« Je n'ai rien fait de ma vie », dit l'homme à sa femme. Sur le port, le soleil s'assombrit. Elle est médusée. Elle regarde ses trois enfants, magnifiques et pleins de vie, en se disant sans doute que son époux exagère...« Rien fait de sa vie », quand même, une famille, ce n'est pas rien, elle n'est pas d'accord ... (Moi non plus d'ailleurs). Mais c'est une époque où une épouse n'a pas à exprimer un désaccord.
Homme libre, toujours tu chériras la mer... Libre ?
Elle va le regarder, impuissante, construire un bateau pour mener à bien un rêve fou : faire quelque chose de sa vie, chérir la mer, devenir hauturier, lui qui ne sait naviguer que sur les lacs anglais sans vagues et sans hauts-fonds. Pour relancer son entreprise flageolante, il a relevé le défi de la première course autour du monde.
Mais il est forcé de partir trop tôt, rien n'est prêt sur ce rafiot qui prend l'eau. La mer est une maîtresse exigeante et terrible, aux colères subites et sans nom. Bientôt, il se rend à l'évidence : il ne sera pas le champion que tout le monde attend. Que sa femme et ses enfants attendent, l'oeil mouillé d'inquiétude et d'espoir.
La peur, la nausée, la solitude, les avaries ont raison de ses forces. Il s'arrête en plein Atlantique. Ne passera jamais le Cap Horn ni les rugissants.
Alors, il ment. Eperdument. A la fois héroïque et lâche.
Il fait croire à tous (c'est encore possible à l'époque) qu'il avance bien, il envoie de fausses positions, de faux messages. Son compas s'affole sur la carte.
En réalité, prisonnier de son monstrueux mensonge, envahi d'hallucinations et de fièvre, il réalise qu'il ne peut plus ni avancer ni reculer. Après des jours d'angoisse, il meurt de folie, terrassé sans doute par le chagrin et le remords, mais complètement possédé par son ego.
Car quoi, sinon cet ego ravageur, pousse les gens à s'enferrer dans d'inextricables impostures, des mythomanies létales, des machinations ourdies contre eux-mêmes jusqu'au point de non retour ?...
On pense à Jean-Claude Romand, le faux médecin assassin. Ou à Philippe Berre, qui a conduit de faux chantiers d'autoroutes dans les années quatre-vingts. Deux hommes rattrapés par leurs mensonges mortels.
Et pendant ce temps-là, la vérité se les gèle en sortant de son puits... la Vérité belle, nue, qui a le regard des enfants restés au port.
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LE JOUR DE MON RETOUR
ou l'histoire vraie de Donald Crowhurst
Bande Annonce ✩ Colin Firth, Rachel Weisz (2017)

