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lundi 17 novembre 2025

Monmentini

- Jusque là, c'était agréable : il pleuvait souvent le matin (ou alors il faisait gris). Mais le matin, en général, je dors. Puis, en fin de matinée, le bleu faisait une percée et s'installait pour plusieurs heures, avec des températures agréables (et pas de saison, comme ils disent à la télé). Mais aujourd'hui, c'était autre chose : obligé d'endosser un vêtement plus épais (je découvre que sa fermeture éclair est cassée !) Et, au bout d'une heure de promenade au bord du Rhône, je renonce : le vent du nord a retrouvé le couloir araro-rhodanien !

- Xavier Emmanuelli est mort le 16 novembre, hier donc. On en parle très peu. Il est pourtant un des co-fondateurs de Médecins Sans Frontières en 1971.

- Y a-t-il pire malédiction que d'avoir des amies très, très, très bavardes ? Ce matin, téléphone de 3/4 d'heure, il y a quinze jours, de 1 heure. Alors, parfois, je ne réponds pas, mais c'est reculer pour mieux sauter. Sinon, je peux invoquer une envie pressante, ou que l'on frappe à ma porte. Mais pas trop souvent, ça deviendrait suspect. Ce matin, ce fut ma voix défaillante qui m'a sauvé mais au bout de 3:4 d'heure tout de même.

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vendredi 28 février 2025

Et mat !

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Boris Spassky (1937 - 27 février 2025)

dimanche 11 février 2024

Autre hasard, autre remontée dans le temps

Comme nous n'étions pas loin, j'ai voulu montrer à l'ami avec qui j'étais allé à l'expo photos l'endroit où j'avais vécu en communauté rue Vendôme il y a maintenant cinquante ans : un immense appartement à l'entresol d'un immeuble très bourgeois, où tous les locataires étaient très sympathiques, à l'exception du vieux râleur du rez-de-chaussée. 

Coup de chance : quelqu'un entrait ! Nous avons donc pu entrer aussi. Et là, je me suis retrouvé cinquante en arrière, juste en poussant une porte : rien n'avait changé dans ce hall très haut de plafond. La loge de la concierge à droite, la cour et la maison de la cour au fond, l'entrée couverte des caves où cette brave concierge installait son matelas lorsque les nuits étaient trop chaudes. A l'entresol, l'immense appartement où nous logions une dizaine a été coupé en deux. Je n'ai pas osé sonner.

Mais, en redescendant, la loge était ouverte. Elle sert maintenant de garage à vélos et une habitant était justement en train de déposer le sien. Je lui ai demandé la permission d'y entrer, en luis expliquant mon passé. Comment cette femme, presque obèse, a-t-elle pu habiter aussi longtemps dans ce placard ? En plus, elle logeait plusieurs mois par an un garçon atteint d'un léger handicap mental et d'ordinaire pensionnaire de l'hôpital psychiatrique du Vinatier. qui, avec elle, était heureux comme un roi. 

Un tourbillon de souvenirs m'a assailli. Pourtant je n'ai logé là que deux ans avant de prendre un appartement ailleurs avec Pierre. Je ne sais plus si j'en ai déjà parlé au début de ce blog. Peut-être, ces jours-ci, reverrez vous apparaître ce personnage de concierge au grand cœur ....

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vendredi 24 novembre 2023

Momentini

- Je suis en train de visionner une série intitulée Poldark qui se passe en Cornouaille. et j'aime beaucoup. Quelqu'un connait-il ? Les paysages sont fabuleusement beau et me feraient presque aimer la mer, c'est dire !

- Grand nettoyage de la salle de bains cet après-midi. Foutu calcaire ! Mais bon, quand c'est fini, ça fait du bien !

- Longue balade pédestre hier. J'avais l'impression de revivre, au point d'oublier de mitrailler avec mon appareil photos. Et presque pas mal au dos !

- Mon ami d'Aix-les-Bains va de moins en moins bien, même s'il fait semblant de rien. Il est aujourd'hui question de l'opérer du cœur.

dimanche 20 novembre 2022

Trois villes qui me font chaud au coeur

Trastevere, quartier pittoresque et chaleureux à Rome - Vanupied
Rome (Trastevere)
Photographes en Rhône-Alpes::[Les toits de Saint-Jean]
Lyon (Saint-Jean)
Étudier à Pérouse: Université et cours de cuisine| Studentsville.it
Perugia

dimanche 1 novembre 2020

Quand la réalité est plus belle que la peinture ou les rêves

J'ai eu la chance, dans ma vie, d'être quelquefois abasourdi par la beauté d'un paysage au point de me figer devant ce que je voyais. Je crois que cette sidération était toujours liée à la culture ou au rêve justement. Alors que la beauté d'un homme est détachée de tout et que le coup qu'elle donne ne peut être analysé. Elle mène aussi beaucoup plus rarement à la sidération (je crois que ça ne m'est arrivé qu'une fois). 

Ces paysages qui m'ont à ce point marqué, je peux encore les évoquer et, plus encore, les faire revivre, dans les moindres détails. Ils font partie de moi et aucune ablation n'y pourra rien faire, si ce n'est celle de la vie. 

Les ruines de colonnes antiques plongeant dans la mer en Sicile.

La nuit bleue sur la place de l'église du Tyn à Prague.

La brume des colonnades de la place Saint-Marc.

Les golfes de Naples et de Sorrente depuis la villa de Tibère à Capri.

Le mur étrusque parfumé de menthe d'où planait le son d'un violoncelle à Perugia. 

La colline de l'Acropole au-dessus des toits d'Athènes.

San Galgano que célébraient les hirondelles au soleil couchant.

Baalbek  dans sa plaine gardée par les militaires syriens.

Les toits du vieux Lyon rasés par le soleil levant.

Un catalogue sans doute stérile pour vous puisque vous n'avez pas tout ça devant les yeux. Moi si !

mardi 12 juillet 2016

Coup de poing

Vous est-il arrivé de vous arrêter, sidérés, devant la beauté d'un visage, que ce soit celui d'un homme ou d'une femme ? Personnellement, je n'avais pas connu ça depuis très longtemps.

Je me souviens d'un tel choc, il y a des années, alors que j'achetais des cigarettes au bureau de tabac voisin de mon ancien appartement. En attendant mon tour, je m'étais retourné, pour passer le temps. Le client derrière moi était d'une beauté époustouflante, à tel point que, mon tour venu, j'avais bafouillé, oublié le nom des cigarettes que je voulais.

J'ai eu la même stupéfaction tout à l'heure, alors que je farfouillais dans le stock de livres d'Emmaüs. J'étais baissé pour inspecter les rayon du bas et j'ai d'abord vu des pieds près de moi. Pour ne pas gêner le passage, je me suis relevé et j'ai vu le visage de ce garçon.

C'est comme un coup de poing que l'on reçoit en pleine face, douleur et plaisir à la fois. Il avait entre vingt-cinq et trente ans, était mince et habillé de noir, avec un look d'étudiant. Sa chevelure légèrement ondulée n'était pas grise mais cendrée. J'ai tout de suite pensé à l'acteur belge François Vincentelli, avec une vingtaine d'années de moins.

Je suis sorti avant lui. J'ai fait au moins 200 mètres avant de me rendre compte qu'il pleuvait.

mardi 5 juin 2012

Cris dans la pénombre

Il fait lourd, ce soir. Des hirondelles tournent en criant dans la cour.Je ne m'étais pas encore rendu compte cette année qu'elles étaient là, comme j'ai laissé passé le temps des jonquilles. Leur cri, je ne le confondrais pas avec un autre. On l'explique, ce cri, lorsqu'elles rasent les façades des immeubles et poursuivent sans cesse leur ronde folle: pression atmosphérique ou quelque chose d'approchant, mais j'ai oublié et je ne veux pas savoir. Leur cri, c'est l'été, les soirs qui s'éternisent, les fenêtres ouvertes, le bruit de la cuisine et les regards furtifs sur les chambres éclairées.

Mais que sait-on de ce qu'elles disent? Et si c'était leur angoisse, leur fatigue, leur testament sonore à l'approche de la nuit. Cette stridence a quelque chose de légèrement angoissant, comme l'hystérie de leur vol. Dans le Jura, l'autre semaine, nous avons écouté, Frédéric et moi, une chouette effraie qui hululait un peu plus loin, en bordure de forêt, et c'était un cri doux et apaisant, un chant de bienvenue à la pénombre, pendant qu'une chauve souris tournait autour de la lumière de la place à la chasse aux insectes. Une façon de dire que tout est bien.

samedi 7 janvier 2012

Emporté par la foule

Son minuscule bureau coincé derrière le secrétariat était toujours rempli d'élèves dès que sonnait l'heure de la récréation. Pour pouvoir lui parler, il fallait jouer des coudes et se faufiler entre ces garçons et ces filles, ces filles surtout, qui aimaient se retrouver là pour quelques brèves minutes. On y respirait difficilement, tant l'air était chargé des volutes des cigarettes que tous se pressaient d'allumer. Je n'ai jamais compris comment il pouvait tenir dans cette atmosphère digne d'un wagon fumeurs un dimanche soir, au retour des étudiants, lorsque de tels wagons existaient.

Il était aimé, ce vieux père que, paradoxalement, j'avais tué en rêve une nuit. Je m'enfuyais et lui essayait de me barrer la route. C'est le seul rêve de meurtre que j'ai jamais fait. Toujours souriant, prenant plus que le temps pour formuler ses réponses, semblant chercher ses mots au fond de sa tête blanchie de savoyard roublard. Le contraste était beau entre lui si calme et l'excitation des fumeurs. Il fumait aussi, beaucoup, et la petite pièce était imprégnée de l'odeur un peu acide du tabac froid.

Nous étions presque voisins et je le croisais souvent dans la rue ou alors que nous faisions nos courses dans le supermarché du cours Gambetta. A chaque fois, je m'étonnais de ne pas le trouver changé malgré les années passant, comme si le temps ne pouvait imprimer une ride sur sa peau lisse de vieux monsieur tranquille. Toujours l'imperméable court, couleur mastique, et l'écharpe de laine fine à rayures. Il avait été sous-directeur, il n'était plus qu'un prêtre anonyme à l'allure encore gaillarde.

Je l'ai croisé tout à l'heure, même imperméable, même écharpe, une canne en plus qu'il tenait à la main gauche pour s'aider à marcher, le visage aux pommettes rosies par le froid. Il m'a dit avoir quatre-vingt trois ans et souffrir du genou où on lui a récemment implanté une prothèse. Depuis sa retraite, il n'est jamais retourné au lycée ("Ce n'est plus la même chose...") mais garde encore quelques contacts avec deux ou trois enseignants et surtout d'anciens élèves restés fidèles. Nous nous sommes séparés dans la foule dont je l'ai vu, en m'éloignant, éviter les remous. La petite silhouette un peu penchée en avant a bientôt disparu dans la jeunesse débraillée d'un samedi après-midi d'hiver. Il ne fume plus.

mardi 30 mars 2010

La lecture et moi

ImageMon rapport à la lecture, me questionnait Lancelot il y a quelques jours. Étrange que je ne me sois jamais posé la question, comme je ne me suis jamais posé celle de mon rapport à ma respiration journalière ou à mes heures de sommeil.

Rapport est un mot qui me plaît: en vieil hédoniste (pour le moins) que je suis, il m'évoque immédiatement le contact d'un corps offert dans le secret d'une alcôve ou dans la pénombre accueillante d'un bois de pins l'été, contact d'une peau sur une peau, mélange des salives sur les lèvres écrasées, moment où les yeux chavirent sous le regard de l'autre. Il y a du sexuel dans mon rapport à la lecture. Certains livres, certaines phrases caressent mieux que des mains avides, et le plaisir se répétera sans s'émousser à chaque retrouvaille.

J'en ai pour exemple le sonnet de Rimbaud: Le Dormeur du val. J'ai dû le découvrir au lycée, je ne sais en quelle classe mais très tôt, j'en suis sûr. J'aimais sa forme, classique avec ce qu'il faut de liberté pour ne pas ennuyer. J'aimais ses mots, ses images, le contraste entre la beauté de la nature dans sa plénitude et l'horreur de la mort d'un être jeune, pour rien, pour si peu. J'aimais les sons, ce "dort" si rassurant qui ressemble en fait à la "mort", ce "luit" qui claque, rejeté en début de vers, "les parfums ne font plus frissonner sa narine", "il a deux trous rouges au côté droit", comme une rigueur mathématique. Depuis longtemps, je l'étudie avec mes élèves. Il constitue pour moi un excellent moyen d'aborder avec eux les principes de base de la versification. J'aurais dû m'en lasser, depuis le temps. Or chaque année, je le redécouvre, toujours aussi frais, toujours aussi lumineux, même cri de vie contre la guerre idiote et injuste. Pour moi, le plus beau texte antimilitariste que l'on ait jamais écrit. Et parce que je l'aime, les élèves l'aiment, chaque fois.

L'objet livre lui aussi est pour moi sensuel. J'ai, avec lui également, un rapport érotique. D'ailleurs n'est-ce pas lui qui a partagé le plus grand nombre de mes nuits? Toucher, sentir, caresser, choisir l'élu d'un soir, le répudier ou au contraire ralentir la lecture pour échapper à la fin inéluctable, pour ne pas s'en séparer tout de suite. Je n'ai volontairement jamais terminé Le Quattuor d'Alexandrie pour que ce texte continue à vivre en moi, pour garder ma liberté, pour changer à ma guise. Parce que ce livre n'était plus à son auteur mais à moi.

L'auteur a voulu dire que.... Phrase horrible, terrifiante de certains manuels scolaires sensés éveiller le désir de lire et le bonheur qui s'en suit chez nos petits collégiens. Je m'en moque, de ce que l'auteur a voulu dire. Je sais ce que moi, j'ai entendu, et tant pis si ce n'est pas tout à fait la même chose. Pendant très longtemps, j'ai volontairement adopté devant mes élèves une lecture monocorde des textes que je leur faisais découvrir: le moins de ton possible, aucune variation, aucune vibration, aucune musique. Ensuite, malgré les consignes ministérielles, je ne me suis plus senti tenu de lire à voix haute. Je laisse les élèves découvrir seuls, les aidant pour le sens de certains mots mais jamais pour celui de leurs associations.

Ensuite, mais seulement ensuite, je peux reprendre oralement. Une fable de La Fontaine, avec les sixièmes par exemple, qui croient mettre un ton (non, pas LE ton: il peut en être accepté plusieurs) en adoptant le rythme de la table de multiplication, qui n'osent pas offrir un loup sanguinaire et violent face à l'agneau qui se raccroche à ses arguments, qui n'osent pas crier, qui n'osent pas sangloter, qui n'osent pas jouer la bêtise du corbeau et l'ironie du renard, qui sont trop formatés déjà pour sortir du scolaire et atteindre au théâtre. Parfois c'est dans ces moments que les "mauvais" élèves surprennent car eux n'ont pas toujours abdiqué toute leur liberté et s'essaient volontiers à marcher sur ces sentiers nouvellement offerts que sont les cris, les larmes et les gestes exagérément amples.

Dès enfant, j'ai su que mon amour de la lecture et du livre serait un amour définitif. Solitaire par tempérament et par nécessité, j'ai trouvé en eux des trésors: je découvrais, parfois à ma façon, en me créant des images qui, par la suite, se révélèrent fausses, je parcourais le monde, j'appréhendais les sentiments, même ceux dont je ne comprenais pas les méandres, j'engrangeais du plaisir immédiat, des connaissances pour plus tard et des images qui feraient le levain de mon imaginaire. Enfant de mineur et de paysan, lorsque j'ai découvert le livre, je me suis senti riche.

Je ne sais plus que faire des livres, je ne sais plus où les mettre. Chez moi, il y en a partout, ceux que j'ai lu, ceux que j'ai feuilletés, ceux que j'ai entamés puis abandonnés, ceux que je n'ai même pas ouverts, ceux que je redécouvre en ayant totalement oublié que je les avais achetés un jour. J'évite de trop souvent les manipuler car certains font immédiatement ressurgir du passé des souvenirs poignants, tristes ou gais qu'importe et je veux encore croire que j'essaie de fuir la nostalgie. D'autres, au contraire, ne m'évoquent rien. Je les ai lus, c'est sûr, mais j'ai oublié jusqu'à la première bribe de leur histoire. C'est un peu triste, comme de repenser à des amants qui, un moment, croisèrent votre vie, eurent un semblant d'importance, et disparurent ensuite comme s'ils ne vous avaient jamais caressé.

J'achète encore beaucoup. je ne peux passer trop de temps sans le contact des livres dans les librairies. Je sais que je n'aurai jamais le temps de tout lire. Qu'importe! L'acte de prendre possession d'un livre n'est-il pas aussi un plaisir à part entière? Pour moi, les moments passés entre les rayons, des heures parfois, à choisir ceux que l'on emportera, ces moments me comblent, c'est-à-dire que je suis plein d'eux, comme lorsque je suis immergé dans une histoire qui me captive.

Mes goûts ont évolué mais il serait trop long d'en parler ici. Disons simplement que, parti du roman balzacien (découvert tout de suite après l'abandon, sur les conseils de mon professeur de français, des livres de la Bibliothèque Verte) et des romantiques, arrêté longtemps au roman policier et à tout ce qui avait début, milieu et fin, j'en suis aujourd'hui, sauf exception, à préférer au roman les essais, biographies ou récits de voyages par exemple, sans savoir si cette évolution est due à mon âge qui avance ou à la médiocrité de ce que nous proposent en général les éditeurs de fiction, particulièrement française.

Un livre pour moi, c'est quelque chose d'indispensable à ma vie, à mon équilibre. J'ai revu assez récemment un film qui, bien qu'il ait lui aussi énormément vieilli, a pour moi toujours une grande résonance: Fahrenheit 451, d'après le roman de science-fiction de Ray Bradbury. Je crois sincèrement que je serais capable, à l'instar de ces hommes qui, à la fin du film, se regroupent en résistance dans les bois, d'apprendre moi aussi par cœur un roman, une pièce de théâtre ou un recueil de poésie. Je sais même l'œuvre que je choisirais: je suis presque sûr que ce serait Phèdre de Jean Racine, ou bien Des Souris et des Hommes de John Steinbeck.

En relisant ce billet, je me rends compte que j'ai constamment employé des mots comme plaisir, caresse, rencontre, passion, sentiments, contact, sensuel, érotique, possession, désir, bonheur, amants. Comme pour les vieux films où l'on lit cette phrase à la fin, je tiens à préciser que toute ressemblance avec ce que j'aime, avec la sensualité qui fait que je suis moi.... n'est pas le fruit du hasard. Pour moi, lire, c'est aimer. Et j'aime aimer.

PS: je précise que, pour ne pas me laisser influencer, je n'ai pas encore lu le billet de Lancelot, ni aucun autre blogueur ayant traité le sujet. On voudra bien m'excuser si je suis hors-sujet.
PS2: je sais que "retrouvailles" et "bribes" s'emploient généralement au pluriel. Mais on ne peut former de pluriel sans être auparavant singulier!

jeudi 19 février 2009

Voisins

Image Tout près de l'immeuble où j'ai vu, certains matins, un jeune homme tester dans son miroir quelques poses de séduction, habite un très vieux monsieur. Très très vieux monsieur.

On ne peut que difficilement lui donner un âge tant il ne vieillit pas et semble toujours avoir été vieux. Autrefois je le croisais dans la rue. Silhouette familière qui apparaissait au coin de mon immeuble, tellement voûtée que le haut de son corps forme un angle presque droit avec son bassin et ses jambes. Il avançait très très vite, le regard en bas, en marmonnant quelques mots compréhensibles uniquement de lui-même. Au bout du bras droit, il balançait vigoureusement un grand cabas en paille tressée tandis que, du gauche, il marquait son rythme de progression. Personne n'aurait pu l'arrêter que lui-même quand lui traversait la tête une idée digne d'être approfondie. Alors, il stoppait brusquement quelques secondes, relevait un peu la tête, comme pour permettre à l'idée de mieux s'installer sous la calotte crânienne, et, ce temps écoulé, reprenait tout aussi brusquement sa course contre le temps. On aurait pu penser au lapin blanc du pays des Merveilles, mais un lapin antique et décharné.

Il était toujours habillé de la même façon: des pantalons informes recouvrant presque entièrement des chaussures tout autant informes, ou plutôt ayant depuis longtemps épousé la forme de ses pieds, un bonnet sur sa tête à la chevelure hirsute et un imperméable mastic trop court et souvent mal boutonné. J'ai entendu sa voix chez le boucher, à une seule occasion. Une voix haute, un peu aiguë pour un homme mais claire, sans tremblements ni voile aucun, et qui conservait, malgré les ans, quelque chose d'autoritaire.

Quelqu'un me renseigna un jour sur lui, un commerçant probablement. Il s'agissait d'un ancien professeur de Lettres Classiques. Tiens, tiens, me dis-je, un collègue! Vais-je ressembler à cela plus tard? Son autorité vocale s'expliquait donc, ainsi que ses "stations intellectuelles" sur le trottoir. Effectivement, je l'imaginais bien expliquant la subtile rhétorique de Cicéron à des élèves plus intéressés par le phénomène devant leur yeux que par l'orateur antique, ou bien déclamant une plainte d'Euripide au théâtre romain devant des touristes de passage interloqués.

Cet homme m'intriguait aussi car, depuis la rue, je l'apercevais souvent le soir chez lui, dans ce qui semblait être sa cuisine au premier étage d'un immeuble moderne. Il se trouvait, quand je passais, toujours dans le même coin, à gauche près de la fenêtre, voûté comme de coutume et semblant nettoyer quelque chose sous le robinet de l'évier. Ainsi, chaque soir à une époque, il frottait, frottait, frottait. Geste d'autant plus surprenant que, si l'on considérait l'état de ses vitres couvertes de poussière et plus qu'à peine translucides, il ne devait pas être un acharné du nettoyage.

Alors qu'est-ce qui pouvait bien l'intéresser à ce point, le passionner jusqu'à le convaincre de toucher l'eau? Bien sûr, comme à mon habitude, je me mis à divaguer, à rêver la vie de cet homme. Ce qu'il lavait ainsi, avec des gestes si précis et si attentionnés, presque maternels, c'étaient des objets antiques, des vases, des statuettes, des pièces, des morceaux de céramiques ou de bronze, parfois encore témoins de la peinture qui les recouvrit, vestiges des civilisations qui lui furent chères, trouvailles de ses campagnes de fouilles, en Crète, en Turquie ou dans le Péloponnèse.

Et puis, je ne le vis plus, ni dans la rue, ni chez les commerçants, ni dans sa cuisine dont la fenêtre restait désespérément noire. Plusieurs fois, garé ailleurs, je fis volontairement le détour pour tenter de l'apercevoir. Personne. J'ai cru qu'il était mort, ce qui n'aurait pas été étonnant, vu son âge. Pourtant l'appartement restait toujours dans le même état et cela pendant plusieurs mois. Je commençais à l'oublier peu à peu, à ne plus relever systématiquement la tête en direction de ses vitres sales lorsqu'un soir, la lumière brillait dans la cuisine. Lui avait repris sa place devant l'évier, à gauche, toujours voûté, toujours frottant, toujours plein de mystère.

Le vieillard, le jeune homme, voisins dans la même rue. Réunis près de moi celui que je fus et celui que je serai peut-être. Comme le disait Desproges: "Etonnant, non?"

mardi 13 janvier 2009

Étapes

Un dernier petit mot pour que l'on ne croie pas que je suis triste ce soir, ou hargneux. Pas du tout. Après une journée chargée, je vais bien.

Il faut dire que mon atelier d'écriture, que j'ai dû assumer seul, la documentaliste qui travaille avec moi d'habitude étant malade, s'est tout de même très bien passé. En fait, nous avons du pain sur la planche: dans un premier temps de la séance, relire l'ensemble des textes rédigés depuis le début de l'année et en sélectionner quatre ou cinq par thème, qui seront réunis dans un petit livret que nous nous proposons de réaliser, Annie et moi. Ensuite lancer étape par étape le projet plus ambitieux de cette année: composer par groupe de deux ou trois une nouvelle policière à la manière de Conan Doyle, rajouter une aventure à celles, déjà nombreuses, du célèbre Sherlock Holmes. Les élèves sont ravis mais ils ne savent pas la somme de travail qui les attend. Moi, je le sais.

Il faut dire aussi qu'à plusieurs reprises aujourd'hui, j'ai eu l'occasion de me retrouver seul à seul avec mon nouveau collègue de français, Nicolas. Le courant est tout de suite passé ou presque avec lui, dès le début de l'année. Je me méfiais pourtant assez de mes impressions: Nicolas n'étant pas un laideron, loin s'en faut, je pouvais confondre sympathie et attirance plus ... épidermique de ma part. Or, cette sympathie se confirme de jour en jour. Il s'y mêle même une forme de tendresse partagée.

Nous avons repris aujourd'hui une déjà ancienne conversation sur sa position dans la famille de son père décédé, sur une sorte de marginalisation que je comprends ô combien. Je suis toujours très touché que ce grand garçon de plus de trente ans se confie à moi et me parle comme un enfant, sans fard et sans gêne. Malheureusement, à chaque fois, nous avons été interrompus par une collègue, sympathique mais parfois envahissante et surtout qui ne se rend jamais compte lorsque qu'elle tombe comme un cheveu sur la soupe dans une situation où elle n'a rien à faire. J'ai dit à Nicolas que nous reprendrions la conversation une autre fois. Il a approuvé, en rajoutant à mi-voix: "Oui, nous avons le temps, parce que j'espère bien te connaître encore longtemps." (Si pas les mots exacts, l'idée, vraiment.) Comment voulez-vous être triste après ça?

lundi 12 janvier 2009

Les autres.

Les passants, ces êtres étranges qui vous ressemblent et ne sont pas vous. Qui sont-ils? Que font-ils dehors à cette heure-là? Vous, oui, votre présence dans les rues se justifie: vous avez à faire, profiter des soldes, prendre quelques photos, remplir le réfrigérateur, acheter des fleurs, rejoindre un ami... Mais eux? Ils sont si nombreux.

Bon! Quelques-uns ont sans doute de bons motifs pour se trouver là où ils sont. Mais les autres, les centaines, les milliers d'autres? Ils ne sont pas tous chômeurs, tout de même. Enlevons du nombre ceux qui n'ont plus d'emploi et ceux qui ont de bonnes raisons: il en reste encore trop. C'est toujours un sujet d'ébahissement pour moi, tous ces mouvements de fourmilière, incessante agitation, les bras chargés de tout et de n'importe quoi.

Je les aime, ces passants inconnus. J'aime les regarder, furtivement ou avec tendresse. Je leur invente parfois des histoires, des sentiments, une généalogie. Celui-ci est gourmand: il ne tient pas un gâteau à la main mais la façon dont il avance la lèvre inférieure comme s'il boudait dit assez ses appétits terrestres. Celle-là vit seule, oubliée, aigrie, peut-être. Ce couple de jeunes gens, amoureux, enlacés: pour combien de temps? Cet ouvrier qui siffle en rangeant son fourgon: on dirait un escargot qui met de l'ordre dans sa coquille.

Parfois la fulgurance d'un visage vous cloue sur place tant la beauté est pétrifiante. On ne peut regarder Dieu en face au risque de se brûler. Certains hommes non plus. D'autres fois, c'est un détail vestimentaire qui fait partir l'imagination. Souvent, c'est le galbe d'un fessier, le fermeté d'une cuisse, le développement d'un thorax aux pectoraux devinés qui vous (me) fait sourire comme un rayon de soleil dans une matinée brumeuse. Et la tendresse des femmes, leur belle silhouette...

Alors, je me dis qu'ils font bien d'être là, tous ces autres qui n'ont rien à y faire. Ils sont là pour mes yeux, pour mes oreilles, parfois pour mes mains. C'est le cadeau de la vie, les autres. Ils ne font que passer, on les oublie pour la plupart. Certains restent dans les pensées, sans raison autre que la résonance perçue en soi et pas toujours expliquée. Un, parfois, s'attarde pour un épisode du feuilleton de votre vie et puis il s'efface du générique comme il y était apparu: d'un seul coup. Et puis, il y a celui qui peu à peu ne sera plus un autre, celui ... Mais ceci est une autre histoire.

mardi 28 octobre 2008

Annecy: photos aléatoires.

(Enfin presque!)

Image Ouvrir les yeux sur le monde.

Image Moi vouloir toi.

Image Bon d'accord, mais c'est la dernière fois!

Image On brade?
Image Cuisses d'anges.

samedi 23 août 2008

Tempora et corpora.

De génération en génération, la plastique change. Lorsque l'on voit, dans des archives photographiques ou télévisuelles, les athlètes participant aux Jeux Olympiques, par exemple, quelle que soit leur discipline, on est bien obligé de constater que les corps des années vingt n'ont rien à voir avec ceux d'aujourd'hui. Et il ne s'agit pas seulement d'une différence de musculature, évidente bien sûr, mais pas forcément signe d'avancée ou de progrès, puisque souvent non naturelle.

Non, la silhouette, la taille ont beaucoup évolué. Combien les français ont-ils pris de centimètres en un siècle? Je ne parle pas seulement des sportifs, mais de l'ensemble de la population. Je me souviens bien du corps des ouvriers, dans mon enfance, de leur torse en particulier. Il me semblait plus ramassé, plus trapu, moins poilu aussi. Leurs bras étaient noueux comme des pieds de vigne, leur visage moins stéréotypé. Sans parler du vêtement, plus standardisé, plus terne de couleurs, plus traditionnel de coupe. Le corps se cachait, alors. Nous vivions encore sur la lancée du XIX°.

Aujourd'hui, qu'ils soient grands ou plus ramassés, les corps n'ont pas le même aspect. Mieux dessinés, respirant la santé, la bonne nourriture, peut-être aussi l'effort moindre au quotidien. Je les envie parfois de ne pas être nés dans l'immédiat après-guerre, à un moment où de sévères carences en apports nutritifs restaient encore à combler. Pour ma part, même issu d'une famille modeste, je n'ai manqué de rien, mais je n'ai pas connu l'abondance non plus. Je crois que les dernières cartes de rationnement ont disparu en France en 1949, et je suis né en 52.

Aussi, quand je les vois dans les rues, sur la plage ou n'importe où ailleurs, à l'aise dans leur corps qu'ils n'ont aucune gêne, au contraire, à montrer, suis-je, dans un premier temps, un peu agacé par leur attitude. Ensuite, bien sûr, le naturel reprend le dessus et je prends plaisir au spectacle.

Pourtant, rares sont les garçons chez qui je repère de la grâce: du sex-appeal, du pousse-au-crime, des formes qui excitent les sens, parfois une ombre de veulerie ou de provocation vulgaire, oui, mais de la grâce, point. Qu'est-ce que j'appelle la grâce? Peut-être le charme lié à l'élégance naturelle. Quelque chose, en tout cas, que l'on perçoit tout de suite et qui n'aiguille pas, à la première seconde, vers la satisfaction de la libido.

Ces hommes (je parlais, bien sûr des hommes), dont les plus vieux ont approximativement trente-cinq ou quarante ans, me semble-t-il, j'ai toujours une image d'eux bébés nourris par Nestlé. Aussi onctueux et sans surprises que ce lait, aussi calmes et repus que les vaches du pays helvétique. Que l'on me pardonne cette exagération, mais c'est bien la première image que j'ai en les voyant. Sans doute existe-t-il des tas d'exceptions (j'en connais), à ce que je veux bien croire une caricature. Et peut-être n'est-ce, après tout, que la manifestation de jalousie d'un vieux pervers?

Moi, la grâce, telle que je l'ai définie, je la rencontre chez des femmes. Mais peut-être y suis-je plus sensible lorsque ma libido affiche le calme plat! Et lorsqu'elle apparaît chez un homme, elle me bouleverse chaque fois, comme la découverte inattendue d'un tableau ou d'une musique.

samedi 17 mai 2008

Des kilomètres.

Image Et pour le reste? Des kilomètres!

En courant, le matin: quatre tours du parc de la Tête d'Or. Je n'ai pas poussé jusqu'à Miribel, le temps étant trop couvert. Toujours le même plaisir intense. Je me demande comment je vais faire, le jour où je ne pourrais plus, pour une raison ou pour une autre. Il m'arrive d'éclater de rire en courant, tellement je suis bien. Étrangement, mon mal de dos a totalement disparu ce matin pendant cette course. Le bien-être physique a persisté toute la journée et dure encore maintenant. Après cet article, je vais me mettre devant le lecteur de DVD et me regarder un ou deux épisodes de Rome, que ma soeur m'a prêté.

L'après-midi, nouvelle moisson d'ours et de lions avec les épisodes déjà mentionnés, plus quelques autres que voici.

Image D'abord, la visite rapide mais attentive des diverses cours de l'Hôtel-Dieu. Cet ancien hôpital en pleine ville est condamné en tant que lieu de médecine, évidemment pas en tant que monument, puisqu'il est bien sûr classé. Rabelais y fut médecin et c'est à Lyon qu'il publia pour la première fois.

Image Ensuite la rencontre, devant l'ours du Palais du Commerce, de deux étudiants Québécois surpris de cette présence des animaux dans toute la ville. Ils sont arrivés hier de Québec et vont passer deux mois en Europe, à visiter la France, bien sûr, mais aussi l'Espagne, le Portugal, l'Italie et je ne sais plus quoi encore. S'imaginent-ils que les distances sont si courtes sur notre vieux continent? Nous avons bavardé un long moment, avec un grand sourire de part et d'autre et beaucoup de sympathie, de mon côté parce que commencer un périple en Europe par Lyon, c'est assez gratifiant, du leur parce que je connais bien Québec et sa Belle Province et ai pu leur parler de la patrie qu'ils venaient de quitter.

Autre rencontre, si l'on veut, d'un beau et jeune homme devant l'église St Bonaventure. Il attendait son bus et moi je photographiais le reflet de l'église dans les verrières du Grand Bazar. Comme il faisait chaud, il relevait ses manches de T-shirt haut sur l'épaule, découvrant ainsi une peau blanche attendrissante. Je suis entré dans l'église, une des plus belles de Lyon à mon avis. Il y avait une célébration. Je m'apprêtais à ressortir quand je l'ai vu arriver. Il est allé s'asseoir. Pas de place à côté de lui. Je suis resté debout à écouter un beau morceau d'orgue. Lui semblait faire de même. Puis il est ressorti et a pris son bus. Moi, j'ai rencontré les Québécois juste après.

Enfin, arrêt chez Francis, mon ami libraire que je n'ai vu qu'en coup de vent ces derniers mois: à la boutique, il est difficile de le garder bien longtemps à soi. Aujourd'hui, décidément, journée faste. Nous avons même eu le temps de prendre une bière au bar voisin. Francis, suite à une histoire sentimentale déstabilisante, ne va pas bien et a consulté un psy. J'ai failli, à un moment, éclaté de rire. Nous parlions tous les deux de nos difficultés respectives et je me suis cru soudain dans un film de Woody Allen. Ai commandé un roman de Stegner que je ne connaissais pas. Je crains, hélas, que ce ne soit le dernier traduit en français.

Ce soir, Amédé a appelé. Il a lu mes billets sur la Provence et en est tout content. C'est bien. Kikou a bien supporté la première chimio. Ma mère, au téléphone, était presque tendre. Il y a des jours comme ça... Mais c'est comme pour les manifestations: il faudrait mieux répartir.

lundi 21 avril 2008

Un goût de vomi

Je parlais hier de la mort d'un ami brésilien, terrassé par un cancer foudroyant. Ce matin, j'apprends à la radio le décès dans les mêmes circonstances de Farid Chopel.

Qui connaît Farid Chopel, ce comédien à la silhouette pleine de charme, aux allures de félin, que je découvris, en duo avec un autre artiste, dans un spectacle Les Aviateurs, au TNP de Villeurbanne, dans les années quatre-vingts, je pense?

J'ai même été surpris d'entendre parler de lui ce matin sur France-Inter. Bravo, la radio. En revanche, la suite de la brève m'a beaucoup moins convenu. Josiane Balasko, par téléphone, a voulu honoré la mémoire de Chopel, et a mentionné l'absorption de drogues, dures je suppose, qui aurait considérablement gêné la carrière du comédien.

Que nous apporte cette information? Est-ce une information? Balasko voulait-elle à tout prix se positionner d'emblée parmi les amis les plus proches de Chopel? Cède-t-elle, elle aussi, à cette tendance à la "pipeulisation" qui envahit toute presse, écrite comme parlée?

Pour moi, ces paroles ont un goût de vomi. Je préfère garder le souvenir de ce grand corps de liane, de la grâce de ses mouvements d'algues caressées par le courant, qui firent l'enchantement d'une des mes soirées villeurbannaises, il y a bien longtemps. Adieu, Chopel.

dimanche 30 mars 2008

Si près, si loin.

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En relisant rapidement ce que j'ai écrit hier, je me suis arrêté plus longuement sur la dernière photo, que je repropose aujourd'hui. Cette photo me trouble. Je l'ai prise en rentrant avec J. par les quais de Saône, côté Presqu'île. Les bas-ports étaient saturés de jeunes en groupes assis en rond ou alignés le long de l'eau. On mangeait, on buvait, on fumait, on bronzait, on riait, on parlait haut et fort. Tout ce que je préfère contempler de loin plutôt que de me joindre à l'effervescence parfois hystérique de ces regroupements.

Eux étaient un peu à l'écart, quelques mètres seulement, mais qui les isolaient du monde. Volontairement? A eux deux, ils semblaient être le monde, avoir gommé tout ce qui les entourait, n'exister que par le regard, les paroles, les gestes peut-être de l'autre. Je n'ai pas vu leur visage, à aucun moment. J'étais au-dessus d'eux sur la partie du quai bordant la chaussée.

Ils ont tout de suite attiré mon attention. Le blanc et le noir. Le blanc, dos lacéré par la bandoulière et le Y de ses bretelles, le sac reposant à terre, une casquette à visière enfoncée sur la tête, jambes repliées dans un début de lotus. Le noir, chevelure au soleil, coudes appuyés aux genoux, polo noir accentuant la blancheur des avant-bras, le profil dévoilé un peu, fixant l'eau devant lui alors que l'autre le regarde.

Ils ne se touchent pas, leurs ombres non plus, mais elles esquissant déjà des ponts, des mailles par où le lien pourrait se tisser. Ils ont peu à peu franchi la ligne blanche, ils sont tout près du trouble de l'eau, du gris des profondeurs qu'ils ne connaissent pas. Se parlent-ils? Je ne sais. Je crois qu'ils se taisent. Comme l'Annonciation, dernier instant avant que l'indicible ne soit prononcé.

C'est ce qui me fascine: la dernière vision d'un univers qui disparaîtra avec la confidence, qui éclatera ou qui fondra les deux silhouettes en un seul corps d'amour et de désir. L'alliance est déjà là, entre les deux, scellée à la pierre, dans le solide. Elle les repêchera s'ils se perdent dans les eaux troubles. Moment d'attente du plus grand bonheur ou de la terrible peine pour eux. Moment de nostalgie pour moi.

Comme le soleil était doux, hier après-midi.

vendredi 21 mars 2008

Ma reine des glaces.

Ma mère me parlait depuis longtemps de Tatania.

Ce nom me faisait rêver. D'autant qu'elle me la décrivait comme allant toujours pieds nus, été comme hiver, qu'il fasse chaud, qu'il gèle à pierres fendre ou qu'il pleuve. J'imaginais la fille de quelque dieu scandinave, fine et diaphane,dans son palais de glace, resplendissante de lumière argentée, dont les mots en sortant de la bouche formaient autant de cristaux ou de diamants.

Tatania était en fait une des malades soignées dans la clinique psychiatrique, dont l'autre particularité, à part les pieds nus, était sa foi profonde. Un vieux prêtre ne venant qu'une fois par semaine donner la communion, c'est elle qui s'en chargeait les autres jours, au cours d'un bref office à la chapelle.

Un jour, je l'ai croisée: une petite femme un peu enveloppée, à l'allure pressée et bougonne. Ses pieds: deux terminaisons tordues et calleuses, proches du cep de vigne, sans doute plus dures que n'importe quelle semelle. Elle n'a même pas levé les yeux sur nous. Peut-être un mauvais jour.

Une autre fois, Tatania est devenue Tatiana. Ma mère avait toujours mal prononcé. Elle s'appelait donc Tatiana. Adieu Tatania et son palais des glaces; bonjour, Tatiana. Il fallait que je m'habitue. Bien sûr, ça me plaisait moins: on pensait plutôt au patinage artistique au mieux, au lancer du disque au pire. Mais bon, puisque c'était son nom.

Eh bien, pas du tout. Dernier épisode aujourd'hui, définitif celui-ci. Tatania ne s'appelle pas Tatiana, pas non plus Natatia, Natacha, Tiatana. Non, elle s'appelle....Yvette. Je renonce à me créer des images mentales!

Non, pour moi, elle reste Tatania, la princesse aux pieds nus.

jeudi 20 mars 2008

Mars, qui rit malgré les averses.

Le mois de mars est un mois singulier

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D'abord son nom, l'un des plus courts des noms de mois de l'année. Quatre lettres dont trois consonnes, sonorité un peu sèche, presque claquante,bien en harmonie avec le dieu romain de la guerre qui lui donne son nom.

Longtemps premier mois de l'année, rétrogradé à la troisième place, célèbre pour ses Ides fatales à César et pour ses giboulées, qui toujours m'évoquent les poésies apprises en primaire et recopiées sur un cahier spécial, où, si je me souviens bien, se trouvaient aussi les phrases retranscrites en diverses écritures, dont le script, après la leçon de morale. Je parle bien entendu de l'école primaire laïque! Le cahier était un cahier Héraklès avec, sur la couverture, ce héros de profil, le pied appuyé sur un rocher, bandant son arc pour frapper un invisible ennemi.

Mois du printemps, mois de la poésie, associé au beau temps, au désir de se découvrir, de montrer sa peau, de l'exposer aux premiers rayons chauds du soleil, alors qu'il traîne encore avec lui le long manteau de l'hiver. Les jours grandissent mais s'obscurcissent d'averses, les fleurs s'ouvrent mais un vent glacial les fripent parfois. L'année scolaire entre (déjà!) dans la dernière ligne droite, on s'aperçoit que certains élèves ont pris dix centimètres, que d'autres ont la voix qui se brise, que quelques-uns, dans les plus grands, sont plus souvent ailleurs, dans des absences langoureuses.

Février, chez les Romains, était le mois des purifications. Mars est le mois de l'attente, celui où la jeune épousée est prête à accueillir son viril compagnon, toute frémissante et apeurée à la fois, voulant percer le mystère et effrayée de ce qu'elle va découvrir. Un peu de fièvre mais un désir immense. L'année nouvelle commençait, la vie nouvelle commence aussi.

D'où cet énervement sensible de tous, ces mélancolies, ce désir d'autre chose, ces brusques changements d'humeur comme de ciels, ce besoin d'aimer et d'être aimé.

Vénus avait, contrainte et forcée, épousé Vulcain, le dieu boîteux. Elle ne mit pas longtemps à se trouver un amant plus enthousiasmant. Mars avait pour lui sa vigueur de mâle. Or Mercure, afin de révéler aux yeux de tous l'inconduite des deux amants, leur tendit un bien méchant piège. Pendant qu'une nuit, ils dormaient tendrement enlacés après leurs ébats divins, il jeta sur eux un filet de pêcheur dans lequel, en se débattant, ils ne firent que s'engluer davantage. Puis, impatient de faire connaître l'adultère, il demanda au Soleil de se lever plus tôt. Ainsi les autres dieux de l'Olympe n'eurent pas à attendre longtemps pour, si j'ose dire, se rincer l'oeil.

Cette histoire de la mythologie me semble parlante, hurlante même. Vulcain, c'est le vieux mari, l'année ancienne, l'hiver qui tente de se réchauffer au feu de sa forge. Vénus, c'est le frémissement du désir, les sens en attente du renouveau, du nouveau, de l'inconnu. Mars, c'est le bouillonnement du sang, la violence des pulsions, le delta impétueux du fleuve trop longtemps contenu entre ses rives. Souhaitons que Mercure soit celui, quel qu'il soit, qui nous permet de ne pas prendre des vessies pour des lanternes.

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Poésie de mon enfance:

Tandis qu'à leurs oeuvres perverses
Les hommes courent haletants,
Mars qui rit, malgré les averses,
Prépare en secret le printemps.

Pour les petites pâquerettes,
Sournoisement lorsque tout dort,
Il repasse des collerettes
Et cisèle des boutons d'or.

Dans le verger et dans la vigne,
Il s'en va, furtif perruquier,
Avec une houppe de cygne
Poudrer à frimas l'amandier.

La nature au lit se repose;
Lui descend au jardin désert
Et lace les boutons de rose
Dans leur corset de velours vert.

Tout en composant des solfèges
Qu'aux merles il siffle à mi-voix,
Il sème au pré les perce-neige
Et les violettes aux bois.

Sur le cresson de la fontaine
Où le cerf boit, l'oreille au guet,
De sa main cachée il égrène
Les grelots d'argent du muguet.

Sous l'herbe, pour que tu la cueilles,
Il met la fraise au teint vermeil
Et te tresse un chapeau de feuilles
Pour te garantir du soleil.

Puis, lorsque sa besogne est faite
Et que son règne va finir,
Au seuil d'avril, tournant la tête,
Il dit:" Printemps, tu peux venir>


Théophile Gautier (1811-1872)