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Tuesday, June 07, 2016

Citation du 8 juin 2016

L'audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions.
Proust – À la recherche du temps perdu
Pour profiter des occasions il faut de l’audace : voilà qui ressemble à une banalité.
Pourtant c’est très exactement ce que les grecs désignaient comme étant une forme de sagesse très particulière, la phronèsis, science pratique qui est capable de saisir l’action utile à réaliser lorsqu’un cas particulier se présente. C’est une forme de sagesse qui complète la sophia et qui est capable de saisir le kairos, qui correspond au moment opportun, comme par exemple le moment où le pécheur doit ferrer le poisson.
De nos jours, cette science du kairos constitue l’une des capacités revendiquées par les conseillers en communication. Il ne suffit pas pour l’homme politique d’avoir quelque chose à dire ; il lui faut en plus savoir parler au bon moment sur le ton qui convient. En cas de crise se taire ou occuper les plateaux télé ? Et quel moment choisir pour annoncer qu’on sera candidat aux Présidentielles ?
On nous a rassasié de réflexions savantes sur cette question (car lorsqu’on a plus rien à dire, on a encore la faculté de chercher à savoir quand il faudrait le dire !). Or voilà que les grecs, ces champions de la sagesse, font de la phronèsis une faculté exceptionnelle ? Aurait-ils aussi inventé le coaching en communication par hasard ?
Bien au contraire : les grecs considéraient cet art de saisir le kairos comme exceptionnel parce que justement il ne s’invente pas. A la différence de la sophia qui doit s’apprendre, c’est par un don inné qu'on possède cette intuition du moment opportun d'agir. Ajoutons l’autre aspect de cette capacité : elle n’a qu’un instant pour se manifester, raison pour la quelle elle ne peut résulter d’une réflexion.
Un exemple célèbre apparaît dans Perceval, le roman de Chrestien de Troyes : le chevalier Perceval parti à la recherche du Graal arrive dans un mystérieux château où celui-ci lui est présenté. Toutefois Perceval ne le reconnait pas et il se retient de demander de quoi il s’agit car il se souvient des conseils de Gurnemanz qui lui a recommandé de réfléchir avant de parler et de ne pas poser de questions indiscrète (cf. ici). Le lendemain le château est vide de tout occupant et depuis ce moment la chrétienté recherche le Graal.

Aujourd’hui où le devoir de silence n’existe plus, celui-ci ne résulte plus que d’un calcul tacticien ; certains de nos élus pensent que moins ils en disent et plus ils existent dans l’opinion.

Monday, August 20, 2012

Citation du 21 août 2012


Ordinairement, un homme qui ne parle pas ne pense pas. Je parle de celui qui n'a pas de raisons pour ne pas parler. Chacun est bien aise de mettre au jour ce qu'il croit avoir bien pensé ; les hommes sont faits comme cela.
Montesquieu – Mes pensées 1746
Un homme qui ne parle pas ne pense pas. La réciproque est hélas moins vraie ! On sait combien il est irritant d’entendre parler – pérorer – des gens qui n’ont rien à dire. Il suffit d’ouvrir son poste de radio à l’heure des « coups-de-gueule » et des « et-vous-qu’en-pensez-vous-? » : à devenir ou neurasthénique ou misanthrope. A éviter.
Plus original est le message de Montesquieu : Je parle, dit-il, de celui qui n'a pas de raisons pour ne pas parler – autrement dit, celui qui pense, et donc qui a quelque chose à dire.
Justement : suffit-il d’avoir quelque chose à dire pour le dire ? Ne faut-il pas une raison de plus ?
Chacun est bien aise de mettre au jour ce qu'il croit avoir bien pensé (...). Voilà l’essentiel : on pourrait très bien se contenter de penser quelque chose et de se dire « Voilà : c’est bien pensé. » Mais non ! Il faut incontinent courir, trouver quelqu’un qu’on va tirer par la manche : « Ecoute, écoute ce que je viens de penser : n’est-ce pas que c’est bien pensé ? »
Il peut même se faire qu’on n’agisse pas pour demander un avis ni même un assentiment. On veut comme on dit « partager », faire « circuler » ou – au moins – « communiquer ». Et si on n’a personne sous la main, on a encore les possibilités du Web 2.0 : ces messages de Blog, de Twitter, ne sont-ils pas autant de bouteilles à la mer ? (1)
Moi-même, ne suis-je pas comme le naufragé qui jette chaque jour à la mer son message dans une bouteille (dites donc il en faut des bouteilles !) : il lui suffit d’imaginer qu’il sera recueilli et lu par quelqu’un, un jour quelconque.
Mais après tout, pourquoi s’en désoler ? Les hommes sont faits comme cela.
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(1) Bouteilles à la mer… Notons que les « twitteurs » utilisent de toutes petites bouteilles (140 signes) : c’est plus vite lu. Tant mieux ! Sauf que les spécialistes de la com’ expliquent aux politiques et autres décideurs que leurs principes moraux, économiques, comportementaux – que sais-je encore ? – que ces principes donc, doivent être « twittables », c’est-à-dire qu’on doit pouvoir les enfermer dans ces petites bouteilles. On revient donc aux aphorismes. Ça ouvre une belle carrière aux commentateurs comme moi.

Sunday, August 09, 2009

Citation du 10 août 2009


Ce n'est pas communiquer que communiquer seulement ce qui est clair.

Alain – Propos de littérature

A notre époque, beaucoup de choses consistent en de la com’ : l’art de communiquer a remplacé la rhétorique ; et la pédagogie ; et aussi la philosophie (1). Entendez que peu importe ce qu’on veut communiquer, ce qu’il faut d’abord, c’est arriver à retenir l’attention le temps de transmettre quelque chose. On dirait même que ce qu’il faut transmettre se définit par la possibilité de le transmettre – selon les techniques de la com’.

Et quand ça devient difficile, ces techniques remontent en amont, vers les conditions préalables à la diffusion du message. On se rappelle la polémique soulevée par les propos du directeur de TF1 concernant la disponibilité d’esprit vendue à Coca-cola (2).

Sur quoi voici les propos iconoclastes d’Alain : ce n'est pas communiquer que communiquer seulement ce qui est clair.

Bigre ! Comment communiquer ce qui est obscur, confus, incompréhensible ?

- Qu’est-ce que la clarté ?

Alain nous invite à nous méfier de la clarté, quand elle ne serait en fait que passivité et réceptivité (3).

Je n’ai pas le contexte sous les yeux, mais je comprends que pour communiquer une pensée, il ne suffit pas qu’elle soit claire ; il faut qu’elle le devienne. Lorsque je veux communiquer, je dois conduire l’autre, pour me comprendre, à tirer le rideau qui lui cachait ce que j’avais à lui dire. Dévoilement, le grand mot de la philosophie… Ce qui est clair, c’est ce qui est clarifié.

- Et maintenant, qu’est-ce que c’est que communiquer ?

Communiquer, c’est transmettre une pensée à quelqu’un. Disons qu’on ne communique qu’une pensée ; quand aux sentiments, ils peuvent bien se partager, mais sans qu’on sache jamais si ceux qu’on vit sont bien les mêmes que ceux qu’on nous a décrits. Par contre, communiquer une pensée, c’est donner à penser.

- Donner à penser, comment ça marche ?

Pour cela, il faut que l’autre nous aide à refaire un chemin qu’il a déjà parcouru pour en faire notre propre chemin, et à partir de là tracer sa propre route – même si elle ne va pas bien loin, même si elle s’arrête tout de suite, elle sera notre pensée, et c’est en cela qu’elle sera féconde. (4)

Halte à la com’–TF1 pour qui communiquer c’est imprimer sa trace dans le cerveau, comme un tampon dans la cire molle.

Mais pour ça, il

Image

faut d’abord lessiver le cerveau…

- N’est-ce pas,

Mère Denis ?

- C’est bien vrai ça !




(1) On se croirait revenu à l’époque des sophistes – ceux de Platon.

(2) « Ce que nous vendons à Coca-cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. » Patrick Le Lay (Post du 12 août 2006)

(3) Ce qui nous crève les yeux nous rend aveugle dirait notre Muse de la Bute aux cailles.

(4) Sur ce sujet, ne manquez pas de lire l’interview de Jacques Rancière dans le Télérama de cette semaine (n°3074)

Monday, March 10, 2008

Citation du 11 mars 2008

Les choses importantes ne se disent jamais.

Michele Mari - Tout le fer de la tour Eiffel (traduit de l’Italien)

Belle citation, n’est-ce pas ? Vous allez sans doute la recopier - à l’encre violette s’il vous plaît - dans votre cahier de citation.

Seulement voilà : vous avez fait des rubriques pour vous y retrouver et vous ne savez pas si vous devez la mettre dans la partie consacrée à la linguistique ou dans la psychologie. Que faire ?

Comme mon jeune alias (Docteur-Philo, vous connaissez ?) a traité un sujet voisin récemment, je laisserai ces approches savantes de côté pour m’en tenir à une approche plus intuitive : quand est-ce que nous parlons de ce qui compte vraiment dans notre vie ? Posé autrement, la question pourrait être : est-ce que nous ne pourrions pas éviter de tant parler, puisque ce que nous disons est inessentiel ?

Du genre :

- Allo ? Tu es où ? Sur le trottoir de Galeries Lafayette ? Ecoute, je suis pas loin, on peut se voir ? Tu es pressée… Non, je n’ai pas parlé à ma femme, je le ferai demain. Dis-moi, comment tu t’es coiffée ? Et ton chemisier bleu ciel, tu l’as mis ? Tiens, tu te photographies et tu m’envoies de suite la photo ? D’accord ?

Voilà je vous avais dit qu’on serait au raz du quotidien aujourd’hui : c’est fait.

Alors, pourquoi donc ne disons nous jamais les choses importantes ?

- Parce qu’elles nous troublent, en nous mettant au contact de ce qui nous met en jeu vraiment ; le divertissement (au sens pascalien) voilà ce qu’il nous faut pour vivre tranquille.

- Parce qu’en les disant, nous les faisons exister avec plus d’acuité ; et en les disant à d’autres, nous les faisons exister une fois de plus (1).

- Parce qu’en les pensant (et comment les dire, même à nous-mêmes, sans les penser), nous en prenons clairement conscience.

Tenez, faites une exercice : prenez votre beau cahier et votre porte-plume à l’encre violette ; vous allez y écrire quelque chose de vraiment important pour vous, que ce soit un événement ou le résultat d’une de vos entreprises. Qu’est-ce que ça vous a fait ?

Quoi ? Vous protestez parce que vous avez abîmé une page de votre cahier ? Dites-vous que ça sera comme une citation que vous n’aurez qu’à signer de votre nom - ou d’un pseudo...

Ou alors c’est que vous aurez écrit la première page de votre journal intime.

(1) Comme Phèdre (acte 1, sc. 3 - cf. post du 25 juin 2006)

Quand tu sauras mon crime et le sort qui m’accable

Je n’en mourrai pas moins, j’en mourrai plus coupable

Monday, January 28, 2008

Citation du 29 janvier 2008

Les inventeurs visionnaires : Diderot et le fax
Si cet homme-là étendait un jour la correspondance d’une ville à une autre (1) […], il ne s’agirait plus que d’avoir chacun sa boite. Ces boites seraient comme deux petites imprimeries où tout ce qu’on imprimerait dans l’une, subitement s’imprimerait dans l’autre.
Diderot - Lettre à Sophie Volland (28 juillet 1762)
Supposez que vous deviez décrire le fax à quelqu’un qui ne connaîtrait ni cet appareil, ni même le téléphone. Ecririez-vous quelque chose de différent de ce texte ?
Ce que nous avons de la peine à imaginer c’est ce que nos ancêtres auraient pensé de nos inventions modernes. Alors que, de nos jours, une invention précède bien souvent la découverte de l’usage qu’on peut en faire, ici c’est l’usage qui précède l’invention.
Diderot imagine cet appareil parce qu’il a un gros problème : ses lettres (les lettres à Sophie !) se perdent, ou bien arrivent avec un retard abyssal. Le fax, qui est pour nous un moyen de communiquer strictement utilitaire, apparaît à Diderot comme quelque chose qui lui permettrait de dire sa flamme à la demoiselle de son cœur.
Mais à ce compte, pourquoi n’a-t-il pas « inventé » le téléphone ? C’était même plus simple à imaginer.
Il me semble que la réponse est la suivante : ce que Diderot veut dire à Sophie ne peut l’être que par écrit, la communication de vive voix ne lui offrant pas les mêmes possibilités. L’écrit a des possibilités que la parole n’a pas - et pas seulement parce qu’elle s’envole (voir le Post d’hier) : un écrivain comme Diderot possède ce talent de nous faire revivre les conversations dans leur vivacité ; mais le discours écrit peut en plus nous livrer tous les prodigieux méandres de sa pensée.
Si le téléphone avait existé à l’époque de Diderot, aurait-il préféré ce moyen à la lettre ? Sans doute parce que le téléphone est instantané, et qu’il est un moyen sûr de communiquer sans perte du message.
Mais je doute fort qu’il s’en serait contenté ; peut-être aurait-il créé un journal intime ?
Quelque chose comme un Blog ?


(1) Diderot évoque ici une « expérience de télécommunication » réalisée par une amuseur de rue

Sunday, October 28, 2007

Citation du 29 octobre 2007

Une bonne confession vaut mieux qu'une mauvaise excuse.

Jean Hamon (1617 – 1687)

Alors voilà, vous êtes isolé dans une campagne solitaire, les mécréants du coin ont laissé fermer l’église, et vous avez commis un péché affreux. Il faut délivrer votre conscience affligée, obtenir l’absolution, c’est urgent. Mais comment faire ?

- Vous allez sur Internet, vous cherchez le site d’absolution-online, vous cliquez sur « Virtual confessional ». Il ne vous reste plus qu’à suivre les indications :

- Avez vous obligé vos employés à travailler le dimanche, ou bien avez vous éprouvé une délectation sexuelle excessive ? Grave ! Mais, pas de problème : c’est prévu !

- Ah !... au dessert, vous avez pris une trop grosse part de tarte ? Pas de problème : cliquez sur « Gluttony », choix E.

- Et en suite, vous avez préféré mater un film à la télé plus tôt que d’aller à l’Eglise ? Idem : péché de classe E

… Bien sûr la Vatican condamne cette pratique et les évêques rappellent à qui veut l’entendre que la confession est dite « auriculaire » ce qui nécessite la présence physique du prêtre. Même le téléphone ne conviendrait pas, parce que… Mais pourquoi au fait ?

La confession «auriculaire », ça veut dire de la bouche à l’oreille, dans un murmure, dans souffle : entre le pénitent et le confesseur il n’y a que l’épaisseur de la grille du confessionnal. Nous supposerons donc que la confession soit une sorte de confidence. Ce que requiert la confidence, c’est la présence charnelle du confident : c’est précisément ce qui fait défaut dans la communication à distance, puisque l’interlocuteur n’y existe que par des signaux électroniques.

Alors que ce soit pour se confesser, pour faire une confidence, la présence de l’autre est indispensable. Seulement, il y a un gradient d’intensité de cette présence en fonction de la distance spatiale qui sépare les interlocuteurs. Au niveau de la communication à distance, ce gradient est au degré zéro. Mais il augmente au fur et à mesure que les interlocuteurs se rapprochent, jusqu’à atteindre un maximum dans l’intimité du contact de la bouche à l’oreille…Et revoilà notre confession auriculaire.

Plus banalement, dans la vie quotidienne, il y a des règles non écrites de la distance à respecter pour la conversation. Il y en a des gens qui vous parlent en restant à plusieurs mètres. Glaçant. La largeur du bureau qui sépare le chef de son subordonné est proportionnelle à son pouvoir. Il y a également des gens qui vous parlent à 20 centimètres (= à brûle pourpoint) : insupportable. Si vous demandez votre chemin à un inconnu dans la rue en venant si près de lui, il aura un mouvement de recul : vous avez eu une familiarité déplacée. Quand on est trop familier, on nous dit : « Gardez vos distances »

Comme les hérissons de la fable (1).

(1) Voir Post du 25 avril 2006

Et puis, au diable l’avarice : voici le texte de Schopenhauer

« Par une froide journée d'hiver un troupeau de porcs-épics s'était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s'écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu'ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu'à ce qu'ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres; mais leurs nombreuses manières d'être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu'ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c'est la politesse et les belles manières. En Angleterre on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! Par ce moyen le besoin de se réchauffer n'est, à la vérité, satisfait qu'à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. Cependant celui qui possède assez de chaleur intérieure propre préfère rester en dehors de la société pour ne pas éprouver de désagréments, ni en causer »
Schopenhauer Parerga et paralipomena II §396.

(Texte allemand disponible ici)

Monday, May 14, 2007

Citation du 15 mai 2007

Qu'est-ce qu'un musicien qui n'est pas joué, un auteur dramatique sans théâtre ? La communication ajoute à la création une vie innombrable et imprévisible sans laquelle elle n'est qu'un objet inerte.

Michel Tournier - Le médianoche amoureux

Ami bloggeurs, quel besoin avons-nous de faire lire aux autres ce que nous écrivons ?

Avez-vous remarqué combien les gens qui écrivent sont insupportables : il faut qu’ils vous lisent à tout prix leur œuvre. Les Bloggeurs sont plus charitables : au lieu de casser les pieds à leurs amis, ils confient leur écrit au Net, comme un message mis dans une bouteille à la mer, avec l’espoir que quelqu’un le ramassera et leur fera savoir qu’il a été lu.

Car c’est ça qui compte : exister pour autrui. Mais attention : ce n’est pas seulement exister en tant qu’auteur qui compte ; c’est savoir que l’œuvre existe pour autrui, qu’elle a reçu ce supplément d’âme que constitue le fait d’avoir été lu, d’avoir été vivifiée par une nouvelle compréhension, par une nouvelle interprétation. C’est exactement ce que dit Michel Tournier : il s’agit d’une re-création. (1)

L’objection courante est que les plus grands auteurs ont laissé derrière eux des œuvres qu’ils n’ont pas publiées, qu’ils ont même refusé de publier de leur vivant : on cite bien sûr les Mémoires d’Outre-tombe (en partie à tort parce que Chateaubriand a dû vendre son manuscrit pour vivre, donc bien sûr avant sa mort) et surtout l’Ethique de Spinoza. Mais là encore, on oublie que Spinoza n’a pas tenu son ouvrage secret, qu’il en a fait des lectures à ses amis, bref que la non publication ne signifie pas la non communication.

En admettant que certains créateurs soient assez forts pour se passer de ce supplément d’être que leur apporterait la lecture, je ne crois pas qu’ils puissent se passer d’un lecteur potentiel, ou imaginaire. Même le journal intime cesse d’être un réceptacle pour devenir un interlocuteur (cf. Post du 2 avril 207). Tout écrit, et peut-être toute œuvre est nécessairement adressée.

Au fait, Ludwig Van, Elise, elle l’a lue ta Lettre ?

(1) C’est aussi ce qu’écrit J.P. Sartre dans son ouvrage consacré à la littérature (Qu’est-ce que la littérature ? Folio-Essais) : c’est le lecteur qui produit l’émotion vécue par le héros et induite par l’auteur. L’émotion est vécue par le lecteur comme étant celle du héros, mais bien sûr, aucune émotion autre que celle que vous produisez, ne peut exister.

Thursday, March 08, 2007

Citation du 9 mars 2007

L’entraînement mental minutieux auquel il [le membre du parti] est soumis pendant son enfance, et qui tourne autour des mots novlangue arrêtducrime, blancnoir, et doublepensée, le rend incapable de réfléchir et de vouloir réfléchir trop profondément.

Georges Orwell - 1984

(Téléchargez le texte complet du roman)

Georges Orwell détaille dans son roman les armes du totalitarisme (stalinien en particulier). La manipulation des archives photographiques en font partie ; mais plus encore, la novlangue dont cette citation donne un échantillon lui permet de contrôler la pensée en éradiquant son autonomie.

Faut-il voir dans la « langue de bois » de nos politiciens un avatar de ce dévoiement du langage ?

On s’amuse ces temps-ci avec les discours de nos présidentiables : leur langage stéréotypé, les façon de répondre à tout sans rien dire de déterminant. Les projets « gagnant-gagnant », la faculté laissée à chacun de « gagner plus en travaillant plus », l’indifférence aux objections, tout cela résume ce qu’on appelle la « langue de bois » (1).

On a affaire à du bourrage de crâne, relevant de techniques si grossières qu’on se demande si ce ne sont pas leurs utilisateurs qui en sont les premières et les seules victimes

La novlangue fait référence à quelque chose de plus terrible. Je me contenterai de rappeller la formule de Philip K. Dick : « The basic tool for the manipulation of reality is the manipulation of words. If you can control the meaning of words, you can control the people who must use the words. »

En voici les principes à partir des développements d’Orwell : Novlangue - Les mots sont les choses mêmes ; les pensées sont le décalque de la réalité ; il y a des mots pour chaque pensée ; une pensée qui n’a pas de mots pour la dire n’existe pas ; en dehors du vocabulaire officiel il n’y a rien.

On comprend de quoi il s’agit : d’une part empêcher la pensée de s’élaborer ; d’autre part limiter la pensée à des contenus définis à l’avance. A l’ère de la communication généralisée (n’oublions pas que l’arme principale de Big Brother est constitué par des « télécrans », un système de vidéo-surveillance installé dans chaque appartement : la communication n’existe pas parce qu’elle est monopolisée par le pouvoir ), si on ne peut contrôler les moyens techniques de la communication, on s’efforce de contrôler l’aptitude à le faire.



(1) (1) Sur cette notion voir ceci

Voir aussi les générateurs de langue de bois

Friday, November 17, 2006

Citation du 18 novembre 2006

Qu'un ministre veille sur ses paroles. Il lui vaut mieux faire vingt sottises qu'en dire une.

La Beaumelle - Mes pensées ou Le qu'en dira-t-on - 1752

La Beaumelle ne connaissait pas les plateaux de télévision, mais il avait pressenti l’influence des medias. Les paroles sont plus dangereuses que les actes, et les dérapages verbaux des hommes politiques (le dernier en date : Georges Frêche (1)) nous le montrent aisément.

Bien entendu, l’auteur se place dans l’optique de la conservation du pouvoir, et non dans celle de la réussite de sa mission de Bien Public. Mais, même dans cette perspective, on reste surpris : comment les actes auraient-ils moins de poids que les mots ?

On est en effet tenté de relier cette affirmation avec l’actuelle campagne électorale. Dans cette période, on peut le comprendre facilement, le discours a plus d’importance que les actes, vu que les actes c’est pour plus tard et que les électeurs doivent se décider sur le discours. Pourtant, dans la citation qui nous intéresse, il s’agit de ministres et non de candidats, des hommes qui agissent et non de ceux qui promettent.

Mais il y a plus. Les actes sont de compréhension difficile : comment savoir si un acte est une sottise ? Bien des sottises se sont révélées avec le temps être des mesures judicieuses ; bien des décisions jugées opportunes par l’opinion publique, se sont révélées plus tard catastrophiques. C’est dans la réalité historique que se déploie l’action du politicien. En revanche, les paroles sont pour la consommation immédiate ; leur effet s’épuise dans le présent - à moins de considérer que les retombées ultérieures de l’acte ne ravive leur propos d’alors et ne leur donne une couleur désastreuse (2).

Le drame aujourd’hui, si l’on s’en tient aux ministres évoqués dans la citation, c’est qu’ils ne peuvent se taire : ils ont l’obligation de communiquer. Tout l’art du ministre est alors de faire une sottise sans que cela transparaisse dans ses propos. Voire même : en la rattrapant par ses propos.

(1) http://www.liberation.fr/actualite/politiques/217680.FR.php

(2) C’est Georges W Bush, à la veille du passage de l’ouragan Caterina, disant à la télé, à l’intention des habitants de la Louisiane : « Nous allons prier pour vous »

Wednesday, July 26, 2006

Citation du 27 juillet 2006

Allons ! descendons, et là confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue, les uns des autres.

Genèse XI 4

Voici le célèbre épisode de la Tour de Babel, avec la non moins célèbre confusion des langues.

Si la rivalité des hommes avec les Dieux est constante dans les mythologies, les moyens qu'ils utilisent pour châtier l’orgueil des hommes sont en revanche très divers. Celui de la Bible ne manque pas d’intérêt, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de créer la diaspora humaine, de multiplier en même temps les langues parlées par les hommes, rendant ainsi impossible la compréhension du langage des autres.

Il y a ici deux éléments qui frappent le lecteur moderne : d’abord, c’est que la multiplicité des langues apparaisse comme une malédiction et non comme une richesse culturelle. En suite - et surtout - que l’incompréhension du langage de l’autre soit LA malédiction, ou plus exactement le moyen le plus efficace pour affaiblir l’humanité. Et si la première observation paraît liée à un archaïsme, la seconde est en revanche assez moderne
Certains anthropologues ont imaginé en effet l’origine du langage à partir de ce qu’ils ont appelé le call system : un groupe de chasseurs préhistoriques ne peut agir de concert qu’à condition de coordonner son action. On suppose alors que cette coordination à distance s’obtient par des signaux vocaux, dont la démultiplication et la modulation aurait peu à peu engendré le langage. Cette théorie est-elle vraie, est-elle fausse, on ne le saura jamais. Mais elle témoigne de deux choses : d’une part que la communication est toujours pensée comme la fonction primitive du langage ; d’autre part que la compréhension du langage entre les hommes est bien la source de leur puissance : ici, à dominer la nature ; dans la Genèse l’ambition est de dominer Dieu lui-même.
L'usage de plus en plus universel de l'anglais dans les relations internationales ne risque-t-il pas de passer pour une reconstitution du "babélien", et de provoquer de nouveau le courroux de Dieu ?

Saturday, April 29, 2006

Citation du 30 avril 2006

« Etre grand est une excellente condition pour n'être pas compris. »

Emerson

Bien sûr la question est de savoir si la réciproque est vraie. Trop de poètes ratés (et pas seulement des poètes) se sont justifiés avec cette excuse que leur œuvre visionnaire les avait isolés du public, qu’ils étaient des incompris et non des ratés, et qu’ils étaient des génies puisqu’ils étaient incompris.

Nous n’entrerons pas dans ce débat ; en revanche il me semble que pour produire une œuvre un créateur ne peut rester isolé ; et même qu’il existe une contradiction entre produire une œuvre et rester isolé. Je ne veux pas dire qu’il ne faut pas s’isoler matériellement pour produire. Je dis simplement que celui qui est isolé parce qu’incompris a bien peu de chances de créer quoi que ce soit. On cite volontiers l’œuvre posthume de Spinoza, l’Ethique, restée dans son tiroir de son vivant. Mais c’était l’effet de la censure religieuse et politique, et Spinoza n’a pas manqué de lire son ouvrage à ses amis. Il me semble que la condition même de la création soit en jeu ici : comment créer quoique ce soit qui ne serait pas adressé ? Adressée à quelques uns ou même à un seul - l’être chéri auquel est dédicacé le poème - adressée à l’âme d’un peuple même s’il n’est qu’une abstraction, toujours cette œuvre comporte une ouverture, une route, un pont qui en livre l’accès aux esprits humains pour les quels elle est faite.

C’est Kant qui, réfléchissant sur la liberté de penser, souligne qu’elle s’accompagne de la liberté de communiquer ses pensées ; penser seul, c’est selon lui penser mal, faute de rencontrer la pensée de l’autre, épreuve que doit affronter toute pensée.

Mais bien sûr, il ne s'agit pas pour autant de se ranger sous la banière de l'opinion commune. On peut dire en effet que la recherche du consensus n'aboutit qu'à l’affaiblissement de la pensée (« Un corps fait d'une multitude d'hommes n'a jamais qu'une toute petite tête » dira Alain). Epouser la pensée unique, être « bien-pensant », c’est donc aussi mal penser.