Le zeibekiko est la danse par excellence liée au rebetiko. Traditionnellement, elle n'est dansée que par les hommes et par un seul à la fois. Lorsque quelqu'un passe commande à l'orchestre d'un zeibekiko, les autres danseurs doivent quitter la piste, ou tout au plus mettre un genou à terre et taper des mains en rythme pour encourager le danseur.
Il n'y a pas vraiment de pas prédéfinis. Tout est dans l'attitude. Au début, les bras écartés, le danseur fixe le sol comme s'il allait en sortir tous les maux de l'enfer, comme s'il devait dominer ses propres peurs, ses propres démons. Il lui arrive même de frapper le sol pour les défier, un peu comme s'il les appelait à venir se battre. Il titube – pas seulement au figuré, on dit que pour bien danser le zeibekiko, il faut avoir la mastoura (l'ivresse de l'alcool ou du haschich) - il se laisse porter, voire déporter, d'un côté de l'autre, puis, en fonction de la musique, ou des paroles du rebetiko, il s'enhardit, il relève la tête, il tourne sur lui-même, il frappe son talon d'une main, ou passe une jambe au-dessus de la tête de l'un des amis accroupis au bord de la piste.
Ayez la patience d'attendre le début de la musique (34")
Il y a autant de manière de danser le zeibekiko que de danseurs. Chacun peut broder, inventer une figure, en rajouter ! Il y a des classiques : se tenir sur un pied sur un verre posé à terre ou aller chercher ce verre avec la bouche et se relever en en buvant le contenu, avant de le fracasser en le jetant à terre. Il y a même un film des années 50 qui montre un danseur saisir une table carrée entre ses dents et continuer à danser ainsi...
Chacun, qu'il le veuille ou non, exprime sa personnalité, son humeur du moment et voir quelqu'un danser le zeibekiko, vous en dit plus sur lui qu'un test psychologique ! J'ai souvent pensé qu'un zeibekiko vaut amplement une séance chez le psychanalyste (sans offense pour les professionnels !)
Jacques Lacarrière – dans son "Dictionnaire amoureux de la Grèce" – exprime, je crois, le même sentiment :
"Et d'un coup, sans m'occuper de quiconque, pas même de mes amis qui m'encourageaient bruyamment, j'ai tourné, louvoyé longtemps entre terre et ciel, au rythme d'une chanson dont je me souviens qu'elle disait inlassablement : "Je t'en prie, je t'en prie, laisse-moi, je ne veux plus vivre...". (...) Je ne me suis pas mis à danser le zeibekiko, c'est le zeibekiko qui s'est mis à danser en moi et qui longtemps habita mon corps. "
Aujourd'hui, le zeibekiko que l'on voit danser dans les boîtes de nuit à la mode, ou dans les émissions de télévision, a perdu de son caractère quasi sacré. D'abord, au grand dam de certains, les femmes le dansent aussi, ce qui n'est pas pour me déplaire, car c'est trop jouissif pour ne laisser cela qu'aux seuls mâles ! Mais surtout, la bonne société (qui a longtemps méprisé le rebetiko, car provenant des classes laborieuses) a édulcoré cette danse. Elle ne se laisse plus aller et les danseurs semblent très attentifs à ne pas se dévoiler et se contentent le plus souvent de se copier les uns les autres, ce qui a même entraîné la création de cours de zeibekiko !