jeudi 1 janvier 2026

Une misérable chance

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Eugeni Forcano


 

 – Je peux poser ma tête sur ton vieux torse ?  
 – On commence bien l'année…
 – Je veux dire : poser ma vieille tête sur ton vieux torse…
 – Tu t'enfonces…
 – On vieillit, c'est naturel…
 – Rien ne t'oblige à me le rappeler dès le premier jour de l'année…
 – J'ai dit On. On vieillit… Au fait, on n'a toujours pas fait le tuto…
 – De quoi tu parles ?  
 – Le tuto Au lit après 50 ans. Pas comme ça, pense à mes genoux…
 – Doucement, n'appuie pas là…
 – Moins fort, ne touche pas à ça, pas dans cette position, tu sais bien, mon dos… 
 – C'est déjà fini ? 
 – …
 – Ça ferait des millions de vues…
 – Tu nous as vus ?  
 – Quoi ?  
 – Qui regarderait ça ? 
 – Parle pour toi. Les hommes me regardent encore dans la rue…
 – Mais moi aussi !
 – Les hommes ? 
 – Non, ça c'était vraiment quand j'étais jeune… 
 – Salaud !
 – Pourquoi donc ? Tu aimerais que des hommes me regardent… ? 
 – Non, j'aimerais que les femmes ne le fassent pas. 
 – Tu ne vas pas t'en prendre, toi aussi, à la liberté des femmes ! Elle est un peu plus lourde qu'avant, non ? Tu as du prendre la grosse tête depuis le mariage…
 – Ou bien c'est toi. Tes os qui se fragilisent… J'aurais dû réfléchir un peu plus avant de dire Oui… 
 – …
 – Je blague ! Nous vieillirons ensemble, contrairement à un certain film…
 – Où as-tu caché mon dentier ? 
 – C'est toi qui n'aime personne et qui crache sur le monde entier !
 – JE PARLAIS DE MON DENTIER !!! 
 – On ressemblera bientôt à nos voisins qui se hurlent dessus toute la journée… Ce sera merveilleux !
 – Oh oui, ma chérie : Nous vieillirons ensemble dans les hurlements et la bonne humeur…
 – Quel enfer ça va être ! 
 – Madame, vous ne pouvez pas rester dans ce lit, ma femme devrait arriver d'une minute à l'autre…
 – Ce sera magnifique, on aura l'impression de coucher avec un inconnu…
 – Bref, si je te lisais un poème pour bien commencer l'année ? 
 – Encore un poète espagnol ? 

 

Ces souvenirs sont comme le couloir
d'un hôtel à secrets. La nuit
une porte s'ouvre, une ombre
semblable à mon ombre
marche jusqu'à une autre porte
et touche le bois du passé. 
Ce sont les dates, les voyages, les villes,
les fauteuils vides,
le tonnerre de la fête qui rompt une fois encore
cet après-midi d'août. 
La misérable chance d'être amoureux,
trois rues de trois maisons,
le grand âge de mes parents, la douleur de mes filles,
les corps et la nudité…
Tout se met à murmurer
comme un marronier en automne
quand tout devrait être endormi,
chacun dans sa chambre,
chacun dans son lit
avec rien ou si peu à attendre de quiconque. 

 – Pourquoi lis-tu des poètes espagnols en français ? 
 – Parce que c'est un livre acheté ici. Mais c'est également une édition bilingue. Heureusement…
 – Qui est ce Montero ? 
 – García Montero, plus exactement. L'un des plus importants poètes espagnols contemporains. Né à Grenade, comme un autre García… L'Andalousie nous a donné de grands poètes. 
 – Et de grands amants. 
 – Je ne suis pas Andalou. 
 – J'étais persuadé que tes parents l'étaient. 
 – C'est une blague ? 
 – Ou la mémoire. Ou bien peut-être ne parlais-je pas de toi… Va savoir…



samedi 27 décembre 2025

La nostalgie, camarade

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Augusto Cantamessa

 

 

 – Jouer aux cowboys et aux Indiens ? 
 – Non, il n'y a pas de cowboys, ici… Juste « faire l'Indien ».  Dans le sens de « faire l'idiot »
 – Quoi ?! Je n'ai jamais entendu cette expression… 
 – C'est bien ce que je pensais, c'est une très mauvaise traduction. 
 – Ah, c'est une traduction ?
 – Oui, heureusement, il s'agit d'une édition bilingue.
 – C'est comment en espagnol, « faire l'Indien » ?
 – « Hacer el indio ». 
 – Et ça veut dire « faire l'idiot » ? 
 – Exactement. 
 – C'est étrange. 
 – Qu'est-ce qui te dérange ? 
 – La connotation…
 – …raciste ? 
 – Elle m'en a l'air…
 – Peu importe, là n'est pas le propos. 
 – Tout de même…
 – Il existe « engañar a una persona como a un indio », expression qui, reconnaissons-le, certainement établie peu après la « découverte » de l'Amérique et de ses « Indiens », présente ce genre de connotation. 
 – Engañar ?
 – Oui, rouler, tromper.  
 – Tromper quelqu'un comme un Indien ?
 – Quelque chose dans le genre. Mais « hacer el indio » est moins péjorative à mon sens, du moins ici.  Je l'entends davantage comme se faire passer pour un idiot…
 – …Sous-entendu, les Indiens sont idiots…
 – Un peu comme notre « rusé comme un Sioux ». Toujours est-il qu'on ne peut traduire ça par « faire l'Indien »
 – Non, en français, ça ne veut rien dire. Tu peux me lire le passage en question ? 
 – Non, je vais te lire entièrement le poème, car cette histoire d'Indien arrive à la fin. 
 – Habituellement, c'est la cavalerie qui arrive à la fin, pas les Indiens…
 – …
 – Vas-y, mon chéri, je suis toute ouïe. 


Je ne donne à personne le droit.
J’adore un morceau de chiffon.
Je change des tombes de place.

Je change des tombes de place.
Je ne donne à personne le droit.
Je suis un type ridicule
Sous les rayons du soleil,
Moi le fléau des bistrots.
Moi je meurs de rage.

Je n’ai plus aucun recours,
Mes propres cheveux m’accusent
Sur un autel d’occasion
Les machines ne pardonnent pas.

Je ris derrière une chaise,
Mon visage se remplit de mouches.

C’est moi qui m’exprime mal
Exprime en vue de quoi.

Je bégaye,
Du pied je touche une espèce de fœtus.

C’est pour quoi faire, ces estomacs ?
Qui a fait ce méli-mélo-là ?

Le mieux, c’est de faire l’indien.
Je dis une chose pour une autre.

 

 – C'est étrange…
 – Je te l'avais dit, c'est une erreur de traduction.
 – Je parlais du poème en lui-même. Qui a écrit ça ? 
 – Nicanor Parra.
 – C'est un pseudonyme ?
 – Non, c'est un Chilien.
 – Parra, comme Violeta Parra ? 
 – C'est son frère. 
 – Violeta Parra est une femme. 
 – Et Nicanor est son frère. 
 – Elle s'est suicidée ? 
 – Par amour. 
 – Et Nicanor ?
 – Il a vécu jusqu'à 104 ans.
 – La poésie conserve. 
 – Les maths aussi. 
 – Quel rapport ? 
 – Nicanor Parra était mathématicien. Il a enseigné les maths toute sa vie je crois. 
– Tout en faisant des poèmes…
Il disait faire de l'anti-poésie. 
 – C'est-à-dire ? 
 – Il a voulu désacraliser le genre, écrasé par les deux Nobel chiliens, Gabriela Mistral et Pablo Neruda. Il a introduit des éléments nullement lyriques, les poux par exemple, les souris, il avait beaucoup d'humour, tenait à écrire avec le langage de la rue, était écolo avant l'heure, se méfiait des artistes engagés. A la formule des années 1960 El pueblo unido jamás será vencido, il préférait La izquierda y la derecha unidas jamás serán vencidas
– Gauche et droite unies jamais ne seront vaincues ? 
– Exact. Ce qui a l'époque n'a pas vraiment plu dans les cercles intellectuels de son pays. Mais on peut dire aujourd'hui qu'il avait tout compris. 
– C'est le seul livre de lui que tu possèdes ? 
– Oui. 
Avec cette mauvaise traduction ? 
– Oui. C'est ennuyeux. Et c'est le seul recueil qui ait jamais été traduit dans notre cher pays. Ils s'y sont mis à deux, d'ailleurs… Heureusement le livre est épuisé…
– Ce Nicanor est connu dans son pays ? 
– Bien entendu. C'est leur plus grand poète. Une trentaine de recueils, des prix dans tous les sens, des documentaires… Sans lui, Bolaño et d'autres n'auraient jamais écrit, ou pas comme ça… C'était une légende de son vivant. A sa mort, en 2018, deux jours de deuil national ont été décrétés au Chili. 
– Comment ce pays qui a donné naissance à tous ces grands poètes et écrivains, populaires qui plus est, a pu élire ce Kast, admirateur de Pinochet ? 
–  Et fils de nazi. 
–  Qu'est-ce que tu racontes ? 
– 
Le père de ce Kast était non seulement membre du parti nazi mais surtout officier de la Wehrmacht. Réfugié au Chili pour fuir la justice donc, comme beaucoup d'autres ordures de ce genre. 
– N'est-ce pas Bolaño qui a écrit La Littérature nazie en Amérique
?
– La littérature n'intéresse plus personne. Pas plus au Chili qu'ailleurs… 
– Ceci explique cela ?
– Certainement. Il n'y a qu'à regarder la liste des livres les plus vendus cette année… 
– McFadden ? 
– Elle est en tête, oui.  Mais derrière, c'est tout comme.  Que des non-livres. Des produits écrits et même traduits avec l'IA… Et instillant la même idéologie.  C'est fini. Ils ont gagné.  
C'est qui « ils » ? 
– Oh, ceux qui détiennent le pouvoir, les banques et les Gafam, pour faire vite, ceux qu'ils mettent à la tête des Etats, ceux qui régleront les problèmes à coups de tronçonneuse, d'OQTF, d'IA ou de guerres… 
– Bien… Il reste du vin ? 


 


dimanche 21 décembre 2025

Le passé


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Harry Gruyaert

 

Si un jour je me perds
Cherchez-moi à Rome. 
J'aime tellement Istambul…
Mais cherchez-moi à Rome. 
J'aimerais voir Venise. 
J'ai passé ma jeunesse à Paris. 
Et mon cœur est à New York. 
Mais cherchez-moi à Rome. 
Si un jour je me perds,
Rendez-vous à Rome, et le soir venu
Promenez-vous sans but particulier. 
Vous me découvrirez admirant la façade 
D'un vieux palais. 
En pleine discussion avec un inconnu. 
Je me rejouirai de vous voir. 
Je vous paierai un verre. 
Et nous remémorerons le passé. 

 

José María Álvarez, "Elegía romana", 
trad. maison 




vendredi 19 décembre 2025

Seul et soûl

 

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Francisco Ontañón

 

C’est la nuit et je suis dans la partie haute
de Barcelone et j’ai déjà bu
plus de trois cafés crème
en compagnie de gens que je ne
connais pas et sous une lune qui parfois
me semble si misérable et parfois
si seule et peut-être qu’elle n’est
ni l’un ni l’autre et que je
n’ai pas bu de café mais du cognac et du cognac
et du cognac dans un restaurant de verre
dans la partie haute et que les gens à qui
j’ai cru tenir compagnie en fait
n’existent pas ou que ce sont des visages entrevus
à la table voisine de la mienne
où je suis seul et soûl
en train de dépenser mon argent à l’une des limites
de l’université inconnue. 

 

Roberto Bolaño, Poèmes
trad. Robert Amutio et Jean-Marie Saint Lu, Points  

mardi 16 décembre 2025

Malgré la pluie battante

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Leonard McCombe 

 

viens, approche

je te propose une expérience 
intense et sensuelle
dénuée de vulgarité
sauras-tu te passer 
de cette facilité ?

la perspective de rester
connectés toute la journée

à brève échéance
avant le déclin

l'offre s'entend 
à très grande vitesse
sans engagement 
les frais offerts
sur simple demande 
 

prends tes yeux
sous l'astérisque tu découvriras 
ses principales caractéristiques
et ne pourras la décliner

renouvellement tacite 
et automatique

entends-tu déjà 
malgré la pluie battante

les surlendemains qui déchantent ?

le moment est lourd
de possibles
sers-toi encore une lichette
cette fillette a encore
bien des choses 
à nous apprendre
 

viens plus près
colle-toi à moi 

remontons le son
c'est à toi de tirer



charles brun, des nuées de scrupules

jeudi 11 décembre 2025

Chronique d'une bronchite

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Francésc Catalá Roca


 

On a fini par me diagnostiquer une bronchite chronique, à surveiller. Vous avez fumé combien d'années ?, m'a demandé le médecin. J'ai bientôt 80 ans, j'ai dit, jamais de ma vie je n'ai fumé. Il n'en croyait pas ses yeux : l'examen était on ne peut plus clair.  J'ai longtemps été musicien, j'ai dit, on jouait dans des clubs, des cafés, des salles où, à l'époque, tout le monde fumait,  j'ai dû avaler un peu de tout. Le médecin, c'est un amateur de jazz, il a voulu en savoir plus, ça l'intéressait. J'ai raconté ma carrière de batteur, les clubs qu'il y avait alors, à Madrid. Une cinquantaine, facile. Il y avait l'Alazán, sur la Castellana. Le grand Sabina en parle dans une de ses plus belles chansons, De Purisima y Oro
A l'Alaz
án, on venait pour la musique mais aussi pour voir les filles. Il y en avait de très belles. Spécialement invitées. C'étaient des clientes, mais elles ne payaient pas leurs consommations. Elles étaient là pour la déco en quelque sorte, pour attirer le client. Attention, ce n'étaient pas des putes. Elles se contentaient d'être là, avec leur beauté.  
J'avais ma propre batterie, fait rare à cette époque. Je la trimballais d'une salle à une autre. Il y avait le Morocco, dans le quartier de San Bernardo, 
calle Marqués de Leganés pour être exact. Je crois que le lieu existe encore. Un verre coûtait un bras. On pouvait dîner sur place. Au Morocco, on ne croisait que des gens très chics, élégants, la grande bourgeoisie du régime, des médecins, avocats, des militaires, des pontes du pouvoir, des toreros, et les vraies putes, là on en trouvait. L'ambiance n'était pas trop au jazz dans mon souvenir. On y jouait encore la conga, des musiques exotiques, pour danser pépère, du tango, le paso doble national... Il fallait bien vivre. 
Et puis, il y avait el 
Cisne Negro, le Cygne noir, salle magnifique, et véritable lieu de prostitution, près de la Calle Cartagena. La salle était au sous-sol d'un cinéma si je me souviens bien. Je n'y suis pas resté longtemps. J'avais interdiction de nouer des contacts avec la clientèle. Or, on m'a surpris un soir dans un café du coin avec une fille qui me harcelait véritablement. Oh, pas pour mon physique, vous pensez bien, mais pour mon jeu de batterie. Elle en était folle. On m'a donc foutu à la porte le soir même. Et je n'ai même pas baisé la fille. 
Je suis allé jouer au Melodías, là, je parle des années 1950, l'essor des variétés. 
J'ai accompagné quelques vedettes de la chanson. Des gens qui avaient un succès fou mais qui étaient foncièrement incompétents. Qui étaient toujours en retard sur la musique. Evidemment, ils avaient quelque chose, un certain charisme qui expliquait leur popularité, mais aucune technique, aucun professionalisme. Et puis, on ne pouvait rien leur dire. C'étaient des dieux. Personne ne leur faisait la remarque. Et dans ce genre de situation, celui qui dégage c'est le musicien. Au Consulado, j'ai également joué avec un groupe de l'époque, Los Benet. La clientèle était plus jeune, aussi privilégiée et élégante mais plus jeune, des adolescents. 
L'influence du rock, des groupes anglais, s'est 
vite faite sentir et les groupes mettaient littéralement le feu. On a du mal à imaginer ce genre de choses lorsqu'on évoque ces années-là aujourd'hui, qui étaient aussi celles de la répression et de la misère pour bien d'autres. 
Pour ma part j'étais assez réticent à ces musiques. Le rythme changeait et le niveau sonore devenait vite insupportable. La musique avec laquelle j'avais grandi ennuyait profondément ce nouveau public. J'ai également joué au 
Pasapoga, la meilleure salle de Madrid pour la fête. Et puis se sont développées les discothèques. En extérieur ou entièrement fermées. A la périphérie de la ville le plus souvent. On y croisait les footballeurs du Real ou même ceux de l'Atlético, pas toujours accompagnés de leurs femmes, si vous voyez ce que je veux dire. Ces filles, on ne les appelait pas encore mannequins ou influenceuses. Des danseuses, des comédiennes, puis des présentatrices télé. C'est alors que les disc-jokeys sont arrivés, il n'y avait plus besoin d'orchestres. Il suffisait de faire tourner un disque, ça revenait bien moins cher. 
J'ai tenu jusqu'au début des années 1980. Les salles avaient fermé les unes après les autres. Les musiciens étaient relégués aux fêtes de mariage ou de communion. C'est là que je suis entré à la Poste. Où ça fumait aussi dans les bureaux. Oui, beaucoup de mes collègues ont été emportés par un cancer, toute sorte de sales maladies, après toutes ces années dans des salles enfumées, pas aérées. Mais bon, j'ai dit au médecin, moi, je suis encore là. Avec mes souvenirs à la con et ma bronchite chronique. 

 

samedi 6 décembre 2025

Par inadvertance

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Hier soir, par inadvertance, en me rasant je crois, j'allume la radio et reconnais immédiatement une voix qui me ramène 30 ans en arrière. Cette voix, alerte, malicieuse, pas de doute, c'est celle d'Anatole Dauman, personnage que j'ai 
durant quelques mois fréquenté de Paris à Angoulême et retour. 
L'émission date de 1996, deux ans avant la disparition de ce producteur singulier. Sur le champ, remontent à la mémoire ses coups de fil inopinés, ses soudaines invitations à déjeuner du côté de la Muette, ses amusantes extravagances, ses emportements explosifs. Et l'appel de son secrétaire-chauffeur pour m'annoncer sa mort et le rendez-vous au Père Lachaise. Je me revois encore traînant dans le quartier de Gambetta sans parvenir à prendre la direction du funérarium. Cette fameuse jeunesse stupide... Passons. Oui, passons trois heures avec Anatole, avec bon plaisir. 

 

 

vendredi 5 décembre 2025

Jours de pluie

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Edouard Boubat

 

 

où allions-nous lorsque
la pluie pointait son nez ? 
abrités sous un porche
l'un contre l'autre
comptions-nous nos sous
pour un ticket de ciné,
la salle enfumée
derrière le grand comptoir
ou,
les jours de gloire,
une chambre d'hôtel
aux portes de la ville ?

souviens-moi de toi
cette époque où
la noirceur était vertu
et la route couverte de boue
pas de futur pour les enfants 
comme nous
tes yeux étaient-ils bleus
gris
ou vert de gris ?
je les ai oubliés

dérobais-je pour toi
d'obscurs ouvrages
à propos du rôle de notre classe
la place de notre rôle –
et autres syllogismes si pratiques ?
tu rêvais popoésie 
arrogant je rabachais popolitique
nous étions nés
avant le vent, chantais-tu
aussi jeunes que le soleil

où trouvions-nous
refuge lorsque la fatigue
du jour s'emparait des rues 
tes yeux brasillaient
et s'emballaient nos sens interdits ? 
petite fille en pleurs,
écris-moi cette chanson

 

 charles brun, sens interdits

mardi 25 novembre 2025

Un bon à rien

 

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Burt Glinn

 

Alexeï Fiodorovitch Karamazov était le troisième fils de Fiodor Pavlovitch Karamazov, un propriétaire terrien de notre district bien connu en son temps (et dont on se souvient chez nous aujourd’hui encore) à cause de sa fin tragique et obscure qui s’est produite il y a exactement treize ans, et dont je parlerai le moment venu. Pour l’instant, à propos de ce «propriétaire terrien» (comme on l’appelait chez nous, bien que toute sa vie, il n’ait presque pas vécu sur ses terres), je me contenterai de dire que c’était un type d’hommes étranges que l’on rencontre néanmoins assez souvent, c’est-à-dire de ces gens qui sont non seulement abjects et débauchés, mais en plus de ça, des bons à rien – et néanmoins, de ces bons à rien qui savent parfaitement mener leurs petites affaires matérielles et, semble-t-il, uniquement celles-là. Par exemple, il avait commencé presque à partir de rien, c’était un tout petit propriétaire, il passait son temps à jouer les pique-assiette, s’arrangeait pour vivre aux crochets des autres et avec ça, au moment de sa mort, il s’est avéré qu’il avait dans les cent mille roubles en argent comptant. Et avec ça, il a quand même été toute sa vie l’un des bons à rien les plus extravagants de tout notre district. Je le répète encore une fois : ce n’est pas là de la bêtise, la plupart de ces extravagants sont assez intelligents et malins, mais ce sont très précisément des bons à rien, et qui plus est, d’une espèce particulière, nationale.

 

Incipit des Frères Karamazov dans la nouvelle traduction qu'en donne l'excellente Sophie Benech aux éditions Zulma. 1200 pages par les temps qui courent à consommer sans modération. Santé !

 

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dimanche 9 novembre 2025

Qui commence  ?

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Edouard Boubat

 

 

Quand vous approchez la main d'une curieuse grosse tache noire et qu'elle se sauve, c'est une araignée. 

*** 

Le travail éreinte, le loisir ennuie, l'amour tourmente, la vie tue. 

*** 

Source de tourments inépuisables : vouloir à toute force caresser un sexe qui n'est pas le sien. 

***  

Un des gros problèmes que j'ai c'est avec les films étirables. 

*** 

Un nuage, qu'il crève !

*** 

Toute vie travaille à se borner, à s'étriquer. Inconsciemment, on se prépare au cerceuil. Puisqu'il faudra tenir dans une toute petite boîte. On s'y prépare tous les jours. 

*** 

Je suis enfin parvenu à cette vie dénuée d'utilité dont je rêve depuis toujours… D'où l'utilité de ne pas rêver. 

*** 

Je dénoue des contacts.

*** 

Je fais beaucoup de sport pour allonger ma vie d'ennui et de détestation.

*** 

Le premier problème de l'homme c'est l'érection. Il n'a pas de deuxième problème.

*** 

Vous n'avez le choix qu'entre l'insupportable solitude et l'insupportable compagnie. 

*** 

Aujourd'hui, on me dirait tu n'as plus que deux heures à vivre, je penserais seulement : « qu'est-ce que je vas bien pouvoir en foutre… »

*** 

L'imparfait du subjectif. 

*** 

Je préfère les écrivains qui ne s'assoient pas pour écrire. 

*** 

Même les seins en plâtre me font un petit quelque chose. 

*** 

Le poète, il exerce son altruisme en n'étant attentif qu'à lui même. Pas un personnage sympathique donc. Mais – deux ou trois fois par siècle –  bouleversant !

*** 

Je n'ai jamais été aussi bas dans mes sondages. 

*** 

En France tout le monde écrit sauf moi.

*** 

Etre passé à côté de tout, c'est-à-dire avoir bien vérifié que tout est autant insaisissable qu'indicible. 

*** 

On n'est jamais à court d'idées fixes !

*** 

Bon on arrête d'écrire, qui commence ? 

 

 

Jean-Pierre Georges, L'Ephémère dure toujours
ed.  Tarabuste, 2010

mercredi 5 novembre 2025

Pas Balzac !

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Brigitte Diez


 

 

fille en short, qui ronge tes ongles en tortillant du cul,
les garçons te regardent – tu as plus d’importance, semble-t-il,
que Gauguin ou Brahma ou Balzac,
plus, en tout cas, que les crânes qui nagent à nos pieds,
ta démarche hautaine brise la tour Eiffel,
fait tourner les têtes des vieux vendeurs de journaux à la sexualité
éteinte depuis longtemps ;
tes bêtises réfrénées, ta danse de l’idiote,
tes grimaces délicieuses – ne lave jamais tes sous-vêtements
sales, ne chasse jamais tes actes d’amour
à travers les allées résidentielles  – 
ne nous gâche pas ça
en accumulant kilos et fatigue,
en acceptant la télévision et un mari gnangnan ;
n’abandonne jamais ce déhanchement maladroit et inepte
pour arroser la pelouse le samedi  – 
ne nous renvoie pas à Balzac ou à l’introspection
ou à Paris
ou au vin, ne nous renvoie pas
à l’incubation de nos doutes ou au souvenir
du frétillement de la mort, salope, affole-nous d’amour
et de faim, garde les requins, les requins sanglants
loin du cœur.

 

Charles Bukowski 

 


Dans la série des publications initiées ces dernières années par les éditions du Diable Vauvert, cette nouveauté qui n'en est pas une mais qui n'en reste pas moins bienvenue, Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (1969), dans la traduction de Thierry Beauchamp de 2008 (Le Rocher, puis Points).  

 

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mardi 4 novembre 2025

Dantesque

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Engin Akyurt

 

 

La culture, autant que l’agriculture, souffre d’une superproduction dantesque. Elle propose quotidiennement une vaste gamme de produits périssables à écouler dans des délais de plus en plus brefs. 

Roland Topor 

lundi 3 novembre 2025

1975

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Vittoriano Rastelli

 

Récemment, France culture a cru bon de célébrer le 50e anniversaire de l'assassinat de Pier Paolo Pasolini. La radio d'Etat s'est pour cela contentée d'ouvrir ses archives de… 2022. Rediffusion donc d'une compilation d'entretiens avec PPP et avec «ceux et celles qui l'ont connu, aimé, admiré, analysé ou traduit »… Présentation de la chose ci-dessous et série complète en cliquant ici.  

 

 

vendredi 31 octobre 2025

L'essentiel


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Benjamin Lebus

 

 

L'essentiel, en effet, qu'est-ce c'est que ça ? Le banal, l'anodin, la déroute quotidienne, voilà l'essentiel.

Jean-Claude Pirotte 

mercredi 29 octobre 2025

Dans la mesure du possible


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Laurence Bouchard

 

Il y a un silence qui s'appelle la mort il fait peur à ceux qui comme moi s'étourdissent de mots j'aimerais ne plus avoir peur de la mort et surtout ne plus y penser comme à une solution j'ai beaucoup vécu dans la mort j'en ai beaucoup parlé je l'ai brandie je la brandis encore telle une réponse voire une sorte de philosophie mais je ne me trouve pas sincère sinon je serais déjà mort. 
Ça voudrait dire que je joue avec une menace que je me fais peur et que je fais peur aux autres à ceux que j’aime avec la peur qui m’a frappé jadis ?
(...)
Ah vie salope !
Oh je vous ai vus je vous ai observés
et si je suis obligé de me tuer je reviendrai hanter le monde dans la mesure du possible
car que croyez-vous être que je ne suis pas ?
Que croyez-vous savoir que je ne sache pas ?
Ces ordures qui m’ont fait tant de mal en me disant que j’étais bête c’étaient des professeurs
mais le mal c’est à moi que je le fais.
Et toute cette merde chrétienne qui enchaîne.

 

Richard Morgiève, Ma vie folle, Pauvert, 2000

samedi 18 octobre 2025

Des millions de tangos

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Inge Morath, Saul Steinberg



défilaient de nouveau
dans le désordre de la nuit
toutes ces années noyées dans les cafés
les vaines batailles contre la lâcheté 
juché au sommet d'un monticule de vulgarité
les filles séduites et abandonnées
dans un cinéma de quartier
les paroles données
les livres volés
les enfants envolés
ces tranches de vie à vomir
ces tronches de vide-ordures
qu'il n'avait pas osé gifler
la sienne en premier lieu
les matins sonnés
le larbinat salarié
les pieds enflés de sa mère
son dos voûté
le squelette déglingué
la vérité avalée
les avertissements méprisés
les mots bafoués 
des millions de tangos écoutés
toutes ces années…

oubliés le nom des poètes disparus
mais quand on est à court d'idées
comme dans la chanson
on fait quoi déjà ?

demain, demain... 

 charles brun, le désordre de la nuit

samedi 11 octobre 2025

Beauté du système


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Mikhail Korolkov

 

 

- Je n'en peux plus, ça me tape sur le système.
- Au contraire.
- Je t'assure.
- Quand je disais Au contraire, je voulais dire : Ça ne te tape pas sur le système, c'est le système qui te tape dessus.
- Très drôle.
- C'est la vérité. On en reprend une ?
- La vérité ?... Ils sont dingues, oui !
- Détrompe-toi. Ils sont loin d'être dingues. Ils veulent nous rendre dingues. C'est leur projet. Ce sont des pervers cyniques. Mis en place pour nous dégoûter, nous retourner la tête, nous abrutir, nous épuiser, nous éloigner à jamais du débat... 
- Il n'y a que ça, des débats, toute la journée.
- Tu confonds débat et ces pathétiques spectacles de pyrotechnie diffusés en boucle, seulement destinés à nous enfumer, nous infantiliser, nous abêtir, nous inculquer la servitude, la soumission à l'ordre commercial numérique et rémunérer leurs porte-flingues qui courent les plateaux télé, les ministères, les cabinets de conseil et les commissions de tout type...
- ...Tu y vas fort. 
- Je ne pense pas.
- Comme toujours, tu exagères. 
- Au contraire, encore une fois. En fait, crois-moi, je suis en-dessous de la réalité. Ce qui s'est mis en place depuis quelques années, avec notre collaboration zélée, nous échappe totalement, nous absorbe, nous lie à vie, à mort, à tous les autres noyés, nous avons laissé faire, fermé les yeux...
- Fermé les yeux ?
- Et abandonné tout esprit critique, toute capacité de réflexion, de pensée, de création... 
- Quel tableau, ça fait du bien de se retrouver après tout ce temps...
- C'est toi qui a commencé, je n'ai rien demandé.
- N'en parlons plus alors. 
- Oui, prenons nos responsabilités et buvons en silence. 
- C'est pas Charlie Parker qu'on entend, là ?
- Exact. 
- Ahmed, remets-nous ça. Il nous faut trinquer à la beauté... Tu vois, nous sommes encore capables de la reconnaître.
- Ça nous console, du moins, de le croire..

mardi 7 octobre 2025

Requiem


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Vincent Petitdemange était né dans les Vosges en 1990. En rupture de ban, cet ingénieur de formation est parti à l'aventure, à la marge, durant huit années. Et a décrit ce qui ressemble à son parcours dans un roman à paraître ces jours-ci aux précieuses éditions des InstantsRequiem au bord du jour en est le titre. Le fichier de ce texte a été retrouvé par la famille peu après le suicide de l'auteur en 2022. Extraits des premières pages. 

(…) Ce n’est plus l’heure des barricades ni des martyrs. Le confort est passé par là. Il est rentré dans la viande, comme une seconde peau. Pousser un peu la voix de temps en temps, par hygiène, c’est tout ce que les revendicateurs peuvent se permettre. 
Quoi qu’il en soit, le confort n’est pas un horizon. Ce n’est pas suffisant. Il faut tout de même un but dans la vie, un idéal, un fil où se raccrocher et le suivre coûte que coûte, même s’il conduit au néant. Il faut habiller son quotidien d’idéaux, d’horizons et d’idéaux, ainsi vêtu devient-il supportable. 

(…) Aux élus et leurs séides, il leur poussaient les dents qu’ils avaient déjà fort longues. Il n’y avait plus de retenue qui tienne. Au point où ils en étaient, une hypocrisie de plus ou de moins, cela n’avait aucune importance. Pourquoi changer de cap ? Tant que le pourceau crache au bassinet, aucune raison d’effleurer le gouvernail. Seulement en bas dans les patelins, à Peirthe, à Sansoley comme ailleurs, la population commençait à s’empourprer qu’on les prenne pour des péquenots. Cela ne suffisait plus qu’on leur fasse les poches, fallait-il encore les mépri- ser. Les élus ne se comportaient plus autrement, ce qui en disait assez long. Lorsqu’on les met devant leurs privilèges, ils se dédouanent comme ils peuvent. D’abord, ils n’oublient jamais de rappeler qu’eux aussi sont des contribuables, comme tout le monde, des citoyens, des patriotes. Un peu moins patriote que citoyen sans doute. Le drapeau pour eux, c’est une jolie bavette. Ils rotent dedans et s’y essuient les babines, mais ils savent garder les apparences. Ils n’omettent pas de brandir la cocarde quand résonne le clairon. Tout cela est entendu. La population n’avait plus confiance. Cela faisait quelques années que l’abstention s’imposait, grimpait sur les scrutins, sur toutes les élections. Cette tendance n’était pas prête de s’infléchir. Le théâtre politicien avait perdu son éclat, son pimpant. Les tréteaux branlent, les comédiens bredouillent. Lorsqu’une élite perd son lustre, elle en perd aussi le nom. Alors le peuple, instinctif, bouillant soudain, lui vient des idées de meurtre. Nous en étions là.

 


mardi 30 septembre 2025

De notre vivant

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Sean Plunkett



nous affabulions à la moindre occasion
de notre vivant 
abhorrions leur douce version
hors de question 
de suivre leurs reproductions intelligentes et
avariées
nous rejetions leurs satanées explications
et persistions à entretenir le feu 
sacré
simulions des engueulades ménagères
dans les allées des alimentations 
générales
nous ignorions leurs sempiternelles 
préventions
assignations
injonctions à la con
leurs gueules de fion en boucle
sur tous les écrans
une guitare sèche et un bandonéon
parfois un piano droit
constituaient notre principale consolation

nous ne laissions rien paraître 
ni stupeur ni haut-le-cœur
et reprenions à tue-tête
cette chanson pop dont nous ne saisissions 
pas le sens
de notre vivant
je me penche à la fenêtre
tu es la fille d'hier
celle qui s'amuse avec les fleurs
de mon jardin
il est trop tard pour comprendre
rentre chez toi, petite
nous ne pouvons plus jouer

nous oublions le spectacle
que nous étions
de notre vivant




charles brun, production clandestine





jeudi 18 septembre 2025

Changement de direction

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Bill Perlmutter

 

 

quand un homme marche 
vers son destin
il est bien souvent forcé 
de changer de direction. 
lancé en vingt minutes
de méditation
dans la médecine intégrative 
et la transformation personnelle 
j'ai quitté la finance internationale
et trouvé à l’intérieur de moi-même
l’endroit où rien
n’est impossible.

le bonheur ne devient concret 
que lorsqu’il est perdu. 
ressourcé et connecté 
à une joie profonde
j'ai ouvert mon esprit 
et mon cœur
à une paix sincère
un sentiment d'infini 
de liberté d’être 
tel que je suis. 
 

l'accès à des concepts 
auparavant réservés 
à quelques-uns
m'a conduit à 
adopter de nouvelles 
habitudes et vertus. 
penseur 
médecin
conférencier 
écrivain à succès
je suis avant tout
créateur de prospérité

être en compagnie de personnes 
partageant les mêmes idées que nous 
amplifie notre croissance 
émotionnelle
intellectuelle 
et spirituelle. 

faisons grandir cette communauté
retrouvez vous aussi
au milieu d’arbres centenaires
face à la mer 
le sens profond 
de votre être et de vos envies. 

à travers un voyage complet 
riche d’expériences 
qu'il me tient à cœur 
de partager 
vous vous sentirez 
reconnaissants et heureux 
retrouverez confiance en vous 
et dans la vie. 

ces quatre jours de reconnexion avec soi
au sein d'un groupe 
aux regards 
bienveillants et authentiques
vous plongera
en toute intimité
au cœur de votre humanité
paiement en ligne sécurisé. 



charles brun, vers un avenir radieux

mardi 16 septembre 2025

Citation


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Vivian Maier

 

 

Les citations me tapent sur les nerfs. Mais nous sommes enfermés dans un monde qui cite en permanence tout ce qu'il est possible de citer, dans une citation permanente qui est le monde même. 

 

Thomas Bernhard, Perturbation
trad. Bernard Kreiss, Gallimard

mardi 9 septembre 2025

Left alone

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Fred Lyon



 

seule la lune
pleine. 

pas un chat
d'oiseau, de train
la traîne d'un avion au loin 
caresse le silence 
l'ombre du chien. 
l'heure du loup. 
dans la cuisine

ce court présent
avant l'oubli et le chagrin
m'appartient
lâchement,
démuni,
je me rends,

dépose les mots
c'en est fini. 
déjà
un miaulement
m'implore
j'aide leo the last
à grimper sur mes épaules. 
comme avant il m'écrase
de son ronflement permanent
réconfortant
saluant le jour naissant. 
par chance
il en descend rapidement
s'allonge sur left alone revisited
et une nuit avec hamlet 
abandonné sur cette vieille table de ferme. 
je verse quelques croquettes
le regarde se régaler
lui offre un verre d'eau. 
le vacarme du temps peut s'imposer.


 

charles brun, nuits de pleine lune



vendredi 22 août 2025

Du malheur des hommes

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Gianni Berengo Gardin



A la bibliothèque universitaire de Salzbourg, le bibliothécaire s’est pendu au lustre de la grande salle de lecture parce que – ainsi qu’il l’a écrit sur un billet qu’il a laissé– il ne pouvait plus supporter, après vingt-deux ans de service, de classer des livres et de prêter des livres qui ne sont écrits que pour causer des malheurs, et, par là, il entendait tous les livres jamais écrits. Cela m’a fait penser au frère de mon grand-père, qui était garde-chasse à Altentann, près de Henndorf, et qui s’est tué d’un coup de fusil au sommet du Zifanken, parce qu’il ne pouvait plus supporter le malheur des hommes. Lui aussi avait noté cette conclusion sur un billet qu’il avait laissé.

 

 

Thomas Bernhard, L’Imitateur
trad. Jean-Claude Hémery, Gallimard

 

jeudi 21 août 2025

Un voyant


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Shōmei Tōmatsu

 

Un malade est un voyant, personne d'autre n'aperçoit plus clairement l'image du monde. Quand il aura quitté l’Enfer, ainsi avait-il désormais qualifié l’hôpital, les difficultés qui, ces derniers temps, lui avaient rendu le travail impossible seront écartées.  L'artiste, l'écrivain en particulier, lui avais-je entendu dire, a carrément l’obligation d’aller de temps en temps dans un hôpital, peu importe que cet hôpital soit un hôpital, une prison ou un monastère. C’était là une condition préliminaire absolue. L'artiste, l'écrivain en particulier, qui ne va pas de temps en temps dans un hôpital, donc ne va pas dans un de ces districts de la pensée, décisifs pour sa vie, nécessaires à son existence, se perd avec le temps dans l'insignifiance parce qu'il s'empêtre dans les choses superficielles.

 

Thomas Bernhard, Le Souffle
trad. Albert Kohn, Gallimard 

dimanche 17 août 2025

Elle t'a demandé…

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Camilla Gorini



Une jeune fille t'a demandé : Qu'est-ce que la poésie ?  
Tu voulais lui dire : C'est ce qui fait que tu existes, ô oui, que tu existes,
et que de crainte et d'émerveillement,
qui sont la preuve du miracle, 
je sois si cruellement jaloux de la plénitude de ta beauté,
et que je ne puisse t'embrasser ni dormir avec toi,
et que moi, je n'aie rien, et que celui qui n'a rien à donner
doive chanter…

Mais tu ne lui as rien dit, tu as gardé le silence
et ce chant, elle ne l'a pas entendu… 

 

Vladimir Holan, trad. Dominique Grandmont,
Une nuit avec Hamlet et autres poèmes, Poésie/Gallimard