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mardi 23 décembre 2025

Oui au refus du oui...

 

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" Me vient à l'esprit que, par contraste, notre époque marche sur la tête en valorisant le non. Elle nous a convaincus que refuser c'est faire montre d'intelligence, de puissance, d'autonomie, d'indépendance. Méfiance, rejets, réfutations et critiques systématiques passent pour des vertus. Seuls le niais ou le frêle acquiescent.

Une faiblesse que de dire oui? On a besoin de force pour consentir, de courage pour dire oui au risque, oui au danger, oui à l'aventure, oui à l'autre, oui à l'amour quand il se présente, oui à l'amour quand il demande des efforts, oui à la Révélation, oui à Dieu."

( Le Défi de Jérusalem - Eric-Emmanuel Schmitt )

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lundi 18 août 2025

Esprit d'enfance

 

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" À 40 ans, j’ai découvert l’esprit d’enfance. Qu’est-ce ? Le sens de l’étonnement, la curiosité, l’appétit, l’enthousiasme, le goût du jeu, l’humilité, la modestie, la confiance dans l’inconnu, ces qualités dont nous jouissons avant de les abîmer ou les égarer. Sans rebrousser chemin, il faut les récupérer. Aujourd’hui, je me force à lutter contre l’illusion de savoir. J’ai la passion du nouveau. Je refuse la fatigue de vivre. Je proscris le sentiment de déjà-vu ou de déjà-entendu. Je casse toute habitude. J’entends cultiver la fraîcheur, la saveur de la première fois, la naïveté éternelle.

L’art m’y aide. Quand j’admire un tableau ou que j’écoute une musique, je deviens vierge, neuf, j’assiste à une épiphanie. L’aube scintille. "

(Plus tard, je serai un enfant - Éric-Emmanuel Schmitt)

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vendredi 20 juin 2025

Le mystère qui nous fait exister

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" Simplement, je cultive la confiance. Confiance dans le mystère qui nous fait exister. Confiance dans la vie. Confiance dans la mort.
La vie fut une belle surprise, la mort sera une belle surprise. De quel ordre ? Aucune idée ! Croire ne revient pas à savoir. Croire consiste plutôt à habiter l’ignorance avec confiance."
(Journal d'un amour perdu - Eric-Emmanuel Schmitt)

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vendredi 2 mai 2025

Le présent

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" Les hommes crèvent d'occuper le futur, jamais le présent. Ils se préparent à vivre, ils ne se réjouissent pas de vivre."
(L'homme qui voyait à travers les visages - Éric-Emmanuel Schmitt)




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"Dans les actes quotidiens, nous glissons de multiples adieux car nous avons souvent le sentiment que quelque chose s'évanouit qui ne reviendra pas. Chaque jour recèle un accueil et un au revoir. L'éclair présente la première fois et son revers. Dans ce scintillement, on décèle l'éternité."
(La femme au miroir - Éric-Emmanuel Schmitt)


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lundi 28 avril 2025

Rencontre avec le pape

 Que François vous a-t-il apporté en tant que chrétien, en tant qu’écrivain ?

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Le regard que François portait sur chaque chrétien était un regard de bienveillance et de fraternité. Il avait une merveilleuse écoute et il m’a confirmé cette idée que la foi est une liberté de penser, d’interpréter, de faire sien un message. Il légitimait cette part active : dégager la religion de l’obéissance pour la restituer à l’individu en pleine conscience, qui réfléchit, s’empare de l’histoire et des textes.

Ce qui est étonnant de la part d’un pape, censé être le gardien des interprétations et des canons. François avait cette ouverture-là. On échangeait sur des sujets où j’avais des positions très éloignées du dogme.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

J’ai pu lui parler de ma conception de Judas : pas du tout un traître mais le disciple préféré et celui qui se sacrifie par amour… « C’est très intéressant », m’avait dit François, dans un grand sourire. Et j’avais continué en expliquant qu’on évitait ainsi l’antisémitisme chrétien qui a prospéré à partir de l’idée de Judas, de la figure tentée par l’argent, etc.

Ce que je racontais était bien sûr de la fiction, mais François avait cette idée qu’elle ouvrait justement à la réflexion. C’est pourquoi il était très attentif aux écrivains et autres artistes.

Après le très beau discours sur l’art qu’il avait prononcé dans la chapelle Sixtine, il a publié le texte sur la littérature en juillet 2024 : une reconnaissance de l’importance de l’art dans la vie spirituelle. Et aussi du rôle des artistes pour communiquer, témoigner, dire autrement que l’Église. Ce qui a déclenché des réactions de détestation car, en somme, il « déclergisait » le message évangélique.

Je l’ai rencontré à travers cette caractéristique qui lui était essentielle. Il m’a invité à faire le voyage à Jérusalem, ce qui a été un formidable cadeau, et m’a permis de donner corps au défi de la fraternité sur une terre trois fois sainte et fratricide.

Vous êtes ensuite devenu un familier de la maison Sainte-Marthe, mais quand avez-vous rencontré François pour la première fois ?

Au terme du mois passé à Jérusalem, d’une richesse extrême sur les plans spirituel, historique, théologique. Le dernier jour, j’étais encore à la bibliothèque de l’École biblique, j’ai reçu un appel du Vatican : « IL vous attend. » Je suis allé au rendez-vous, nous nous sommes retrouvés seul à seul. Lui parlant en italien et moi en français, chacun comprenant l’autre. Un grand moment. Car qui étais-je pour qu’il ait envie de me rencontrer ?

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Ce fut d’abord pour moi un étonnement enfantin, puis la conscience lucide que je suis un chrétien qui n’est pas à la hauteur des exigences du christianisme… J’étais impressionné face à la grande figure spirituelle, plus que l’homme de pouvoir, le chef d’un État et d’une Église sur toute la terre. C’était cet homme accompli spirituellement, qui pouvait me citer le Mémorial de Pascal en français par cœur et qui était capable de toutes les discussions. Cette légitimité qu’il donnait à l’autre m’a bouleversé.

Revenir de Jérusalem, la ville importante pour les trois monothéismes, c’était avoir ressenti le défi du « Écoutez-vous », après que Dieu a dit trois fois « Entendez-moi ». Se rendre compte que nous sommes frères. Le fratricide, c’est l’oubli de l’origine commune, que pratiquent les « grimaceurs » de chaque religion. François a tendu la main aux représentants du judaïsme et aux imams. Lui-même avait pris l’initiative, « ce ne sont pas eux qui m’ont couru après », nous confiait-il.

Qu’attendez-vous du prochain pape ?

Que perdure cet ébranlement spirituel qu’a provoqué François : il a bousculé l’édifice tout en ne voulant pas le briser, c’est pourquoi il a ralenti le train des réformes. Je pense que restera cette Église beaucoup plus proche des Évangiles, une Église qui n’est pas une fin en soi mais qui est mission, qui est service. Et puis une Église qui ne met pas au premier plan le magistère moral, qui intègre l’ouverture faite aux couples divorcés, aux homosexuels : j’espère que continuera ce respect des trajets de vie.

François avait une grande peur du schisme et tous les papes à venir vont se retrouver face aux deux fissures de notre temps : celle qui sépare traditionalistes et progressistes, celle qui éloigne le Nord et le Sud. Entre le désir de réconciliation et la nécessité d’avancer, tout pape sera désormais coincé.

Le catholicisme a ces deux tensions à l’intérieur de lui qui sont de plus en plus exacerbées : si un pape traditionaliste est élu, il aura la moitié de l’Église contre lui, de même si c’est un progressiste… François a été un grand pape empêché ! Tout ce qu’il a débusqué et devant quoi il a dû reculer est désormais clairement marqué.

Dans un monde de plus en plus chaotique, comptez-vous sur la force de résistance du prochain pape ?

Le christianisme est plus que jamais important, à l’heure où un nombre croissant de dirigeants n’affirment plus que deux choses : la force et l’argent. Et souvent la force au service de l’argent… La vocation même du christianisme, depuis Jésus au sein même de la société de son temps, est de lutter contre le règne de la force, le mercantilisme, le matérialisme de l’intérêt.

On dit aujourd’hui que l’Église est minoritaire, mais une force de résistance est toujours minoritaire. C’est comme la philosophie, face au fameux bon sens et aux préjugés. On a besoin de la dynamique que le christianisme représente et de la proposition d’un autre rapport social fondé sur le respect et l’affection, non sur la peur et l’intérêt. C’est encore plus inaudible aujourd’hui donc encore plus nécessaire. C’est la folie du christianisme d’être la religion de l’amour, dans un monde excessivement brutal.

Interview de Eric-Emmanuel Schmitt

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jeudi 5 janvier 2023

« Seule la joie peut durer »

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« Pour les Anciens, le but de la vie était d’accéder à la sagesse. La notion du bonheur n’a été considérée qu’au XVIIIe siècle, avec Diderot ou Kant par exemple, mais sitôt exclue du champ philosophique car jugée trop singulière, subjective : le bonheur ne peut être pensé de manière universelle. On doit à Bergson d’avoir montré qu’il est lié à notre élan vital : la joie indique que la vie en nous a gagné du terrain, remporté la victoire. Notre société consumériste propose de faux bonheurs, associés à la richesse, à la possession, au plaisir. Or ils ne suffisent pas à rendre heureux. Seule la joie peut durer. Elle suppose de ne pas désirer l’impossible, d’éviter de se lamenter, de se réjouir d’être en vie, même sous la pluie… “Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté”, considérait Alain. Être optimiste demande de l’intelligence et du courage. Que choisissons-nous d’entretenir : le manque ou le plein ? »

Éric-Emmanuel Schmitt, agrégé de philosophie, auteur de la série les Contes de la Chouette (dernier paru : l’Ours qui voulait être heureux, Hachette enfants).

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lundi 15 août 2022

Joie !

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« Conquérir sa joie vaut mieux que de s’abandonner à la tristesse. » notait Gide le 12 mai 1927 dans son Journal. 

Qu’est-ce que la joie ? Une façon pleine, satisfaite, reconnaissante d’habiter l’existence. 

Le joyeux ne manque de rien. Pourtant il n’a pas tout – qui possède tout? En revanche, il se contente de ce qu’il a. Mieux : il s’en délecte. 

Le joyeux n’éprouve pas de frustration. Alors qu’au déçu, au déprimé, au mélancolique, au fatigué, tout fait défaut. 

Si la tristesse est conscience d’une absence, la joie est conscience d’une présence. Quand la tristesse vise ce qui n’existe pas ou plus – chagrin d’avoir perdu quelqu’un, dégoût de se savoir faible, mortel, impuissant, limité -, la joie découle d’une plénitude. Elle crie notre plaisir d’être vivants, là, éblouis par ce qui nous entoure. 

Se réjouir et jouir, telle s’avère la joie. Elle ne demande rien, elle ne déplore rien, elle ne se plaint de rien. Elle célèbre. Elle remercie. La joie est gratitude.

Quelle légèreté nous apporte la joie en nous délestant de ce qui nous alourdit, ambitions, regrets, remords, obsessions, amertumes, illusions, prétentions ! 

Notre époque n’aime pas la joie. Elle aime l’étourdissement et le divertissement, ces pratiques qui nous arrachent à l’ennui ou l’affliction sans approcher la joie. Dans le joyeux, elle ne voit qu’un abruti, jamais un sage. 

Or, il y a une sagesse de la joie. Heureux de vivre, non seulement je consens mais j’aime: je consens à ce qui existe et j’aime ce qui tombe sous mes sens. J’épouse et j’adore l’univers."

(Quand je pense que Beethoven est mort - Eric-Emmanuel Schmitt)

mercredi 9 mars 2022

Le grondement du tonnerre

 

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" Voilà la difficulté de notre époque, les idéaux, les rêves, les beaux espoirs n'ont pas plus tôt fait leur apparition qu'ils sont déjà touchés par l'atroce réalité et totalement ravagés. C'est un vrai miracle que je n'aie pas abandonné tous mes espoirs, car ils semblent absurdes et irréalisables. Néanmoins, je les garde car je crois encore à la bonté innée des hommes. Il m'est absolument impossible de tout construire sur une base de mort, de misère et de confusion, je vois comment le monde se transforme lentement en un désert, j'entends plus fort, toujours plus fort, le grondement du tonnerre qui approche et nous tuera, nous aussi, je ressens la souffrance de millions de personnes et pourtant, quand je regarde le ciel, je pense que tout finira par s'arranger, que cette brutalité aura une fin, que le calme et la paix reviendront régner sur le monde."

(Le journal d'Anne Frank adaptation théâtrale réalisée par Eric-Emmanuel Schmitt)

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vendredi 9 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (5)


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Pensez-vous que l’humanité peut s’améliorer ?

Individuellement, pas collectivement. Rien n’est automatique dans le progrès humain. Penser que l’humanité progresse quoi qu’il arrive ? Quand on vient de voir le XXe siècle qui a fait une deuxième guerre mondiale avec 52 millions de morts, avec des camps d’extermination d’efficacité insoupçonnée et qui finit par l’invention de la bombe atomique, ensuite de la bombe H. On sait que l’humanité a les moyens de se détruire et de détruire toute vie sur terre. Je ne vois pas où est le progrès. Je ne vois pas comment l’humanité s’améliorerait. L’humanité ne peut s’améliorer qu’en réformant son cœur. Et malheureusement, cela ne se fait qu’individu par individu. Je crois au pouvoir des livres. Le pouvoir des livres ne peut pas changer la masse, mais un livre peut changer un humain, un individu. Donc, je crois qu’il peut y avoir une amélioration de soi. Cela, c’est possible. C’est entre les mains d’un individu. Rien d’automatique ne se ferait sans les hommes et malgré eux. Tous les optimismes historiques à la Marx me semblent des aberrations. Mon optimisme porte uniquement sur la capacité qu’a l’individu de progresser. Je ne crois pas au progrès de l’humanité, je crois au progrès de chaque individu.


Quelle est votre définition de l’amour, la vôtre ?

La mienne ? C’est penser que quelqu’un a plus d’importance que soi et son bonheur. Quand j’aime, l’autre a plus d’importance que moi, que mon bien-être et mon bonheur. Pour moi, d’ailleurs, aimer absolument, ce n’est pas choisir le bonheur, c’est choisir l’amour. Si pour aimer absolument il faut que je souffre du comportement de l’autre, de ceci, de cela, je vais accepter de souffrir parce que ce qui compte, c’est l’amour.

L’amour n’a rien à voir avec le bien-être. Il se trouve souvent qu’il y a des moments de bien-être dans l’amour et qu’il y a des moments de bonheur. L’amour n’est pas la recherche du bonheur. C’est complètement différent.
L’amour commence quand la passion s’arrête

Et puis, l’amour, il faut le faire exister. Il n’existe pas sans nous. C’est à nous de prouver que cela existe. Les gens attendent quelque chose de l’amour. Mais c’est l’amour qui attend quelque chose de nous.


Le bonheur, un leurre ?

Pas forcément, mais pour moi, cela ne peut pas être le but d’une vie. Il y a des valeurs plus importantes. Qu’est-ce que le bonheur ? C’est le bien-être. Comme disait le philosophe Kant, le bonheur, c’est un idéal de l’imagination et personne n’a le même. Et est-ce que cela peut être l’idéal d’une vie ? Je trouve qu’une vie juste ou une vie bonne ou une vie sous le signe de l’amour, c’est préférable. C’est plus tenable que le bonheur. Les moments les plus intéressants de ma vie ne sont pas forcément les moments où j’ai été heureux. Ce sont les moments où je me suis battu pour ce à quoi je crois. Et dans la relation amoureuse, si on choisit le bonheur, on aime un temps, puis après on cesse d’aimer, puis on recommence avec quelqu’un d’autre, les mêmes illusions. C’est une vie d’aventures au pluriel, mais c’est une vie en série. Tandis qu’aimer vraiment, c'est ne pas cesser d’aimer. C’est avoir des traversées du désert. Ce n’est pas de vouloir le bonheur de l’autre, évidemment. L’amour est pour moi un idéal, c’est-à-dire la cessation de l’égoïsme et penser que quelqu’un a plus d’importance que soi. C’est le salut. Pour moi, le salut est hors de l’égoïsme. Je ne sais plus dans quelle histoire j’avais écrit que l’amour commence après la passion. La passion, c’est l’illusion, la recherche de l’extase, du bonheur, de ceci, de cela. L’amour commence après, quand la passion s’arrête. Enfin, les choses vont devenir précises. Je suis à la fois un amoureux et un chrétien. Autant vous dire que l’amour est ma valeur.

Et après l’existence, est-ce un aspect qui vous occupe ?

La pire des choses qui pourrait arriver à la question « qu’est-ce que la mort ? », c’est une réponse. Je ne sais pas et je suis très heureux de ne pas le savoir, parce que j’ai confiance dans le mystère. Donc, la mort ne peut être qu’une bonne surprise. ■

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La trahison d’Einstein
Albin Michel

Le dernier ouvrage d’Eric-Emmanuel Schmitt chez Albin Michel.

jeudi 8 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (4)


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Votre regard tendre sur l’humanité, d’où vient-il ?

Je recherche ce qu’il y a de grand dans les petits êtres que nous sommes. Je déteste les gens qui cherchent ce qu’il y a de petit. En plus, je ne vois que ça. Aujourd’hui, avec le sarcasme, un certain humour, une ironie constante, une dépréciation absolue, une critique permanente, c’est le règne de la grimace et du sarcasme, c’est le règne du crachat. Je trouve que le monde médiatique est encombré par les crachats. Soit le cirage de pompes indécent, soit, pour avoir l’air intelligent, le crachat. C’est plus intelligent d’admirer que de cracher.

Je cherche toujours ce qui s’ouvre à un être. Je n’arrive pas à réduire un être à un seul de ses actes. C’est cela, le pardon. Pardonner, c’est dire : non, la personne que j’ai en face de moi ne se réduit pas à cet acte mauvais qu’elle a fait un jour. Dans sa vie, il y a d’autres éléments. L’étoffe est plus riche que ce que j’en ai vu à un moment et qui a pu scandaliser ou choquer, ou faire du mal.
Maintenant j’ai pris conscience que c’était aller contre le courant dominant. Il y a dix ans, à l’époque où j’ai parlé de mon optimisme, je me suis pris une volée de bois vert du milieu « intellectuel » autodéclamé. Ils sont moins diplômés que moi, mais bon, ce sont eux les intellectuels, si ça leur fait plaisir. Là, je me suis aperçu qu’il y avait un combat. Je me suis dit : « Eh bien, ce sera l’un des miens ! ».
J’étais en profonde résonance, en profond accord, en disant : plutôt cultiver la joie que la tristesse. Il faut plutôt aller chercher ce qu’il y a de grand dans ce qu’il y a de petit que ce qu’il y a de petit dans ce qu’il y a de grand. Tout d’un coup, quand je vois que cette position est inaudible pour beaucoup de gens, je me dis : « Alors, cela doit être un combat ». Ce sera un combat. À ce moment-là, les choses deviennent plus claires.


C’est ce qui explique votre discrétion par rapport aux '' people '', vous n’y êtes jamais, c’est de l’humilité ?

Non, j’ai la chance que les télévisions, les radios m’aiment bien, puisqu’on dit que je suis un bon client. Mais je n’y vais jamais sans avoir à délivrer un contenu, parce que je ne vais pas me mettre à faire partie d’un jeu télévisuel ou à aller à une émission sans fond. Si j’y vais, c’est toujours pour apporter un contenu, relatif au dernier livre que j’ai écrit ou à la pièce. Jouer le V.I.P., la very impossible personne - je bénéficie d’un traitement de V.I.P. parce que j’ai vendu des millions de livres et parce que je fais partie du paysage culturel -, en tant que tel, cela ne m’intéresse pas. Être connu ne m’a jamais intéressé. Ce que je veux, c’est qu’on me lise, qu’on voie mes pièces. J’ai toujours refusé de servir aux médias un personnage ; parce que souvent ils veulent un personnage pour faire le show. J’ai toujours pensé que
c’est par le contenu que je devais être présent quelque part. Alors, avec le temps, cela finit par rendre. Et puis, la discrétion dont vous parlez, c’est aussi tout simplement une impossibilité, parce que j’ai une carrière dans 50 pays. Vous imaginez donc, pour qu’on me voie un petit peu partout, j’en fais beaucoup. À l’arrivée, vous en voyez peu parce qu’il y a plein de pays. Je dois garder du temps pour ma vie privée, pour le ressourcement intérieur et pour l’écriture car j’écris beaucoup.

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Avez-vous un objectif avant la fin de votre vie ? Intérieur peut-être ?

Forcément, des volontés de perfectionnement intérieur, bien sûr. J’aimerais, avec le temps, devenir plus contemplatif qu’actif. Je me demande si j’ai raison de vouloir cela. C’est quelque chose que je cultive en me disant : « Ce serait bien de rendre cet hommage à la nature, au monde, à la vie, d’être un peu plus contemplatif ». Je suis un suractif. Parfois cette suractivité m’effraie, mais pas longtemps. Autrement, j’ai des projets intellectuels et artistiques. Je pense d’ailleurs très naïvement que ma vie sera calibrée à ces projets, c’est-à-dire aussi longue que mes projets me porteront. Je pense vraiment que quand mes projets ne me porteront plus, cela voudra dire que mon temps sera fait. J’ai cette conception-là. Le temps, pour moi, c’est le pouvoir de faire. Je n’ai pas du tout une conception passive du temps comme étant ce qu’on subit. Le temps, c’est notre action, c’est notre pouvoir d’agir. Avoir du temps, c’est pouvoir faire ceci ou cela. J’ai une conception positive : je conçois le temps comme un feu, comme un feu qui brûle, pas un feu qui me consume, mais un feu qui produit de l’énergie, un feu qui produit des objets, un feu qui réchauffe, un feu qui cuit, un feu qui construit.

C’est une conception active du temps, du temps comme un pouvoir et pas une conception passive du temps, qu’on subit.


La contemplation n’est-elle pas une activité, active d’une autre manière ?

La contemplation, c’est une autre façon d’habiter le temps. Ce n’est pas le subir non plus. C’est chercher l’éternité dans le présent. C’est chercher l’éternel qu’il peut y avoir sur l’éphémère, donc c’est encore autre chose. C’est se connecter à quelque chose d’important. Quand je dis : « J’aimerais être plus contemplatif », c’est cela, parce que cela ne m’arrive que par éclairs.

N’est-ce pas le propre de la vieillesse ?

Non, parce que je me souviens qu’enfant j’étais comme ça. Ce n’est pas une question d’âge. Dans ma vie adulte, j’ai des moments comme ça, mais ils sont assez peu nombreux parce que je ne leur laisse pas la place d’arriver. Ces moments-là me prennent par surprise.


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mercredi 7 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (3)


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Quelle est la part du philosophe et du croyant aujourd’hui ?

Je dirais qu’on ne passe jamais de l’un à l’autre, ils coexistent. Si vous me demandez aujourd’hui : « Est-ce que Dieu existe ? » Le philosophe vous répond : « Je ne sais pas ». Le croyant va ajouter : « Je ne sais pas, mais je crois que oui ». Si vous demandez la même chose à mon ami André Comte-Sponville qui est athée, il va vous répondre : « Je ne sais pas, mais je crois que non». Et puis, il y a une autre solution : « Je ne sais pas et je m’en moque ». C’est l’indifférent. Il y a donc trois façons d’être : le croyant, l’incroyant et l’indifférent. Mais qu’ont-ils tous en commun ? L’ignorance. Nous sommes tous frères en ignorance. On ne sait pas, on ne peut pas affirmer.

Plus on crée, plus on devient créateur

On peut juste témoigner d’une façon d’habiter le mystère, d’habiter le monde, en disant :
« Je fais confiance au monde », c’est le croyant. « Je ne fais pas confiance au monde », c’est l’incroyant. « Je suis indifférent à l’essence du monde et je fais mon chemin tout seul », et c’est l’indifférent. En fait, le croyant n’a pas succédé au philosophe, les deux existent ensemble en disant des choses différentes, mais qui ne s’excluent pas. Le philosophe reste agnostique, car c’est la seule position du philosophe. Si l’existence ou la non-existence de Dieu se décidait philosophiquement, cela ferait longtemps qu’on le saurait. Il y a des arguments en faveur de Dieu et des arguments en faveur de la non-existence de Dieu. Dans le champ de la raison, dans le champ du savoir, on n’arrive pas à décider. Donc, le philosophe reste agnostique. Et joint à lui, l’homme dit : « Je crois que oui, je crois que non ou je m’en moque ». Au fond, il s’agit de ce que j’ai appris par la croyance : ne pas réduire la vie de l’esprit à ma vie intellectuelle. La vie de mon esprit ne se réduit pas à ma vie intellectuelle. Il doit s’y ajouter une vie spirituelle. Et maintenant, cette vie spirituelle est complètement interpénétrée avec l’autre, mais la pensée spirituelle et la pensée intellectuelle sont deux registres de pensées différents.

Votre extraordinaire créativité, d’où la tenez-vous ? On est toujours dans le mystère.

Et j’allais dire : « Cela empire docteur ! ». J’ai la passion des autres. J’ai la passion des êtres humains. Ce sont les autres qui m’inspirent. Les êtres sont complexes, les êtres sont intéressants. Je ne connais pas d’êtres simples. Je ne connais pas d’êtres qui n’aient pas des complications. Malgré tout, je me régale. J’allais dire une chose bête : « J’aime les êtres humains ». Attention, il y en a qui me font souffrir. Il y a des comportements que je trouve injustifiés. Je pleure parfois en regardant les actualités. Des scandales me pénètrent jusqu’au plus profond. Mais, il n’y a rien à faire, je reste passionné par l’être humain parce que l’être humain est capable du pire comme du meilleur. Oui le meilleur. Donc, les êtres m’inspirent.

  • Nous avons une seule liberté : reconnaître notre destin et le suivre
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J’ai eu une grande chance dans mon existence : être reconnu comme un écrivain, peut-être avant même d’y croire moi-même. Je veux dire ceci : dès l’enfance, les proches, les profs, les instits m’ont diagnostiqué écrivain, avec une facilité incroyable. Et j’écrivais comme je respirais, je ne me rendais même pas compte que j’écrivais. J’ai écrit mon premier roman à onze ans, une première adaptation théâtrale à onze ans - Les Lettres de mon moulin - que j’ai faite pour mon collège. Ma première pièce quand j’avais seize ans. Je ne me rendais même pas compte que je n’étais pas normal et qu’un gamin ne fait pas ça. C’était tellement naturel ! En plus, je ne rêvais même pas de littérature. Je lisais énormément, mais je rêvais de musique. Donc, j’ai été diagnostiqué écrivain par les autres. Ensuite, le premier texte que j’ai écrit était La Nuit de Valognes. Après, Le Visiteur. Cette rencontre entre Sigmund Freud et Dieu peut-être, a été un triomphe au théâtre dans le monde entier. C’est une pièce sur la croyance. Dès que j’ai pris la plume, on m’a aussitôt reconnu écrivain. J’ai dû quitter l’Éducation Nationale. Immédiatement, j’ai gagné ma vie de ma plume et j’ai eu une carrière internationale sans avoir rien demandé. 

Les autres m’ont vu là où je ne me voyais pas et m’ont reconnu là où j’étais en train de chercher. J’ai peut-être eu la bêtise ou la naïveté de croire qu’ils avaient raison et j’ai consacré ma vie à la création. Évidemment, plus on crée, plus on devient créateur : un créateur qui se nourrit de sa passion et de la passion des autres. J’étais un créa-
teur autocentré. Ce n’est pas un jugement moral parce que cela peut donner, comme Montaigne, des choses absolument magnifiques. Ce qui fait le renouvellement constant de ma créativité, c’est que le nombre de thèmes que je n’ai pas abordés m’apparaît encore vertigineux. La diversité, la pluralité humaine, sont vraiment pour moi des sujets que je ne suis pas prêt d’épuiser.

 
La créativité n’est-t-elle pas une part du divin en vous ?

Très sincèrement, je ne pense pas. Je pense que c’est mon destin : c’est un grand aveu.
À mon avis, nous avons une seule liberté dans la vie : reconnaître notre destin et le suivre. Autrement, on peut passer à côté. C’est la seule liberté qu’on a : la liberté d’être soi ou de se rater. J’ai eu la chance qu’on m’aide à ne pas me rater, à me repérer. Après, j’ai consenti à mon destin qui est un destin créateur. Je deviens de plus en plus créateur avec les années, parce que j’ai de plus en plus confiance aussi dans mes capacités créatrices. C’est vraiment cela qui change entre 30 et 50 ans. Autant pour un sportif, l’âge est une catastrophe puisque les performances baissent, autant pour un artiste, un intellectuel, c’est une montée en puissance parce qu’il se fait plus confiance. On fait plus confiance à son cerveau, parce qu’on a fait beaucoup d’erreurs, donc on en évite parce qu’on a appris des choses. On connaît ses limites, donc on essaie de les dépasser, mais sans se brusquer, sans se faire mal. Quand on est jeune, on cherche la performance en se faisant mal. Je trouve qu’avec l’âge, on cherche la performance en se faisant du bien ou en évitant de se blesser, en étant aussi endurant, opiniâtre parce qu’il y a aussi la confiance dans la durée que prennent les choses. Je trouve que 50 ans, c’est merveilleux pour ça. J’estime avoir un pouvoir créateur bien supérieur à 50 ans qu’à 30 ou 40 ans, même si je revendique totalement ce que j’ai fait à 30 ou à 40 ans.


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mardi 6 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (2)


Ce fut le point de départ de votre ouverture aux différentes religions ?

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Oui, parce que si j’avais vraiment été élevé dans une religion et que je n’avais pas eu la foi ou que je l’avais perdue, j’aurais immédiatement pensé reconnaître le Dieu de la religion qu’on m’avait inculquée. Mais comme on ne m’en avait pas inculquée, ce n’était le Dieu d’aucune religion. Cela a créé cette curiosité de toutes les grandes religions, comme les spiritualités orientales qui n’ont pas un dieu transcendant, le bouddhisme par exemple. Mais dans le bouddhisme, il y a aussi des expériences mystiques, il y a des passages mystiques. Cette voie de contrebande qu’est le mysticisme, est détestée en général par les religions officielles. On n’aime pas les mystiques, ce sont des anarchistes. Ce sont des gens sans dogme ni institution, ils sont à part. Donc, par la contrebande, je pouvais rentrer dans le jardin de toutes les religions. Cela a créé cette grande curiosité qui se manifeste dans mes livres.

Vous êtes entré dans l’esprit de chaque religion ?

Oui, par la vibration mystique.

Y en a-t-il une qui vous attire plus qu’une autre ?

Évidemment, quand je suis rentré, j’étais croyant, mais je restais snob comme un pot de chambre à cause de mon milieu, de ma formation, Normale Sup, l’agrégation, le doctorat, donc un milieu d’hyper intellectuels. Je me suis d’abord intéressé aux religions qui étaient les plus lointaines. Il ne fallait pas que je m’intéresse à celles qui étaient sur mon sol. J’ai commencé par les religions orientales. Ensuite, je me suis rapproché, avec l’islam puis le judaïsme. Et un jour, j’ai lu les quatre évangiles. Un jour, ou plutôt une nuit, encore une fois. C’est très vite lu, c’est court. J’ai lu les quatre à la suite. Cette lecture m’a profondément ébranlé parce qu’il y avait quelque chose de nouveau, là, qui n’était pas dans ma nuit mystique. 

Ce n’était pas que je retrouvais quelque chose, je trouvais quelque chose en plus : la promotion de l’amour, la mise en avant de l’amour comme la valeur fondamentale. Cela, je ne l’avais pas dans ma nuit mystique. Ma nuit mystique, c’était une nuit sur le sens où, tout d’un coup, j’avais la certitude que les choses avaient un sens. J’avais la certitude qu’il y avait une architecture souterraine, que lorsque je ne comprenais pas, je touchais mes limites et pas les limites du monde. Les limites de ma compréhension étaient les limites de mon esprit, pas les limites de l’univers. Donc, tout d’un coup, une crise d’humilité bénéfique qui faisait que, ayant la foi, je faisais crédit au mystère. Parce que, quand on n’a pas la foi, on ne fait pas crédit au mystère, on dit : « C’est absurde, les choses n’ont pas de sens ».
  • Ce que je crois n’est pas ce que je sais.
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Pour moi, la foi, c’est la confiance dans le mystère : quand je ne comprends pas, c’est que je n’arrive pas à comprendre, ce n’est pas qu’il n’y a rien à comprendre. Donc, c’est cela ma nuit mystique. Avec la lecture des quatre évangiles, quelque chose s’ajoute, qui est nouveau : la mise en avant de l’amour avec le trajet du Christ. Et cela me bouleverse. À partir de là, je me mets à réfléchir, à lire, à méditer... Au bout de quelques années, cela m’amène à cette conclusion que oui, je suis chrétien. Mais il reste cette curiosité et ce respect des autres spiritualités. Et en plus, cela me paraît essentiel de dire : « Oui, je suis chrétien, mais je m’intéresse à la vie spirituelle d’un bouddhiste, d’un hindouiste, d’un japonais zen, d’un tibétain, d’un musulman, d’un juif et d’un athée parce qu’il y a aussi une vie spirituelle des athées ». Ce n’est pas la même chose un trajet intellectuel et un trajet spirituel. C’est très important pour moi de dire : « Attention, il faut distinguer croire et savoir ». Ce que je crois n’est pas ce que je sais. Ce que je crois, ce en quoi je crois, cela relève d’une adhésion, mais pas une adhésion rationnelle à partir d’arguments ou de raisonnement, c’est une adhésion. Il ne faut pas confondre ce qu’on croit avec ce qu’on sait. Donc, une foi n’est pas une certitude. En tant qu’être de foi, je respecte la foi des autres, c’est-à-dire d’autres façons de croire. Parce que le fait que j’ai une foi ne signifie pas que ma foi est la vérité. Cela signifie simplement que ma foi est mon choix ou ma nature, ou me correspond. Mais je ne suis pas possesseur de la vérité en ayant une foi plutôt qu’une autre. Donc, je dis : « Je suis chrétien et je m’intéresse aux autres religions. Je suis d’une maison, mais je respecte et m’intéresse à la maison des autres ».

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lundi 5 novembre 2018

Interview d'Eric-Emmanuel Schmitt (1)


Dramaturge, romancier, nouvelliste, essayiste, cinéaste, traduit en 50 langues et joué dans autant de pays, Eric-Emmanuel Schmitt est un des auteurs les plus lus et les plus représentés dans le monde. Un tel palmarès aurait pu le rendre inaccessible. Au contraire, plus il observe les humains - et les décrit -, plus il les aime. « Quand j’aime, l’autre a plus d’importance que moi, que mon bien-être et mon bonheur». Ce n’étaient pas des mots pour faire joli. C'est ce que nous avons ressenti lors de cette rencontre. Attentif, patient, écoutant, se donnant vraiment pour que cet instant soit intense et authentique.


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Il semble que vous ayez eu une révélation dans un voyage au Hoggar. Quelle a été cette révélation ?

J’étais parti dans le Hoggar pour faire un voyage de reconnaissance pour un éventuel film qui devait se tourner sur Charles de Foucauld. C’était un converti, quelqu’un qui est parti avec une mission de conversion et qui n’a jamais converti personne. Il s’est intéressé aux autres puisque, de ce voyage dans le Hoggar, qu’ a-t-il ramené ? Aucun converti, mais un dictionnaire français-touareg, l’inventaire des lois des nomades, des touaregs, qui sont transmises par les femmes. On
m’avait demandé d’écrire un scénario pour un grand film de fiction sur lui. J’étais à l’époque professeur à l’université, mais on venait de découvrir mon premier texte théâtral qui allait se jouer. Il s’agissait donc d’un voyage de reconnaissance. Le metteur en scène et moi, nous nous sommes greffés à un voyage d’aventure. On était dix à marcher dans le désert. C’était une méharée, avec des chameaux qui portaient les vivres pour dix jours d’immersion totale et de marche dans le désert. Un jour, nous avons fait l’ascension du mont Tahat, la plus haute montagne du Hoggar. Et, arrivé au sommet, pris d’enthousiasme, je passe en premier pour la descente. Je me suis mis à filer entre les rochers, puisqu’il n’y a pas de chemin, sans vérifier que je prenais le bon chemin, la bonne direction, ni qu’on me suivait. Ce fut une impulsion subite.

  • Entré dans le désert athée, j’en suis sorti croyant
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Par ailleurs, il se trouve que je n’ai aucun sens de l’orientation, mais je l’avais oublié parce que j’étais très exalté, je ne sais pas pourquoi. Et je suis parti en gambadant, comme si je voulais me perdre ou comme si j’avais rendez-vous. À la fois, je me suis perdu et j’avais rendez-vous. Je marche comme cela, pendant plusieurs heures, à toute vitesse, et tout d’un coup, à 19 heures, le soleil décroît, le froid arrive, le vent se lève. On est en février : dans le désert, la journée est chaude, la nuit est glaciale. Je me rends compte qu’en fait je ne sais pas où je suis. Je n’ai pas retrouvé le campement qui était dans un oued puisqu’on dormait à la belle étoile, où étaient les chameaux, les autres membres du groupe. 

J’appelle, personne ne me répond. Je me rends compte que je suis perdu dans le désert, sans vivres, sans rien à boire et insuffisamment habillé. Je me dis : « Voilà, tu vas passer une nuit horrible ». C’est le contraire qui s’est produit. J’ai passé la plus belle nuit de ma vie, une nuit mystique, une nuit de feu. J’ai eu vraiment le sentiment de recevoir une force et un message. C’était à la fois l’expérience de la transcendance et une expérience de l’immanence : cette force me fondait dessus et il me semblait qu’elle venait de l’extérieur. Je ne pouvais pas en être l’origine. Et puis, c’était aussi l’expérience d’une immanence, je trouvais au fond de moi la même chose, c’est-à-dire l’absolu, Dieu. Donc, je passe cette nuit-là et au matin, je me dis : « Soit on me retrouve et je vivrai croyant, soit on ne me retrouve pas et je mourrai croyant ». Quand le soleil se lève, je me rends compte qu’il est de l’autre côté de la montagne, ce que je n’imaginais pas. Je suis du mauvais côté de cette fichue montagne. Je me suis trompé. En descendant sur la crête, je suis allé du mauvais côté. J’ai donc passé la journée à remonter cette fichue montagne, j’ai passé le col et j’ai commencé à redescendre. Et juste avant la nuit, le guide touareg avec ses yeux d’homme du désert m’a aperçu et est monté à mon secours. J’ai découvert que mes compagnons de voyage, eux, avaient passé le contraire d’une bonne nuit, puisqu’ils avaient fait des feux partout. Ils avaient appelé dans la montagne : « Eric, Eric ! ». Personne ne répondait. Ils pensaient que j’étais fracassé au fond d’une crevasse. A l’issue de cette première journée, ils allaient se diviser pour qu’un groupe revienne à Tamanrasset, à 300 km et qu’on trouve des hélicoptères. Donc, la situation était très grave. Et moi, je suis arrivé vraiment... décalé. 

Evidemment, je ne pouvais pas dire ce qui s’était passé, tout d’abord parce que je n’avais pas les mots pour le dire, puisque ce n’était pas dans la tradition intellectuelle. Je venais d’une famille athée, avec une éducation athée et surtout des études de philosophie. J’étais maître de conférences à l’université, après des études qui étaient aussi dans l’athéisme. J’ai fini le voyage sur un chameau. J’étais quand même assez faible et je suis revenu avec ce secret : être entré dans le désert athée et en être ressorti croyant. À partir de là, évidemment, tout a changé : mon regard sur le monde a changé, mon regard sur les grands textes religieux a changé. Avant, mon regard de philosophe sur ces textes était un petit peu méprisant, contempteur, parce que, quand on est philosophe, on veut des arguments, les révélations ne nous intéressent pas. Et tout d’un coup, je me mettais à relire les grands textes religieux ou à rentrer dans les grandes religions par les mystiques. Je me sens en écho avec les mystiques de toutes les religions. N’ayant pas de religion cadre, pour moi ce Dieu-là n’était ni le Dieu de Moïse ni le Dieu des Évangiles ni le Dieu de Mahomet. C’était Dieu. Donc, cela a créé aussi une grande curiosité pour les religions au pluriel.

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lundi 7 septembre 2015

Conseils d'Eric-Emmanuel Schmitt



Pratiquez l'empathie

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Quand une personne vous agresse, elle parle d'elle, pas de vous. Répondre par l'empathie est une manière de se débarrasser de la violence, mais aussi d'intervenir sur cette dernière en la faisant diminuer. Immédiatement, dépassez donc la situation en vous positionnant en tant que soignant et non en tant qu'agressé. Mettez-vous à la place de l'autre et demandez-vous ce qui a pu le conduire à cet état. Questionnez-le, écoutez-le, et dites-lui bien que vous comprenez. Lorsqu'un enfant pleure ou crie, on lui demande spontanément ce qu'il a. L'adulte, qui est censé être fait, fini, complet, se trouve souvent dans une grande solitude émotionnelle, car il ne sent en face ni compassion ni intérêt.

Acceptez la souffrance

Je crois que la clé du bonheur tient dans l'acceptation de nos malheurs et tristesses. Intégrez-les dans la trame de votre existence, en y consentant lorsqu'ils surgissent. C'est grâce à Mozart que j'ai compris cette leçon de sagesse. Écouter un adagio ou un andante, c'est réaliser que l'on n'est pas seul à souffrir, mais aussi qu'il nous faut aimer cette tristesse. Lorsque je perds un être cher, je n'essaie plus de nier ma douleur, de la recouvrir pour garder la face. Je me donne entièrement à cette souffrance : d'abord parce qu'elle est une dernière façon d'aimer, et ensuite parce c'est une manière de dire oui à la vie, à ma condition d'homme.

Cultivez la joie et l'étonnement

Ne stagnons pas dans la tristesse ! Comme tout, elle passe. Cultivez la joie par un décentrement. Le moi est haïssable ; éloignez-vous de vous-même et laissez-vous émerveiller. Cette joie et cet émerveillement sont les couleurs de ma foi. Mozart a mis toute une vie à retrouver un esprit d'enfance - que nous retrouvons dans la Flûte enchantée, composée alors qu'il est au bord de la mort -, dans un cheminement de simplification et de perfection. Cet esprit d'enfance n'est en rien régressif. Il est faculté d'étonnement, première vertu philosophique chez Platon. Il a l'humilité de savoir qu'il ne sait pas... et de questionner.
(source : La Vie)

dimanche 6 septembre 2015

Au sommet du Hoggar avec Eric-Emmanuel Schmitt

À l’âge de 28 ans, cet auteur à la renommée internationale a vécu une conversion fulgurante. Passé sa Nuit de feu, titre de son nouvel ouvrage (Albin Michel), sa philosophie de l’absurde s’est métamorphosée en une confiance dans le mystère, comme promesse de sens.

Je suis perdu au milieu du désert, sans eau ni vivres. Dans une exaltation joyeuse, je viens de dévaler le mont Tahat, plus haut sommet du Hoggar, perdant au passage tout mon groupe. La nuit tombe et avec elle le froid. Le vent se lève et avec lui la peur d’avoir peur. Je me creuse un lit dans le sable, ensevelissant mon corps désormais figé dans la torpeur. Combien de temps tiendrai-je ?
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Au bout de quelques minutes, je sens mon corps se diviser en deux. L’un reste à terre, l’autre s’élève dans les airs. À la sensation de démembrement, s’ajoute celle d’un allongement infini. Je suis aussi grand que le désert, ne fais qu’un avec l’univers. Je m’approche d’une Force fondamentale et me fonds en elle. Totalité. Plus de temps, plus d’espace. Béatitude. Paix. Lumière. Tout a un sens. Tout est justifié. J’entre dans un Feu. L’éternité dure toute la nuit. De retour dans mon enveloppe charnelle, je tente de trouver des mots. Cette Force n’a pas décliné son identité. Tout allait au-delà du langage, du concept. Dieu ? Oui, Dieu, puisque c’est ainsi que l’appellent les hommes. Quoi qu’il se passe désormais, je suis habité par la confiance et la joie. Que je meure ou vive, cela sera en tant que croyant.

Ce périple saharien, je l’avais entamé dans un état confus. Maître de conférences en philosophie de 28 ans, j’étais au carrefour de ma vie. Était-ce bien la mienne, cette vie toute tracée ? Au fil des kilomètres le long de dunes brûlantes, j’observais notre guide touareg. Son attitude, sa sagesse, ses prières m’agaçaient, me fascinaient. À le voir plongé dans un recueillement et habité par une joie constante, j’étais déstabilisé. En sa présence, j’ai redécouvert l’émerveillement. Ce musulman a été comme un guide, un médiateur. J’ai eu besoin de lui pour changer de regard sur la religion et comprendre que ce mode de vie répondait à une nécessité intérieure. À l’époque, je me moquais du christianisme. Les formes de religiosité, je les avais condamnées, alors pourquoi les interroger ?

Je suis devenu philosophe pour lutter contre mon hypersensibilité. Un jour, j’ai compris que la seule façon de ne pas succomber à mes émotions excessives était de me solidifier intérieurement. La philosophie fut une réponse. Celle de l’absurde, mon parti pris. J’étais amoureux de mon courage, de la bravoure avec laquelle je combattais le désespoir. Mais cette fierté farouche ne laissait pas mon esprit en repos, assiégé par l’insupportable idée de la mort. Elle était un cancer pourrissant mon existence, contaminant le réel sous la forme du « à quoi bon ? ».

Depuis ma rencontre avec le Feu, elle ne vient plus m’attaquer, ni la nuit, ni le jour. Quelque chose de plus fort qu’elle la surpasse : la confiance dans le mystère, comme promesse de sens. Oui, je crois que tout a un sens. S’il nous échappe, cela vient des limites de notre esprit et non de celles du monde. J’habite l’inconnu d’une autre façon en faisant crédit à l’univers, à la vie, même lorsque je suis choqué, scandalisé ou dans le doute. Contrairement au philosophe athée, j’ai cette chance insolente d’aller puiser dans ma nuit mon émerveillement et ma joie. Mais aux questions qui m’importent le plus, je ne trouve pas de réponses certaines. Lorsque je dis « Oui, Jésus est le fils de Dieu », ce n’est pas l’affirmation d’une certitude objective mais d’une adhésion.
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D’agnostique athée, je suis devenu agnostique croyant. Toutes les réponses qu’un philosophe peut apporter sont sur le mode du « peut-être ». La raison, qui ne peut prouver ni l’existence de Dieu ni sa non-existence, a pour seule réponse rationnelle : je ne sais pas. Si l’on me posait la question, je répondrais : « Je ne sais pas…, mais je crois que oui. » La foi n’est pas un savoir. Je dirais même qu’elle est un rapport à l’ignorance. Contrairement à de nombreux penseurs, je la sépare de la raison. La foi, siégeant dans le cœur, relève de l’expérience, du témoignage subjectif. La raison, elle, de ce que l’on sait, de l’argumentable et donc du transmissible. Dans la mesure où je ne peux transmettre cette évidence, je ne peux la confondre avec un savoir. Témoigner, c’est offrir un éventuel partage, sans être sûr d’être contagieux. Stipuler que l’on détient le savoir est une imposture et est à la racine de tout intégrisme athée ou religieux. Avant ma conversion, le témoignage d’une expérience mystique m’avait laissé circonspect : « Pourquoi lui et pas moi ? Et puis il faudrait que je le croie pour y croire. » Je considérais son récit aristocratique et non démocratique. Il valait pour lui et non pour chacun. Or, le philosophe aspire à l’universel. Aujourd’hui, je pense que l’on ne peut se contenter d’un point de vue rationnel sur les choses, puisque d’autres instances existent en nous telles que le cœur, le corps, l’imagination.

À mon retour d’Algérie, j’ai été très silencieux : moi, un croyant ?! Il a fallu que j’accepte ce nouveau moi et que le petit filet d’eau dans le désert devienne fleuve. Que cette foi grandisse. J’ai mis des années à le dire, presque gêné de m’exprimer sur un sujet pareil. Juste témoigner, humblement et simplement. Puis la culpabilité d’avoir reçu la grâce s’est transformée en étonnement. Je me suis mis à lire les poètes mystiques, de préférence éloignés du christianisme, par une sorte de snobisme. Je me sentais frère de ces guides de contrebande, affranchis de la voix du dogme et de l’institution. Au fil du temps, inspiré par des figures comme saint Jean de la Croix ou sainte Thérèse, je suis arrivé au christianisme. La méfiance est peu à peu tombée.

Puis il y eut cette autre nuit, des années après, où je lus les Évangiles d’une traite. Je fus bouleversé. Fasciné aussi : les événements n’étant pas relatés de la même manière selon les évangélistes, j’avais la preuve de ne pas avoir affaire à une bande de faussaires. Je découvrais là ce que je n’avais pas expérimenté durant ma nuit au désert : l’Amour. J’ai ressenti un appel à dépasser l’état de satisfaction, de béatitude, voire de confort de foi dans lequel je pouvais être. À partir de là, je me suis passionné pour le christianisme, pour me sentir au bout de quelque temps chrétien.

Avant ma conversion, mon écriture ne me satisfaisait pas. Trop analytique ou trop poétique, elle n’avait aucune cohérence. Ma nuit au désert a comme harmonisé mon âme et mon esprit, pour une écriture juste pour la raison, juste pour le cœur. Ce n’est pas seulement le philosophe qui écrit, c’est aussi l’homme. Mes ouvrages ne cessent de questionner, puisque l’humanisme me paraît forcément interrogatif : nous sommes tous frères en ignorance. J’explore les ténèbres en cherchant la lumière. Et même dans la situation la plus tragique, je la vois toujours.

C’est ainsi que j’ai pu écrire sur la mort d’un enfant, dans Oscar et la dame rose, ou sur le mal dans la Part de l’autre. Dans l’Évangile selon Pilate, ce dernier se pensait face à une énigme. Il réalise qu’il se trouvait face à un mystère, sans solution. Sa pure raison était insuffisante. Pilate, c’était moi jusqu’à ma nuit au pied du mont Tahat.


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Les étapes de sa vie
1960 Naissance à Sainte-Foy-lès-Lyon (69).
1987 Doctorat en philosophie.
1989 Expérience mystique.
1993 Le Visiteur, pièce récompensée par trois molières.
2000 L’Évangile selon Pilate.
2001 Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran.
2010 Prix Goncourt de la nouvelle pour Concerto à la mémoire d’un ange.
2012 Élu à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.
Septembre 2015 La Nuit de feu (Albin Michel).


samedi 19 mars 2011

La peur clandestine de n'être rien

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« C’est là que commence la barbarie, Saad : quand on ne se reconnait plus dans l’autre, quand on désigne des sous-hommes, quand on classe l’humain de façon hierarchique et qu’on exclut certains de l’humanité. Moi j’ai toujours choisi la civilisation contre la barbarie. Et tant qu’il y aura des ‘gens qui ont droit à’ et des ‘gens qui n’ont pas droit à’, il y aura de la barbarie »

La peur... (2 min.)
Ulysse from BagdadImage, roman d'Éric-Emmanuel Schmitt publié chez Albin Michel en 2008.