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dimanche 29 mars 2020

"ce besoin que le malade a de voir intervenir un peu de magie"

remonté du 16 juillet 2016

  2016   "Et on a de tels médecins dans notre hôpital à Fukushima",  Fukushima, ce nom, 30 000 morts, 50 000 morts, combien au juste, des villages entiers balayés avec leurs registres d'état-civil, cinq ans plus tard, sidération toujours aussi vive dans la mémoire

2020 Fukushima indélébile dans la mémoire, nouvelle sidération pour d'autres échos

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Le vide et le plein
Carnets du Japon 1964-1970

     Je suis sensible aussi à certains aspects de la médecine traditionnelle chinoise qui a fait souche au Japon. Dans le manège des masseurs, dans l'attirail des poseurs de moxa, il y a quelque chose qui satisfait ce besoin que le malade a de voir intervenir un peu de magie (une maladie qu'on attaque sans magie aucune, sans ruses ni vitesse, reste sur ses positions). Également l'idée que si l'on parvient à duper la maladie— certains exorcismes visent à duper les démons — on guérira. (...)


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En sifflottant Shusaku Endo
traduit de l'anglais par Anne Guglielmetti


     "Prends par exemple le cas d'une femme âgée qui a la tuberculose et se fait soigner dans un hôpital de préfecture.  Eh bien, le traitement qu'elle recevra sera impeccable et pourtant sa guérison sera plus lente. Et tout ça parce que ces vieilles femmes sont si bouleversées de se retrouver dans un énorme et impressionnant bâtiment hospitalier où tout est aseptisé que ça les épuise littéralement. Du coup, quand tu les renvoies dans leur campagne, leur état s'améliore considérablement!
     - Bien possible, acquiesçait Eiichi en étouffant un bâillement. (...)
     - Mais j't'assure ! répliquait l'autre, voilà pourquoi il m'a toujours semblé que la médecine n'était pas seulement une affaire de pharmacie et d'habileté technique. Le cœur y a sa part, aussi ! Dernièrement, j'ai conclu qu'un bon médecin était un type qui parvenait à aider un malade pour lequel il n'y avait plus d'espoir à mourir sans désespoir. Et on a de tels médecins dans notre hôpital à Fukushima. Bien sûr, pas un seul de ces gros bonnets des cercles scientifiques n'entend parler d'eux mais ils méritent tout mon respect pour la manière dont ils s'occupent de leurs malades ! (...)"

lundi 4 juillet 2016

Je sais maintenant que je ne possède rien...

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JE SAIS... Philippe Jaccottet
(L'Effraie et autres Poésies, éd. Gallimard, 1953)

Je sais maintenant que je ne possède rien,
pas même ce bel or qui est feuilles pourries,
encore moins ces jours volant d'hier à demain
à grands coups d'ailes vers une heureuse patrie.

Elle fut avec eux, l'émigrante fanée,
la beauté faible, avec ses secrets décevants,
vêtue de brume. On l'aura sans doute emmenée
ailleurs, par ces forêts pluvieuses. Comme avant,

je me retrouve au seuil d'un hiver irréel
où chante le bouvreuil obstiné, seul appel
qui ne cesse pas, comme le lierre. Mais qui peut dire

quel est son sens ? Je vois ma santé se réduire,
pareille à ce feu bref au-devant du brouillard
qu'un vent glacial avive, efface... Il se fait tard.

lundi 10 décembre 2012

au bonheur des dames


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Séville
                                       
                                         Au bonheur des dames Emile Zola

...C'était, à l'encoignure de la rue de la Michodière et de la rue Neuve-Saint-Augustin, un magasin de nouveautés dont les étalages éclataient en notes vives, dans la douce et pâle journée d'octobre. (...) Le magasin, vide encore de clientes, et où le personnel arrivait à peine, bourdonnait à l'intérieur comme une ruche qui s'éveille.
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(...) Dans le pan coupé donnant sur la place Gaillon, la haute porte, tout en glace, montait jusqu'à l'entresol, au milieu d'une complication d'ornements, chargés de dorures. Deux figures allégoriques, deux femmes riantes, la gorge nue et renversée, déroulaient l'enseigne: Au Bonheur des dames. Puis, les vitrines s'enfonçaient, longeaient la rue de la Michodière et la rue Neuve-Saint-Augustin, où elles occupaient, outre la maison d'angle, quatre autres maisons, deux à gauche, deux à droite, achetées et aménagées récemment. C'était un développement qui lui semblait sans fin, dans la fuite de la perspective, avec les étalages du rez-de-chaussée et les glaces sans tain de l'entresol, derrière lesquelles on voyait toute la vie intérieure des comptoirs. En haut, une demoiselle, habillée de soie, taillait un crayon, pendant que, près d'elle, deux autres dépliaient des manteaux de velours. 
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(...) tous trois revinrent sur leurs pas, en tournant autour du magasin. Mais, comme elle entrait dans la rue, Denise fut reprise par une vitrine, où étaient exposées des confections pour dames. (...) une admiration la clouait sur le trottoir. Au fond, une grande écharpe en dentelle de Bruges, d'un prix considérable, élargissait un voile d'autel, deux ailes déployées, d'une blancheur rousse; des volants de point d'Alençon se trouvaient jetés en guirlandes; puis, c'était, à pleines mains, un ruissellement de toutes les dentelles, les marines, les valenciennes, les applications de Bruxelles, les points de Venise, comme une tombée de neige. A droite et à gauche, des pièces de drap dressaient des colonnes sombres, qui reculaient encore ce lointain de tabernacle. Et les confections étaient là, dans cette chapelle élevée au culte des grâces de la femme: occupant le centre, un article hors ligne, un manteau de velours, avec des garnitures de renard argenté; d'un côté, une rotonde de soie, doublée de petit-gris; de l'autre, un paletot de drap, brodé de plumes de coq; enfin, des sorties de bal, en cachemire blanc, en matelassé blanc, garnies de cygne ou de chenille. Il y en avait pour tous les caprices, depuis les sorties de bal à vingt-neuf francs jusqu'au manteau de velours affiché dix-huit cents francs. La gorge ronde des mannequins gonflait l'étoffe, les hanches fortes exagéraient la finesse de la taille, la tête absente était remplacée par une grande étiquette, piquée avec une épingle dans le molleton rouge du col; tandis que les glaces, aux deux côtés de la vitrine, par un jeu calculé, les reflétaient et les multipliaient sans fin, peuplaient la rue de ces belles femmes à vendre, et qui portaient des prix en gros chiffres, à la place des têtes.

dimanche 25 novembre 2012

Triana : sur le devant de la scène


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Paroles Come Di Paolo Conte

"la comédie d'un jour, d'un jour d'ta vie,

la comédie, la comédie
"…
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samedi 24 novembre 2012

(...) je ne sais pas si je l'aime ou si je m'y suis habituée.

Dormir accompagnéLivre de chroniques II de António Lobo Antunes
 Dormir accompagné (livre de chroniques II) A. Lobo Antunes

(traduit du portugais par Carlos Batista)

L'amour conjugal

Je suis mariée depuis vingt-quatre ans et je ne sais pas si je l'aime ou si je m'y suis habituée. Je ne déborde pas d'enthousiasme à l'idée que mon mari rentre tous les soirs à six heures et demie sept heures mais ça ne m'est pas non plus désagréable. La perspective de passer un mois de vacances avec lui et les enfants ne m'exalte ni ne m'ennuie. Faire l'amour n'est pas la chose qui m'excite le plus au monde mais je ne peux pas non plus dire que c'est une corvée. Zé To a le sens de l'humour, il n'est pas laid, il n'est pas idiot, il n'a pas tant de ventre que ça, il n'est pas mal pour son âge, il m'offre des fleurs de temps en temps, il me rapporte du parfum duty free au retour de ses réunions à Londres, j'ai commencé à flirter avec lui à dix-sept ans, je n'ai jamais couché avec quelqu'un d'autre, sincèrement je ne me vois pas coucher avec quelqu'un d'autre et cependant vous comprenez, je ne sais pas si je l'aime ou si je m'y suis habituée. J'en arrive à penser que je l'aime quand je le compare aux autres hommes, aux maris de mes amies par exemple, à mes beaux-frères, et j'en arrive à penser que je m'y suis habituée quand je vois un film avec Robert de Niro. Ce n'est pas que Robert de Niro soit beau, mais c'est son sourire, c'est sa manière de regarder, c'est le vide qui flotte en moi quand je rallume la lumière et qu'au lieu de Robert de Niro, c'est Zé To près de moi sur le canapé, c'est Zé To près de moi dans la voiture, c'est Zé To qui me demande en portugais si la femme de ménage a repassé son pantalon gris, qui me fait remarquer que le robinet de la salle de bain goutte, et quand je suis allongée c'est Zé To en pyjama qui s'étend à mes côtés avec ses revues de 4x4 qui le passionnent, c'est Zé To qui me donne un baiser, éteint la lumière, c'est le talon de Zé To qui frôle ma jambe, c'est Zé To qui s'endort si vite et me laisse seule dans le noir à regarder le plafond en attendant un sommeil qui tarde, qui se fait attendre, qui met des siècles à venir. Bien entendu si Robert de Niro était ici je n'en voudrais pour rien au monde. Il a certainement des tas de manies insupportables, il est certainement égocentrique, peut-être aime-t-il assembler des miniatures d'avions ou autres bêtises de ce genre, si ça se trouve il me tromperait à droite et à gauche avec des actrices de Hollywood
(j'ai déjà quarante-six ans et sans être laide je n'ai rien à proprement parler d'une Jessica Lange)
et ma vie deviendrait un enfer de jalousie et de scènes de ménage puériles. Parfois, voyez-vous, je me demande ce qui me pousse à chercher si j'aime Zé To ou si je m'y suis habituée, parfois je me demande si c'est important de l'aimer, si c'est important l'amour, si l'amitié et la camaraderie
(c'est un mot horrible qui rappelle les scouts n'est-ce pas, je trouve que c'est un mot horrible mais je n'en vois pas d'autre)
ne sont pas plus importantes, nos enfants sont de vraies perles, ils ne nous causent aucun souci, ils ne se droguent pas, sont tous deux à l'université, n'ont jamais cabossé nos voitures, s'inquiètent beaucoup de nous, surtout Diogo, Bernardo a toujours été plus détaché ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas un ange, parfois je me demande si la complicité
(ce mot ne me plaît pas davantage, il sent le vol à main armée vous ne trouvez pas ?)
l'absence de disputes, le caractère doux de Zé To ne sont pas plus importants, sa patience face à mes caprices, face à ce petit tempérament que j'ai hérité de mon père, face à mon désir d'être opérée des seins, de faire un lifting, de retrouver celle que j'ai été même si au moment de sourire j'ai la sensation que les coins de ma bouche vont se déchirer dans un crissement de tissu. Fort heureusement vous êtes d'accord avec moi, vous n'imaginez pas de quel poids vous me soulagez, fort heureusement vous aussi vous considérez l'amitié comme plus importante que l'amour, la camaraderie,
(revoilà ce mot quelle plaie)
les enfants, la complicité
(et celui-là encore)
l'absence de disputes, la douceur de Zé To, fort heureusement vous pensez que je ne dois pas me demander si je l'aime ou si je m'y suis habituée, fort heureusement vous m'avez invitée à dîner en tête à tête, seulement pour dîner avec vous, docteur, quelle excuse irais-je donner à Zé To, mais si vous voulez, nous pouvons à la place déjeuner vendredi dans un restaurant loin de votre cabinet et de chez moi, de préférence un endroit où l'on ne croisera aucune connaissance, car je crois bien que vous avez quelque chose de Robert de Niro, son sourire, son regard, dès que je suis entrée dans votre cabinet j'ai pensé
—Ce psychologue a quelque chose de Robert de Niro, je suis persuadée que nous allons bien nous entendre
et maintenant je suis prête à jurer que nous allons bien nous entendre, je suis prête à jurer qu'après ce déjeuner nous nous entendrons à merveille.

mercredi 21 novembre 2012

plume d'ange


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 PLUME D'ANGE

                                    Paroles: Claude Nougaro, musique: J.C. Vannier, 1977

(...) "C'est une plume d'ange. Je te la donne. Montre-la autour de toi.
Qu'un seul humain te croie et ce monde malheureux s'ouvrira au monde de la joie.
Qu'un seul humain te croie avec ta plume d'ange.
Adieu et souviens-toi: la foi est plus belle que Dieu."

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 (...) Voici mon ami André.
Posément, avec précision, je vidai mon sac biblique, mon oreiller céleste:
"Tu m'entends bien, André, qu'on me prenne au sérieux et l'humanité tout entière s'arrache de son orbite de malédiction guerroyante et funeste.
A dégager! Finies la souffrance, la sottise. La joie, la lumière débarquent!"
André se massait pensivement la tempe, il me fit un sourire ému, m'entraîna dans la cuisine et devant un café, m'expliqua que moi, sensible, moi, enclin au mysticisme sauvage, moi devais reconsidérer cette apparition.
Le repos... L'air de la campagne... Avec les oiseaux précisément, les vrais!

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 (...) Un jour où il me parle d'ornithologie comparée entre Olivier Messiaen et Charlie Parker, je ne l'écoute plus.
Un grand silence se fait en moi.
Mais cet homme dont l'ange t'a parlé, cet homme introuvable qui peut croire à ta plume, eh bien, oui, c'est lui, il est là, devant toi!
Sans hésiter, je sors la plume.
Les yeux mordorés lancent une étincelle.
Il examine la plume avec une acuité qui me fait frémir de la tête aux pieds.
"Quel magnifique spécimen de plume d'ange, vous avez là, mon ami.
- Alors vous me croyez? vous le savez!
- Bien sûr, je vous crois. Le tuyau légèrement cannelé, la nacrure des barbes, on ne peut s'y méprendre.
Je puis même ajouter qu'il s'agit d'une penne d'Angélus Maliciosus.
- Mais alors! Puisqu'il est dit qu'un homme me croyant, le monde est sauvé...
- Je vous arrête, ami. Je ne suis pas un homme.
- Vous n'êtes pas un homme?
- Nullement, je suis un noyer.
- Vous êtes noyé?
- Non. Je suis un noyer. L'arbre. Je suis un arbre."

Il y eut un frisson de l'air.

Se détachant de la cime du grand cèdre, un oiseau est venu se poser sur l'épaule du vieillard et je crus reconnaître, miniaturisé, l'ange malicieux qui m'avait visité.
Tous les trois, l'oiseau, le vieil homme et moi, nous avons ri, nous avons ri longtemps, longtemps...
Le fou rire, quoi!

lundi 12 novembre 2012

"Comme si les écoles, c'était capable de se mettre debout et d'ensuite se barrer !"

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Tokyo Montana express, Richard Brautigan
traduit de l'américain par Robert Pépin

Encore une école montanaise 
                          qui disparaît dans la Voie lactée

     Tout était bien là hormis l'école. Au bord de la route il y avait des panneaux de signalisation jaunes où l'on recommandait aux automobilistes entrant dans zone de rouler doucement : il y avait une école le coin.


     Sur ces panneaux l'on avait peint les silhouettes petit garçon et d'une petite fille avec des livres le bras. Comme quoi c'était donc des panneaux indiquant qu'il fallait y aller doucement afin que tous les enfants fréquentant ladite école puissent devenir des citoyens responsables. Comme quoi aussi, c'était vraiment dommage qu'il n'y ait pas le plus petit bout d'école dans les parages.

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     Et moi je songe à tous ces gens qui là ont ralenti, là ont roulé doucement sans jamais la voir, cette école ; à tous ceux qui alors se sont demandés où elle était, ont alors probablement cru qu'ils l'avaient loupée —et se sont dit que c'était de leur faute, du genre : « Comment est-ce que j'ai pu faire mon compte pour me la rater, cette école ? »
 

     Sauf que rien n'était plus facile étant donné que justement, d'école, eh bien non, il n'y en avait pas. Et moi qui pour aller à la pêche un peu plus haut dans allée là, jour après jour, étais passé en voiture et chaque fois l'avais aperçue, cette école ! Même qu'il y avait des fois où c'était la récré et où tout le monde était à jouer dans la cour et qu'il y en avait d'autres où tout un chacun était au contraire à s'apprendre à compter et qui c'était déjà, le dixième président des Etats-Unis d'Amérique ?
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     Et puis, il y a deux ans de cela, je cessai de passer par là pendant plusieurs semaines, un mois peut-être même : lorsqu'un jour enfin je repris cet itinéraire, je me trouvai si pressé d'arriver sur mes lieux de pêche que je ne prêtai guère attention à ma petite école Et tout simplement me pensai qu'elle était toujours là : comme si elle n'y était pas déjà depuis des années et des années ! Comme si les écoles, c'était capable de se mettre debout et d'ensuite se barrer !

Lorsque le soir même je repassai devant en voiture —déjà le crépuscule tirait à sa fin—, je remarquai que quelque chose avait changé mais, hypnotisé par la force de mes souvenirs et fermement décidé à m'accrocher au réel, presque je me convainquis de l'avoir vue ; l'école avait pourtant quelque chose de bizarre que malgré tous mes efforts je n'arrivai pas à comprendre.

     Il y avait là quelque chose qui clochait: je ne cessai d'y songer pendant les quelques semaines qui suivirent mais toujours l'affaire me restait obscure. Étant donné que je n'avais aucune raison d'emprunter cette route, dans ma vie la chose bien vite se transforma en petit mystère.

     Jusqu'au jour où, me rendant une fois de plus sur mes lieux de pêche et cette fois en ouvrant tout grand les yeux pour ne pas la manquer, je m'aperçus qu'elle avait bien évidemment disparu. L'école ? Transportée ailleurs. Où ? Je n'en ai toujours pas la moindre idée. Pourquoi ? Ça aussi, je l'ignore.

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     Ce qui fait qu'aujourd'hui encore par panneaux interposés l'on recommande aux automobilistes de conduire doucement parce qu'il y a une école dans le coin. Et que moi, je me demande pourquoi on ne les a pas enlevés, ces panneaux : après tout, on l'a bien enlevée, cette école, non ?
 

     Mais peut-être aussi est-ce qu'on les a oubliés ou alors qu'on n'en avait plus besoin : serions-nous donc en présence d'un cas de « disparition d'école » ? J'espère quand même qu'elle n'a pas quitté la planète ; qu'au moins on n'en a pas disposé entièrement.

mercredi 24 octobre 2012

"A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus..."

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Couverture : Sido dans le jardin de sa maison, à Châtillon-Coligny. Collection particulière.

       Ô géraniums, ô digitales... Celles-ci fusant des bois taillis, ceux-là en rampe allumés au long de la terrasse, c'est de votre reflet que ma joue d'enfant reçut un don vermeil. Car « Sido » aimait au jardin le rouge, le rose, les sanguines filles du rosier, de la croix-de-Malte, des hortensias et des bâtons-de-Saint-Jacques, et même le coqueret-alkékenge, encore qu'elle accusât sa fleur, veinée de rouge sur pulpe rose, de lui rappeler un mou de veau frais... A contre-cœur elle faisait pacte avec l'Est: « Je m'arrange avec lui », disait-elle. Mais elle demeurait pleine de suspicion et surveillait, entre tous les cardinaux et collatéraux, ce point glacé, traître, aux jeux meurtriers. Elle lui confiait des bulbes de muguet, quelques bégonias, et des crocus mauves, veilleuses des froids crépuscules.
       Hors une corne de terre, hors un bosquet de lauriers-cerises dominés par un junky-biloba—je donnais ses feuilles, en forme de raie, à mes camarades d'école, qui les séchaient entre les pages de l'atlas—tout le chaud jardin se nourrissait d'une lumière jaune, à tremblements rouges et violets, mais je ne pourrais dire si ce rouge, ce violet dépendaient, dépendent encore d'un sentimental bonheur ou d'un éblouissement optique. Étés réverbérés par le gravier jaune et chaud, étés traversant le jonc tressé de mes grands chapeaux, étés presque sans nuits... Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en récompense. J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie et je m'en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres  maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues.
      A trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu par son poids baignait d'abord mes jambes, puis mon petit torse bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines plus sensibles que tout le reste de mon corps... J'allais seule, ce pays mal pensant était sans dangers. C'est sur ce chemin, c'est à cette heure que je prenais conscience de mon prix, d'un état de grâce indicible et de ma connivence avec le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale, déformé par son éclosion...
      Ma mère me laissait partir, après m'avoir nommée « Beauté, Joyau-tout-en-or »; elle regardait courir et décroître sur la pente son œuvre, —« chef-d'œuvre », disait-elle. J'étais peut-être jolie; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont pas toujours d'accord... Je l'étais à cause de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés qu'à mon retour, et de ma supériorité d'enfant éveillée sur les autres enfants endormis.
      Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas avant d'avoir mangé mon saoul, pas avant d'avoir, dans les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et goûté l'eau de deux sources perdues, que je révérais. L'une se haussait hors de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait aussitôt née et replongeait sous la terre. L'autre source, presque invisible, froissait l'herbe comme un serpent, s'étalait secrète au centre d'un pré où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence. La première avait goût de feuille de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe... Rien qu'à parler d'elles je souhaite que leur saveur m'emplisse la bouche au moment de tout finir, et que j'emporte, avec moi, cette gorgée imaginaire...

lundi 24 septembre 2012

"quand je remonte comme ça très loin ça remue des couches et des couches de sentiments..."

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(...)
Les trois candidates, accompagnées d'un "objet-témoin" viennent à l'avant-scène.
Jacqueline est accompagnée d'une cuvette, qu'elle tient à la main. 
Barbara d'un lampadaire...
Angèle est vêtue d'une robe de 1954... Jacqueline Mettetal!


JACQUELINE.- (elle s'adresse au public) Bonsoir! J'ai très peur de vous parler de ma cuvette parce que ça remonte très loin et quand je remonte comme ça très loin ça remue des couches et des couches de sentiments si on les touche ces couches faudrait mieux pas les toucher. Et si je souris comme ça bêtement la bouche grande ouverte c'est que je suis mal à l'aise ça se porte sur l'estomac une boule dans l'estomac c'est pas l'Alca Seilzer qui la fera passer et vous parler de ma cuvette ça risque de la titiller ma boule vu que la cuvette elle est liée à des histoires pas rigolotes je rigole souvent quand j'ai pas du tout envie de rigoler j'ai toujours donné le change faut dire que j'en ai bavé ma cuvette c'est toute ma vie c'est qu'une cuvette mais les cuvettes des fois c'est elles qui vous racontent le mieux votre vie je peux vous dire déjà que j'aime pas   l'autorude du Sud mes jules et moi le Sud on s'en est pas privés et quand je vois la bretelle de l'autoroute du Sud je pense à mes jules et j'ai plus de jules alors le Sud! Ah non vous parler de ma cuvette tiens je souris plus j'aurais plutôt envie de chialer! J'avais déjà trois gosses et une nuit... Ah la voilà la "boule" merdum et je souris ma grande bouche grande ouverte ça doit être une contenance et d'ailleurs tout le monde me dit : mais pourquoi tu souris comme ça Jacqueline avec la vie que tu as eue!

(...) ÈVE.- Merci! Barbara merci merci beaucoup. Allez sous vos photos mesdames!  

Elles se placent sous leurs photos.

Alors quand les lumières s'allument vous allez vite vite vite vous asseoir et à ce moment-là c'est à vous de parler. Attention ! ... Attention Attention...

Un tabouret est placé au fond du plateau. Trois flexibles supportant une ampoule bleutée sont installés à l'avant-scène + klaxon. Les ampoules font face aux trois photos représentant les candidates. Le jeu commence.

Lumière Angèle + klaxon. Angèle court au tabouret et elle raconte... Les deux autres feront de même...

ANGÈLE.- C'est la robe de 1954 la robe du destin disons de l'amour cette robe c'est Marcel j'étais mariée avec Abel et il y a eu Marcel j'ai menti à Abel parce que j'aimais Marcel un matin j'arrive à l'EDF le 5 juin 1954 il me dit: vous faites quoi à midi? Je demeurais rue du chemin vert l'EDF c'était rue de Bagnolet je lui dis : il y a ma tambouille oui m'attend et il me dit : on va au restaurant.

Un son l'interrompt. Lumière Barbara + klaxon.

BARBARA.- On a acheté cette cochonnerie mon époux et moi aux Galeries Lafayette et cette cochonnerie c'est le témoin numéro un de ma déconfiture j'étais plus intelligente que lui il ouvrait le dictionnaire et il me disait ce mot là ça veut dire quoi? C'étaient des mots compliqués je ne les connaissais pas il disait : tu vois bien que tu es bête.

Un son l'interrompt. Lumière. Jacqueline + klaxon

JACQUELINE.- Bonsoir je ne me suis jamais séparée de cette cuvette c'est là que j'ai craché mes poumons et ma vie a changé pourquoi j'ai craché là plutôt qu'ailleurs aux cabinets ou dans l'évier parce que c'est ma cuvette préférée j'y lavais mes légumes une pleine cuvette de sang en pleine nuit en janvier 1957 du jour au lendemain ça n'a plus été comme avant j'ai dit au toubib je suis tubarde il m'a dit : non mais non ça peut venir de l'estomac il y avait les antibiotiques j'ai pas eu peur du jour au lendemain j'étais dangereuse j'ai été obligée de partir il ne faut pas isoler les tuberculeux il ne faut pas les isoler c'est idiot de les isoler j'ai lu un opuscule sur le traitement de la tuberculose en Union Soviétique c'est quand même plus futé tant que tu as des bacilles tu ne sors pas trois mois sans voir mes enfants et puis cette concentration de malades les grandes grilles le docteur m'a di t: on en voit rarement des belles comme ça un beau trou bien comme il faut un machin carabiné ça s'attrape pas la tuberculose pourquoi tu te réfugies dans cette maladie et pas dans une autre.

Un son l'interrompt. Lumière Angèle + klaxon.

lundi 3 septembre 2012

lundi 27 août 2012

Land Art (2) : "Du vrai Land Art qui disparaît avec le temps"

Le Bonhomme du Poey, une oeuvre éphemère et attachante à Accous

(en ligne Journal La République des Pyrénées, 27 août 2012)

Le Bonhomme du Poey, de Thierry Fresneau.

Le Bonhomme du Poey, de Thierry Fresneau. (O.I.)

Couché dans l'herbe, une fleur à la bouche, le Bonhomme du Poey a tenu la vedette lors du Trophée du Poey. Les participants de cette course à la montagne ont pendant quelques minutes foulé la sculpture végétale géante qui domine l'entrée du village d'Accous. Le public local n'a pas manqué de commenter sa nouvelle posture taillée dans les fougères du Poey : "Tiens, il s'est recouché !" ; "Oui mais il a gardé la fleur de l'an passé !". Ceux qui ne connaissaient pas n'ont pas été moins admiratifs devant tant d'originalité.

Pour la cinquième année consécutive, Thierry Fresneau a donc "squatté le Poey", comme il le dit lui-même, pour réaliser son oeuvre. "Le géant traverse les saisons, impassible aux ignorants qui ne savent pas prendre le temps d'admirer ce paysage grandiose, explique l'artiste. C'est un pense-bête que j'ai comme les autres sous les yeux pour ne pas mourir idiot avant l'âge."

En 2007, le premier Bonhomme a vu le jour pour le premier festival des Phonies Bergères. Du vrai Land Art qui disparaît avec le temps. Mais au Poey, il y a eu renaissance chaque printemps depuis cinq ans.

La collaboration s'est poursuivie, dépassant largement le cadre du festival, dans une continuité qui n'est pas pour déplaire aux Phonies. Le Bonhomme est devenu pour tous un compagnon de l'été : il renaît à la vie en mai-juin et dure jusqu'à l'automne où les tons mordorés lui donnent une nouvelle vigueur avant de disparaître en hiver. En cinq ans, le Bonhomme a eu tout le loisir d'observer la vie estivale d'Accous en prenant diverses attitudes. La première année, il se prélassait, puis il s'est levé progressivement, pour aller ramasser… peut-être la fleur qu'il tenait à la main l'an passé. En 2012, le bonhomme du Poey se prélasse fleur à la bouche, observant les nuages et les étoiles.

Mais l'engagement de cinq ans se termine. Que deviendra le Bonhomme l'an prochain ?

jeudi 9 août 2012

tuer le cochon "J'étais là quand on l'a égorgé"

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 Temps de cochon Andrew Cowan
traduit de l'anglais par Roxane Azimi

(...) Surinder a levé un sourcil. (...) J'ai pris la montre de mon grand-père pour la remonter. Les sourcils froncés, il s'est tourné vers Surinder.

—J'me souviens de la première fois où j'ai vu le cochon, mon petit. J'étais là quand on l'a égorgé. Ca s'oublie pas, une scène comme ça. C'était en décembre, vous savez, et mon père, il donnait toujours un coup main à l'abattoir là-bas. C'était l'abattoir où travaillait le père de ma femme.

Grand-père a bu une gorgée de bière et tiré sur cigarette.

—Je te l'ai pas racontée, celle-là, fiston '?

—Non.

J'écoutais.

—Eh ben, mon père, il fumait une pipe en terre, et il la fumait en allant au travail—c'était un travail saisonnier, il était pas employé à l'abattoir—, et ce soir- là je l'ai suivi. J'me souviens, il faisait un froid canard, avec une couche de neige par terre, et je marchais dans ses traces.(..)
—Mais quand on est arrivés à l'abattoir, il s'est retourné, il m'a vu et m'a chassé, comme avec un chien, parce qu'il voulait pas que j'entre. Il voulait pas que je voie ce qui se passait là-dedans. Alors j'ai fait le tour.
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« 11 y avait d'autres gamins, des petiots surtout, et j'ai dû jouer des coudes pour mieux voir. On était tous debout sur un mur, collés aux fenêtres... ce qu’elles étaient sales, ces fenêtres, noires de crasse,barbouillées de moucherons depuis l'été. A l'intérieur, c'était éclairé par des manchons. Et là, j'ai vu mon père qui arrivait à reculons... il reculait par la porte en traînant les pieds, quoi. Y avait une rigole dans le sol en plein milieu, et il posait les pieds de part et d'autre. I1 tirait sur une corde, penché en arrière, et au bout de la corde y avait le cochon, le premier que je voyais de ma vie. Mais quand il a passé la tête par la porte, le cochon, il a décidé que ça suffisait comme ça, il irait pas plus loin. Il s'est raidi sur ses pattes et il a plus voulu avancer. C'était la peur, mon lapin.

Baissant la voix, grand-père s'est incliné vers Surinder.

—Il braillait. De terreur, vous comprenez ''

Il fronçait les sourcils. Surinder a hoché la tête.

—Bon, alors le vieux à Agnès—c'était le nom de ma femme, mon lapin—, il se tenait pile sur le pas de la porte. Le cochon, il l'avait amené là où il voulait, ça lui convenait très bien. Ils portaient des bottes, des culottes et un tablier en toile cirée, et il avait des bras comme des jambons. C'était un gros malabar, un rouquin, avec des poils roux sur les bras. Et il avait un merlin. Il a donné un grand coup au cochon, derrière la nuque, et la bête s'est écroulée dans la rigole. Un seul coup, et son compte était bon. Mais il était pas mort, le cochon. Le bonhomme était très habile, vous comprenez. Il l'a assommé, il tenait cette masse comme un marteau et il l'a juste estourbi. Parce qu'il voulait que le cœur continue à fonctionner, pour chasser le sang quand il l'égorgerait... ils en faisaient du boudin. Avec du sang et des flocons d'avoine.
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Il s'est léché les lèvres, et Surinder a eu un sourire.

—Bref, ils lui ont tranché la gorge et ils ont vidé le sang dans une bassine. Mon père et l'autre, ils écrasaient le cochon avec leurs pieds et lui soulevaient les pattes avant comme pour pomper. Et la mère d'Agnès —elle était là aussi, avec une casquette qu'elle portait pareil qu'Agnès et un châle noir—, elle touillait le sang dans la bassine. C'était un tout petit bout de bonne femme, haute comme trois pommes, mais avec une face de lait caillé. Très aigrie, elle était. Et une vraie poissarde par-dessus le marché, elle n'avait pas la langue dans sa poche.

« Bon, alors le cochon, faut le gratter tout de suite, avec plein d'eau chaude. J'me souviens, mon père et l'autre petit bonhomme, ils sont allés chercher de l'eau, des baquets d'eau bouillante qu'ils ont versée dans une cuve. Ils ont pris le cochon par les quatre pattes et hop ! l'ont plongé dans l'eau. A ce moment-là, il était déjà mort, mon lapin. Puis ils se sont tous mis à genoux pour gratter les poils. Avec des couteaux qui coupent pas. Pour ne pas entailler la peau, vous voyez. Les fenêtres, elles étaient déjà 'strêmement embuées, et parmi les gamins, y en a qui sont partis parce qu'ils en avaient assez ou pour laisser la place à d'autres... mais moi, je suis resté. J'avais ma petite idée sur ce qui allait se passer ensuite. Je voyais une corde et une poulie fixée au plafond : justement, ils s'en sont servis pour le cochon, pour le suspendre par les pattes arrière. Le père d'Agnès, il a pris un couteau pointu et ouvert la bête par le milieu.

Grand-père s'est tourné vers moi.

—Tu mets un doigt de chaque côté de la lame, fiston, et tu coupes et tu tires, tu coupes et tu tires. Y a un pli là, de graisse et de peau, qu'il faut écarter. Puis les deux, ils ont approché une casserole de l'entaille, et le père d'Agnès, il a fouillé dedans, et toutes les tripes sont sorties, ont dégringolé... c'était tout gris, dégoûtant. Et il a balancé un paquet de merde contre le mur du fond, un gros paquet de merde.

Il s'est mis à rire, puis il a dit:

—Pardon, mon petit.

Surinder a secoué la tête avec un grand sourire.

—Ben, ça aussi, c'était tout un art. Les poumons et le coeur, on les retirait séparément et on les déposait sur un billot. La mère d'Agnès, elle lavait tout ça. La tête, on l'entaillait de part et d'autre de l'échine, on tranchait, et c est ça que mon père a rapporté à la maison. Il a touché quelques pièces pour sa peine, pas grandchose, et cette tête enveloppée dans du papier journal. Je l'ai suivi. Je pensais que le sang allait goutter dans la neige, mais v en avait plus. ils avaient tout vidé.

La cigarette de grand-père s était complètement consumée. Je lui ai passé le cendrier. Il en a allumé une autre en disant:

—On tirait plein de choses de la tête de porc dans le temps. On mettait la cervelle dans un sachet de mousseline. si ça ne vous gênait pas de manger de la cervelle... c'était très bon sur une tartine grillée, on aurait dit de la laitance.

Grand-père a hoché la tête, et Surinder a demandé:

—Vous les tuiez vous-mêmes, vos cochons ?

— Les nôtres. non.

Il s'est penché pour lui toucher le bras.

—Parce que Agnes, vous comprenez, elle en avait assez vu, et ça ne lui disait rien—tout ce travail—, alors on les envoyait ailleurs.

lundi 16 juillet 2012

"me retenir aux bords"

 Et si tout ce que j'avais vu m'avait trompé... Pierre Reverdy

Et si tout ce que j'avais vu m'avait trompé
S'il n'y avait rien derrière cette toile
qu'un trou vide
Ce qui me rassure un peu c'est que je pourrais
                                                      me retenir aux bords
Garder la rampe
Et laisser sur la terre un léger souvenir
Un geste de regret
Une amère grimace
             ce que j'aurais mieux fait.
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vendredi 6 juillet 2012

"Dolmens - Menhirs. C'est contre vous que finalement nous butons."

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                                           La beauté aveugle
Dolmens - Menhirs.

C'est contre vous que finalement nous butons.

C'est en vous finalement que s'affirme l'accomplissement d'un cycle revenu au point mort.

A présent, livrés au pouvoir discrétionnaire des pierres, nous sommes aptes à comprendre nos nudités, à saisir le sens d'une force aveugle qui n'atteste qu'elle-même et qui, périodiquement, s'offre à nous comme une dernière ressource.

Terre à terre - Face à face. Notre corps enfin s'est rejoint au niveau de la pierre. Corps coulé, échoué, déchiré par la pointe du silex, lance du graal malgré nous...

Mais le sang qui coulera de la blessure sera sang aveugle, 

impur, surgi du creux des naissances.

Car toute naissance est aveugle.

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Et la Beauté, qu'est-ce pour nous ? sinon la beauté aveugle 

de l’œil révulsé.

Au loin, brûlent nos vaisseaux.

Nous sommes loin du parapluie de Lautréamont et de ses applications multiples ; loin aussi de l'abominable pureté de la Beauté désincarnée et abstraite.

Plus de corps, plus de chair dans ces caresses vides de sang ; 

dans ces décors qui flottent...

La scène est vide d'acteurs, mais la pièce n'est pas encore 

complètement jouée.

Rideau. Rideau. Enlevez les décors, éteignez les lumières ;

nous jouerons sur une scène vide.
                                                              Raoul Ubac

                                                              (In revue Troisième Convoi n° 3, 1946)

dimanche 24 juin 2012

dimanche 10 juin 2012

"Il regarde la nature comme un muet regarde un bavard : avec surprise et jalousie."

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 Papiers collés II Georges Perros
Portraits -Jules Renard-

L'enfance de Jules Renard, c'est un grand silence roux, une fuite à rebours vers les endroits les plus sensibles de l'accablante solitude qui prend tout individu au sortir même des premiers balbutiements. Il donnera toute sa vie l'impression d'avoir été frustré, dès l'abord, dans l'exploration "caressante" de son corps. En friche. Cadet de trois enfants, il se trouve tout de suite coincé entre deux êtres profondément malheureux, on pourrait dire comme les pierres, et irréductibles comme elles : ses parents. Là, dans une immobilité végétale, Renard se noue, s’étrangle, isolant autant qu'il est possible son âme, d'une maigreur hivernale, dont il parviendra à tirer l'élément nécessaire à la justification de sa seule passion —réduit, région, île où pouvoir respirer, fût-ce quasiment dans l'ankylose—la littérature. C'est au mot qu'il demandera la transfusion d'un sang plus vif, c'est le tunnel du langage qu'il empruntera volontairement. Mais dans ce tunnel, quoi qu'il fasse, il ne percevra jamais que le même petit point, la même petite paillette de lumière. Il y fixera son oeil comme un fou, et décrira sans lassitude tout ce qui traversera ce rayon de soleil. Hommes, bêtes. arbres, passeront par là. C'est au moyen du mot-filet qu'il en prélèvera la substance "renardienne", très proche d'un essentiel qui serait le silence ; très loin de ce qui meut comme amoureusement ce même silence : la poésie.(...)

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  Poète, il aura, toute sa vie, rêvé de l'être, et l'élément hautement pathétique de son œuvre, de son espèce d'aventure, vient de ce conflit acharné qui le mit aux prises avec tout ce que le langage charrie d'éthique, dans un dégorgement sans pitié de tout ce qui n'est pas ce langage, sans que jamais cette lutte provoque la moindre basculade, le renversement souhaité de l' "autre côté". Renard est exemplaire, pour cette raison, la moins paradoxale qui soit : il se trouve posté très exactement à l'envers d'un endroit où règne en maître le mystère absolu, et grâce à sa minutie, à sa rigueur, à son genre de sainteté, il arrive à donner de cet endroit une idée très nette, idée-tableau, idée qu'assument, en en perturbant l'essence magique, les poètes majeurs. Il regarde la nature comme un muet regarde un bavard : avec surprise et jalousie. Il y a quelque chose de "méchant", de frénétique, dans les livres de Renard. C'est la méchanceté, la furie, de quelqu'un qui voudrait enchanter le monde, et ne parvient qu'à l'interpréter, à fleur d'une peau tannée. Alors, ce défi, qui est un vœu : "Et j'aurais une casquette avec ces mots en lettres d'or: "Interprète de la nature ". " Il va très loin dans ce sens (Ravel l'a admirablement compris). Il frôle le sourire, qui est de la nature dépliée. Puis les branches se recroquevillent, le souffle se perd dans la glace initiale : c'est le rictus, le papier collé du regard. Toute son œuvre respire à peine, toujours à deux doigts du figement, de la paralysie. Mais c'est bien dans cet infime jeu entre la chair de l'être et l'os du cadavre qu'elle trouve son chant tragique, et du coup, échappe à son homme. On pense à Tcchékhov, sans la steppe de tendresse, sans le génie de l'ennui, qui permet une figuration. Renard, c'est peut-être ce qu il y a de plus rare en littérature, et ailleurs : le talent.

samedi 2 juin 2012

Madame Simone "on prend les femmes par les oreilles comme les lapins" document INA

presque cent ans, sa grâce surannée, son espièglerie, petite voix précise (la marque d'une époque ? une pensée pour Mireille du Petit Conservatoire), humour caustique, et par sa voix Alain-Fournier (minute 41 et suivantes), Léon Blum, Maurice Barrès, Anna de Noailles (si belle), Charles Péguy, Marcel Proust, Jean Cocteau et tant d'autres, ses familiers, prennent vie, Gabriele D'Annunzio (minute 30) "il était laid mais il avait de l'éloquence et il en usait bien, (...) vous savez, c'est bien connu on prend les femmes par les oreilles comme les lapins", un moment de télévision jamais oublié, l'Ina, le net, et le retrouver, un bonheur

vendredi 25 mai 2012

"Je vis avec ces riens somptueux..."

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Papiers collés II Georges Perros
 On n'écrit toujours qu'à deux doigts de se taire.
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  J'ai une excellente mémoire. Je ne retiens presque rien.
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 Tout ce que j'écris est à sauver. Et si l'on tient parfois à me connaître, ce n'est que pour voir si j'ai la gueule, et la vie, de mes chansons. Sinon, encore un menteur. Ça peut rendre la vie difficile, car je ne suis pas un saint. (Je n'en connais pas; mais il y en eut, paraît-il.) Je peux très bien faire le contraire de ce que j'écris. Le contraire, non. Pas le contraire, autre chose, qui remettra en question. Qui effacera tout. Car il faut changer pour rester le même (celui qui a dit cela ne s'en est pas privé, heureusement). Ainsi puis-je écrire dans l'après-midi que j'ai horreur du coït, et rentrer chez moi le soir en état coïtal. Vais-je déchirer ces pages? Vais-je tuer ma femme? Non.

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 Nous sommes plusieurs à vivre ensemble, dans un corps dont nous ignorons toujours le pourquoi. Alors, qui n'est pas contradictoire n'est rien. Ou trop soucieux d'une socialité dont je n'ai que faire. On pourra encore me faire des misères. Mais la misère, je me la garde. J'ai compris quelque chose d'idiot. Je suis content d'être là. Encore là. Parce que souvent je trouve que c'est un sursis, qu'il y a longtemps que j'aurais dû fausser compagnie, pour de bon, à mon corps et à celui des autres. S'il m'arrive encore de souffrir, c'est "bêtement", comme en souvenir, cicatrices mal fermées. Mais en bonne voie, merci.
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 Alors je me sens très à l'aise avec tout. (Pas avec tous, mais je vois peu de monde). Je vis avec ces riens somptueux, la mer, le ciel, les oiseaux, les arbres. Sous leur totale dépendance. Tous les jours je m'en félicite.
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 Il m'arrive de n'avoir rien à dire, mais jamais de ne pas avoir à écrire. C'est qu'écrire est gestuel, participe d'une possibilité assez rarement euphorique, mais, comme la marche, indispensable à qui s'y est une fois rendu sensible. C'est un sport, un exercice, au sens valérien. Quand je n'écris pas je grossis, comme l'athlète s'empâte dès qu'il relâche son effort quotidien.(...)
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mardi 1 mai 2012

Poemas del rio Wang

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de Wang Wei
Traduccion y edicion de Pilar Gonzalez Espanà
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OTERO DEL NORTE
al norte del lago
      el Otero del Norte

una balaustrada rojiza
      brilla entre infinitos arboles

sinuosas las aguas
      fluyen al Sur

destellan y se apagan
       al final del bosque verde
 
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   OLAS DE SAUCES

en hileras distintas 
      se suceden los arboles 
magnificos 

sus sombras invertidas 
       traspasan 
las ondas cristalinas 

no como en los canales de Palacio 

donde el viento de primavera 
     entristece todas las despedidas

NOTAS

1. Raras son las excepciones en las que se ha interpretado el segundo carácter de este verso xing como «ruta, camino», otra de sus posibilidades. En este último caso, la imagen resulta ostensiblemente diferente, ya que se entiende que no son hileras de árboles, sino un camino distinto y separado, es decir, contextualizándolo, un brazo de rio o cauce derivado.

2. qi significa «tela de seda satinada. y, por extensión, "elegante, bello"
3. Se trata de los canales que rodean a la ciudad imperial.


                                                                   Vague de saules
en rangées distinctes
    se succèdent les arbres
            magnifiques

leurs ombres inversées
         traversent 
les ondes cristallines

pas comme dans les canaux de Palacio

où le vent du printemps
      attriste toutes les séparations
 
  PLAYA DE LAS PIEDRAS BLANCAS
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aguas claras 
      sin hondura 
en el río de las piedras blancas

     cañas verdes 
que se inclinan 
     y se ofrecen

los que viven a una y otra orilla del río

     lavan la seda 
bajo la luz brillante 
      de la luna

NOTAS

1. tan, "banco de arena, hondón, playa de arena; rápido en una corriente de agua". Corresponde al curso medio de un río con poco caudal.

2. qian (no jian): se trata de agua poco profunda.

3. pu (Typha latijolia). Plantas herbáceas pandanales, de hojas disticas. Otros nombres vulgares o comunes son: aceñas, aneas, espadañas (especie de lino amarillo. cañas), bayón, suca.

dimanche 22 avril 2012

Chanson du rémouleur Philippe Soupault

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Donnez-moi je vous prie
Vos ciseaux
Vos couteaux
Vos sabots
Vos bateaux
Donnez-moi tout je vous prie
Je rémoule et je scie  

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 Donnez-moi je vous prie
Vos cisailles
Vos tenailles
Vos ferrailles
Vos canailles 
 
Donnez-moi tout je vous prie  
Je rémoule et je scie  
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Donnez-moi je vous prie
Vos fusils
Vos habits
Vos tapis
Vos ennuis
Je rémoule et je fuis