---------------------------------------------------------------------------------------------------

Affichage des articles dont le libellé est Fassbinder. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fassbinder. Afficher tous les articles

Fassbinder restauré, Fassbinder réédité

Hier, nous évoquions la fidélité de Capricci envers Albert Serra. Aujourd'hui, nous allons évoquer celle qui unit Carlotta à Rainer Werner Fassbinder (1945-1982). En effet, depuis 2004, Carlotta a contribué à (re)faire connaitre l’œuvre du cinéaste allemand à travers des ressorties salles grâce à des copies restaurées et à une collection de dvd aux conditions plus qu'exceptionnelles. Proposant bien souvent des suppléments passionnants, Carlotta a su petit à petit offrir au cinéphile des pépites jusqu'à ce jour invisible. On pense à la saga Berlin Alexanderplatz, Je veux seulement que vous m'aimiez ou encore le rare, Le Monde sur le fil. Avec 43 films à son actif, Fassbinder n'a pas fini de nous ravir.

Les deux nouveaux Fassbinder a être édité par Carlotta ne sont pas à proprement parler des "nouveautés". Whity (1970) et Lili Marleen (1980), les films en questions, étaient jadis disponibles au sein d'un coffret comprenant également Pionniers à Ingolstadt (1970). L'intérêt de ce coffret est toujours d'actualité puisque les éditions Carlotta vont ne comporter, selon nos informations, aucun bonus, à l'exception de bandes-annonces.

Image
Un étonnant western marxiste, une œuvre unique et rare.
Surprenant western aux allures de drame social, Whity est un cas unique dans la carrière féconde de R.W. Fassbinder. Si le cinéaste rend hommage aux modèles du genre en citant Frtiz Lang (L'Ange des maudits) ou Erich Von Strohein (Les Rapaces), il offre une version pervertie du mythe américain. Bouc émissaire de ses maitres dégénérés, le héros noir de Fassbinder stimule les perversions sadomasochistes de la classe dominante pour mieux inverser les rapports de force. Porté par le charme d'Hanna Schygulla (Lili Marleen) et l'insolence de sa mise en scène, Whity est une oeuvre rare !.

Image
Un superbe portrait de femme
Inspiré d'un hymne mythique de la Seconde guerre mondiale, rendu mondialement célèbre par Marlène Dietrich, Lili Marleen raconte le destin tragique d'une femme dans l'Allemagne nazie. Avec cette fresque monumentale, d'une ampleur rare dans l’œuvre de Fassbinder, le cinéaste livre son film le plus mélodramatique et nous raconte une histoire d'amour impossible. Égérie du réalisateur, Hanna Schygulla (Le Mariage de Maria Braun) trouve là son plus grand rôle. Vision pessimiste de la cruauté des hommes, Lili marleen est une charge poignante contre les rouages de la machine politique et l'une des œuvres majeures de Fassbinder.

Présenté en version originale sous-titré français et en version française, incluant donc les bandes-annonces, ces éditions seront vierges de toutes analyses de journaliste ou d'historien de cinéma. Certes les films n'auront jamais été aussi beau mais par rapport au coffret (toujours disponible auprès de THE END) point de présentation de Noël Simsolo et point de documentaires (Remember Fassbinder : les romanciers ; les cinéastes ; Les découvreurs). Si le premier bonus, c'est le cinéma, pour paraphraser le slogan de la collection dvd des Cahiers du Cinéma / Why Not, il ne fait aucun doute que les amoureux de Fassbinder seront quelque peu désapointer face à ce manque de compléments. Mais attendons la sortie des dvd en avril 2012, peut-être auront nous une surprise ?

Le Monde sur le fil - Rainer Werner Fassbinder (1973)

Image

Comme toujours avec Carlotta, on est intrigué, étonné et enchanté. L'éditeur vient de déterrer un film d'anticipation des années 70 et lorsqu'il s'agit de cette décennie qui d'autre que Jean Baptiste Thoret* peut nous éclairer d'une critique excitant la curiosité de n'importe quel cinéphile.

Simulacres et simulacrons

On pensait tout connaitre, ou presque, de l'œuvre pléthorique de Fassbinder, mais sa fondation et l'éditeur Carlotta viennent d'exhumer et de restaurer un joyau que l'on croyait perdu, Le Monde sur le fil, téléfilm fleuve (3h30) réalisé en 1973 et adapté d'un roman de SF de l'Américain Daniel F. Galoue, Simulacron 3. C'est ici l'unique incursion de Fassbinder dans la science-fiction, ou plutôt l'anticipation, genre alors très en vogue aussi bien aux États-Unis qu'en France, et dont l'auteur de Berlin Alexanderplatz, à la fois sous influence et totalement original, propose une version passionnante, au mitant des Larmes amères de Petra von Kant et Tous les autres s'appellent Ali.
Ni précisément daté (un futur proche), ni situé (le film fut tourné à Paris et dans une Défense alors en construction), Le Monde sur le fil plonge dans les arcanes d'un institut de cybernétique et de futurologie qui vient d'accoucher de Simulacron, un univers électronique jumeau du réel (avec avatars humains capable de prédire l'évolution des événements politiques et sociaux de la planète. A la suite de la mort mystérieuse de son créateur, Siskins, le Mabuse de l'entreprise, nomme Fred Stiller, son assistant (Klaus Löwitsch), à la tête du projet. Mais ce dernier décide d'enquêter sur la mort de son mentor et succombe bientôt au vertige du paranoïaque qui découvre, seul contre tous, une invraisemblable vérité.
Truffaut avait son Fahrenheit, Godard son Alphaville, Antonioni son Identification d'une femme (si l'on se souvient que le cinéaste, interprété par Tomas Milian, travaillait à un projet de film post-2001 sur le désir féminin), Resnais son Je t'aime, je t'aime, Fassbinder a donc eu son Monde sur le fil, fable dystopique dans laquelle le réalisateur de Querelle trouve un terrain de jeu idéal, mais aussi ludique, au déploiement de ses obsessions. Ici, comme dans tous les films de Fassbinder, les puissances du faux s'agitent en vase clos, le hors-champs n'héberge aucun salut, et les individus, captifs d'effet miroir où vrai et faux se confondent, prennent douloureusement conscience de n'être que d'impuissantes marionnettes agies par les fils d'un Système oppressif ou de l'Histoire (le nazisme, qui fait ici subtilement retour).
Dans le Monde sur le fil, Lili Marleen croise l'univers kitsch et sous contrôle du Prisonnier, les fantômes de Metropolis s'invitent dans l'univers aseptisé de Rollerball et les fables glauques du Cronenberg des années soixante-dix (Crimes of the future, Frissons) conversent avec les fictions théoriques de Baudrillard - rappelons que Simulacres et simulation, que le film évoque dans son principe 'ne réalité concurrencée par sa doublure virtuelle, fut écrit dix ans après. Rien d'étonnant donc, que Le Monde sur le fil, 37 ans après sa réalisation, n'ait pas pris une ride. Visuellement : plutôt que de parier sur le look du futur et ses gadgets démodés (le syndrome Orange Mécanique), Fassbinder prélève dans le monde de l'époque la matière d'une esthétique minimaliste et réaliste. Intellectuellement : le film revitalise la métaphore platonicienne de la caverne et anticipe le cauchemar contemporain d'une réversibilité parfaite entre l'artifice et la réalité. Ici, tout fait vrai mais sonne un peu faux, les copies ont des airs d'originaux, enfin, les poupées russes sont allemandes mais s'emboitent toujours à l'infini. Une œuvre Matrix et majeure.


En bonus

> « Un regard d’avance sur le présent »
documentaire de Juliane Lorenz, productrice de la restauration du film (49mn)
Un documentaire exceptionnel dans lequel Juliane LORENZ, productrice de la restauration du MONDE SUR LE FIL et présidente de la Rainer Werner Fassbinder Foundation, revient, entre autres, sur le procéssus de restauration aux côtés du célèbre directeur de a photographie Michael Ballhaus (Gangs of New York), sur l'écriture du scénario avec Fritz Müller-Scherz et sur la thématique de la réalité virtuelle avec un spécialiste de la science-fiction.

> INCLUS UN LIVRET EXCLUSIF (36 pages) LE MONDE SUR LE FIL : Retours sur la matrice Fassbinder.

---------------------------------------
*Critique parue dans Charlie Hebdo #955 du 6 octobre 2010 - p12.

La reproduction de la chronique est dans un but informatif, si l'auteur ou la rédaction de Charlie Hebdo souhaite son retrait merci de bien vouloir envoyer un mail à [email protected].