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vendredi 8 juin 2012

Le ventre de la baleine


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...Le nûn , c'est aussi la baleine et plus précisément encore le Liwiatan, "l'ultime poisson des plus grandes profondeurs de l'homme", celui que la lettre noun en hébreu désigne particulièrement. Entrer dans la lettre noun (nûn), c'est pénétrer dans le grand poisson comme Jonas, là où l'initié trouvera son nom dans le nûn final et deviendra le "fils accompli". (...)

La lettre archétype est le nûn, soit celle dont l'ustensile (bouilloire ou chaudron) imite la forme: la phase initiatique correspond à l'oeuvre au noir, ce temps où le germe, le point de l'alif, éclate sans la matrice et commence à libérer les premiers engrammes informatiques d'une nouvelle naissance. C'est la fertilité liée aux vertus du chaudron. Ce qui est inactivé prend vie et lentement s'éveille.

L'initiation - A.de Souzenelle / Pierre-Yves Albrecht


Je suis dans le ventre du Liwiatan. Chaque jour qui passe distille cette vérité éclatante et implacable qui me dévoile l'étendue de mon erreur. Le "pourquoi" de cette vie que j'ai mis tant de temps à entendre. Ce "pourquoi" qui résonne à présent jusqu'à l'os. 
Il est impossible de fuir. Le ventre de la baleine est sans issue. Il me reste seulement à accepter cette descente interminable dans les abysses. Jusqu'au bout. Jusqu'à l’humiliation ultime, le grand holocauste de tout ce que j'avais façonné à la glaise de l'illusion. Tout ce que je touche devient cendre. Rien ne me retient. Je tombe.
Pardonnez si je ne répond pas à tous vos commentaires car parfois les mots me manquent. Mais ils sont comme des lueurs vacillant à l'horizon...

lundi 28 mai 2012

Les trois matrices et la Pentecôte

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Fresque du monastère orthodoxe de Kykko


...Si nous nous penchons sur un mythe, le mythe biblique de Noé par exemple, il nous donne à voir que l'humanité, le collectif en situation d'exil, se débat et se noie dans ce que symbolise le Déluge - inconscience, violences, destructions, tragédies..., qui stérilisent la Semence et mènent l'Homme à la mort.

Au coeur de ce drame, le patriarche Noé, homme juste, entend la voix divine et s'extrait du Déluge, que nous verrons être pour lui "matrice d'eau" et non plus tombeau, afin de construire son "arche", la Tébah en hébreu; proche du nom de Thèbes, ville sainte chez les Grecs, la Tébah est le nouvel espace intérieur du patriarche, qui sera pour lui "matrice de feu"; en elle il s'accomplira et deviendra le fruit promis de sa Semence, le fruit de l'Arbre de la Connaissance. 

Ce fruit, symbolisé en ce mythe par celui de la vigne, fait de Noé un homme ivre et nu: ivresse, jubilation de la connaissance acquise par le travail accompli dans l'arche; et nudité, dépouillement des savoirs que le monde lui a fait revêtir.

Il s'avance alors vers sa "tente", 'Ohel en hébreu, où il rencontrera son 'Elohim - sans doute symbolise-t-elle une ultime matrice, celle du crâne

La dynamique de croissance de la Semence implique la présence de ces trois matrices en notre corps...

A.de Souzenelle - Le baiser de Dieu




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Dans la bouche, la langue image de l'Epée, symbolise l'Oeuvre au Rouge. Dans la tradition chrétienne, ce sont des langues de feu descendant du Ciel le jour de Pentecôte, qui embrasent les apôtres et les amènent à cette expérience.
Qu'il s'agisse de ces langues de feu, ou du char de feu qui va arracher Elie de terre, ou de l'ivresse spirituelle de Noé, l'Oeuvre au Rouge est vécu dans le feu, non plus destructeur, mais libérateur, dont le couleur rouge est le symbole.


La Pentecôte (50 jour) - NDR: le même nombre que la lettre noun citée dans les articles précédents - chrétienne ou "Pâque rouge" se greffe sur la fête juive de Shavouoth (7 semaines=49 jours) ou "Fête des moissons". Les blés et les orges ont alors mûri et donnent leurs fruits. Ils sont symboles du fruit de l'Homme, le Verbe.


A.de Souzenelle- le symbolisme du corps humain










Il est dans l'Univers rien que je ne connaisse.
Je vois même le fond de plus d'une prouesse.
Eh bien, puissé-je, ami, perdre tout mon savoir
Si je sais un état au-dessus de l'ivresse!


Omar Khayyâm - L'amour, le désir et le vin

























dimanche 20 mai 2012



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Tu m'as jeté dans l'abîme, dans le coeur de la mer


Les eaux m'ont couvert jusqu'à m'ôter la vie


L’abîme m'a enveloppé


les roseaux ont entouré ma tête


Je suis descendu jusqu'aux racines des montagnes


Les barres de la Terre m'enfermaient pour toujours,


Mais tu m'as fait remonter vivant de la fosse...





Jonas, II, 4-10

samedi 3 mars 2012

La quête du Calice

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William Morris
D'un solstice à un autre, route solaire, que jalonnent les douze mois de l'année, eux-même inscrits sur les douze signes du Zodiaque, l'Homme s'avance dans la nuit de son histoire, conscient de vivre, au-delà de l'alternance des jours et des nuits, des étés et des hivers, à un autre plan, un long hiver, une longue ténèbre, berceau du seul printemps, matrice du seul soleil qui donne la Vie.

Trouvera-t-il ce soleil? Connaîtra-t-il ce printemps?

A. de Souzenelle

Quel est ce berceau de ténèbres qui contient le soleil de la Vie? S'agit-il de la vie simple, ou bien d'une Vie à la fois autre et semblable?

Souvenez-vous de ce Calice pour lequel les chevaliers du roi Arthur partaient en quête? Il fallait bien du courage, voire de la témérité, pour affronter ainsi l'inconnu. Il est dit dans la légende du Graal que seul un chevalier au coeur pur pouvait trouver le Calice dans lequel le sang du Christ avait été versé. Un coeur pur...

Partir en quête du Calice, c'est chevaucher dans la forêt profonde, aller au-devant du dragon, du château perdu au milieu de nul part. C'est s'enfoncer dans la forêt de ronces et n'avancer qu'à l'aide de l'épée; une épée bien affûtée tout comme l’Épée à deux tranchant gardienne de l'Arbre de Vie.

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"Ainsi parle le Seigneur: l’Épée, l’Épée
Elle est aiguisée, elle est polie,
C'est pour massacrer qu'elle est aiguisée,
C'est pour étinceler qu'elle est polie"

Ezéchiel, XXI,14

Dans l'arbre de Vie de la Qabbala "dont la racine Qabel signifie recevoir, contenir, le Qab est une mesure de capacité (et le Qabbah est un sac à provisions que nous connaissons bien!)"*. 
Une séphirah étant un récipient, l'arbre des Sephiroth est composé de dix calices réceptacles des énergies  divines.



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*Extrait du symbolisme du corps humain d'Annick de Souzenelle

samedi 25 février 2012

Reprojeter l'ombre



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Vassilissa entra dans la maison avec un sentiment de triomphe, car elle avait survécu à son dangereux voyage et rapporté le feu. Mais le crâne fixa son regard incandescent sur la marâtre et ses filles, et ne les quitta plus des yeux, si bien qu'au matin il avait réduit le cruel trio en cendres.*


C'est ainsi que le conte se termine tout comme ce cycle de réflexion sur la belle Vassilissa devenue sage grâce à l'initiation de Baba Yaga. Ce fil a été une source d'éclaircissements et de réflexions enrichissantes à mettre en parallèle avec mon cheminement sur les rêves. J'en sors comme Vassilissa avec un feu nouveau pour ouvrir  le chemin. 

Je témoigne sur ces pages d'un éveil et j'ai cru longtemps que cet éveil était une fin en soi. Il était certes une réponse à la question vivante que je suis (que nous sommes). Il est La Réponse de Dieu à mon appel pressant. Mais il faut du temps pour comprendre une telle Réponse, pour la vivre c'est à dire l'incarner pleinement. C'est une grâce que nous devons tâcher de ne pas trahir par les faiblesses inhérentes à ce vécu douloureux de l'exil. L'unité ne peut être vécue qu'à travers la dualité et non  dans la fuite (et Dieu sait si elle s'offre à chaque tournant!). Les refuges de l'extase sont très attrayant mais ne nous permettent pas d'apprendre tout ce que ce monde offre. Il existe un test très facile pour vérifier si nous avons réussi notre voyage retour avec le crâne flamboyant, si nous sommes parvenu à quitter la chaumière bouillonnante de la Yaga...

Il suffit de regarder où nous en sommes dans nos relation à l'autre, à notre famille, nos amis; comment nous vivons notre spiritualité dans le quotidien, notre rapport à l'argent (aïe ça fait mal!). Et je crois que le plus évident, le plus éclairant à ce sujet, c'est comment vivons-nous l'amour?...quel retour de la vie recevons-nous?

La vie nous répond à chaque instant, comme le rêve ou les mythes, elle nous offre toujours la possibilité de trouver un équilibre.

Ce voyage dans la forêt profonde se fera de nombreuses fois au cours d'une vie, à la façon d'une spirale de connaissance (voir celle de l'adn dans laquelle, au coeur de nos cellules, est encodée toute l'information humaine depuis l'origine...) et non plus comme un cycle fermé (karma). Il nous permet de connaître la véritable Initiation  (du latin initiatio, are, ium = commencement), non celle inculquée de l'extérieur par le biais d'un groupe religieux ou spirituel, mais l'Initiation inspirée par les cycles naturels de la vie et de l'expérience. A chaque fois un nouveau commencement, une nouvelle genèse afin de s'approcher du divin. Après les épousailles, vient le temps où l'on apprend à se connaître...

Je laisse le mot de la fin à Clarissa Pinkola Estés, avec ce passage de Femmes qui courent avec les loups qui m'a personnellement ébloui par la vérité qu'il exprime.
Toutes les femmes (note perso: et les hommes) qui se réapproprient leur intuition et les pouvoirs de baba Yaga sont à un moments tentées de les rejeter. A quoi sert, en effet, de voir et de savoir tout cela? La lumière du crâne ne pardonne rien. Les gens âgés apparaissent comme des vieillards, la beauté devient de la luxuriance, la sottise de l’imbécillité, l'ivresse de l'ivrognerie, l'infidélité de la trahison, les choses incroyables des miracles. La lumière du crâne est celle de l'éternité. Elle brille au front des femmes, comme une présence qui se porterait en tête et reviendrait leur dire ce qu'elle a vu. Elle est perpétuellement en reconnaissance.
Or, voir, sentir de la sorte oblige à agir sur ce que l'on découvre: une bonne intuition, un bon pouvoir, c'est du travail en perspective. Il est d'abord nécessaire de surveiller, de prendre en compte les forces négatives et les déséquilibres au détriment de l'intérieur comme de l'extérieur. Ensuite on doit bander sa volonté pour agir par rapport à ce qu'on découvre, que ce soit pur améliorer, équilibrer ou permettre à quelque chose de vivre et de mourir.
Je ne vais pas vous mentir, il est plus facile, c'est vrai, de jeter au loin la lumière et d'aller dormir. Avec la lumière devant nous, nous voyons parfaitement tous les aspects de nous-même et des autres, du disgracié au divin en passant par tous les états intermédiaires.
C'est pourtant avec cette lumière que viennent à la conscience les miracles de la profonde beauté du monde et des êtres. Elle permet de dépasser la mauvaise action et de voir le coeur empli de bonté, de découvrir l'esprit délicat écrasé sous la haine, d'être compréhensive au lieu de ne pas comprendre. Elle peut faire la différence entre diverses couches de personnalité, d'intentions, de motivations chez les autres, entre conscience et inconscience, chez soi-même comme chez les autres. C'est la baguette magique de la connaissance, le miroir où l'on sent et où l'on voit toute chose. C'est la nature sauvage profonde. 






*Extrait du conte la belle Vassilissa par C.Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups.

vendredi 24 février 2012

Se tenir à quatre pattes

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Vassilissa commença à remercier la Yaga, mais la poupée se mit à s'agiter dans sa poche et Vassilissa se rendit compte qu'elle devait prendre le crâne et s'en aller. Elle courut jusque chez elle à travers la forêt obscure, suivant les méandres du chemin selon les indications de la poupée. 
Vassilissa traversait la forêt, portant le crâne avec le feu qui jaillissait des trous à l'endroit de ses oreilles, de ses yeux, de son nez et de sa bouche. Soudain, elle eut peur de son poids et de sa lumière surnaturelle et eut envie de le jeter au loin.
Mais le crâne lui adressa la parole. Il lui enjoignit de se calmer et de continuer à marcher vers la demeure de sa belle-mère et de ses filles. Ce qu'elle fit.*

Après le travail des profondeurs, vient le moment de l'ascension, le retour au monde comme une nouvelle naissance. Il est étrange d'employer ce terme d'ascension pour exprimer un retour aux réalités de ce monde généralement employé pour décrire l'élévation de la conscience vers les hautes sphères divines...
Il s'agit pourtant d'un point essentiel de toute voie et je le mets en parallèle avec la symbolique de l'Ascension du Christ. Il est commun de considérer la voie spirituelle comme un chemin conduisant à se libérer définitivement de ce monde.
Dans le conte de Vassilissa, souvenez-vous, Baba Yaga presse la jeune héroïne du conte à repartir, à rentrer chez elle avec son nouveau Soi symbolisé par le crâne flamboyant (chakra couronne...). Elle la pousse à ne pas s'attarder dans ce monde sous-terrain qui est aussi le creuset de sa part divine. 


Il s'agit là d'un piège spirituel  très subtil: s'attarder dans l'illumination qui est, disons-le sans mentir, un lieu bien plus confortable que les vicissitudes terrestres. Quand nous vivons la fusion, l'unité du Soi, il est très tentant de ne plus "revenir", d'alimenter de façon à peine perceptible par le mental (qu'à force de diaboliser , on alimente...) ce détachement vis-à vis du monde. 


Or, je ne crois pas que le Christ soit venu en ce monde pour en suite s'en retirer. Il est venu au contraire s'offrir dans sa totalité. Croire en une séparation entre le royaume des Cieux et le royaume terrestre est le propre même de la dualité. Cette idée d'Ascension au Ciel du Christ peut s'apparenter au retour de Vassilissa armée de son Soi flamboyant vers le monde d'en haut, c'est à dire le monde extérieur (le monde ontologique des contes étant un monde renversé ce qui est en haut est en bas et inversement. De nombreux mythes et contes évoquent cet inversement des valeurs).


Sans doutes s'agit-il de la véritable naissance qu'évoque Jésus à Nicodème quand il lui parle de "naître d'en haut". Le Royaume des Cieux où l'on établit communément la demeure de Dieu, se situe en réalité dans nos profondeurs et c'est là qu'il nous faut aller chercher si nous voulons accéder à la Vie réelle, si nous voulons réellement incarner le divin reconnu au fond de soi. La science ne dit-elle pas que nos cellules sont composées de la même matière originelle que les étoiles? Dieu est semble-t-il encodé dans chaque particule de notre être; c'est donc en nous, dans l'espace perceptible de notre champ de conscience que nous devons Le chercher et Le trouver.
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Le crâne flamboyant contient le Soi, c'est à dire la lumière divine obtenue après une remontée jusqu'au chakra Couronne symbolisé dans l'arbre de vie de la Kabbale par la sephiroth Kether. Mais si l'Arbre de Vie propose justement une remontée de l'initié vers les hautes sphères, il propose aussi un retour dans le sens inverse pour amener la lumière recueillie en kether vers le royaume dit Malkuth (la sphère matérielle et terrestre). C'est tout le cheminement de l'homme suivant la Voie du milieu. 




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Quand on observe l'arcane de la Tempérance, nous voyons bien comment l'énergie d'en haut est reliée à celle d'en bas, mais cela exige une transmutation de la matière vivifiée par l'Esprit (ou étymologiquement Pneuma=Souffle). C'est ce souffle justement qui doit franchir les étapes de l'arbre des Séphiroth, dépasser les blocages inhérents à chaque passage (ou portes) afin d'habiter pleinement son  Arbre, ou plus directement habiter son Corps dont l'Arbre est l'image archétypale (Annick de Souzenelle). Mais la tâche la plus ardue n'est sans doute pas celle de monter vers l'Aïn  Soph Aur (Lumière infinie) qui nous lance un appel déchirant depuis nos profondeurs au plus loin que remonte l'exil, mais bien celle d'accepter d'en être momentanément privé le temps de l'incarnation afin d'accomplir la descente de cette lumière dans les sphères opaques de la matière. C'est ce que symbolise sans doute les ailes couleur chair de l'ange de Tempérance: le Souffle allié à la matière.


La véritable spiritualité ne se mesure pas seulement à la façon dont vous savez dissoudre l'ego (même si au départ c'est un travail utile) mais à la façon dont à travers l'ego (qui ne peut complètement disparaître tant que les corps est là...), ou la persona, vous exprimer la spiritualité. Elle se mesure à la façon dont vous allez réaliser chaque énergie rencontrée sur votre chemin dans le concret, la matière.


C'est une façon de soumettre la matière aux lois nouvellement intégrées de l'Esprit. Et non le contraire (comme le pratique le magicien qui soumet les lois de l'Esprit à des désirs purement matériels...). C'est ce qu'est en train d'accomplir la jeune Vassilissa; elle se rend bien compte à quel point la tâche est vertigineuse et à quel point elle n'y a pas été préparée (nous marchons à tâtons guidé seulement par l’intuition et la Connaissance peu à peu acquise).


Soudain, elle eut peur de son poids et de sa lumière surnaturelle et eut envie de le jeter au loin.*


En effet, l'enjeu n'est plus le même; nous devenons responsable de ce que nous allons exprimer de cette connaissance, de la façon dont nous allons la transmettre et l'incarner.


Se tenir à quatre pattes que je reprends en titre signifie bien sûr selon l'expression de Pinkola Estés retrouver ses instincts perdus, sa nature véritable et sauvage. Mais cela signifie aussi, à ma façon, se tenir verticalement au coeur même de la matière (le quatre ou le symbole du carré). Vous notez que le 14 de la Tempérance est le Un allié au 4, le carré dans le cercle...


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L'homme de Vitruve - L. de Vinci


Se tenir à quatre pattes, c'est aussi faire confiance en son flair, en sa guidance spirituelle; c'est être parfaitement stable et proche de ses racines. C'est pouvoir se glisser dans les sous-bois épineux sans perdre l'équilibre.


Dans cette vidéo, Arouna Lipschitz, explique comment après avoir porté dix ans la robe orange (tradition hindouiste), elle dut retourner au monde et réaliser sa spiritualité de façon plus concrète...




* Extraits du conte la Belle Vassilissa selon Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups.

dimanche 19 février 2012

Interroger les mystères

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Mosa, fillette de la tribu  Mohave -Edward Curtis

Le regard de cette petite fille (qui ressemble beaucoup à ma fille...) semble interroger les mystères de ce Féminin que l'être humain a relégué au royaume des ombres. Elle pourrait être la pure Vassilissa cheminant dans la forêt profonde, à la recherche du feu perdu par des générations de femmes et d'hommes réduits en cendre (ou en Cendrillon...). Je lis une immense tristesse dans ce regard; elle regarde certainement celui qui la photographie. Elle semble parfaitement comprendre qu'il la considère comme un animal en voie de disparition dont on garde un trophée... J'ai été d'abord frappée par la beauté des clichés d'Edward Curtis puis j'ai lu sa biographie et mon enthousiasme est retombé:

"En fait, il ne s’intéressa guère à ceux qui présentaient des signes trop évidents d’acculturation ; il exigeait de ses modèles une certaine pureté des mœurs. Son projet était soutenu par le grand industriel, financier et philanthrope new-yorkais John Pierpont Morgan et par le président Theodore Roosevelt, pour qui il entendait enregistrer « tous les aspects de la vie dans toutes les tribus demeurées à un stade primitif » afin d'immortaliser ce qui pouvait être sauvé de ces cultures sur le point de disparaître, dans leur forme originelle." "(wikipedia)

Il est étrange de voir à quel point ceux qui ont perpétré le génocide des cultures amérindiennes ont éprouvé le besoin de collecter autant d'informations sur eux...Il faut bien comprendre pour séparer ceci de cela que ceux qui ont fondé notre monde dit "civilisé", établissant la raison cartésienne, humaniste et le matérialisme au-dessus de toute valeur, n'ont jamais en réalité partagé cette vision réservée aux masses incultes pour les rendre manipulables à souhait (en les coupant de leur nature véritable). Nos maîtres fondateurs (et leurs successeurs)  au contraire, extrêmement superstitieux,  ont toujours secrètement rêvé à l'instar de la marâtre du conte, de dérober le feu sacré à Baba Yaga. Ne pouvant y aller eux-même - n'ayant pas le coeur pur leur permettant de bien répondre aux questions-piège de la redoutable sorcière - ils utilisent des moyens détournés, sacrifiant ce que l'humanité a de plus beau.

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Tout le monde interroge les mystères. Mais tout le monde n'a pas les mêmes intentions.

Tout comme Vassilissa, on se pose des questions; des questions qui nous brûlent la langue ou qui nous brûlent tout court, en particulier dans des moments critiques de notre vie, quand décidément, malgré le système bien huilé qu'on veut nous vendre, tout va mal.

De façon très ironique, la formule "gagner sa vie" est une réalité en ce monde. Être vivant, réellement, je veux dire, de façon authentique et complète, ne peut se faire par les chemins communs qu'on nous fait emprunter. Pour être pleinement en vie, non seulement ces questions sont incontournables, mais il faut avoir le courage de tout désapprendre pour pouvoir espérer en trouver la réponse. Désapprendre par exemple que la mémoire a un rôle a jouer dans la véritable connaissance. Désapprendre que cette connaissance doit être acquise alors qu'elle est innée, lovée dans nos profondeurs, dans le silence de l'oubli, là où nul ne pense aller (comme la forêt de Baba Yaga), telle une graine minuscule (voir la magnifique parabole du grain de Sénevé...) que Dieu aurait planté en nous.

Avant même de chercher à décoder l'univers extérieur (sans fin), il faudrait commencer à décoder son intériorité. Suivre la voie ésotérique dans le sens premier du terme: aller vers l'intérieur, aller vers soi...(voir le rêve du Ver à soie!). Interroger les mystères, c'est comme accomplir les mystères d'Eleusis; c'est descendre dans nos profondeurs  afin de trouver la réponse, cette graine divine que nous devons éclairer afin d'en permettre la germination. La graine pour germer n'a-t-elle pas besoin de lumière?
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Et si la réponse ne peut être accessible par le mental c'est qu'en réalité, ce que nous recherchons n'est pas une formule mathématique, philosophique ou même magique, mais bien une énergie. Le Verbe de Dieu est une énergie infiniment disponible à chaque instant qui demande pour nous remplir de son Souffle une pleine attention. Une pleine attention qui signifie en réalité faire le vide. C'est aussi la véritable prière: laisser en soi toute la place à Dieu en se faisant petit, humble, en se retirant assez pour qu'Il nous remplisse.

Les héros des contes de fée, les archétypes, les dieux de la mythologies représentent bien des énergies particulières. Or qu'est-ce que l'énergie?
C'est un vide-plein, c'est à dire un potentiel. Il y a dans l'univers des rythmes précis qui ordonne les flux d'énergies; or si nous ne sommes pas connecté à la part de nous qui "connait" ces rythmes,  nous laissons le chaos régner en nous. Et le chaos appelle le chaos par la loi incontournable de l'attraction. Et la part de nous qui "connait" dans l'instant, sans même un effort de mémoire, c'est bien notre part divine, cette graine minuscule qu'il nous revient de cultiver.

Plonger en soi en interprétant les rêves nocturnes par exemple, permet de comprendre comment s'articule nos énergies intérieures. Nous découvrons alors qu'il y a des discordances, des déséquilibres,  qui se sont installés au fil de temps, parce que nous avons appris depuis l'enfance à vivre extérieurement, à vivre coupés de nous-même et de ce potentiel en friche qui nous habite. Tout ce qui a trait à ces énergies intérieures a été 
relégué au monde irréel, inaccessible comme celui des contes de fées réservés aujourd'hui exclusivement aux enfants. On nous apprend que devenir adulte c'est renoncer à croire au monde merveilleux du "il était une fois" et rentrer de plein pieds dans la monde glacé du rationnel et de l'extériorité. Quelle erreur!

ImageDevenir adulte, c'est justement passer comme Alice de l'autre côté du miroir, et visiter ce "merveilleux", cet infini possible qui nous habite. C'est l'histoire du héros pauvre et démuni qui découvre un royaume et qui au final, en épousant la princesse (le Féminin retrouvé ce pouvoir caché de notre intériorité) va en devenir le souverain. Être adulte n'est-ce pas se connaître et accéder à une certaine maîtrise de soi?

Ces énergies intérieures sont à harmoniser; elles sont ce fameux mystère que nous interrogeons non pas pour obtenir une réponse figée, définitive, mais pour connaître la façon de les gérer au mieux, selon les mouvements de la vie. Elles sont notre réalité car tout ce qui va advenir du monde extérieur, les rencontres que nous allons faire dépendent d'elles. Elles sont la source dans laquelle naissent nos pensées, nos désirs, et la matière qui nous compose et compose le monde (c'est pourquoi beaucoup cherchent à en connaître le fonctionnement...). Tout ce qui nous arrive est en pleine résonance avec ces énergies. Cette loi de l'attraction des énergies explique aussi le phénomène de la synchronicité.

Interroger les mystères, c'est commencer à tracer une carte à travers ce territoire inconnu que nous sommes, afin de retrouver le chemin vers l'unité, seule possible à celui qui reprend les rênes de son royaume.





lundi 13 février 2012

Servir le non-rationnel



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La Roue de la Fortune - Sir Edward Burne-Jones


Baba Yaga menaça:


- Il m'est impossible de te donner du feu tant que tu n'as pas travaillé pour moi. Si tu as accomplis ces tâches pour moi, tu auras le feu. Sinon...


Et Vassilissa vit les yeux de Baba Yaga se changer en braises rougeoyantes:


- sinon, mon enfant, tu mourras.*




Dans ce monde, il est commun d'entendre dire qu'il faut "travailler" pour vivre, qu'il faut "gagner" sa vie comme si la vie n'allait pas de soi. Comme si en naissant ici-bas, nous étions inévitablement en dette...


L'humanité est actuellement au service de la marâtre.
Bloquée à cette étape du conte, elle n'a aucune conscience de son potentiel divin, ni de la sorcière sauvage qui vit au coeur de la forêt. Elle se contente de rembourser sa dette infinie, de servir des forces involutives qui l'exploitent, utilisent sa force vitale jusqu'à l'épuisement, jusqu'à l'extinction du feu vivant. Travail, distraction, spiritualité, tout est bon pour continuer à être un esclave. Continuer à croire en ce monde fabriqué de toute pièce et auquel nous n'avons d'autre choix que d' adhérer. 


Ils ont réussi à nous faire croire que seule la raison est valable. Que tout est matière, chimie, fruit d'un hasard mathématique, et que l'homme n'a d'autre ascendance que le singe...  Mais pour que nous y croyons, il a fallu nous détourner de nous-même. La marâtre du conte vous parait bien cruelle? 
Pourtant, elle a au moins la qualité d'envoyer Vassilissa dans la forêt.

La marâtre que nous servons actuellement, ne veut surtout pas que nous allions à la rencontre de Baba Yaga. Elle alimente le feu avec notre propre vie. Et lorsque nous nous éteignons, elle nous remplace par notre descendance. Il suffit pour se convaincre d'aller visiter nos maisons de retraites...
Des vies consumées à servir le rationnel, la raison scientiste et le matérialisme.


Pour nous détourner de cette plongée en nous-même, quête initiatique mille fois racontée dans les contes les mythes et les textes sacrés, la marâtre utilise un stratagème imparable: absorber notre attention. 


Il y a deux ans environ, je suis tombée sur la chronique de David Servan Schreiber dans le magazine Psychologie qui évoquait le grand pouvoir de l'attention:



"Lorsque notre attention n'est pas occupée par une activité extérieure, nous avons presque tous instantanément des idées noires!
Du coup nous cherchons à avoir l'esprit toujours "occupé". Et nous lisons nos e-mails en parlant au téléphone, nous regardons la télé en dînant, nous écoutons la radio en donnant un bain aux enfants, etc.
L'autre découverte de cette recherche, c'est que nous ne tirons du plaisir, de vrai plaisir, que lorsque notre attention est complètement investie dans une seule chose: une conversation, la confection d'un bon repas, un film qui nous fascine. Uniquement, donc lorsque nous ne divisons pas notre attention entre plusieurs tâches.
Cette attention, c'est de l'énergie pure! Elle transforme ce qu'elle touche. Les animaux et les enfants le savent souvent mieux que nous. Plus encore que de la nourriture, de la chaleur ou de l'argent, c'est de l'attention qu'ils cherchent lorsqu'ils viennent vers nous. Et ils s'y prélassent comme dans un rayon de soleil. Pareil pour l'amour passion des adultes: rien n'est plus fort que de se regarder interminablement dans les yeux...
La meilleure preuve que notre attention vaut très cher, c'est l'argent que dépensent les publicitaires ou les chaînes de télévision pour l'attirer vers elles: "Regardez-moi! Regardez-moi!" semblent-ils tous crier... Pourtant, nous ne sommes jamais assez conscient de cette richesse que nous possédons."

A l'époque, je ne m'étais pas rendu compte de la portée de cet article. Certes notre attention est précieuse mais "pourquoi" est-elle autant détournée?


La marâtre se nourrit de notre attention, cette énergie pure que nous gaspillons jusqu'à l'extinction du feu. Nous ne lui servons qu'à ça; et si nous ouvrons suffisamment les yeux, nous nous rendons compte que TOUT ce qui nous attire à l'extérieur de nous même, toute ce qui nous absorbe, est destiné à servir la marâtre. Comme dans le conte, ni la marâtre ni ses filles ne sont aptes à ramener le feu. Elles ont donc inévitablement besoin de nous. 


Mais pour que nous acceptions de les servir, de nous laisser ainsi vider jusqu'à la moelle, rien de plus efficace que la culpabilisation. Nous devons nous sentir perpétuellement en dette...


Baba Yaga semble menaçante pour un regard mal exercé à voir dans ses propres ténèbres. Habitué à regarder avec les yeux de la marâtre, nous ne savons plus discerner ce qui est bon pour nous de ce qui ne l'est pas. En réalité, la vieille sorcière est notre issue de secours. Quand elle dit à Vassilissa qu'elle risque de mourir si elle n'effectue pas le travail demandé, ce n'est pas forcément une menace. Elle lui déballe une réalité. A prendre ou à laisser.


Servir le non-rationnel, c'est à dire descendre dans nos profondeurs à la recherche de ce germe divin dont nous sommes tous porteur, demande un véritable retournement sur soi, une inversion de valeurs qui nous ont été inculquées jusque là. Au premier abord, cela n'est guère facile, d'autant plus que les effets ne se font pas sentir dans l'immédiat. Ce genre de travail demande du temps, de l'expérience, de la sagesse. Il faut se laisser patiner, user, éroder par la vie et la mort. Et faire preuve d'humilité, se contenter de peu. Ne pas demander quoique ce soit en échange. 


Ce que Vassilissa est venu chercher de l'autre côté de la forêt est bien plus précieux que toutes les richesses que peut offrir le monde extérieur. Aussi la Yaga la met à l'épreuve, mesure son endurance à supporter tant de labeur et si peu en retour...


Baba Yaga alla dans son antre en grommelant. Elle s'allongea sur son lit et demanda à Vassilissa de lui apporter ce qui mijotait dans le four. Dans le four, il y avait assez pour nourrir dix personnes et la yaga mangea tout, ne laissant à Vassilissa qu'une minuscule croûte et un dé à coudre de potage.*


Ce genre de mise à l'épreuve se rencontre chaque fois que nous décidons de tourner le dos aux anciennes  valeurs et de nous consacrer à la Voie. De telles difficultés se rencontrent au début de toute initiation, que ce soit lors d'une pratique spirituelle (méditation) ou l'apprentissage d'un art. Nous devons faire preuve de patience et d'humilité. 


Dans cette video, Jean-Luc Leguay enlumineur présente son ouvrage consacré à la légende de Perceval (dont le sens initiatique est proche du conte de la belle Vassilissa) et raconte comment il décida de consacrer sa vie à cet art spirituel. Servir le non-rationnel est ce qui donne tout son sens à la vie. C'est ce qui permet de rallumer le feu intérieur et transmettre cette verticalité vivante aux générations futures...plutôt qu'un monde en voie d'extinction.






* Extraits de la version du conte la belle Vassilissa de Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups

dimanche 12 février 2012

Donner la bonne réponse

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Araignée souriante - Odilon Redon




Avant que Vassilissa n'ait fait un pas de plus, Baba Yaga fondit sur elle avec son chaudron en hurlant:


-Qu'est-ce que tu veux?


La jeune fille trembla.


-Grand-mère, je viens chercher du feu. Ma maison est toute froide... les miens vont mourir... j'ai besoin de feu.


Baba Yaga dit d'une voix cassante:


-Ah oui, je te connais et je connais les tiens. Eh bien, inutile enfant...tu as laissé le feu d'éteindre. C'est être bien mal avisée. Par dessus le marché, pourquoi crois-tu que je vais te donner la flamme?


Vassilissa consulta sa poupée et se hâta de répondre:


-Parce que je te le demande.


Baba Yaga ronronna:


- Tu as de la chance. C'est la bonne réponse.*


Il y a une grande sagesse dans ces mots qu'à première lecture, on a du mal à percevoir.

Pourtant, écoutons bien ce que dit Baba Yaga. Elle traite Vassilissa d'imprudente d'avoir laissé le feu mourir ce qui est vrai. Que ce soit par paresse ou par négligence, laisser ses dons intérieurs dépérir est bien la pire chose que nous puissions faire. Je crois bien que si j'avais une définition du mal à donner ce serait bien celle-là:  laisser mourir la flamme intérieure...

Baba Yaga dit aussi: "je te connais et je connais les tiens"...et c'est une clef que tend la vieille sorcière à l'enfant, une clef essentielle qui va lui permettre de répondre à sa question sans appel: "pourquoi crois-tu que je vais te donner la flamme?".


Mais là, Baba Yaga ne s'adresse pas seulement à la petite Vassilissa...elle s'adresse à chacun de nous: "je te connais et je connais les tiens"... Elle indique là un moyen d'accéder au coeur du conte: chaque personnage est une part de soi. Y compris elle, la sorcière terrifiante et repoussante. Et l'intégrer comme une part de soi est la seule manière de s'en libérer.

C'est pourquoi la réponse de Vassilissa qui, au premier abord semble très naïve: "parce que je te le demande" n'exprime en fait qu'une évidence. Je suis toi comme tu es moi; tu vas me donner la flamme parce que si je meurs, inévitablement, tu meurs aussi...
En reconnaissant Baba Yaga comme une part d'elle-même qui la connaît et qui connaît les siens, Vassilissa accède à l'unité intérieur. Elle unifie ses énergies éparses et non reconnues.

Et la poupée cachée au fond de la poche le sait bien...

On comprend mieux alors la maladresse que commet Vassilissa avant de quitter Baba Yaga.

Vassilissa hésite à interroger la vieille sorcière sur les paires de mains qui apparaissaient et disparaissaient, mais la poupée la met en garde. Alors, le jeune fille se ravise:

- Non, Grand-Mère comme vous le dites en savoir trop peut faire vieillir prématurément.*

Mais Baba Yaga n'est pas dupe de ce genre de flatterie. Inutile de la caresser dans le sens du poil, elle reconnaît très vite le mensonge même subtilement glissé au milieu d'une vérité. C'est pourquoi elle dit à plusieurs reprises: "tu as de la chance". Elle sait bien que Vassilissa est "guidée" mais ne prend pas encore "consciemment" c'est à dire à partir d'un être complet et unifié ses décisions...

Elle met immédiatement la fragilité de Vassilissa, sa faiblesse intérieure à l'épreuve en lui posant un nouvelle question:

- Ah, fit la Yaga en penchant la tête tel un oiseau, tu es bien sage pour ton âge, ma fille. Et comment en es-tu arrivée là?
- Grâce à la bénédiction de ma mère.
- La bénédiction! grinça Baba Yaga. La bénédiction! Nous n'avons pas besoin de bénédictions dans cette maison! Tu ferais mieux de filer, mon enfant.
Elle poussa Vassilissa dehors, dans la nuit.*

"Tu es bien sage pour ton âge"... Ironise ainsi, la Yaga montrant à Vassilissa qu'elle n'a pas encore compris l'avertissement donné au début de leur rencontre: "en savoir trop fait vieillir". En savoir trop peut sans doutes vouloir dire en savoir plus que notre vécu nous le permet. La véritable connaissance ne s'acquiert pas seulement par le mental (même si il reste un outil indispensable) mais par l'expérience, le temps, la maturation (donc la patience...). On ne peut aller plus vite que Dieu en quelque sorte.
On ne peut faire fleurir les arbres en plein hiver alors que la neige alourdit les branchages...

C'est une vérité incontournable que tente d'enseigner Baba Yaga à la jeune fille (l'être encore immature).

Souvent, notre Soi nous amène des vérités à saisir que ce soit par les rencontres que nous faisons, les lectures, les prises de conscience. L'éveil peut être considéré comme une grande connaissance acquise de façon fulgurante au-delà même de la personne (du moi).

Ce qu'il est important  d'apprendre, le "travail" qui nous est demandé, comme le conseille Baba Yaga, la Mère sauvage, c'est laisser ces vérités mûrir en nous. C'est être assez en retrait pour ne pas perturber la maturation naturelle de ces germes en devenir dans notre terre intérieure.

Vassilissa dans ce dernier passage tombe dans le piège du vieux mécanisme qui consiste à retourner dans les jupes de la trop bonne mère. C'est à dire revenir à un savoir stérile, aux vieilles croyances extérieures seulement distillées par le milieu culturel et familial et surtout non passé au tamis du vécu. Ce vécu qui donne une valeur inestimable à toute connaissance. Il y a une interaction, un échange nourrissant entre le mental qui enregistre de façon linéaire et la conscience qui vit de façon globale. Cette interaction ouvre le regard, déploie l'appréhension que l'on peut avoir du monde et des autres. C'est ce que symbolise peut-être la croix  chrétienne par la rencontre de l'horizontalité et de la verticalité.

Cette bénédiction que refuse Baba Yaga c'est l'alignement à la norme sociale et culturelle au lieu de s'aligner à son être véritable, à sa vérité profonde. C'est le renoncement à notre liberté intérieure. C'est rester l'esclave de la marâtre et de ses exigences contre nature. Parce que derrière la bonne mère, ce confort attirant qui confine à la paresse, se cache toujours le visage impitoyable de la belle-mère du conte. Et ne pas voir cette simple vérité nous pousse à laisser mourir le feu intérieur.

"Elle poussa vassilissa, dehors dans la nuit"...

Baba Yaga sait qu'il faudra encore beaucoup d'aller-retour entre le monde d'en haut et le monde d'en bas - ce monde d'en bas qui de façon ontologiquement inversée se trouve être le Royaume des Cieux évoqué à de nombreuses reprises dans les Évangiles ainsi que la nuit intérieure des mystiques chrétiens tel que Saint Jean de La croix- avant que Vassilissa n'accède à la pleine maturité. Aussi la pousse-t-elle à reprendre son chemin, à revenir à la vie quotidienne, pour ne pas stagner dans la vie intérieure et commencer ainsi à laisser le mental envahir de ses ronces le feu nouvellement acquis. Ne pas s'attarder à poser trop de question, à tourner en rond... la flamme peut à nouveau s'éteindre.

- Je vais te dire, ma fille. Tiens! Baba Yaga prit à sa barrière un crâne aux yeux ardents et le plaça sur un bâton. Tiens! Emporte ce crâne chez toi au bout d'un bâton. Voilà, c'est ton feu. Ne prononce pas un mot de plus. File.*

* Extraits du conte la belle Vassilissa de Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups.

samedi 11 février 2012

Poser la bonne question


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Oedipe et la Sphinge - Odilon Redon 

Après avoir beaucoup marché, elle rencontra un cavalier blanc sur un cheval blanc, et l'aube apparut: puis vint un cavalier habillé de rouge, et le soleil se leva. Elle marcha tout le jour. Le soir, elle vit une cabane faite d'ossements humains dont la barrière était ornée de crânes. Alors passa un cavalier  vêtu de noir et montant un cheval noir. La nuit tomba et les yeux des crânes se mirent à briller; Baba Yaga arriva, volant dans les airs, assise dans un mortier, ramant à l'aide d'un pilon et effaçant ses traces avec un balai. Elle s’allongea et demanda à Vassilissa de lui apporter à manger, n'offrant à la jeune fille qu'un croûton de pain. Puis elle lui ordonna, pour le lendemain, de tout nettoyer et de trier le tas de blé, grain par grain, si elle ne voulait pas être dévorée.*

Il y a bien une énigme dans ce passage, un message dissimulé derrière ces trois personnages qui surviennent dès que Vassilissa franchit le seuil de la forêt, lieu frontière entre le monde d'en haut et le monde d'en bas...Ces trois cavaliers aux couleurs du Grand Oeuvre mènent notre héroïne à la sorcière. 
L'Oeuvre au noir peut être dans ce conte symbolisée par la mort de la trop bonne mère (qui elle serait la materia prima) et l'apparition de la marâtre. Puis l'Oeuvre au blanc par le cavalier de la même couleur, et l'Oeuvre au rouge par le cavalier du midi. 
Ils me renvoient au mythe d'Oedipe, et de la description qu'Annick de Souzenelle dans le symbolisme du corps humain fait de la Sphinge:

"Un gardien du seuil se tient à l'entrée et dévore ceux des habitants qui ne peuvent répondre à son énigme. Frère de tous les monstres dévoreurs des mythes, ce gardien est à son tour dévoré, c'est à dire intégré par celui qui saisit les énergies-informations qu'il est. Celui-là devient l'informé, le connaissant."

Nous avons déjà vu que le Féminin refoulé, non conscientisé, apparaît sous diverses formes à travers le conte. Son aspect le plus menaçant est sans doute représenté par la marâtre et ses deux filles. Elles symbolisent en quelque sorte ce gardien de l'entrée qui menace de détruire le héros si ce dernier ne donne pas la réponse en adéquation avec l'énigme posée. Pourtant, d'une certaine façon, c'est elles qui poussent Vassilissa à s'enfoncer dans la forêt (elles posent en quelque sorte l'énigme). Sans leur intervention, la jeune fille ne se serait sûrement pas aventurée dans sa nuit intérieure. La rencontre avec Baba Yaga contient en elle-même la bonne réponse. En fait, Vassilissa ne donne pas de réponses mais pose LA bonne question...ce qui est le plus judicieux. 

"Ce gardien est nous-même dans une dimension effrayante tant que nous ne le sommes pas devenus et pour le devenir, car il nous oblige à aller vers nous-même, vers ces épousailles avec nous-même, avec la mère intérieure, pour y atteindre. Ces gardiens sont souvent des femmes terrifiantes car c'est le féminin intérieur, nous l'avons vu, qui détient la force que nous sommes appelés à épouser, et qui, à la limite, détient le noyau, le NOM.

La Sphinge tétramorphe est Oedipe dont l'accomplissement sera symbolisé par les quatre enfants qui lui naîtront de Jocaste, quatre dimensions de lui-même au fur et à mesure de ses épousailles de plus en plus profondes avec lui-même, avec les énergies de la Mère.
"La Sphinge, selon ce que certains disent, était une fille bâtarde de Laïos..." Cette version vient confirmer la lecture du mythe, selon laquelle la Sphinge est "soeur d'Oedipe", autrement dit, son aspect féminin non encore accompli.


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Pour ceux qui se passionnent
pour l'énigme du Tarot,
 cliquer sur le Monde...

Ismène ("force vigoureuse") est le taureau: première étape de la vie, ancrage en terre, fécondité promise et promesse de la couronne que les cornes de l'animal symbolisent. **(Le cavalier blanc de l'aube)

Polynice ("nombreuses victoires") est le lion: deuxième étape de la vie centrée sur une qualité solaire d'amour vrai qui permet toutes les victoires sur soi-même (épousailles des énergies). **(Le cavalier rouge du midi)

Etéocle ("vraie clef") est l'aigle, gardien de la "porte des dieux" qui détient le pouvoir des "clefs" (...) *(le cavalier noir qui rentre dans la cabane)

Antigone ("avant le naissance") est le retour aux normes ontologiques, dimension dans laquelle seule l'Homme peut accomplir le NOM qu'il est.**(la rencontre avec Baba Yaga)"(A. de Souzenelle)




"Pose-les (les questions) mais souviens-toi que toute question n'est pas sage: trop de savoir rend vieux."*

Ainsi parle Baba Yaga avant que Vassilissa l'interroge.

Or, la question de Vassilissa pointe justement sur l'essentiel. Ce n'est pas une question futile issue d'un esprit curieux et immature mais bien celle qu'un bon disciple poserait à son maître.  En questionnant Baba-Yaga sur les mystérieux cavaliers, la jeune fille montre de façon subtile qu'elle a compris le bon chemin à prendre pour descendre dans sa vérité profonde et celui qui va lui permettre d'en revenir. 

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Sphinge au Louvres
Nous remarquons que la sphinge ou sphynx, mi-bête mi-humaine apparait dans de nombreuses mythologies: en Mésopotamie ( où l'on retrouve de semblables créatures gardiennes de la déesse Ishtar ), en Egypte, en Grèce et en Europe en particulier durant la période la Renaissance où elle connaîtra un véritable essor. Il suffit de se promener dans Paris pour s'apercevoir que ce symbole est encore bien présent et que son énigme est loin d'avoir été résolue...




Notre pensée intime est un vaste royaume
Dont le drame profond se déroule tout bas.
Toute chair emprisonne un fantôme
Toute âme est un secret qui ne se livre pas.


Et c'est en vain Ô front! que tu cherches l'épaule,
Refuge en qui pleurer, aimer ou confesser;
L'être vers l'être va comme l'aimant au pôle,
Mais l'obstacle entre eux vient entre eux se dresser.


Car, au fond de nous tous, ennemie et maîtresse,
La Sphinge s'accroupit sur son dur piédestal,
Et tout épanchement du coeur, toute caresse,
Soudain se pétrifie à son aspect fatal.


Sa présence toujours aux nôtres se mélange,
Sa croupe désunit les corps à corps humains;
Au fond de tous les yeux vit son regard étrange
Ses griffes sont parmi les serrements de mains.

Et lorsque nous voulons regarder en nous-même
Pour nous y consoler et nous y reposer,
La sphinge est là tranquille en sa froideur suprême,
L'énigme aux dents prête à nous la proposer.


Occident - Lucie Delarue Mardrus


* Extrait de la version du conte la Belle Vassilissa issu de l'interprétation des contes de fées par Marie-Louuise Von Franz

**Notes personnelles



lundi 6 février 2012

Naviguer dans l'obscurité (avec sa poupée)

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Dessin personnel au crayon

Elle s'en fut donc. Les bois s'assombrissaient et sous ses pieds des brindilles craquaient, ce qui la remplissait de terreur. Elle plongea la main dans la poche de son tablier et trouva la poupée que lui avait donné sa mère sur son lit de mort. Vassilissa tapota la poupée dans la poche. "Rien que de toucher cette poupée, je me sens mieux", se dit-elle.

A chaque bifurcation du chemin, Vassilissa mettait la main dans sa poche et consultait la poupée.

- Dois-je aller à gauche ou dois-je aller à droite?

La poupée indiquait:"Oui" ou "Non" ou bien "Par ici" ou encore "Par là". Vassilissa lui donna un peu de son pain et se laissa guider par ce qui émanait d'elle.*

Nous remarquons dans ce conte que le rôle de la poupée intervient lorsque Vassilissa a définitivement renoncé à la mère (bonne ou mauvaise) extérieure c'est à dire cette mère fabriquée comme un fétiche au passé rapiécé, tissus de douleurs ou joies anciennes, transmises de génération en génération comme un rappel de toutes les Vassilissa précédentes dans l'histoire familiale. 

Cette poupée est tout ce qui reste sans doute de l'Être originel, minuscule part de soi qu'on trouve un jour, "par hasard" au fond de sa poche, secrètement glissé de mères en filles jusqu'à la délivrance. A moins que sa réapparition survienne justement lorsque nous sommes arrivés à maturation. La terre intérieure a été préparée, labourée par les illusions et les douleurs vives, et il est temps de revenir à soi. La poupée est comme un germe qui naît en soi, un rappel ancien qu'on a du mal à cerner au départ, mais qui nous relie à la sagesse intérieure (Baba Yaga) et ce feu rayonnant qu'elle garde. A son écoute, étrangement, après avoir traversé tant d’épreuves et de défaites amères, on est parfaitement prêt à sentir tout au fond de soi cette sécurité et confiance innée que procure cette petite voix.

Dans la version de Pinkola Estés, il n'y a aucune intervention de la poupée lorsque Vassilissa est tourmentée par sa belle-mère et ses demi-soeurs. Ce n'est que lorsque cette étape est franchie (l'étape de la prise de conscience que les anciens schémas ne fonctionnent plus induisant ainsi de fortes souffrances), lorsque Vassilissa accepte de s'aventurer dans la forêt noire pour retrouver sa flamme intérieure (renoncer ainsi à la chercher à l'extérieur...), que la poupée offre tout naturellement son aide.

Laisser mourir la trop bonne mère provoque une une mort intérieure qui met l'être à nu et laisse remonter les ombres longtemps refoulées (la marâtre). C'est une période délicate car nous sommes soudain désarmés face à la vie,  sans aucun recours possible aux anciens schémas qui ne peuvent plus faire rempart contre les assauts de l'inconscient.
Mais il faut sans doute passer par là pour réaliser à quel point il faut inverser la vapeur et orienter ses énergies vers la découverte de soi. C'est à ce moment délicat par exemple, que nous nous apercevons vraiment combien nous reproduisons toujours les même schémas relationnels, combien nous nous attachons aux même type de partenaires, ou combien nous sabotons sans cesse le moindre élan de notre coeur comme si une part de nous refusait catégoriquement à "réussir" quoique ce soit. 
Comme si une part de nous se sentait "étrangère" à cette vie que nous peinons tant à maîtriser.

Cette part nous semble alors bien cruelle; au moins aussi cruelle que la marâtre et ses filles. 

Et nous "dansons" avec elle une danse macabre qui nous entraîne vers une mort certaine (l'extinction du feu) de cette énergie vitale (ou selon Jung libido) indispensable à toute vie. Nous nous retrouvons alors comme aux prise avec un sortilège ancien, une malédiction ancestrale, à vivre comme un mort vivant, méconnaissable, étranger à nous même... 

Il y a toujours un très mauvais rôle à tenir dans les contes comme dans la vie. On ne peut jamais être totalement "bon" comme parfois de façon infantile on aimerait être. Nos idéaux de perfections font souvent références à des clichés "extérieurs" insufflés par le milieu social, la famille ou une approche religieuse mal comprise. Ils sont vains et irréalisables voire destructeurs. S'y référer continuellement dans le but inavoué d'être aimé plus qu'on estime l'avoir été, dans une soif inextinguible de reconnaissance, conduit à une mort inévitable. A force de conduire à l'aveuglette, on fonce droit dans le mur...

Ce mauvais rôle tenu ici par la marâtre et ses filles est pourtant indispensable à l’initiation de Vassilissa; sans elles, la jeune fille ne trouverait pas la force (du désespoir) de s'aventurer dans ses nuits intérieures (affronter Lilith, ce féminin refoulé...). C'est souvent une souffrance aigüe provoqué par un choc qui nous pousse à aller au-delà de nos peurs les plus archaïques et d'avancer là où on n'est jamais allé.

C'est une étape délicate car la forêt n'est pas sans dangers et la mort nous guette dans l'obscurité. Il faut agir là avec précaution et humilité. S'armer de patience car nous pénétrons là dans un lieu où l'espace-temps n'est plus celui du mental... Imaginez la puissance et l'infinie potentiel d'un inconscient retenant ses énergies refoulés depuis la nuit (Lilith) des temps. Cette force qui maintient à la fois la vie, les cycles qui régissent l'univers et les êtres, et  à la fois la mort ou transformation perpétuelle des énergies...car ne l'oublions pas rien n'est détruit mais tout se transforme...

Comment pouvons-nous affronter cela sans sagesse? 

Survient alors la naissance (ou la renaissance puisque la poupée est transmise comme un cadeau par la mère) de cette part minuscule de la psyché. Minuscule mais semble-t-il, essentielle. La poupée est la voix de Baba-Yaga (de la Grand-Mère sage) qui a germé en nous et va nous conduire à accomplir l'oeuvre alchimique avec toutes les précautions que cela implique. C'est elle qui va nous guider dans ce cheminement, qui va nous permettre de naviguer dans l'obscurité...

*Extrait du conte la belle Vassilissa selon C.Pinkola Estés

mercredi 1 février 2012

Mettre l'ombre à nue

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Circé - Franz Von Stuck

Après quelque temps, le marchand épousa une veuve qui avait deux filles. Toutes trois persécutèrent et accablèrent de travail la pauvre Wassilissa qui supportait tout sans se plaindre. Cependant la poupée la consolait et l'aidait dans son travail. Le marchand ayant du se rendre à l'étranger, la belle-mère s'installa avec les trois jeunes filles dans une maison à la lisière de la forêt où habitait l'ogresse Baba-Yaga.

Un soir d'automne, ayant éteint exprès le foyer et les bougies, les demi-soeurs poussèrent Wassilissa dehors en lui enjoignant d'aller demander du feu à Baba-Yaga. La jeune fille se confia à sa poupée qui l'encouragea et l'assura de son aide; elle partit donc à travers la forêt en emportant sa poupée...

(extrait du conte la Belle Vassilissa)

De nombreux contes reprennent ce thème de la marâtre souvent accompagnée de deux filles. Selon Marie-Louise Von Franz, cette belle-mère n'est qu'un des multiples visages de la Baba-Yaga, omniprésente dans ce conte aux personnages exclusivement féminins:

"Il y a évidemment une relation entre la méchante belle-mère et Baba-Yaga, et l'on peut dire que cette dernière, après avoir éprouvé la jeune fille  sous la forme de sa belle-mère, détruit cette figure lorsqu'elle a fini de jouer son rôle. Baba-Yaga a possédé la belle-mère, puis elle la détruit ." 

(L'interprétation des contes de fée de Marie-Louise Von Franz )

De nombreux contes dont l'héroïne est féminine, remplacent dès le début de l'histoire la trop bonne mère(selon l'expression de C. Pinkola Estes) par la marâtre et ses deux filles. A quoi peuvent bien renvoyer ces trois figures confinées au rôle de la persécution?

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La madone - Munch

Ces trois personnages peuvent bien sûr représenter le carcan social dans lequel l'être se nie, le surmoi qui pousse à renier sa nature véritable pour plaire à autrui. Cette étrange manie de vouloir à tout prix être aimé, apprécié, à se montrer gentil même quand on nous maltraite ou à saboter sa vie pour contenter maman...

On se croit alors touché par la malédiction car rien de ce que l'on entreprend, aux prix de cruels sacrifices, finit toujours par échouer. Et l'on se trouve alors dans un cercle vicieux où chaque échec nous ôte un peu plus nos forces, notre assurance et le peu d'estime qu'il nous reste.

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Le meurtrier - Stuck

Derrière cette trialité malveillante, nous retrouvons aussi d'une certaine façon les trois aspects de la déesse des anciennes religions polythéistes, mais sous l'aspect d'un Féminin complètement refoulé. Cette trialité se retrouve aussi à travers les grands archétypes féminins présentés dans le conte: la mère, la vierge, et la vieille femme-qui-sait (Lo que sabe selon Pinkola Estes).

La marâtre et ses deux filles sont bien cruelles avec Vassilissa (tout comme elles le sont avec Cendrillon ou Blanche-Neige) mais c'est un des aspects de la déesse lorsque ses lois (lois de la Grand Mère nature) ne sont pas respectées ou de façon plus répandues tout simplement niées: elle devient destructrice. On constate aussi un phénomène semblable lorsqu'un aspect du moi est refoulé dans l'inconscient. Parfois cet aspect, selon le concept jungien de l'ombre, devient destructeur d'un autre aspect et provoque ainsi des troubles psychiques récurrents.
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Péché - Von Stuck

On assiste à de tels refoulements non seulement à échelle individuelle mais aussi à échelle humaine:

"La sorcière est une des figures archétypique de la Grande Mère. Elle est l'aspect destructeur de la Déesse-Mère. Isis est qualifiée de grande magicienne et de grande Sorcière: courroucée, elle est sorcière et, bienveillante, elle est mère salvatrice et toute-généreuse qui donne naissance aux dieux. Une telle figure porte en elle le double aspect de l'archétype de la mère, sa face lumineuse et sa face obscure. La déesse Kali apparaît aussi comme porteuse tantôt de vie, et tantôt de destruction et de mort.

Dans les contes européens qui ont subi, pour la plupart, l'influence chrétienne, l'image de la Grande Mère a, comme d'autres archétypes, éclaté en deux. La Vierge Marie est coupée de son ombre * et n'incarne que la face lumineuse de l'image de la mère. Comme le fit remarquer Jung, l'apogée du culte de la vierge coïncida avec les persécutions de sorcières. Du fait que l'image chrétienne de la grande Mère était trop unilatérale et que son ombre n'était contenue dans aucun symbole officiel du culte, la figure de la Déesse se scinda en deux et son ombre errante fut projetée sur les femmes. Dans les contes de fées apparaissent d'innombrables sorcières, et la Grande Mère en personne, comme l'a montré Albert Dietrich dans son livre Mutter Erde. Dans certains contes, le diable vit avec sa mère ou sa grand-mère." 

(L'interprétation des contes de fée de Marie-Louise Von Franz )

*Note personnelle: L'ombre niée de la Vierge Marie serait-elle dans l’histoire chrétienne Marie-Madeleine longtemps considérée comme la "prostituée"?...

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Beauté auburn - Henner

En laissant mourir la trop bonne mère, représentant l'aspect uniquement blanc de la déesse, l'héroïne du conte (c'est à dire potentiellement vous et moi...) laisse alors se révéler l'ombre restée cachée derrière cette figure trop rassurante sous l'aspect de la belle-mère cruelle et de ses filles capricieuses. Mais cette cruauté a aussi son rôle initiatique et va pousser naturellement Vassilissa à partir chercher le feu chez Baba Yaga. En quelque sorte, la souffrance nous aiguillonne jusqu'à ce que nous préférions la tâche ardue de descendre au fond de nous au confort tout relatif du déni perpétuel...

L'ombre dans ma vie personnelle est apparue de façon fulgurante au seuil de l'adolescence, révélation rendue précoce par la mort de mon grand-père (maternel...) vers l'âge de neuf ans. C'est à ce moment que je me suis retrouvée entre les griffes de la marâtre qui n'est autre que la réalité crue affrontée sans armes et sans règle du jeu. La vie devient alors une série de malédiction et nous semblons porter sur nos épaules tout le poids du refoulement transgénérationnel. 

Je remarque que, comme dans le conte de la Belle Vassilissa, l'absence du père (ou un père faible ou indifférent) amplifie le phénomène. Le masculin s'efface totalement, se laisse dévorer par l'ombre féminine. Certaines jeunes filles trouvent inconsciemment un palliatif à ce manque terrible de re-Père  en camouflant par exemple leur féminité sous des attributs typiquement masculins: vêtements, comportement agressif, violence. A défaut de pouvoir se défendre avec un psychisme bancal, l'adolescente triche en se déguisant en "garçon" afin de faire face à cette ombre destructrice qui la submerge.


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Salomé -Von Stuck

Ce fut bien mon cas, je me souviens. L'ombre sortait par tous les pores de ma peau, s’infiltrait dans tous les recoins de ma vie, les vêtements noirs que je portais, la musique que j'écoutais, les dessins que je faisais (toujours des femmes pâles aux cheveux très noirs), les films que je regardais... C'est elle qui, comme la belle-mère du conte ne cessait de me souffler à l'oreille "tu es vraiment bonne à rien...tu es laide...pourquoi tant d'effort puisqu'on ne t'aimera jamais?..." . Dans mon histoire personnelle, cette ombre fut amplifiée par celles de mes parents (ombre qui se reflètent en miroir comme dans la plupart des couples) et en particulier celle de mon père dont le regard porté sur les femmes ressemblait à celui que les religions monothéistes colportaient: une femme libre reste une prostituée/ une femme respectable est une bonne mère...

Cette ombre dans le conte, va maltraiter Vassilissa jusqu'à ce que ses ressources intérieures soient épuisées, jusqu'à ce que la flamme s'éteigne et que la jeune fille n'aie plus d'autre choix que d'affronter les ténèbres de la forêt, c'est à dire tout ce qui se cache dans l'inconscient. Jusqu'à la très noire Baba Yaga.

Il y a un risque de fascination à ce stade de l'initiation; l'ombre en tant que part refoulée réapparaît souvent  dans des activités faisant appel à l'inconscient: l'art, la relation, l'apparence (ou persona) ... Les artistes tourmentés par l'ombre ont conclu une sorte de pacte maléfique avec leur part refoulée. Cette créativité issue de leurs ténèbres les précipitent rapidement dans un cercle vicieux. Ils deviennent esclaves de la marâtre du conte en échange d'inspiration facile au gré de leurs pulsions. Et lorsque vidés de toute énergie vitale, la flamme s’éteint, ils ne vont pas s'aventurer dans la forêt car ils craignent de perdre cette créativité qui semble seule leur donner une valeur aux yeux du monde. Ils ignorent qu'au-delà de la forêt se trouve leur véritable potentiel...

Pourtant l'Art, ce n'est pas cela. L'Art c'est créer à la pointe de l'Être, c'est devenir (ou re-devenir...) semblable de Dieu. Tel que Lui-même nous a créé.
Le plaisir de créer n'est qu'un effet secondaire de l'Art. Créer est une haute responsabilité. La plus haute qui soit et regardez la place qu'il a dans ce monde...


Créer c'est offrir à l'autre une reliance à Lui-même. Créer c'est nourrir l'autre de Soi. 

Peu de gens s'aventure à la rencontre de la Baba Yaga. Cela demande du courage et quelque part, une forme de folie...ou de sagesse.