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| Circé - Franz Von Stuck |
Après quelque temps, le marchand épousa une veuve qui avait deux filles. Toutes trois persécutèrent et accablèrent de travail la pauvre Wassilissa qui supportait tout sans se plaindre. Cependant la poupée la consolait et l'aidait dans son travail. Le marchand ayant du se rendre à l'étranger, la belle-mère s'installa avec les trois jeunes filles dans une maison à la lisière de la forêt où habitait l'ogresse Baba-Yaga.
Un soir d'automne, ayant éteint exprès le foyer et les bougies, les demi-soeurs poussèrent Wassilissa dehors en lui enjoignant d'aller demander du feu à Baba-Yaga. La jeune fille se confia à sa poupée qui l'encouragea et l'assura de son aide; elle partit donc à travers la forêt en emportant sa poupée...
(extrait du conte la Belle Vassilissa)
De nombreux contes reprennent ce thème de la marâtre souvent accompagnée de deux filles. Selon Marie-Louise Von Franz, cette belle-mère n'est qu'un des multiples visages de la Baba-Yaga, omniprésente dans ce conte aux personnages exclusivement féminins:
"Il y a évidemment une relation entre la méchante belle-mère et Baba-Yaga, et l'on peut dire que cette dernière, après avoir éprouvé la jeune fille sous la forme de sa belle-mère, détruit cette figure lorsqu'elle a fini de jouer son rôle. Baba-Yaga a possédé la belle-mère, puis elle la détruit ."
(L'interprétation des contes de fée de Marie-Louise Von Franz )
De nombreux contes dont l'héroïne est féminine, remplacent dès le début de l'histoire la
trop bonne mère(selon l'expression de C. Pinkola Estes) par la marâtre et ses deux filles. A quoi peuvent bien renvoyer ces trois figures confinées au rôle de la persécution?
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| La madone - Munch |
Ces trois personnages peuvent bien sûr représenter le carcan social dans lequel l'être se nie, le surmoi qui pousse à renier sa nature véritable pour plaire à autrui. Cette étrange manie de vouloir à tout prix être aimé, apprécié, à se montrer gentil même quand on nous maltraite ou à saboter sa vie pour contenter maman...
On se croit alors touché par la malédiction car rien de ce que l'on entreprend, aux prix de cruels sacrifices, finit toujours par échouer. Et l'on se trouve alors dans un cercle vicieux où chaque échec nous ôte un peu plus nos forces, notre assurance et le peu d'estime qu'il nous reste.
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| Le meurtrier - Stuck |
Derrière cette trialité malveillante, nous retrouvons aussi d'une certaine façon les trois aspects de la déesse des anciennes religions polythéistes, mais sous l'aspect d'un Féminin complètement refoulé. Cette trialité se retrouve aussi à travers les grands archétypes féminins présentés dans le conte: la mère, la vierge, et la vieille femme-qui-sait (Lo que sabe selon Pinkola Estes).
La marâtre et ses deux filles sont bien cruelles avec Vassilissa (tout comme elles le sont avec Cendrillon ou Blanche-Neige) mais c'est un des aspects de la déesse lorsque ses lois (lois de la Grand Mère nature) ne sont pas respectées ou de façon plus répandues tout simplement niées: elle devient destructrice. On constate aussi un phénomène semblable lorsqu'un aspect du moi est refoulé dans l'inconscient. Parfois cet aspect, selon le concept jungien de l'ombre, devient destructeur d'un autre aspect et provoque ainsi des troubles psychiques récurrents.
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| Péché - Von Stuck |
On assiste à de tels refoulements non seulement à échelle individuelle mais aussi à échelle humaine:
"La sorcière est une des figures archétypique de la Grande Mère. Elle est l'aspect destructeur de la Déesse-Mère. Isis est qualifiée de grande magicienne et de grande Sorcière: courroucée, elle est sorcière et, bienveillante, elle est mère salvatrice et toute-généreuse qui donne naissance aux dieux. Une telle figure porte en elle le double aspect de l'archétype de la mère, sa face lumineuse et sa face obscure. La déesse Kali apparaît aussi comme porteuse tantôt de vie, et tantôt de destruction et de mort.
Dans les contes européens qui ont subi, pour la plupart, l'influence chrétienne, l'image de la Grande Mère a, comme d'autres archétypes, éclaté en deux. La Vierge Marie est coupée de son ombre * et n'incarne que la face lumineuse de l'image de la mère. Comme le fit remarquer Jung, l'apogée du culte de la vierge coïncida avec les persécutions de sorcières. Du fait que l'image chrétienne de la grande Mère était trop unilatérale et que son ombre n'était contenue dans aucun symbole officiel du culte, la figure de la Déesse se scinda en deux et son ombre errante fut projetée sur les femmes. Dans les contes de fées apparaissent d'innombrables sorcières, et la Grande Mère en personne, comme l'a montré Albert Dietrich dans son livre Mutter Erde. Dans certains contes, le diable vit avec sa mère ou sa grand-mère."
(L'interprétation des contes de fée de Marie-Louise Von Franz )
*Note personnelle: L'ombre niée de la Vierge Marie serait-elle dans l’histoire chrétienne Marie-Madeleine longtemps considérée comme la "prostituée"?...
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| Beauté auburn - Henner |
En laissant mourir la trop bonne mère, représentant l'aspect uniquement blanc de la déesse, l'héroïne du conte (c'est à dire potentiellement vous et moi...) laisse alors se révéler l'ombre restée cachée derrière cette figure trop rassurante sous l'aspect de la belle-mère cruelle et de ses filles capricieuses. Mais cette cruauté a aussi son rôle initiatique et va pousser naturellement Vassilissa à partir chercher le feu chez Baba Yaga. En quelque sorte, la souffrance nous aiguillonne jusqu'à ce que nous préférions la tâche ardue de descendre au fond de nous au confort tout relatif du déni perpétuel...
L'ombre dans ma vie personnelle est apparue de façon fulgurante au seuil de l'adolescence, révélation rendue précoce par la mort de mon grand-père (maternel...) vers l'âge de neuf ans. C'est à ce moment que je me suis retrouvée entre les griffes de la marâtre qui n'est autre que la réalité crue affrontée sans armes et sans règle du jeu. La vie devient alors une série de malédiction et nous semblons porter sur nos épaules tout le poids du refoulement transgénérationnel.
Je remarque que, comme dans le conte de la Belle Vassilissa, l'absence du père (ou un père faible ou indifférent) amplifie le phénomène. Le masculin s'efface totalement, se laisse dévorer par l'ombre féminine. Certaines jeunes filles trouvent inconsciemment un palliatif à ce manque terrible de re-Père en camouflant par exemple leur féminité sous des attributs typiquement masculins: vêtements, comportement agressif, violence. A défaut de pouvoir se défendre avec un psychisme bancal, l'adolescente triche en se déguisant en "garçon" afin de faire face à cette ombre destructrice qui la submerge.
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| Salomé -Von Stuck |
Ce fut bien mon cas, je me souviens. L'ombre sortait par tous les pores de ma peau, s’infiltrait dans tous les recoins de ma vie, les vêtements noirs que je portais, la musique que j'écoutais, les dessins que je faisais (toujours des femmes pâles aux cheveux très noirs), les films que je regardais... C'est elle qui, comme la belle-mère du conte ne cessait de me souffler à l'oreille "tu es vraiment bonne à rien...tu es laide...pourquoi tant d'effort puisqu'on ne t'aimera jamais?..." . Dans mon histoire personnelle, cette ombre fut amplifiée par celles de mes parents (ombre qui se reflètent en miroir comme dans la plupart des couples) et en particulier celle de mon père dont le regard porté sur les femmes ressemblait à celui que les religions monothéistes colportaient: une femme libre reste une prostituée/ une femme respectable est une bonne mère...
Cette ombre dans le conte, va maltraiter Vassilissa jusqu'à ce que ses ressources intérieures soient épuisées, jusqu'à ce que la flamme s'éteigne et que la jeune fille n'aie plus d'autre choix que d'affronter les ténèbres de la forêt, c'est à dire tout ce qui se cache dans l'inconscient. Jusqu'à la très noire Baba Yaga.
Il y a un risque de fascination à ce stade de l'initiation; l'ombre en tant que part refoulée réapparaît souvent dans des activités faisant appel à l'inconscient: l'art, la relation, l'apparence (ou persona) ... Les artistes tourmentés par l'ombre ont conclu une sorte de pacte maléfique avec leur part refoulée. Cette créativité issue de leurs ténèbres les précipitent rapidement dans un cercle vicieux. Ils deviennent esclaves de la marâtre du conte en échange d'inspiration facile au gré de leurs pulsions. Et lorsque vidés de toute énergie vitale, la flamme s’éteint, ils ne vont pas s'aventurer dans la forêt car ils craignent de perdre cette créativité qui semble seule leur donner une valeur aux yeux du monde. Ils ignorent qu'au-delà de la forêt se trouve leur véritable potentiel...
Pourtant l'Art, ce n'est pas cela. L'Art c'est créer à la pointe de l'Être, c'est devenir (ou re-devenir...) semblable de Dieu. Tel que Lui-même nous a créé.
Le plaisir de créer n'est qu'un effet secondaire de l'Art. Créer est une haute responsabilité. La plus haute qui soit et regardez la place qu'il a dans ce monde...
Créer c'est offrir à l'autre une reliance à Lui-même. Créer c'est nourrir l'autre de Soi.
Peu de gens s'aventure à la rencontre de la Baba Yaga. Cela demande du courage et quelque part, une forme de folie...ou de sagesse.