- Ils l'avaient plus. - Moi, j'en avais commandé deux. Je les avais même payés ! - Il en avait demandé 60 mais n'en a reçu que 40. - Il m'a dit de repasser demain. - Moi, j'ai acheté Le canard enchaîné à la place. Ils ont reçu des menaces, eux aussi. - Il l'avait noté, que t'avais payé ? - Non, mais il m'a proposé de me rembourser. - Tu l'as trouvé, toi ? - Je ne l'ai pas cherché. - Ah ouais... Moi, j'ai été chargé d'en acheter un pour une copine au Canada, et de le lui envoyer. Je suis passé ce matin, la boutique n'était pas encore ouverte et il y avait une de ces queues devant, incroyable, jamais vu ça. - Tu l'achetais, avant ? - Non, j'avoue, jamais.
Ensuite, ils s'en sont pris à la nouvelle femme de ménage. Ils ont exigé que l'aspirateur soit passé avant notre arrivée au bureau. Une fois qu'on est là, c'est vraiment pas possible !
J'ai filé à mon poste, ai allumé l'ordi, posé les écouteurs sur le crâne, ne plus les entendre!
J'avais une vingtaine d'années et l'impression d'avoir déjà raté ma vie. Je découvrais le cinéma et un peu la littérature, délaissais les études au fur et à mesure que leur fin approchait, qu'il me fallait entrer dans la compétition de la vie active. Je ne me voyais pas, comme mes autres camarades de fac, tenter des concours pour intégrer une grande école de traduction ou bifurquer vers l'enseignement. En bon libertaire autodidacte, je refusais en bloc le monde du travail, tentais d'imaginer une autre manière de vivre. J'écoutais du tango toute la journée, rêvant d'amours anarchiques.
Je ne sais par quel miracle, une lettre humoristique dont j'aurais honte aujourd'hui, je réussis à me faire embaucher dans une librairie. C'était dans la ville bourgeoise voisine de la banlieue industrielle et populaire où j'avais grandi. Je n'avais aucune conscience de ma chance, et du piège que représentait un boulot prenant et mal payé. Le créateur de la boutique, ancien scout, était un inconditionnel de la littérature américaine et des amérindiens surtout. Il se rendait régulièrement aux States, en rapportait souvenirs, histoires, chansons et livres. Je gardais mes distances, comme toujours. Et préférais les auteurs scandinaves ou allemands, dépressifs et professeurs de désespoir comme dit l'autre. Je m'identifiai immédiatement à Pessoa après l'avoir entendu dire qu'il était né pour rêver. Je me souviens encore de cette soirée entre fils de prolos. Le copain d'un copain, fils de concierges portugais, avait passé son temps à picoler et lire à haute voix Pieds nus sur la terre sacrée et Le livre de l'intranquilité. Je ne savais pas qu'on pouvait trouver ce genre de chose dans un livre. Ni même qu'issu de ce milieu, nous avions nous aussi droit à ça. Les livres étaient vraiment sacrés. Ce même copain m'avait d'ailleurs parlé d'Hemingway un jour et j'avais ricané. Je tenais à mon inculture, à mes connaissances approximatives et lacunaires - Carver et Fante, que personne ne lisait autour de moi. Je ne pouvais faire mieux si je ne voulais pas trahir mon antiaméricanisme militant et l'arrogance de mes jeunes années. Et puis, étudiant en anglais, j'avais la flemme de le lire dans le texte et, par purisme puéril, rejetait sa traduction. Je préférais aussi attendre une fille tout un après-midi sous la pluie, ce genre d'occupation.
Hemingway, il y avait bien cette chanson que Paolo Conte lui avait consacré et qui me le rendait sympathique. Mais bon, la chasse, Cuba, la corrida, le machisme, je rejetais tellement mes origines espagnoles... J'avais offert Paris est une fête à une étrangère, sans l'avoir lu, sans l'avoir embrassée - pas encore. Et un Bove, dont j'avais lu tout ce que j'avais pu voler. Je n'ai découvert ce bon vieil Ernest que bien plus tard. J'ai encaissé la claque en silence, seul et honteux. Et puis j'ai réessayé Bukowski. C'était quand même lui qui signait la préface de Demande à la poussière, merde. Et je me suis régalé et là encore, presque tout lu. Justement, quelques années auparavant, venait à cette librairie un garçon qui dévorait tout Hank. Arrête ton char, lui disais-je, tu t'es bien regardé ? Je me demande ce que ce bon fils de famille, propre sur lui, est devenu, éveillé aux émois par le vieux dégueulasse. Et je ne sais pas ce qu'il aurait produit sur moi si je l'avais lu au même âge. C'est quand même lui qui m'a, sur le tard, permis d'écrire, d'oser une nouvelle ou deux. Dans le désordre erratique de mes découvertes littéraires, il y a eu Richard Yates. Par un copain, que je ne vois plus. Yates plutôt que Cheaver. Comme Carver plutôt que Ford, et Roth plutôt que... tous les autres. J'ai ouvert hier avec appréhension un recueil de nouvelles de Yates, paru récemment. Je ne lis plus du tout en anglais, c'est trop loin. Je découvre donc cet auteur fabuleux au fur et à mesure des traductions françaises chez Laffont, éditeur sans grand intérêt il me semble s'il n'avait gardé sa précieuse collection Pavillons. Les traductions sont parfois un peu lourdes, manquent de la recherche d'une certaine simplicité que l'on devine chez Yates. Mais je me trompe peut-être. J'aime à croire cela. Comme j'aime à croire que Yates nous parle de lui, ici encore, de ses rêves, de la conscience de ses propres limites, quand il évoque de faux exploits de guerre, l'amour fou et secret d'un tubar pour une infirmière, qu'il s'inspire de sa mère quand il fait le portrait de cette femme qui ambitionne de vivre autre chose. Et je ne sais qui du désespoir ou de la consolation l'emporte finalement. Et je ne veux pas le savoir. J'attends ce soir pour le tenir de nouveau dans les mains.
On n'avait pas 20 ans. Je ne connaissais rien au cinéma. Pascal en avait l'affiche dans sa chambre. Je n'avais jamais entendu parler de Jean Eustache, encore moins de ce film. Un an avant, il y avait eu Sauve qui peut (la vie). Pascal avait insisté pour qu'on aille le voir. Le film se jouait dans le cinéma de notre banlieue. D'une cabine au coin de la rue, à cent mètres de chez moi, j'avais trouvé le courage d'appeler N. Je lui avais proposé de se joindre à nous. Pas plus que moi, elle ne connaissait Godard et en avait profité pour me conseiller de ne pas perdre mon temps avec elle. Piteux, je n'avais rien trouvé à lui répondre, avais raccroché et rejoint Pascal le lendemain. C'était un dimanche, je crois. La salle était aussi vide que ma culture cinématographique. Il y avait Duras aussi. Dutronc en lisait des passages. Et à la fin du film, lors de l'accident du chanteur playboy, Nathalie Baye demandait à sa fille de ne pas regarder, que tout cela ne les regardait pas. Je retenais ce jeu de mot. Ma première formule godardienne.
Ainsi, on pouvait faire ce genre de film. Truffé de références qui m'échappaient. Jusqu'ici le cinéma était pour moi une distraction que mes parents pauvres ne m'offraient pour ainsi dire jamais. Lors des premiers flirts, le cinéma fut accessible grâce aux cours d'anglais que je donnais à un gamin, mais les films n'étaient qu'un prétexte pour être collé à une fille et passer les mains sous son pull. Des comédies à peine vues et aussitôt oubliées. Les livres, il n'y en avait pas à la maison. Avec Godard, je découvrais à la fois une forme inédite de cinéma, dans laquelle la littérature était un personnage important, une clé. Du bas de mon ignorance, j'étais terrorisé par ce que je pensais être la grande culture française. C'était très loin de moi, de ma vie de misère, mais en bon élève de l'immigration, je tenais absolument à me fondre dans la France. Je me mis à voler des livres de Duras et à acheter Les Cahiers du cinéma que je dévorais religieusement. Tous les films dont il était question, je me devrais de les avoir vus. Plus j'allais voir et lire, plus je sonderais la profondeur de ma vacuité crasse. C'était sans fin.
L'année suivante, j'ai vu N. pleurer sur un trottoir le long du lycée. Une fille de la classe la consolait. J'étais assez con, mais je me doutais qu'il s'agissait d'une peine d'amour et espérais secrètement que ça pouvait faire mes affaires. Peu de temps après, un soir, en rentrant du lycée, je constatais que N. marchait quelques pas derrière moi. Ce n'était pas son chemin. Je n'en revenais pas. J'accélérais tout en jetant de furtifs coups d'œil derrière moi. Arrivé à la maison, je me postais à bonne distance derrière les rideaux pour surveiller la rue. Elle était bien là. Elle m'avait suivi jusqu'ici. Le soir même, le téléphone sonnait. Nous ne l'avions que depuis quelques jours. C'était pour moi. C'était elle. Elle me disait que c'était trop con, me demandait si j'avais quelqu'un, si on pouvait se voir. Nous sommes allés au cinéma le samedi suivant. C'était Georgia, le film d'Arthur Penn, sur un scénario de Steve Tesich. Je l'avais vu quelques jours avant avec Pascal. Je savais que c'était une bonne carte à jouer.
Il y a eu le bac, la première fois quelques jours avant. Et la fac dans le quartier latin. Rue de la Harpe, de la Huchette, des Ecoles, Champollion, je me mis à fréquenter davantage les salles obscures (que j'ai vu se fermer les unes après les autres) que les salles de cours, seul ou avec N. Mais c'est dans notre ville que La maman et la putain fut projetée dans le cadre d'une rétrospective de films français ayant marqué le septième art. J'y ai emmené N. Je crois qu'elle l'a aimé. Peut-être pas autant que moi. J'étais hypnotisé. Les jours suivants, je citais Eustache ("Les films doivent respirer leur durée"), parlais comme Léaud, rêvais d'écrire dans des cafés, puis trompais N. avec son consentement. Avec une fille qui n'avait rien d'une putain. Du haut de ma jeunesse arrogante, j'avais l'illusion de comprendre quelque chose d'essentiel de la vie, que la vie, c'était ça, les histoires d'amour, le sexe, les trahisons, les cafés, la littérature, les beaux discours, le cinéma. Tout ce qui manquait chez moi. Le film est repassé peu après dans une salle du 9e aujourd'hui également disparue, j'y ai emméné ma sœur. Il est repassé encore ailleurs et j'y étais de nouveau.
Il y a plus de vingt ans que je refuse de le revoir. Aujourd'hui, en découvrant ces images, je me sens gêné et remonte à la surface ma connerie.