est des joies qui ne tiennent pas des hommes. Celles-là personne n’a pouvoir à nous les ôter ni d’ailleurs à nous les offrir.

Avec les êtres humains, c’était différent. Il y avait un décalage qu’elle ne cherchait d’ailleurs plus à s’expliquer, c’était comme ça. Martin, par exemple, son collègue de bureau, pourtant si discret et ne sachant quoi faire pour lui être agréable, eh bien ! elle se comportait avec lui de la même façon que ceux qui avaient pratiqué l’évitement quand il s’agissait de parler du deuil.

Au matin, Marie se réveilla troublée par un rêve étrange. Rémi lui était apparu, non malade, mais au contraire plein de vie, souriant, tel qu’il était avant sa maladie. Comme à chaque fois qu’elle rêvait de lui, elle se réveillait le cœur rempli d’amour, mais cette fois l’impression était si forte qu’elle pensa plus à un songe qu’à un simple rêve.

Son fils venait la chercher, il avançait vers elle dans un bain de lumière. Le plus merveilleux c’est que cette lumière diffusait de l’amour. Marie n’aurait jamais voulu se réveiller tant ce qu’elle vivait là était unique, elle baignait dans l’amour pur. Difficile de trouver les mots avec notre vocabulaire, le ciel touche à l’indicible.

Marie était heureuse, elle savait à ce moment qu’elle reverrait Rémi.

 

 

 

 

La nostalgie de ce qui ne sera plus comme avant.

La nostalgie de ce qui ne sera plus comme avant.

Je ne sais pas ce qui est pire : avoir le temps de se préparer à ce qu’il sera impossible de changer, ou la coupure nette de ce qui est.

Quand la vie s’échappe, se délite tout doucement et que les repères se perdent, il est difficile de pouvoir quantifier, analyser ce que ressent le principal intéressé dans ce glissement.

Se projeter dans l’avenir n’est plus de mise.

Les vents ont tourné. L’orage gronde au loin, se rapproche. Les nuages s’amoncellent, gros comme les cœurs d’enfants qui se soulèvent quand leur petit monde tremble.

Derniers remparts, dernières protections, avancer à petits pas dans les habitudes qui protègent des tourments de l’inconnu.

Ne pas se retourner.

Liées comme le sel à la mer, l’oxygène à l’air, nos âmes fondues l’une en l’autre ne peuvent se diviser.

L’équilibre revient quand ce qui s’efface trouve son contraire.

Ce matin Marie n’est pas allée voir ses roses.

Le rêve est cet espoir qui ne résiste pas à l’éveil.

Au dehors rien ne semble avoir changé, pourtant la vie continue son entêtant mouvement perpétuel.

L’irréversibilité d’une chose porte le nom de deuil.

Nous ne savions pas que traverser les régions abruptes, sur des passerelles instables, nous ferait connaître le vertige, ni  entrevoir cet autre genre de tristesse, proche de la mélancolie.

L’équilibre revient quand ce qui s’efface  trouve son contraire.

Elle n’a pas perdu l’écriture dans ce deuil.

C’est cela qu’elle craignait le plus.
Que l’écriture se tarisse, telle une rivière qu’un trop d’été assèche.
Sans plus le souffle créateur de la nuance, des ombres sur la lumière.

On dit que lorsque l’on tombe de vélo, il faut de suite remonter en selle.
Eh bien voilà ! C’est ça ! Elle est tombée de vélo !
Sans casque, ni genouillères, sans protection aucune. Elle a dévalé le chemin couvert de pierres en ne voyant que les jolies fleurs du talus et le bleu du ciel.

Aussi le plaisir de la balade laisse parfois quelques égratignures.

La joie revenue glisse tout doucement dans tous les interstices du coeur.
Cette fois personne ne pourra la lui retirer.

La joie retrouvée
d’autres soleils naîtront sur
ton rire en cascade

Ma pierre d’azur

Ma pierre d’azur
Ma chaste colombe
Mon désir avorté.

Aucune démesure
à qui ne sait la chair
ni la chaleur du sang
battu au sein des veines.

À toi l’oiseau blessé
d’avoir perdu ses ailes
À toi mer incertaine
grossie par tant de vents.

À toi ma douce
ivresse
où se mire l’empyrée.

Ma pierre d’azur
Ma chaste colombe
Mon désir avorté.

Tu ressembles au printemps.

Tu ressembles au printemps et tu dois revenir

Puisque tout recommence avec cette saison

Le soleil et les fleurs seront dans la maison

Si avec le printemps me revient ton sourire.

Tu ressembles au printemps, dans sa prime jeunesse

Tu accueilles en ton sein berceau du renouveau

Les délicats rayons du soleil la caresse…

Chauffant sans la rider, de la terre, la peau.

Puisque tu lui ressembles éclatant de promesses

Quand tapisse à mes pieds ce délicat gazon

Où fourmillent de vie, jeunes pousses à foison

Surprises et étourdies par autant de hardiesses.

Tu ressembles au printemps ! et voici le troisième…

Qui arrive, je le sais, je connais bien son nom

Mais ne dissocie plus des autres la saison

Le printemps est sous terre ! Vite, que tu reviennes !

Un peu de mon roman…

Le jour commençait à danser entre les lattes en bois de la jalousie. Martin fit un bond. Déjà six heures. Pas le temps de traîner au lit.

Sa première pensée était pour Marie.

Jeunes mariés, tout ici leur semblait merveilleux. La maison pleine de charme avec son air un peu désuet ; un coup d’œil avait suffi pour voir les aménagements qu’ils y feraient.

Ils avaient souri quand l’agent immobilier leur avait vanté ces persiennes, dont la particularité est de pouvoir observer de l’intérieur ce qui se passe à l’extérieur sans être vu.

Le jardin avait ravi Marie.

Il ressemblait à celui dont elle gardait un joli souvenir d’enfance.

De la même façon il entourait la maison par de hauts murs en pierres de la région.

Le potager, quant à lui, baignait dans le soleil une bonne partie de la journée.

Marie imaginait déjà les rosiers mordre la clôture puis se jeter dans la rue.

De beaux rosiers anciens, à la robe juponnée, qui sentent bon le printemps.