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dimanche 6 juillet 2025

Lu et vu (155)

 Lu

Grand frère de Mahir Guven

Faudrait quand même que j'apprenne à parler correctement parce que, si je dis ça à la mosquée, avec mon arabe mal appris de fils de Syrien et mon français de manouche, ils vont rien comprendre et je vais passer pour un kouffar. Qu'ils aillent niquer leur mère eux aussi.

Ils ont fait de l'islam une marque et ça me fout la migraine, mais j'arrive pas à l'expliquer. La vie, c'est terrible quand on a pas assez de mots, il faut que les autres vous écoutent deux fois plus pour vous comprendre. Du coup, la vie coûte plus cher. Rien que le psy ou l'avocat vous facturent deux fois plus parce que vous vous expliquez avec vos pieds. Eux aussi, ce sont des maquereaux. IIs sont là pour aider et soigner, mais si vous payez pas, ils vous disent avec politesse et élégance d'aller compter les nuages. (p 63)


J'ai garé ma voiture au parking de mon immeuble, et j'ai descendu l'arrondissement à pied pour rejoindre le commissariat. Il était 19 heures. Comme d'habitude, on m'a dirigé vers le premier étage.

Je suis entré dans une pièce. Le Gwen était assis en face de moi. Petit sourire de sale Français, de vieux Breton, briscard, fier de lui, menton pointu, cheveux courts sur les côtés, sourcils broussailleux, chemise ouverte, bleue, soyeuse, mais moche. Une vie à fliquer et mettre en cabane. Mais, ma parole, lui aussi on finirait par l'enfermer. Entre quatre planches de bois, dans un trou, et on l'enterrerait sans sourires, sans collègues, sans indic. Et personne pour lui porter des fleurs. Quoi qu'il arrive, la vie on la commence, on la vit et on la finit dans une boîte. D'abord le ventre de votre mère, puis un couffin, puis votre chambre, puis l'école, la discothèque, la voiture, l'entreprise, la maison, et à la fin ? Un cercueil. Toujours une boîte.

«Tout va bien, Callahan ?»

Harry Callahan, pour ceux qui connaissent, c'est un inspecteur de police retors incarné par Clint Eastwood. Une bouche comme une mitraillette de mots, l'un des héros de mon père.

«Bon, ta convocation c'est de la merde. T'as juste plus de points sur le permis, mon pote. Fini le VTC.»

J'ai pas compris immédiatement. Toute ma nouvelle vie, c'était grâce à Le Gwen. Le vieux keuf m'avait aidé à trouver un taf. (…) (p 93)


Sur mon balcon, je fais crépiter le joint pour oublier. Voici ma cage, ma bulle, mon mètre sur deux, mon monde. Il a plu, j'ai froid et le dessous des pieds mouillé. Je suis sorti torse nu, le vent frais rebondit sur ma peau. Moite et suspecte, la nuit a une odeur de pute en préretraite. Personne ne se promène à cette heure, les lampadaires n'éclairent que le goudron. Au loin, on entend des voitures qui circulent, y a plus que des taxis, des VTC ou des cramés de la tête par l'alcool ou la drogue. Quand je kille un pilon, j'aime bien garder la fumée dans mes poumons quelques secondes. Ça crépite devant mon nez, puis c'est chaud en bouche, dans la gorge et dans la poitrine. Les yeux fermés, là-haut c'est vaporeux, ça plane et je me sens bien, comme si j'avais posé mon sac à dos plein du poids du monde. (p 99)


Bleu de travail de Thomas Vinau

Vu

Cinéma 

Adieu Philippine de Jacques Rozier

Exposition 

Un certain Robert DoisneauMusée des Beaux-arts de la ville de Pau

vendredi 26 février 2016

"Sois sans inquiétude, au printemps prochain, nous irons cueillir les jonquilles."

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et pensées pour l '"éclosion des jonquilles primeures à Gif-Sur-Yvette" Martine Sonnet / Pierre Bergounioux et "Une grisaille tempérée inocule au matin sa lumière particulière. Autrement dit il pleut sur les jonquilles" de Thomas Vinau


Nous retournerons cueillir les jonquilles


(...) Alors, il n'y est pas ? Parlez-moi franchement.
— Nous ne pouvons pas l'affirmer. Tout ce que nous pouvons vous dire c'est que, dans la dernière quinzaine, il n'est venu personne.
 Il y a quinze jours, Raymond était encore a Romainville. Marcelle est repartie vers d'autres cimetières
*

— Enfin te voilà, s'est écriée la tante en embrassant Marcelle.Je ne savais pas comment te prévenir. Voilà huit jours que j'ai une lettre pour Raymond !
— Oui, Raymond. Tu m'excuseras de l'avoir ouverte Je ne pouvais pas attendre.
Et Marcelle lit sur une feuille de carnet ces lignes griffonnées à la hâte :
« Ma chérie. On nous emmène en Allemagne. Tous les copains que tu connais sont avec moi et vont bien. Sois sans inquiétude, au printemps prochain, nous irons cueillir les jonquilles. Soigne bien mon fils. Je vous aime et vous embrasse tous les deux. Nous vaincrons. Bon courage. » 
 — Qui a porté cette lettre ? demande Marcelle qui ne sait pas encore si elle va rire ou pleurer.
— Une femme. Elle a laissé son adresse.
—  Raymond ! Mon Raymond, crie Marcelle. T est vivant. Je le retrouve.
— Mais pourquoi te parle-t-il d'aller cueillir dé jonquilles ?
— Pour me faire plaisir. Il promet de m'y amer depuis trois ans, et il y a toujours eu quelque chose pour nous empêcher.
 Et Marcelle, les joues inondées de larmes rayonne d'un beau sourire. (p 171-172)

 (...) — Un an déjà.
— Déjà ? Tu en as de bonnes, toi.
— Écoute, lorsque nous sommes arrivés, nous nous disions, ça va durer deux mois. Puis l'été a passé. Nous voilà maintenant à l'automne.
— Crois-tu que ça va durer longtemps encore demande un autre Français.
— J'ai bon espoir.
— Les Russes ont repris Kharkov et approchent du Dniepr, dit Robert.
— Combien de temps nous faudra-t-il attendre encore ?
— C'est assez difficile à dire.
— Crois-tu que ça sera fini pour la fin de l'année ?Je voudrais tant être revenu pour la Noël.
— Peut-être.
— En tout cas, dit Raymond, il faut que ce soit fini au printemps.
— Pourquoi ?
— J'ai promis à ma femme de l'emmener cueillir des jonquilles.
— J'ai bien peur, dit quelqu'un, qui jusqu'à maintenant s'était tenu à l'écart des jeux et de la conversation, que nous n'allions pas jusque-là. (p 195)

(...) A côté de lui le Français qui tout à l'heure avait exprimé ses craintes, se hausse maintenant sur les pieds pour regarder le panier à pains que deux jeunes Russes apportent des cuisines.
 —Hé vieux, dit Raymond, en le poussant du coude, quand je disais que nous les cueillerions, les jonquilles ! (p 197)


XXI

Les jonquilles de Sainte-Assise


 — Tiens, des jonquilles !
 — Tu vois, je tiens mes promesses.
Un éclat de rire salue cette réponse.

(...) C'est seulement à quelques centaines de mètres du village que Marcelle, regardant autour d'elle, vient de découvrir, sous les arbustes, une floraison de jonquilles.
—Je te l'avais dit que je t'y mènerais, répète Raymond tout joyeux.
—Veux-tu te taire, menteur. Personne n'y avait pensé en venant ici.
—Qu'est-ce qu'il y a comme fleurs par là ! Venez voir ! appelle Roger, toujours en avant.
—Et là-bas ! Oh ! Regardez !
De chaque côté de la route, les bois de Sainte-Assise sont tapissés de jonquilles. Il y en a partout. (p 224-225)


 

mardi 23 mars 2010

de blog en blog

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A cloche-pied de blog en blog, et tomber sur " Une grisaille tempérée inocule au matin sa lumière particulière. Autrement dit il pleut sur les jonquilles". Tellement ça. Relire. Se taire.

Le jour où Jean Rochefort n'est pas mort.

C'est un lundi de Mars. Le second jour du printemps. Une grisaille tempérée inocule au matin sa lumière particulière. Autrement dit, il pleut sur les jonquilles. Je me suis levé tôt dans notre chaos velouté, avec déjà la volonté de ne rien faire de plus. Disons d'en faire le moins possible. Rester à l'écart de la marche du monde. Laisser la télé éteinte. Faire tourner le même disque, smoking, drinking/never thinking/of tomorrow. Ne pas aller voir plus loin que le bout de son nez. En rester là. Au bout de son nez. Aujourd'hui la parenthèse est possible. Dehors les gouttes font comme une deuxième salve de bourgeons aux branches nues des arbres. La terre brille. Quelque chose dit : D'accord, réessayons. Quelque chose dit : Tu n'as pas besoin de te souvenir. Pas aujourd'hui. Tu n'es pas obligé de repenser à ton enfance. Aux poils longs du tapis rouge du salon. Tu n'as pas à mesurer ce que tu as perdu. À te demander ce qui a cloché ni quand ça a cloché. À repenser aux absents. Le monde d'où tu viens n'a pas disparu. Regarde, tu te souviens encore des mains de ta grand mère. De la terre labourée. Des chansons dans la voiture. De Winnie l'ourson. Regarde, tu as encore des rêves. Même tordu, tu as grandi dans leur ombre. Ils sont encore entiers. Debout. Tu récites des poèmes. Tu n'as pas fait de mal. Du moins pas tant que ça. Jean Rochefort n'est pas encore mort. Ne regarde pas devant. Ne regarde pas derrière. Reste là.