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vendredi 12 septembre 2025

A la fin...

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"La douleur, c'est comme un boomerang. Si on essaie de l'envoyer loin de soi, elle nous revient en pleine tête. On peut faire comme si elle n'existait pas, essayer de la faire taire, mais elle reste là, tapie, latente, à attendre la moindre faille pour se diffuser dans nos veines.

(...) Un boomerang dans la tête, ça fait mal."

"Ce n'est pas parce que ça ne se termine pas comme vous le voulez que ça ne se termine pas bien."

Extrait de "Le parfum du bonheur est plus fort sous la pluie" de Virginie Grimaldi

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"Parfois, j'ai cette drôle d'impression que la vie est un jeu vidéo. On commence la partie avec plusieurs jauges pleines. La jauge de sérénité, la jauge de force, la jauge d'énergie, la jauge de joie. Sur notre chemin, on va croiser quelques ennemis, faire face à des attaques, parfois se tromper de chemin, sauter sur des bombes, chuter dans des trous, buter contre des obstacles. A chaque fois, nos jauges vont être entamées, mais des bonus "Bonheur" vont nous aider à les recharger. Le bonus "Mariage", le bonus "Naissance d'un enfant", le bonus "Soirée en famille". Ces bonus sont précieux, ce sont eux qui déterminent la qualité de la partie, parfois même sa durée. A la fin de chaque tableau, on doit affronter un gros monstre. Parmi les plus terrifiants, il y a le monstre "Deuil", le monstre "Maladie", le monstre "Chômage", le monstre "Rupture". Ceux-là, ils sont coriaces. Il faut du temps pour en venir à bout. Même si on y parvient, ils emportent toujours avec eux une bonne partie de chaque jauge. Un jour, les bonus ne sont plus assez costauds pour restaurer la joie, l'énergie et la force."

"- J'ai été élue Miss Mamie, vous savez !

Certains disent que la vieillesse est un naufrage, moi je pense que c'est une chance. Un honneur. Tout le monde n'y a pas accès. Et puis, je pense que ce n'est pas pour rien qu'elle est si difficile.

- C'est-à-dire?

- Si la vieillesse était douce à vivre, personne ne voudrait que ça s'arrête. Le fait qu'elle soit si rude rend l'existence moins attachante. La vieillesse a été inventée pour se détacher de la vie."

Extraits de "Tu comprendras quand tu seras plus grande" de Virginie Grimaldi

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lundi 16 octobre 2023

L'essentiel à lire...

Texte de Sabine Dewulf : 

Je vous avais promis, il y a quelque temps, une note de lecture à propos du dernier livre de Daniel Morin. La voici ! 

Daniel Morin, "Je, ne sait pas", éditions ACCARIAS / L’ORIGINEL, 2023. Jean-Louis Accarias

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Ce nouveau livre de Daniel Morin, écrit en dépit de toute la « résistance » de celui qui fut ouvrier métallurgiste pendant tant d’années et ne se considère pas comme un enseignant spirituel, me paraît incontournable dans cette quête de « l’impossible » que mènent les chercheurs spirituels. Et ce, pour au moins deux raisons. 

D’abord parce qu’il est direct, tranchant, va droit à l’essentiel. Avec lui, la métaphysique est une lame de couteau, elle découpe des phrases simples et denses, où la stupidité apprend à voler en éclats : « Le plus loin où un homme puisse aller, c’est là où il est. »

Ensuite parce qu’il témoigne avec constance du paradoxe qui fonde toute spiritualité digne de ce nom : horizontalité et verticalité (immanence et transcendance) sont indissociables. Ce paradoxe implique le fait, par exemple, que la « distinction » « unit » au lieu de séparer. Or, trop souvent, les enseignements dits spirituels privilégient l’une ou l’autre des polarités qui forment nos contraires en se coulant dans le discours, univoque par nature. Tenir les deux dimensions ensemble, celle de l’Absolu et celle du relatif, relève d’une approche différente, où la métaphysique se livre sans concession, où rôde même la poésie : « La vie, c’est l’immobilité qui danse. »

Il est, dans ce livre, beaucoup question de l’ « équilibre » : l’équilibre relatif, produit par d’incessants mouvements, n’est que l’ombre d’un équilibre parfait, parfaitement immobile, inconcevable pour notre raison dualiste. Le vrai déséquilibre ne se situe qu’entre la réalité et l’idéal que l’être humain projette sur celle-ci : « Il y a bien un je de référence, mais qui n’est pas possesseur de son histoire. Le moi-conducteur est ouvert à ce qui est, et le contexte va appeler la réponse. Il n’y a pas besoin de moi pour que l’acte se fasse, même s’il y a bien une forme je qui va être active. » Lorsque le « je » (ou le « moi ») prend conscience du fait qu’il « ne sait pas », il prend conscience par là même de son absence de liberté personnelle : « D’un point de vue absolu, personne n’a le moindre libre-arbitre. Personne ne peut décider un acte à partir de lui-même en oubliant ce qui permet que cela soit. » Il peut alors revenir à ce qui permet son existence, la source ineffable, ou Totalité immuable, encore appelée par l’auteur « le Grand Je ne sais pas ».  

L’ouvrage est constitué de deux grandes parties : la première comporte un prologue, une introduction et cinq chapitres thématiques successivement intitulés « L’équilibre », « L’espèce humaine », « Moi je », « La frontière, la limite, la non-séparation » et « La psychologie impersonnelle » ; la seconde section, la plus longue, est constituée de Questions/Réponses et suivie d’un épilogue. 

Daniel Morin n’enseigne pas, il répond simplement à des questions qu’on lui pose, trois jours par an. Ce qu’il aime dans ces échanges, c’est « faire vibrer le lien ». Son écoute est singulière : « […] quand une personne pose une question, je n’écoute pas vraiment ce qu’elle dit mais j’essaye de sentir ce qu’elle ne veut pas dire. » Il éclaire le présent, le déjà-là, mais ne s’offusque jamais de ce que nous demeurions dans l’illusion : « Le problème, c’est que tu veux une certitude dans le futur. Tu peux simplement revenir au présent : « Qu’est-ce que je peux faire ? » Et peut-être que la réponse immédiate sera : « Je ne sais pas. » Le seul problème que vous n’énoncez pas, c’est vouloir autre chose à la place de ce qui est. » Inlassablement, il redit, avec des variations subtiles, des angles de vue légèrement différents, ce qu’il a toujours martelé, frappé du coin de l’évidence : « Par son arrogance, l’humain veut autre chose à la place de ce qui est pour se rééquilibrer par la pensée, en imaginant un ailleurs qui n’existe pas. J’appelle ça se shooter à l’imaginaire. » Ou encore : « Ce qui met à mal l’équilibre de la société, c’est le virus de la croyance d’être une entité séparée autonome. » 

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Dans ces dialogues, il revient sur ce qui fonde sa propre expérience : le moi n’est pas possesseur mais conducteur ; on ne peut approcher l’absolu qu’en vivant complètement dans le monde relatif ; l’absolu est indicible ; la Totalité est parfaitement immobile et elle est inconcevable pour notre esprit ; le seul problème que nous rencontrons, c’est que nous désirons qu’il y ait autre chose à la place de ce qui est déjà là ; la séparation n’existe pas… Il décrit aussi sa relation passée avec Arnaud Desjardins, en notant que les différences de forme n’affectent pas l’identité de leur vision de l’essentiel. Il évoque également la relation maître-disciple, la réincarnation à laquelle il ne croit pas… Il distingue la « douleur » de la souffrance » et définit la peur comme « la peur de perdre » et l’oubli de notre lien avec le désir. Il reprend la métaphore saisissante de l’eau et des glaçons pour démonter notre croyance en la séparation, ainsi que le grand thème de la « demande d’impossibilité », qui est en fait une « demande d’imbécillité ». Il tente enfin de peindre cette « tranquillité de base » qu’il vit de manière constante, à partir de l'axe de ce qu'il appelle le moi-zéro, quelles que soient les circonstances et les expériences vécues, si désagréables soient-elles. 

D’une manière saisissante, les mots de Daniel Morin nous permettent d’entrevoir un véritable abîme métaphysique, un vide plein de l’Être, un vertige d’expérience à la fois radicale et d’une immense simplicité.

J’aime terminer mes notes de lecture par un florilège de citations. Je les ai ici choisies pour leur pouvoir décapant ou poétique. Elles sont à savourer, à se redire, si l'on veut s'extirper de cet imaginaire où la pensée toujours s’englue, afin de voir ce qui se présente à nous, au lieu de le penser...

« Où est le contour de l’arbre qui bouge dans le vent ? […] Où est la limite de votre corps quand vous fermez les yeux ? »

« Il y aura l’action sans bénéficiaire, il y aura l’acte sans acteur. »

« Le ressenti n’a pas d’extérieur. » 

« On ne peut pas atteindre ce qui est déjà là, c’est-à-dire l’expression de l’indéfinissable. »

« L’acceptation totale du relatif, c’est l’absolu. »

« On est tous exactement à notre place, comme le vent qui passe dans les branches de l’arbre, les feuilles qui bougent exactement comme elles doivent bouger. »

« Dans responsabilité, il y a réponse, c’est-à-dire la réponse la plus juste en tenant compte du contexte. »

« La vraie liberté, c’est l’acceptation parfaite, la non-discussion de la non-liberté ». 

« La clé, c’est la non-discussion absolue de ce qui est. »

« Tout mouvement est généré par la loi de recherche d’équilibre dans le relatif ».

« Ce n’est pas toi qui cherches, c’est la danse de la vie. »

« […] on ne peut rien rajouter ni enlever à ce qui est déjà là. »

« Toute pensée qui n’aboutit pas à un acte est une pensée inutile. » 

« On est reliés par ce que l’on ignore. »

« […] la partie est toujours pleine de la substance du Tout. » 

« […] refuser nos limites revient à refuser l’infini. »

« Le mouvement, c’est la différence dans le temps. »

« l’Unicité, c’est la multiplicité reliée, interdépendante. »

« Moi + non-moi = le Tout. »

« Le relatif et l’Absolu sont toujours au même endroit. »

« l’Être étant l’extension du non-Etre, / le non-être étant la contraction de l’Être. »

« « Je, ne sait pas », tout simplement parce que « je » n’est pas un sujet séparé de son extériorité mais le reflet de ce jeu entre Rien et Tout. »

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mercredi 19 mai 2021

Exposition à Lille

 « T’aurait-on expliqué où l’on te mène,

c’est le moment de te dire :
ta place est ici. »

 Pierre Dhainaut

Une exposition avec Sabine Dewulf dans le rôle du commissaire d'exposition... pour découvrir les mystères des livres d'artistes avec Pierre Dhainaut.
Ouvert à partir de mercredi 19 mai !

Centre d'Arts plastiques et visuels de Lille

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🙂 L'exposition "En regard, à l'écoute - La poésie de Pierre Dhainaut à travers les livres d'artistes", coproduite avec la Bibliothèque municipale de Lille ouvre ses portes le mercredi 19 mai et sera visible jusqu'au 27 juin.
--- Visites libres aux heures habituelles de la galerie du mercredi au vendredi de 14h30 à 18h30, samedi de 14h à 18h et dimanche de 10h30 à 13h30, selon les mesures sanitaires en vigueur.
--- Visites commentées gratuites pour les groupes constitués (10 personnes maximum) selon les mesures sanitaires en vigueur et sur réservation obligatoire : [email protected]

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mercredi 23 décembre 2020

Livres et à ailes...

 

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"L'ignorance est contagieuse.
C'est comme une épidémie.
Une fois qu'elle est entrée dans ton corps, elle s'y propage aussi rapidement qu'un virus.
Il n'y a qu'un seul vaccin pour l'enrayer : les livres !"
Elif Shafak
Lait noir (2009)

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jeudi 5 novembre 2020

Ce qui nous console...

 « L'empêchement de ritualiser la mort crée un vide abyssal », écrivez-vous, Marie de Hennezel. Quels sont les dégâts causés par les adieux et les funérailles familiales rendus impossibles lors de la première crise du Covid ?

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M.D.H. 
Quelques mois après, beaucoup sont encore sous le choc de deuils difficiles à traverser. Ce qu'on a vécu est très grave. Depuis la nuit des temps, jamais une décision politique ou sanitaire n'a empêché quelqu'un d'aller dire au revoir à un proche mourant. Peut-on imaginer l'angoisse de ces personnes dans les maisons de retraite, qui savaient qu'elles allaient mourir et n'avaient pas une main, un regard, une parole, à ce moment-là ? Cela me fait vaciller. On leur a volé leur mort. C'est un traumatisme dont on parle à peine. Il n'y a aucun fondement juridique pour interdire à une fille de rester près du lit d'agonie de sa mère Certains parents ont forcé la porte et disent aujourd'hui qu'ils ont bien fait, qu'ils sont contents d'avoir senti qu'ils avaient apaisé quelque chose. Ceux qui n'ont pu le vivre sont dans une grande culpabilité et ressentent une colère qui fait évidemment partie du deuil. Les cabinets de psy sont inondés de demandes de personnes qui n'avaient jamais consulté auparavant, qui subissent cauchemars, déprime, insomnies Cet interdit n'a fait qu'accroître le malaise des familles déjà culpabilisées de placer un proche âgé en Éhpad.

Il n'y a aucun fondement juridique pour interdire à une fille de rester près du lit d'agonie de sa mère...

Vous écrivez toutes deux l'importance de poser des gestes, des paroles pour faire le deuil. Quitte à différer le rituel, comme le suggère Marie de Hennezel, quand il ne peut pas être fait au moment de la mort. Pourquoi ?

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M.D.H.
 Même si les adieux n'ont pas eu lieu, qu'on n'a pu voir le corps ni assister aux obsèques, on peut toujours organiser symboliquement un rituel à distance, et même des années plus tard. Cela apaise. Dans mon livre, il y a une lettre aux endeuillés, qui les invite à se retrouver en famille, autour de la photo du défunt ou sur le lieu où il a été inhumé. Choisir une date, se réunir, parler à cette personne comme on aurait pu le faire au moment de l'enterrement La Toussaint est une période favorable pour faire cela.

A.-D.J. Moi, je n'invite pas à « faire » le deuil, mais à le vivre. Je pense à cette anecdote d'un grand-père qui meurt seul, personne n'ayant pu l'accompagner. Certains, dans la famille, en nourrissent de la culpabilité. Au cimetière, son petit-fils de 5 ans lève les yeux vers le ciel et dit simplement : « Adieu, papi ! » Quand l'au revoir n'a pas pu se faire physiquement à l'instant de la mort, il peut avoir lieu plus tard. J'ai découvert un site Internet, InMemori, créé par une jeune femme, qui permet à des endeuillés de se retrouver et de laisser des mots pour leurs défunts. Il y a eu plus de un million de visiteurs en quelques années ! Je crois qu'un deuil peut se vivre toute la vie.

M.D.H. Et ce n'est pas une question de croyance religieuse. Pour certains athées aussi, la relation et le lien, même physique, continuent après la mort.

On a oublié que la vie n'est pas que biologique, mais se nourrit de liens sociaux et affectifs, d'un tissu humain. N'est-ce pas dans la relation que se fabrique le travail de deuil ?

M.D.H. J'aime bien l'expression de Boris Cyrulnik qui affirme qu'en protégeant les liens entre les humains, on fabrique un « organe de coexistence ». Nous sommes constitués de liens les uns avec les autres. Pendant le confinement, nous n'avons pas su protéger ce lien affectif entre les personnes âgées et vulnérables et leurs proches. C'est dramatique, car c'est ce qui les tient en vie. Certaines, en relative bonne santé, ont cessé de s'alimenter et se sont laissées glisser vers la mort.

A.-D.J. Le Covid a révélé ce déni de la mort qu'entretient notre société. À l'image des corps que l'on emballe et que l'on jette sans aucun rituel, on a voulu évacuer la mort. Mais cette crise interroge aussi notre rapport à l'autre. Si l'on s'agrège en société, c'est pour favoriser le lien entre nous, entre pairs qui s'entraident, entre forts et faibles. Or la relation qui fait la dignité de notre humanité n'est pas au coeur des préoccupations politiques. Je relie tout cela à la perte de croyance religieuse, de spiritualité. Quel est le sens de la vie, pense-t-on, si c'est pour mourir ? Il y a un paradoxe dans cette société qui repousse la mort, la cache et la considère comme un échec.

Le deuil, ce n'est pas une question de croyance religieuse.

Marie de Hennezel, vous racontez cette magnifique cérémonie de la haie d'honneur créée en Éhpad.

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M.D.H.
 Oui, en maison de retraite, l'annonce d'un décès est trop souvent escamotée. Or, dans un des Éhpad du groupe Korian, avec lequel j'ai travaillé sur le tabou de la mort, l'équipe a eu l'idée de construire une haie d'honneur : on place le corps sur un brancard avec une couverture de couleur et on écoute la musique choisie préalablement par le défunt. Le corps est descendu par l'ascenseur - et pas par la sortie des poubelles ! Dans le hall, il y a les soignants, les familles et d'autres résidents qui observent une minute de silence. Le défunt sort par la grande porte. C'est un moment où l'on peut pleurer, se prendre dans les bras. Il y a là une convivialité. Le décès n'est plus tabou. J'aurais aimé que cela inspire d'autres établissements.

Vous mettez aussi en avant le « travail du trépas », soit les derniers échanges irremplaçables avec un proche mourant. En quoi sont-ils primordiaux ?

M.D.H. C'est une expression qui vient de Michel de M'Uzan, un psychanalyste auteur de l'article « Le travail du trépas » (De l'art à la mort, Gallimard). Nous vivons dans l'idée que, la mort arrivant, les forces diminuent. Or celui qui pressent qu'il va mourir témoigne parfois d'une énergie totalement incompréhensible, comme au service d'une dernière tâche – une tentative de se mettre complètement au monde, comme d'accoucher de soi, avant de disparaître. Laisser une parole, un regard, un geste qui va clore la relation sur terre. J'ai été témoin de cela pendant une décennie de travail dans les services de soins palliatifs. Je me souviens d'un patient atteint du sida qui a fait venir ses amis, à qui il offrait un repas de chez Fauchon, il avait besoin de dire au revoir.

La relation perdure parce que l'amour perdure – l'amour qui nous lie les uns aux autres.

Anne-Dauphine Julliand, avez-vous vécu ce travail avec vos filles ?

A.-D.J. Bien différemment, car elles étaient petites, – 3 ans trois quarts et 10 ans et demi. Mais nous avons senti chez elles une intensité de vie indescriptible. Thaïs, hospitalisée à la maison, a vécu un an et une semaine de plus que ce que les médecins pronostiquaient. Et, deux mois avant la mort d'Azylis, j'ai senti que l'attitude de ma fille avait changé, car elle profitait de tout, de chaque instant. Nous avons passé des vacances sur l'île d'Yeu – ce fut un des plus beaux moments de notre existence –, on la sentait pleine de vie et de ce qu'elle voulait nous transmettre, son amour pour la vie. Dans les heures qui ont précédé leur mort, chacune de nos filles a eu une espèce de sursaut, toutes les deux étaient très tendres. Azylis a ouvert les yeux, a ri, serré une main, et tout est passé dans ce simple geste. Cet adieu nous dit tout ce que la vie lui a apporté. Je partage le point de vue de Marie : la relation perdure parce que l'amour perdure – l'amour qui nous lie les uns aux autres. Azylis nous disait : « Moi aussi, je vais continuer à vous aimer à ma façon. » Je suis persuadée que mourir est un acte. On ne choisit pas sa mort, mais on ne la subit pas non plus. On la vit.

M.D.H. Ce travail du trépas, ça peut être seulement l'intensité d'un regard, une façon de serrer quelqu'un dans ses bras.

Ce que vous dites, l'une et l'autre, plaide pour que le vivant ne fuie pas cette dernière rencontre.

M.D.H. Quand on l'a vécu, on ne l'oublie pas. Je repense à cette femme qui, dans une unité de soins palliatifs, sans me connaître, m'a saisi la main avec force, m'a regardée droit dans les yeux et m'a dit : « Mon enfant, n'ayez peur de rien ! Vivez tout ce qu'il vous est donné de vivre, car tout est un don de Dieu. » Cette inconnue a eu cette générosité de me délivrer ce message. Je sens encore son énergie dans les mains. Elle continue à vivre, puisque je continue de raconter cette histoire !

« Il suffirait d'une caresse, une parole, un sourire », écrivez-vous, Anne-Dauphine Julliand. Face à la mort, quels sont les gestes qui consolent ?

A.-D.J. Peu de personnes trouvent les mots justes. Mais c'est normal d'être mal à l'aise vis-à-vis de la mort et de quelqu'un qui souffre. On n'est ni des experts ni des blasés, sur ce sujet. Après le décès de mes deux filles à la maison, les amis venaient se recueillir, et mon chagrin était tellement cru qu'il en était effrayant. Je ne hurlais pas, mais je représentais la douleur. Les premiers arrivés ne m'ont pas touchée, c'était dur. La consolation, c'est une relation qui s'établit entre deux personnes et qui est sans arrêt à réinventer. Il n'y a pas une formule qui s'applique à tous, qui gomme définitivement la peine. Mais c'est un ajustement à trouver avec celui qui est en face de nous. L'an passé, lors de l'anniversaire de la naissance d'Azylis, le 29 juin – qui est plus douloureux pour moi que l'anniversaire de son départ –, j'étais dans ma famille. Ma sœur et moi avons pleuré dans les bras l'une de l'autre en nous remémorant des souvenirs. Au même moment, ma mère, dans la pièce à côté, m'envoie un SMS. Elle était en larmes et craignait de me contaminer avec sa tristesse, je l'ai rejointe pour pleurer avec elle. Quant à mon père, très pudique, il est passé à côté de moi et m'a fait une caresse sur la joue. Chacun m'a consolée à sa manière. Il ne faut pas se dire « je vais tout bouleverser, tout guérir », car la consolation, c'est infime, cela se loge dans les toutes petites choses.

M.D.H. Les mots ne suffisent pas. Il faut un contact. Humainement, on ne peut pas faire autrement. Comment se consoler, d'ailleurs, quand dans les familles on n'ose plus se toucher, se prendre dans les bras ? Ces restrictions de liberté affective pèsent sur les personnes qui ont un deuil lourd à porter.

La consolation, c'est une relation qui s'établit entre deux personnes et qui est sans arrêt à réinventer.

Comment trouver la bonne distance ?

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A.-D.J.
 Bonne distance ou juste proximité ? Parler de distance, c'est penser à quel point je peux m'éloigner. Il faut entrer dans le périmètre de la douleur, dans l'endroit où ça vibre. Rester un peu trop loin insensibilise. Je pense qu'on peut toucher, serrer dans les bras. Ce n'est pas qu'une question d'intimité. Toute personne qui s'est approchée de moi quand je souffrais portait en elle l'humanité tout entière. Elle représentait la société. En me prenant dans ses bras, elle me disait : « Tu es encore la bienvenue, tu fais encore partie de ce monde. » Quand on a vu quelqu'un mourir, on a besoin de se sentir vivant. La chaleur humaine, le fait d'être enveloppé permet cela. La juste proximité est à définir. Je ne vais pas vous dire : « C'est 1,30 m, la distance Covid ! » C'est à chacun de savoir, car il s'agit d'un pas de danse. Où est-on suffisamment bien pour que la relation s'établisse ? Avec les enfants, c'est simple : si on s'en approche trop près, ils reculent. Si vous êtes trop loin, ils vous disent : « Mais viens voir ! » Devenus adultes, on perd cette intuition à cause des conventions, des gênes, de la pudeur Une infirmière que je ne connaissais pas, quand Azylis a été hospitalisée brutalement dans un établissement où elle n'était pas suivie habituellement, alors que je pensais qu'elle allait mourir, s'est seulement assise à côté de moi, sans me toucher. Elle est simplement entrée dans ma douleur et m'a dit : je suis là. Ce « je suis là » peut paraître dérisoire, mais il signifie « comptez sur moi ». Du coup, j'ai pu lâcher mes larmes, avec la certitude d'être consolée. Dans son silence et sa présence, j'ai ressenti un grand réconfort.

M.D.H. La formation en haptonomie vous apprend que le contact n'est pas toujours tactile. Il s'agit, en fait, d'ouvrir son espace affectif et d'intégrer l'autre à l'intérieur. L'infirmière dont vous parlez a ouvert son espace et vous y êtes entrée. Il y a une réciprocité. Tout le monde ne sait pas le faire. C'est mon inquiétude au sujet des endeuillés du printemps dernier.

Il faut entrer dans le périmètre de la douleur, dans l'endroit où ça vibre. Rester un peu trop loin insensibilise.

Anne-Dauphine Julliand, vous dites que ce qui a renforcé votre couple n'est pas l'épreuve de la maladie et de la mort de vos deux filles, mais votre capacité à vous consoler mutuellement. Quel est ce pouvoir ?

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A.-D.J.
 La consolation nous sauve. Il ne s'agit pas de sécher des larmes, car la consolation consiste justement à les laisser couler. Je déteste ceux qui disent « l'épreuve rend plus fort », non ! L'épreuve ébranle un couple. Chacun est dans sa souffrance, et, de plus, personne n'a la même façon de souffrir. Du coup, se consoler n'est pas évident. Avec toute personne qui console, on entre dans un fort degré d'intimité et de compréhension de l'autre. Il faut que tous les récepteurs soient ouverts, pour entendre les frémissements du coeur de l'autre et savoir ce qu'il peut ressentir et ce qui peut l'apaiser. La consolation consiste à apporter de la paix, mais ce n'est pas faire oublier la grande souffrance, qui fait partie de la vie et qu'on ne peut jamais totalement gommer. Consoler vient d'un mot latin qui signifie « rendre entier ». On est brisé, on est fracassé intérieurement - moi, j'ai eu l'impression d'une implosion intérieure ! Celui qui console nous rend entier par son intention de nous envelopper de sa chaleur.

Comment est-il possible de trouver la paix ?

A.-D.J. En ne se trompant pas de combat ! J'ai été en guerre pour sauver mes filles, je n'ai pas réussi, mais je ne suis pas en guerre contre ma souffrance, que j'essaie d'apprivoiser.

Inconsciemment, nous ne croyons pas à la mort, quand bien même nous savons que nous allons mourir.

Anne-Dauphine Julliand, vous relevez une phrase de votre fils : « Si j'avais vu mourir ma sœur, ça veut dire que je l'aurais vue vivre. » Prendre véritablement conscience que la mort fait partie de la vie, est-ce le moyen ultime de se consoler ?

A.-D.J. Il faut reprendre conscience de cela. On en avait conscience quand on était petit, et cela se perd. Pourquoi est-ce si facile de consoler un enfant ? Car il a un rapport très naturel à la vie. Je n'avais jamais parlé de la mort à Gaspard, quand nous avons appris la maladie de Thaïs. Il avait 4 ans, elle en avait 2. Quand on lui en a parlé, il a dit : « Je vais donc être le seul de la famille à vivre parce qu'elle, elle va mourir », avec un naturel qui m'a choquée, moi qui n'étais alors pas capable de prononcer le mot « mort ».

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M.D.H. 
On dit que, jusqu'à 8 ans, l'enfant est très conscient de la réalité de la mort, que ce n'est pas pour lui la fin de tout. Ensuite, il quitte cette insouciance. Il est très proche de son inconscient, et dans notre inconscient il n'y a que de la vie. Inconsciemment, nous ne croyons pas à la mort, quand bien même nous savons que nous allons mourir.

Que vous inspire, à toutes les deux, la phrase des Béatitudes : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » ?

M.D.H. Ceux qui pleurent sont ceux qui montrent leur vulnérabilité et qui peuvent donc recevoir la consolation et rester dans le lien. Si on cache sa vulnérabilité, on se referme et on se replie sur soi-même.

A.-D.J. Je ne peux qu'être d'accord ! Cette phrase ne nous dit pas « Quelle chance de pleurer, de souffrir ! », mais : « N'ayez pas peur de pleurer, vous serez consolé. » Rien n'enlève le chagrin, pas même la croyance en Dieu. Mais la foi apporte la certitude d'être aimé et consolé.

À lire
L'Adieu interdit, de Marie de Hennezel, Plon, 16€.
Celle qui a participé à l'avènement des soins palliatifs en France et travaille au bien vieillir revient, avec toute son expérience et beaucoup d'émotion, sur le déni d'éthique qui a présidé à l'isolement des plus âgés durant le confinement.

Consolation, Anne-Dauphine Julliand, les Arènes, 18€.
L'auteure de Deux petits pas sur le sable mouillé et réalisatrice du film documentaire Et les mistrals gagnants relit avec justesse son parcours de mère en deuil et, tout à tour, nous bouleverse et nous dynamise.

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vendredi 15 mai 2020

Hommage aux livres


Une petit vidéo que je vous livre.


Et pour les personnes qui n'ont jamais vu la vidéo suivante :



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dimanche 22 mars 2020

Plantes sauvages pour nous sauver...


Deux vidéos de mon ami, François Couplan, si précieux par son invitation à découvrir le trésor des plantes sauvages et par son enseignement.


Ce que les plantes ont à nous dire :


Pour découvrir une nouvelle vision du monde...
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jeudi 20 février 2020

Ecologie intérieure

L’ÉCOLOGIE DE NOTRE ESPRIT EST UNE CONDITION INDISPENSABLE DE NOTRE AVENIR...

Depuis environ une centaine d’année, nous avons le triste privilège d’avoir épuisé, exploité, pollué, détruit, fait disparaître une grande quantité de ressources naturelles de notre terre. Il est bien temps de changer collectivement. Mais la plus grande vague de changement sera celle qui se fera individuellement. « Ceux qui sont assez fous pour penser qu’ils peuvent changer le monde y parviennent ». J. Henry Dunant
Des progrès immenses peuvent voir le jour et la vie en deviendra beaucoup plus rafraîchissante que les modèles sociétaux et croyances surgelées que l’on veut nous faire – encore - avaler. Nous n’avons plus d’excuse pour ne pas agir, il y a urgence pour les générations futures à entamer un changement, tout comme celui que nous avons effectué en moins de soixante ans concernant notre hygiène de vie. Qui pense aujourd’hui qu’il est largement suffisant de prendre une douche par semaine ou de ne pas se brosser les dents ?

mardi 7 janvier 2020

La vigilance est conscience...


La vigilance est un état de conscience, d’ouverture et de disponibilité à ce qui advient. Etre vigilant, c’est regarder défiler les trains de pensées et d’émotions, sans vouloir les retenir ou chercher à les faire disparaître, sans se laisser captiver par un wagon ou un autre, sans courir derrière. C’est demeurer sur place, tranquille, et les laisser passer. Être vigilant, c’est être conscient de tout.
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La vigilance peut se définir comme le fait d’être conscient de ce qui se passe, d’être « présent ». Elle doit s’étendre à tous les domaines de l’existence sans exception. Il n’y a d’ailleurs pas de préhension du réel sans vigilance, celle-ci nous permet précisément de prendre conscience de nos mécanismes intérieurs de refus et de revenir au réel. D’ordinaire, ceux-ci se déroulent dans l’ombre ; nos habitudes, le poids du passé, perpétuent à notre insu un conflit avec l’instant tel qu’il est. Nous ne sommes alors même pas conscients de notre coupure avec le réel.

La vigilance de l’homme en chemin et celle de celui qui est parvenu au terme de sa quête ne peuvent pas être la même. La vigilance de l’être réalisé, entièrement spontanée, est simple vision de ce qui est, la vigilance du débutant est aussi vision de ce qui est, mais celle-ci englobe nécessairement les émotions, les associations d’idées, les humeurs diverses auxquelles il est encore soumis.

Véronique Desjardins


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Marie Chantale Forest
Anthologie de la vigilance
Editions Accarias l'Originel

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dimanche 21 avril 2019

La Vie nue !


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La vie a paru - et la vie ne l'a pas connue. La vie marchait avec la vie. Et la vie ne le savait pas. La vie vivait sa vie, loin au fond dépeuplé de la vie. Et la vie l'a laissée mourir de froid.
   Un instant s'est déchiré l'épais brouillard de la confusion et je crois avoir vu son visage, son sourire long comme un banc de reflets, qui ne demandait que de vivre un peu, là-bas vivre d'un instant pour que vive la vie.
   Et quand la déchirure doucement s'est refermée - la vie a oublié la vie. Je guette aujourd'hui la blessure qui rouvrira la chair - pour entendre un cœur battre, partir, laissant tout, même les images, loin, avec la vie qui sait marcher sur les eaux.
   Et la vie toujours me déchire qui nous fuit et nous approche en s'éloignant, puisque chaque jour il faut que nous nous trompions éteignant ses grands ciels dans les mares de nos jeux sans joie.
   La vie me dédaigne, de confondre encore la morsure dans le fruit avec le parfum de la connaissance, la tendresse des feuilles, le souffle secret dans les jardins de la rencontre.
   Arbres solitaires - allées muettes - clartés offertes de tant de visages disparus - toujours appelle la voix du plus grand amour, qui ne se donne qu'aux libres murmures de la lumière, au babil sans fil ni raison des fleurs écloses.
   On ne sauve rien des apparences
   la peau s'entoure, le corps s'enveloppe
   et de quelle épaisseur de meuvent-elles
   la face brille et c'est la nuit à l'intérieur de la lumière
   on n'a jamais vraiment voulu voir
   ou on a toujours eu peur
   peur d'aller pieds nus avec la vie nue
   pieds nus sur la rive nue
   et maigre comme l'éclat au ras des sables, les vents à tout va
   l'ivresse qui d'un coup nous dépouille.
in "Supplique du vivant"
Ad Solem / Poésie / décembre 2018
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