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mardi 30 juillet 2024

Fred Deux nie l'avant ?




C'était à la Maison de la poésie, à Paris, samedi 3 février 2024, à l'occasion du centenaire de Fred Deux, alimenté par la sortie de l'ouvrage de Frédérick Aubourg, Fred Deux, l'incorrigible : les passages censurés de La Gana, dont Denis Lavant lisait ganachement des extraits.

dimanche 4 décembre 2022

Pour manier tôt le magnéto
(une enquête des Trois — pas si —Jeunes Détectives) : épisode 1


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Nous étions trois, comme dans la série en Bibliothèque verte que je dévorais dans mon enfance, avec ses titres tout en calembours qui n'ont pas peu contribué à me (dé ?)construire.
Moi, Tristan, André.

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(J'en profite pour rappeler que le dernier album de Stupeflip, Stupeflip forever, est dans les bacs depuis le 16 septembre, qu'on se le dise !
Mais je m'égare, comme on dit à Montparnasse ou à Saint-Lazare.)

Bref, trois affamés de Fred Deux, donc, mais sans doute plus proches de Boby Lapointe que de la Bibliothèque verte : un poète (Tristan), un esthète (André) et un « philosophe » (bibi).

Moi qui suis envoûté par le talent de conteur de Fred depuis que j'ai ententententendu des bribes de sa jactance sur France Khü à la fin des années 80, moi à qui une généreuse amante magique a offert un diamant en 2000 — les 24 cédés d'À vif publiés par André Dimanche en 1998 à l'occasion de sa réédition de La Gana —, moi qui sitôt que j'ai découvert Internouille (10 ans après, en 2008, hem !) ai pigé ce qu'était un blogue, qu'on pouvait s'en servir pour transmettre quasi toute la mémoire de l'humanité — du moins tout ce que peuvent produire et saisir certes seulement deux de nos cinq sens (la vue et l'ouïe, pas le tact ni l'odorat ni le goût), mais ça permet de balancer déjà pas mal : textes, images, sons, musiques, vidéos, films

Moi qui, après m'être échiné à piger comment construire un foutu blogue, ai fissa envoyé direct en février 2009 comme une bouteille à la mer ces fameux 24 cédés, ça m'a un an plus tard fort réjoui de voir surgir dans un des rares commentaires pertinents un certain Tristan, devenu depuis tout aussi timbré de Fred que moi, au point de s'affairer voici deux ans à édifier un site dédié à la reconstitution généalogique et géographico-topologique de l'univers de Fred Deux, et qui est devenu un franc ami

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur, moi qui grâce à ce même Tristan avais appris que la BNF détenait les cédés de la totalité des K7 désormais numérisées de Fred (pas loin de deux cents heures !), moi qui scrutais régulièrement le pan sonore du site internouille au doux nom si indigène de cette même BNF, Gallica, voilà-t-y pas que j'aperçois en avril 2011 que ces gentils fonctionnaires se mettent enfin à déverser la manne dans les tuyaux…

Mais moi qui faisais jusqu'alors toute confiance à des institutions si vénérables, force me fut alors de constater (légèrement éberlué) que les chiards qu'on a stagiés au rabais pour balancer ce bouzin, ils ont déconné à tout-va : des plages de 3 mn suivies d'autres de 10 sec. ou de 20 mn, complètement au pif sans du tout respecter l'ordre des K7 et de leurs faces propres, et vas-y que je te fais portnawak, on s'en branle total nous les gueuzedés !
Aucun enchaînement d'une plage à l'autre, évidemment, fallait cliquer chaque fois sur la suivante.
Mais bon, faut pas désespérer Billancourt, pas mettre bille en tête, spa ?

Moi qui n'aimais pas trop que l'on traitât ainsi à la légère le Graal de ma quéquette, j’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs

Alors ni une mais Deux, j'ai  tout rapatrié dans mon doux disque dur, tout raccordé en semblants de cassettes audibles, face après face, de manière à reconstituer un corpus correct, facile à écouter, au fur et à mesure que Gallica consentait à nous livrer l'or de ce corps-puce, deux mois durant.
Ça a débuté comme ça.

Et puis quatre ans après, le 1er mars 2015, voilà qu'André déboule sur mon blogue, lui aussi est saisi.
Il ouvre toutes les écoutilles de Fred à Emmanuel Guibert, qui s'en réjouit vite et s'en fera bientôt l'ambassadeur.

Fred meurt en septembre 2015.

J'écris un pauvre mot à Cécile, elle me répond que la seule fois où elle a vu Fred pleurer ce fut lorsqu'elle lui a montré que depuis le présent site foutraque toutes les bandes étaient audibles n'importe où sur la planète.

Moi je trouve ça assez normal de partager, je pense pas trop à l'économie de marché, je savais pas que les hébergeurs gratuits-gentils c'était juste pour mieux t'enculer plus tard et te faire cracher ou même que des fois ils sont tellement tarés qu'ils s'hara-kirisent ! — moi gentil Bisounours qui découvre la Toile en 2008, tout noué tout ténu, né tout nu ça nous tue.

Bref, j'avais grave galéré deux mois durant (avril-mai 2011) pour reconstituer correctement tous les fichiers foutraques de Gallica, mais j'ai hélas vite pigé qu'au bout d'un temps assez petit les hébergeurs niquaient l'accès.

Moi qui n'aime pas trop les contraintes, les embûches, les entraves, ça me gave grave.

Alors, tandis que Tristan turbinait, crac ! tout à trac dans sa tête de braque, nous on a goupillé un genre de tric-trac avec André — okay, quoique un peu foutraque…

mercredi 30 juin 2021

Les deux Alfred

C'est bien sûr le titre de la dernière comédie de Bruno Podalydès, réjouissante dans sa critique des modernes conditions du travail et du sabir infect que l'on est tenu d'y jacter.

Il se trouve que j'ai eu l'occasion de voir ce film une semaine avant sa sortie (retardée d'un an) au festival d'Alès, en présence du réalisateur. Le tournage ayant eu lieu en 2019, avant l'irruption de la pandémie, celui-ci était assez atterré de constater que ce qu'il envisageait alors comme de l'anticipation à moyen terme (la généralisation du télé-travail et l'exigence de disponibilité H-24 des employés) relevait désormais du quotidien le plus courant.

Incidemment, cette séance m'a enfin permis de résoudre l'énigme que j'exposais ici-même voici plus d'un an, à savoir, la raison de l'inversion des plans entre Dieu seul me voit (Versailles-Chantiers) (1998) et la version longue de ce même film sortie en dévédés en 2008, Versailles-Chantiers (version interminable), dans la séquence du restaurant syldave où Albert file aux toilettes pour vomir.

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Bruno Podalydès m'a fort obligeamment fourni l'explication, qui est en réalité bête comme chou — ou plutôt comme kropow, dirait Mark Rosenfelder.

Lors des repérages pour Dieu seul me voit, l'équipe du film avait bel et bien trouvé un vestibule qui correspondait au décor du Sceptre d'Ottokar (p. 5, quatrième case), à ceci près que sa disposition était inverse par rapport à l'album d'Hergé.
Qu'à cela ne tienne, s'était dit le réalisateur, il suffit d'apposer sur la porte le mot TOILETTE en miroir et de procéder ensuite à l'inversion de cette brève séquence au laboratoire.

Sauf que c'était là son premier long-métrage, et qu'en ces temps préhistoriques où tout se faisait sur celluloïd le coût de ce procédé d'inversion d'images dépassait par trop le budget alloué.

Podalydès s'est donc résolu à laisser la séquence telle quelle, d'où la bizarrerie de cette inscription en miroir (d'autant plus étrange, certes, pour les spectateurs qui ne connaissent pas l'album de Tintin !)

Dix ans plus tard, en 2008, Podalydès était devenu un cinéaste amplement reconnu et l'inversion numérique ne posait aucun problème, donc il a pu aisément rétablir la séquence telle qu'il l'avait toujours imaginée.

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Donc Les deux Alfred, aujourd'hui, c'est évidemment un film.

Mais pas pour moi.

Pas pour nous, les férus de Jean Douassot et de Fred Deux, pas pour nous, les entichés des bandes magiques !

Les deux Alfred, pour nous, c'est évidemment les deux Alfred Deux, Alfred père et fils : Alfred Gaston Eugène Deux et Alfred Jean Lucien DEUX, « né de mère inconnue » (sic !)

Il y a aussi l'oncle, bien sûr, suicidé en 1937 alors que Fred avait 13 ans, sauf qu'en réalité l'oncle ne se prénommait pas Alfred mais Édouard Albert Georges, comme nous l'apprend l'extraordinaire site de Tristan S. — sur lequel je compte bien revenir très prochainement.

« On faisait bien un clan. Le père avait raison tout à l’heure. Les trois Alfred.
Et, pour la première fois, je me sentais un Alfred.
Je sentais aussi que je n’avais rien de commun avec Alfred père et Alfred oncle, mais tout de même j’étais plutôt de leur côté que de celui de la mère. Un besoin de laid, de beau, de tout. De tout ce que le vieux acceptait, de ce qu’il refusait, de notre vie, cave, plaque, cousins, bec de gaz. Pas à dire, concluais-je, je suis un Alfred et c’est ce que la mère ne veut pas. »

Jean Douassot, La Gana, ch. XII, Julliard, 1958, p. 315

« Le père passe des boulots les plus crevants aux boulots les plus éreintants. Il débarque avec son habituel coup dans l’aile mais siffle ses airs. Alfred le siffleur, l’appelle-t-on maintenant. On s’arrête même pour l’écouter. Il jacasse et fait rire. Derrière nous, le grand jeu qui tourne. Chacun sa chance. Bonjour, Madame, et bonjour d’Alfred surtout. Des deux Alfred, des trois Alfred. De toute la famille des Alfred. Se réduisent à trois et se réduiront peut-être plus vite qu’on le pense à deux ou à zéro. »

ibid., ch. XIV, p. 381

Tout au long de son œuvre, Fred Deux revient inlassablement sur sa famille, « la famille des Alfred », mais la matrice fondamentale de cette œuvre est topographique : c'est une cave de Boulogne-Billancourt, au n°5 de la Chaussée du Pont, dans laquelle Fred vécut toute son enfance.

Il en fournit l'adresse précise au détour d'une phrase, à la fin de la plage 1 de la troisième cassette des bandes magiques, quand il rentre avec « Casquette » de leur périple vélocipèdique, à partir de 44'47" :

Fred donne son adresse

Cette cave, j'ai commencé à essayer de la retrouver voici dix-sept ans, en 2004. Ce jour-là, nada, j'étais reparti bredouille : j'ignorais alors que cette Chaussée du Pont avait été rebaptisée après-guerre…
En 2017, Tristan ayant depuis conjugué ses efforts avec les miens pour retrouver l'immeuble, j'ai pu y pénétrer et prendre quelques photos

Autre vestibule, autre escalier, mais il restait à pouvoir enfin entrer dans la cave, fouler ce sol et sa fameuse plaque d'égoût…

Et puis j'ai sympathisé avec Matthieu Chatellier, le réalisateur du splendide film sur Fred et Cécile, Voir ce que devient l'ombre, et Tristan a commencé à dévoiler sur son site les recherches paléontologiques qu'il accumule depuis des années, et nous avons décidé de retourner ensemble dans l'immeuble, cette fois pour le filmer minutieusement.

Nous y sommes allés tous les trois mardi 15 juin, à peine étions-nous entrés que nous sommes tombés sur l'actuelle locataire de la cave en rez-de-jardin, elle a accepté de nous recevoir, il suffisait d'attendre quelques jours…

Coïncidence ? Le film de Podalydès est sorti mercredi 16 juin, et deux jours plus tard nous entrions dans la cave des Alfred.

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De dos, Matthieu filme Tristan en train de mesurer les dimensions de la pièce.
(Le recoin d'où j'ai pris ce cliché n'existait pas à l'époque des Alfred : il s'agissait de la cave contiguë, annexée par la suite)

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Sur place, Tristan reporte les cotes qu'il vient de mesurer sur le croquis de la cave qu'il avait ébauché d'après les récits de Fred

lundi 11 mars 2019

Des mots pour une voix : deux textes à propos de l'autobiophonie lardée de rêves de Fred Deux


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En 2017, deux expositions majeures rendirent hommage à Fred Deux, deux ans après sa mort.

D'abord à Lacoux, au Centre d'art contemporain qu'il avait fondé au début des années 70 avec Cécile, Roche vive — cf. deux, du 3 juin au 10 septembre (exposition commune avec l'URDLA de Villeurbanne du 3 juin au 22 juillet).

Et puis Le monde de Fred Deux, au musée des Beaux-Arts de Lyon, du 20 septembre 2017 au 8 janvier 2018 :



Pour les catalogues de ces expositions, deux amis écrivirent des textes qui témoignaient chacun à leur manière de l'effet que leur fit l'écoute des bandes magiques (à la diffusion desquelles je me réjouis  d'avoir contribué, et ces textes, je les contresigne des deux mains, c'est comme si je les avais écrits moi-même).

Tristan a décrit cette fragrance de fragments ressaisis pour l'expo de Lacoux-Villeurbanne :

Les Bandes Magiques
(pour Cécile et pour l’Ex-homme-âne-yack)



« Ici Fred, ici Fred, j'essaie de mettre en route cet appareil. J'écoute. » (89.1)*
Vers 1963, Lacoux.
Cécile Reims et Fred Deux ont repris la maison du vieux Séraphin, dans le quartier de sous la velle, le quartier du haut du village du bout du monde. « Là une immense faille, une immense plaie, une déchirure : le Jura qui s’était cassé là, le Jura avait cédé. » (émission « Fiction 30 », 9 mars 2000)

Fred à cette époque comme le village est dans une faille. Il a écrit La Gana et s’est mis à Sens Inverse, mais comme dessoudé plus rien n'avance, ni l'écriture ni dessin.
Surgit alors chez eux un lecteur curieux qui, récoltant sans y croire cet aveu sans espoir, repart laissant derrière lui les semaines passer.

C'est par courrier et dans un carton qu'arrivera l'inattendue thérapeutique proposée par l'homme. Un petit magnétophone, un micro, quelques bandes.

Un temps pour accepter à ses côtés cette nouvelle présence, un temps d'apprivoisement et les premiers souffles enregistrés, la première voix. Fred se lance.

Il ne sait pas ce qui va arriver, et parce qu'il n'y avait pas de raison que ça arrive en ressort 30 ou 40 bandes plus tard sans en savoir davantage. Quatre fois encore les bandes seront sorties : 1972-73...1983... 1993, 1994. La dernière fois exceptée, une dizaine d'années s'accumule pour que « la poussière finisse par devenir un peu de terre, et que de là on soit mieux pour aller fouiller. » (93.1)

Fred devient un homme aux trois territoires: le dessin, le texte, la parole; chacun devant sans troubler l'autre trouver et préserver sa place.

Si avec Nœud Coulant l'expérience d'une transcription des bandes vers l'écriture le laissera insatisfait, la question de l'alternance entre le dessin et la parole le travaille. Ce qui est à craindre c'est « ce relais que la parole veut prendre, la parole qui voudrait doubler le dessin (...) c'est à la fois tout à fait différent d'un dessin et c'est très proche d'un dessin. Ce qui est certain c'est que ça n'a rien à voir avec de l'écriture ; ce n'est ni proche ni loin de l'écriture, c'est autre chose. Le dessin est une parole rentrée que l'on fait sortir et que la parole comme [il] l'utilise là c'est une parole qui va chercher quelque chose qui est enfoui. » (91.1)

Si la puissance des bandes pourtant l'impressionne, c'est en rituel magique qu'elles seront invoquées. Magique, oui : « ils appellent ça des bandes magnétiques, mais c'est des bandes magiques aussi. » (90.3)

Désenfouies lorsque la machine de Fred se grippe et qu'il s'agit d'y voir plus clair. Remuer la chose, explorer l'en-dedans, chercher une voie.
Là, un merdier d'histoires à « SE » raconter, à retrouver « devant une petite bouche qui guette tout ce que vous dites et qui le ramasse, et au bout de cette bouche la mémoire qui s'inscrit. » (132.4)

Chaque histoire, il « la retournera des milliers de fois, et des milliers de fois il y aura un autre sens. » (27.1) Celle capturée sur une bande, dans un paragraphe ou par un dessin sera la variation d'une histoire primitive, fondamentale et profonde qui toujours nous échappera, et le long de laquelle Fred n'en finira de creuser.

Malgré les détails sculptant chacune, c'est donc toutes ensemble qu'il faut recueillir les divergences de ces versions buissonnières. Le vrai est à ce prix, « le vrai existe », le vrai est dedans et pour ainsi le révéler il aura fallu le triturer jusqu'à côtoyer « l’énormité du faux, parce que là d'où je sors on ne sait pas ce qui est vrai et ce qui est faux. » (48.6)

À sa grand-mère aveugle déjà réinventait-il en lisant les histoires du journal, mais le dialogue arbitré par les bandes le confronte désormais à son « autre moi. » (132.3)

Jamais pratiquement Fred n'aura réécouté les bandes, et s’il lui arrive de le proposer à Cécile ou à quelque ami, il n'y a pas là de but. La parole délivrée importe davantage que sa conservation ; et pour laisser place à une nouvelle parole les premières bandes seront effacées. Pas davantage que l'écriture ou le dessin ne seront destinés à un tiers, les enregistrements ne l'auront été pour être écoutés: « J’ai fait ça pour personne; personne ne va écouter ça. » (88.2)

Il aura fallu 1998 et leur édition sur disques par André Dimanche, précédée de leur numérisation pour la BNF par Madeleine Solà et Alain Trutat, pour que Fred assume les bandes comme un geste artistique à part entière, avec le partage induit : « Maintenant il faut que ça tourne, il faut qu’on les écoute. »

Mais cette écoute demandera un engagement à la mesure de celui qu'à sa table Fred aura. « Ce que je fais m'agite » (89.1) et « c’est très fatiguant de parler » (01.02), très, car ce fouissement se trouve mû par un état davantage que par une préparation. 
Pour laisser venir la parole sans la déflorer, très peu de notes, tout juste quelques miettes reliées par le flot. Alors, « quand je vais ressouder ça, la phrase va être inattendue mais connue profondément en moi, très profondément. Donc une immense surprise, pour ne pas dire une bousculade à l'intérieur de moi, mais reconstitution. » (93.1)

Dans un rapport similaire au dessin Fred sert d'intermédiaire, et la parole un transport passant par lui, jusqu'à vouloir « avaler le micro (...) il n’aurait plus besoin de parler, ça coulerait tout seul. » (01.2)
Tout ça comme la vie « c’est un breuvage, et il faut le boire. »

Traversé par ce flux, plusieurs fois le trouble est sensible, la voix agitée et les phrases heurtées (57.2) ; c'est que la mécanique du ressouvenir se trouve elle-même dans une nervosité s'ajoutant à celle intérieure qui le fait venir au micro. « J’ai arrêté les bandes, tout est revenu; je ne dors plus, j'ai des grandes peurs, j'ai des douleurs, je suis obligé de me lever. » (91.1)

Vidé, une force l'invoque et l'ébranle ; mais vidé c'était déjà une force.

« Voilà, il y aura eu ça dans ma vie: résistance et irrésistible. » (132.3) Toujours la Gana, « à la fois la plus forte des forces est la plus faible des faiblesses, puissance originelle et impuissance tout ensemble », où se réconcilient les contraires, à l'embrassement desquels Fred se confronte.

Pour une quête sans issue un mot sans réponse : « Pourquoi ? »

« Faire ça pour y voir clair ? Faux. Faux. Je ne vois pas plus clair aujourd'hui (...) C'est l'inutile qu'il faut dire. Moi j'accepte que ce soit l'inutile (...) Alors pourquoi je fais ça ? Pourquoi je parle de la mie de pain, des yeux du bouillon, de la combinaison de ma mère, de la mort de Zerbid ? Pourquoi j'ai parlé de l'imitation et de la passivité ? Pourquoi (...) J'ai pas besoin de comprendre ; j'ai pas envie. Quand je pose la question "pourquoi ?", ça pourrait être commencé par un point d'interrogation ? » (88.2)

Aucune justification ne sachant rien résoudre, lorsque sont évacuées ses peaux mortes demeure le geste. Creuser, usiner, gratter, comme à l'usine. Causer.

Toujours sa propre matière première, c'est « à lui-même qu'il parle » (48.6) et chaque personnage traversé devient une part de lui. Tous existent dans lui et dans les bandes par lui. Tous eux-mêmes se mélangent, se modèlent et se travaillent, façonnés et rendus à travers les histoires et le temps. Et au milieu, Fred, lui-même traversant le temps et les personnages, pour s'y retrouver.

Et pour se retrouver, ce qu'il faut se perdre ! Dans le temps, dans les histoires, et dans lui-même.

« Est-ce que vous me suivez, vous ? Ouais, ouais, je vous suis, me dit le Lyonnais en face de moi... Je l'avais un peu oublié, je me parlais à moi-même. » (48.6) Alors combien de Fred dans ce « visiteur de La Gana » ? Combien de Fred dans Leroy ou dans Casquette?
Chaque rencontre a son essence propre, mais les racines s'entremêlent et les reliant Fred comme souche. Et si c'est à ces êtres aux contours agités et bruissants que Fred dans l'évocation s'adresse, c'est d'abord de lui à lui que la parole chemine. « Les ruelles... J'ai tellement parlé des ruelles de La Châtre. J'ai aussi parlé des ruelles à Boulogne. La rue du Port à Boulogne, elle est plus belle que les rues de La Châtre. Hmm, il y a des ruelles à La Châtre qui sont plus belles que la rue du Port, faut pas les opposer. Non, mais j'aimais mieux Boulogne que La Châtre. »(88.2)

Seulement parfois, débordant d'entre les rives, nous laisse-t-il affleurer cet auditeur magique dont la place nous hèle. Comme par surprise, le tutoiement : « tu vois » (132.4), « tu sais » (93.2). Comme par surprise, le vouvoiement : « ce que je viens de vous dire » (26.1) ou encore, après s'être surpris à roter et jurer au cours d'une phrase, « excusez-moi. » (91.1)

Cette brèche dans le dialogue intérieur trouvera son déploiement naturel dans les entretiens radiophoniques qui en un sens ont pris le relais à partir des années 90.

Mais avant encore, à l'éclosion déjà des bandes la voix était toute proche, tournée vers nous, et accompagnée du regard.

Une série de reportages tournés à Lacoux et l'on découvre ce que Fred jamais peut-être n'aura évoqué : le Centre d'Art Contemporain que Cécile et lui ont créé dans l'ancienne école du village.

La voix est là, elle nous parle, et en contrechamp ce qui a nourrit tant de bandes apparait: le village, les habitants, les gestes, les présences ; une miette de la vie à Lacoux.

Dupont est là. Griot est là ; il roule son clope. Ce même clope décrit sur une bande par Fred : « Puis on s’est retrouvés là à fumer. Il m’a tendu son paquet de tabac, j’ai roulé une cigarette — il était très curieux de me voir rouler une cigarette. Lui, il avait des doigts qui n’étaient pas faits pour les rouler et qui pourtant réussissaient mieux que moi avec mes doigts fins. » (26.2) Ces doigts... on les voit.

On ne verra pas les autres, ou bien sans les reconnaître, mais on les sent, on les sait, eux aussi ils sont là.

Griot, Dupont. Et les autres : ils sont tous là, en dehors du cadre mais profondément dans le champ, invisibles mais présents. Maclais, « un immense bonhomme » qui avait coupé son pouce parce qu'il était pourri. Jeanne, la femme de Griot et la fille de Maclais, qui avait le palais défoncé et se levait la nuit pour aller marcher toute seule là-haut, vers la Vierge. Les Bagulet, Éric qui écrivait aussi sur des bouts de papelards et Suzanne qui tirait les cartes. Le vieux Tony, qui habite le quartier du centre et dont « l’exploit de la guerre de 14 avait été de foutre un coup de poing dans la gueule du capitaine ». « La grosse », obnubilée par les taches dans l'atelier de Fred, et son mari qui martelait la pierre pour faire sa tombale, lui aussi né à Boulogne. Un peu de Fred encore. Et Vucher. Et le gars de la place, qu'on appelait « la Météo » parce qu'il passait son temps à noter sur son calepin les détails du temps. Mais aussi, « le Rougeot », un gros bonhomme à qui on ne pouvait se fier, « une tête de con ». Et « le Mutilé », le vétéran du village qui a perdu sa jambe à Verdun « le 17 juillet 1916, sous un feu nourri d'artillerie ». Ils sont là.

Et Cécile.

Et les chats.

Et nous, au bout, quelque part.

* La notification des extraits cités renvoie au recensement tel qu’il est disponible sur le site Gallica et sur lesbandesmagiques.fr : d’abord le numéro de la cassette, puis celui de la partie.

Et Emmanuel Guibert a publié cette magnifique exhortation dans le catalogue de l'expo Le monde de Fred Deux (Lienart, 2017) :

Ecoutez Fred Deux ! by on Scribd



Le 22 septembre 2017, une soirée exceptionnelle a réuni au musée des Beaux-Arts de Lyon Frederick Aubourg, Georges Monti (des éditions Le temps qu'il fait), André Kleim et Emmanuel Guibert, qui chacun nous offrirent un aperçu des trois outils de Fred :