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mardi 8 juillet 2025

Résolutions

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Shomei Tomatsu



Couper d’eau les infinitifs trop désirables
priver la grand-mère de son châle
ne pas y aller de main morte
être sujet à la chlorophylle
guérir de ses mamelles le silence général
travailler jusqu’à la ceinture
être à tu et à toi avec un épouvantable événement
raser sous les bras une belle douzaine d’escargots
asséner un coup de rame sur le crâne des galériens
épiler soi-même la chaise du mérite
stopper net toute évacuation en décembre

 

*** 

Encore un petit verre
bois Socrate
il est forcé que l’homme soit pathétique
et s’enrichisse le foie de toxiques
bois
encore un petit verre de poison
à la santé de ton médecin
à ta santé sans lendemain
bois bois
sois raide comme la planche
dont le feu fera de la cendre
tu ne mourras pas assez vite
bois bois
bois Socrate bois

Des profondeurs superficielles
Et si j’étais parti lassé de vous attendre
et si j’étais parti sans revenir vous prendre
et si j’étais parti parti parti parti
et si j’étais parti je serais revenu
vous dire adieu merci
et noyer en silence votre ombre au fond d’un puits

 

Jean Raine, Poèmes à peine poèmes (1958)

mardi 2 juillet 2024

On s’ennuiera plus tard

 

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Marcel Bovis



Ivrogne, c’est un mot qui nous vient de province
Et qui ne veut rien dire à Tulle ou Châteauroux,
Mais au cœur de Paris je connais quelques princes
Qui sont selon les heures, archange ou loup-garou
L’ivresse n’est jamais qu’un bonheur de rencontre,
Ça dure une heure ou deux, ça vaut ce que ça vaut,
Qu’il soit minuit passé ou cinq heures à ma montre,
Je ne sais plus monter que sur mes grands chevaux.

Ivrogne, ça veut dire un peu de ma jeunesse,
Un peu de mes trente ans pour une île aux trésors,
Et c’est entre Pigalle et la rue des Abesses
Que je ressuscitais quand j’étais ivre-mort…
J’avais dans le regard des feux inexplicables
Et je disais des mots cent fois plus grands que moi,
Je pouvais bien finir ma soirée sous la table,
Ce naufrage, après tout, ne concernait que moi.

Ivrogne, c’est un mot que ni les dictionnaires
Ni les intellectuels, ni les gens du gratin
Ne comprendront jamais… C’est un mot de misère
Qui ressemble à de l’or à cinq heures du matin.
Ivrogne… et pourquoi pas ? Je connais cent fois pire,
Ceux qui ne boivent pas, qui baisent par hasard,
Qui sont moches en troupeau et qui n’ont rien à dire.
Venez boire avec moi… On s’ennuiera plus tard.

Bernard Dimey, Je ne dirai pas tout,
Christian Pirot éditeur




jeudi 13 juin 2024

Une évidence

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Jakob Tuggener



 

il maintient le livre à plat
sur la table
entre clavier et tasse
copie péniblement cette phrase
qui éveille en lui un sentiment confus
fait de remords de honte
d'autre chose également
qu'il ne sait nommer
une évidence

fait quelques pas dans la cuisine
se ressert un verre qu'il vide
méticuleusement
puis un autre
bientôt ce petit mazelet
de guy et marie taboulay
rejoindra les autres cadavres
qui attendent par terre
d'être emmenés au container

toute une vie à tourner des pages
quand il aurait pu s'investir
davantage
dans le ménage
se former au jardinage 
au bricolage
au patinage
(artistique)
quel con se dit-il

les mots de son auteur favori
semblaient perdre de leur force
en prenant forme
dans la lumière blanche
sous la robe de ce cépage
pourquoi ne parvient-on à dire
toutes ces choses essentielles
aux gens que l’on aime
qu’après leur mort ?

la fatigue finirait par l'en dissuader
le mal gagnait chaque jour du terrain
un retour sur scène après tant d'années
sous silence
loin des hommes
jugée plutôt incongrue
cette dernière disparition
ne pouvait passer qu'inaperçue

je ne suis plus là
crions-nous

 

charles brun, cuisine et dépendance



mardi 6 septembre 2022

No fake news

 

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Pierre Le Gall

 

— Ce ne sont pas des balivernes, ma chérie.
Montre...
Ressers-nous un verre, plutôt, installe-toi, et écoute : c'est à propos du resvétatrol...
Encore un médicament controversé ?
Si on veut. C'est un composant de la peau du raisin. Et par conséquent, du vin.
Ah oui, ça me dit quelque chose. Ce n'est pas un antioxydant?
Exact. Non seulement, selon une étude américaine  pas cons, les Américains, pour une fois... le resvétatrol joue un rôle important pour la préservation de la mémoire, après 60 ans putain, c'est pour bientôt il est d'ailleurs recommandé chez les patients atteints de la maladie d’Alzheimer... Moi qui buvais pour oublier la connerie ambiante, tout s'explique! Bref, ça continue, donc non seulement c'est bon pour la mémoire, mais ce serait également une solution aux problèmes cardio-vasculaires...
Je ne te crois pas !
C'est l’Organisation mondiale de la Santé qui l'affirme... Après avoir voulu nous trucider avec leurs vaccins, ils essaient peut-être avec le vin ce qui tout de même plus salutaire. En tous cas, selon l'OMS, le resvétatrol, grâce à ses propriétés vasodilatatrices, réduirait à lui seul 40% des risques d’accident cardiaque et d’infarctus!...
Incroyable ! Tu ne serais pas en train d'inventer tout cela sous prétexte de ne pas arrêter de boire ?
—Tu me connais mal, ma chérie. Je n'ai pas besoin d'inventer des prétextes, le monde nous en fournit suffisamment tous les jours... Ecoute plutôt, ce n'est pas fini : chaque verre de vin rouge consommé par mois réduirait le risque de cancer du poumon...
— Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? C'est une fake news, j'en suis sûre.
Ça se pourrait car ça vient encore des Etats-Unis. Mais ça a l'air très sérieux. L’association américaine pour la recherche sur le cancer est arrivée à ces conclusions : chaque verre de vin rouge consommé par mois réduirait le risque de cancer du poumon. Tu m'entends? Chaque verre!
Ton père pourtant, qui n'était pas le dernier à lever le coude comme tu me l'as souvent dit, n'est-il pas mort d'un cancer du poumon ?
— Rien à voir. Il fumait comme un pompier. Par son boulot sur les chantiers, il a été exposé à toute sorte de produits toxiques, dont l'amiante... Et puis, il buvait beaucoup de pastis dans mon souvenir. Et lorsqu'il y avait du vin à la maison, il devait être de piètre qualité. Va savoir ce qui l'a tué...
— Il est vraiment pas mal, ce petit vin, tu me ressers?
— C'est appréciable, ce moment, avec nos verres, cette boîte de sardines, toi sur le canapé, n'est-ce pas? Si on arrêtait complètement l'apéro, je crois que tu serais bien embêtée...
— Tu viens près de moi ?
— Attends, je n'ai pas fini.
— Ah oui ?
— Des chercheurs hollandais, cette fois, estiment que les hommes qui boivent un verre de vin par jour auraient une espérance de vie supérieure de 3,8 années par rapport à ceux qui n’en boivent pas...
— C'est dingue... Ce doit quand même être une question de dosage, mon chéri.
— Comme pour tout, non ?
— Oui, mais tu te gardes bien de l'évoquer... Tu ne mets en avant que les vertus du vin. Tiens, la bouteille est finie...
— Attends, un dernier point. Une étude conjointe de deux universités américaines, encore eux, décidément, affirme que les hommes qui boivent du vin régulièrement sont moins susceptibles d’éprouver des troubles érectiles, et tout cela grâce à des pigments qu’on retrouve principalement dans les bleuets, les mûres, les radis et... le vin rouge ! : les flavonoïdes...
— Sur ce point, je ne peux pas contredire les Américains.
— Comme pour le reste, crois-moi !
— Bon, tu as fini ta lecture ? Tu viens près de moi que je vérifie ce dernier point?
—Tu veux dire que chez toi, le vin n'a pas d'effet bénéfique sur la mémoire ?
— Tu m'as dit que cet effet se vérifiait passé le cap fatidique des 60 ans, j'ai encore de la marge, profite...
— Quand même, c'est un peu fâcheux que tu ne te souviennes de rien sur ce plan-là...
— Tu vois, quand je te dis que tu me fais perdre la tête, tu ne me crois jamais...
— Dans ce cas-là, laisse-moi finir ton verre et je promets de tout te faire oublier!

 

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vendredi 2 septembre 2022

Les larmes des empereurs

 

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Adski Kafeteri

 

plus tu bois vite
plus tu te sens
immortel.

pas immortel au sens de
la vie éternelle
mais immortel au sens d'éprouver
le sentiment d'avoir presque toujours
vécu

et tu es toujours là
en dépit de
tout
et
presque
en dépit de
toi-même.

pourquoi les gens veulent décrocher de
l'alcool, c'est un truc
qui me
dépasse
même si j'ai conscience des effets
sur le foie
sur le cœur
et
tout
le reste.

je suis prêt à payer ce
prix

les gens qui ne savent pas gérer l'alcool
ont tendance à se planter
dans bien d'autres domaines
aussi
et ce n'est pas l'alcool qui constitue
le fléau
c'est la personne
en cause.

c'est une bonne
deuxième bouteille.

on se regarde elle et moi
dans le petit
matin
et c'est
une chouette liaison
amoureuse : honnête
directe
et tout
— dévorante

et mes doigts continuent de voler
sur ces touches

tandis que je pense à Li Po
des siècles
et des siècles en arrière
buvant son vin
écrivant ses poèmes
et puis
les jetant
au feu
avant de les envoyer voguer
sur la
rivière.

pendant que les empereurs
pleuraient.



Charles Bukowski, in Sur l'alcool
trad. Romain Monnery
éd. Au diable Vauvert

mardi 9 août 2022

Desolation Road

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Saul Leiter

 

 

Plantagenet soupçonna qu'il était le seul à avoir peur. D'ailleurs, cette main, ces ombres qui toutes participaient au domaine de ses habituels délires, ne l'effrayaient pas autant que le fait lui-même. L'étrange sensation d'avoir effectué une sorte de descente dans le maelström qui le terrifiait pour la dernière raison qu'on eût pu imaginer: à cause de cette haïssable, tranquille patience qu'il recelait parfois.
Mon Dieu, songea-t-il tout à coup, pourquoi suis-je ici, en ce lieu de désolation
? Et sans bien comprendre comment cela arrivait, il sentait qu'il venait de toucher le noyau démentiel de son univers ; ici se découvrait la véritable signification de tant d'enflure verbarle, des titres à grand tapage, produit d'arrogantes années. Mais ici, également, se trouvait peut-être la guérison, la sagesse, la perspicacité, plus patiente encore... Et la bonté, pensa-t-il en jetant un regard à ses deux amis. Oui, par quel miracle dépistait-il, ici, l'existence de la bonté et de l'amour?

 

Malcolm Lowry, Lunar Caustic,
trad. Claire Francillon,
poche Maurice Nadeau, 2022

dimanche 17 juillet 2022

Cercle vicieux

 

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Can Sançoban

 

Jamais, nulle part, je me sentirai à ma place. Et comme on le sait, le temps ne change rien à l'affaire. On ne se refait pas, etc. Aujourd'hui, par exemple, il me semble ne plus fréquenter que des gens de droite. Ouvertement de droite. Sans complexe, comme on dit. La plupart sont très sympathiques. Assagi, je tente en leur compagnie d'éviter soigneusement les sujets politiques. Ne pas boire aiderait, assurément. Mais passer du temps avec ce type de personnes intensifie ma consommation d'alcool. De toute manière, je n'ai jamais été de ceux qu'on réinvite. Je suis un cercle vicieux.

 

charles brun,
analyse désordonnée d'un compte-rendu de comptoir

samedi 9 juillet 2022

Jamais

 

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Brassai

 

Boire en présence de raseurs — leur nombre est semble-t-il croissant — permet dès le lendemain d'avoir entièrement oublié les âneries énoncées, par eux mais aussi par nous. Or lorsqu'il nous arrive de boire en compagnie de gens que nous apprécions — et ils sont rares — le même phénomène se produit. L'alcool ne vous trahit jamais.

 

 charles brun, observations du fond de la salle

samedi 5 mars 2022

Nuages dorés

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Aleksandr Ptitsyn



La nostalgie que je ressens n'appartient
ni au passé ni au futur.

FERNANDO PESSOA

- Dans la voiture il reste une
bouteille de gin.
- Vous auriez pu le dire plus tôt,
au lieu de me faire perdre
mon temps à raconter des bêtises !

DASHIELL HAMMETT

La résistance s'organise
sur tous les fronts purs.

TRISTAN TZARA


A Jaime Gil de Biedma



 

Qu'importe ma vie maintenant.

Chaque fois que j'ai fondé un foyer, je l'ai
détruit. Dans tous les pays où j'arrive
le seul moment que j'aime
c'est celui où j'aperçois ses contours. Jamais
je n'ai pu souhaiter la bienvenue deux fois
à la même femme.

Se respecter soi-même.

Penser.

Je vois pousser les rosiers que j'ai plantés.
Je débouche la dernière bouteille de la dernière
commande.

     Je regarde
ma vie sauvegarder tout ce qui est noble.

Pour toi, ô culture, et pour tous ceux
qui, vivants ou morts, me tiennent compagnie, je bois.

Par-delà le temps et mon corps,
je bois. Je remplis
à nouveau mon verre. J'attends
que lentement l'alcool sectionne
les fils qui m'unissent
à ce monde barbare.

                   Et avec le dernier
verre, celui du mépris,
je bois à ceux qui aiment comme moi.



José María Álvarez, "Museo de cera",
Poésie espagnole, Anthologie 1945-1990,
trad. Claude de Frayssinet, Points

mardi 1 mars 2022

Eloge de l'ivresse

 

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Milton Rogovin

 

Qui suis-je pour me plaindre de mon sort ?
Cette terre n'a-t-elle pas humilié d'autres rêves
plus élevés que les miens ? Ces étendues de sable
n'ont-elles pas absorbé les larmes
de bien plus nobles exilés ?
Et nous avons oublié jusqu'à leur nom.
Nous serons oubliés nous aussi
et le sens de nos vers
sera mille fois modifié. Où, quand
et dans quelle langue reconnaîtra-t-on finalement
ce que nous avons dit...
Mais gare à celui dont les mots
ne resteront pas clairs avec les changements,
à celui dont la vie et dont l'œuvre
ne pourront être racontées un jour
avec la fraîcheur des récits
que relatent les marins.
Ecris donc, oublie ton destin
de malheur. Et bois. En cette nuit claire,
trinque aux étoiles, bois
à la mémoire très noble
de ceux qui, déjà avant toi, ont emprunté
cet amer chemin. Trinque pour eux
et pour le monde qu'ils ont sauvé de la destruction.
Contemple alors dans le vin l'heure tardive
où naissent rêve et déception.
Accepte ton destin comme le prix
à payer aux mots. Ecris. 


José María Álvarez, "La Edad de oro",
Poésie espagnole, Anthologie 1945-1990,
trad. Claude de Frayssinet, Points

samedi 4 septembre 2021

A l'origine

 

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Léon Claude Vénézia

 

à l’origine des tempêtes
se trouve un verre d’eau
jamais nous n’entendrons
parler d’une tempête
dans un verre de vin.

 

Jean-Claude Pirotte, Autres séjours,
éd. Le Temps qu'il fait

mercredi 26 mai 2021

Un danseur insouciant

 

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Jaromír Funke

« D'emblée, mes débuts littéraires ont dû donner l'impression que je me moquais du bourgeois, comme si je ne le prenais pas tout à fait au sérieux. On ne me l'a jamais pardonné. Voilà pourquoi je suis toujours resté un zéro tout rond, un gibier de potence. J'aurais dû ajouter à mes livres un peu d'amour et de tristesse, une pointe de sérieux et d'enthousiasme — un zeste de romantisme aristocratique, aussi, comme Hermann Hesse l'a fait dans Peter Camenzind et dans Knulp. Même mon frère Karl me l'a reproché parfois, de façon affectueusement indirecte.

Oui, je vous le dis franchement : à Berlin, j'aimais surtout traîner dans les bistrots et les cafés-concerts (...) Je me fichais du beau monde. J'étais heureux dans ma misère et je menais la vie d'un danseur insouciant. En ce temps-là, je buvais énormément. De la sorte, je me suis rendu assez impossible et ce fut une sacrée chance que j'aie pu revenir à Bienne chez ma charmante sœur Lisa. Jamais, abec une réputation pareille, je n'aurais osé revenir à Zurich.

(...) Mes premiers poèmes, je les ai composés comme ils ont paru, j'étais commis et j'habitais dans le quartier de Zurichberg, je me gelais, je mourais de faim et je vivais reclus comme un moine. Mais par la suite, j'ai encore écrit d'autres poèmes, surtout à Bienne et à Berne. Oui, même à la clinique de la Waldau, où j'ai fabriqué presque cent poèmes. Mais les journaux allemands n'en voulaient pas. Je trouvais preneur à Prague, dans la Pragor Presse et au Prager Tagblatt, chez Otto Pick et votre ami Max Brod. Parfois, Kurt Wolff imprimait quelques vers dans ses almanachs. » Je lui dis qu'il devait sa célébrité à Prague à Franz Kafka, apparemment, qui était friand de ses impressions berlinoises et de L'institut Benjamenta. Mais Robert fait un signe de dénégation ; il ne connaît guère l'œuvre de Kafka.

 

Carl Seelig, Promenades avec Robert Walser,
trad. Marion Graf, éd. Zoé

 

 

dimanche 27 septembre 2020

Comment expliquer ça ?

 

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Harry Gruyaert


Rétrospectivement, je m’aperçois que ce besoin de boire était, au début, une affaire de mentalité, de nerfs, d’exubérance. Comment expliquer ça ?
Je vais l’essayer. Physiologiquement, du point de vue du palais et de l’estomac, l’alcool ne cessait de m’inspirer du dégoût. Les meilleures liqueurs ne me séduisaient pas plus que je n’avais apprécié la bière à l’âge de cinq ans, ou l’âpre vin à sept ans. Dès que je me trouvais seul, à écrire ou à étudier, je n’y pensais plus. Mais je vieillissais, je devenais prudent, ou sénile, comme on voudra. Les propos que j’entendais en société me plaisaient beaucoup moins qu’autrefois, si bien que c’était une torture pour moi d’écouter les platitudes et les stupidités des femmes, les arrogantes prétentions et les discours pompeux de pygmées à demi cuits. C’est le tribut qu’on doit payer quand on a trop lu ou qu’on est soi-même un imbécile, et il importe peu d’approfondir l’origine de mon mal : l’essentiel, c’est que je souffrais. Pour moi disparaissaient la vie, la gaieté, l’intérêt que je trouvais jadis dans mes relations avec mes semblables.
Je m’étais élevé trop haut parmi les étoiles ou peut-être me réveillais-je d’un sommeil trop profond, le surmenage n’avait pas provoqué chez moi de crises de nerfs. Mon pouls battait normalement. L’excellente condition de mon cœur et de mes poumons continuait à faire l’admiration des docteurs.
Tous les jours j’alignais mes mille mots. J’accomplissais avec une ponctualité rigoureuse et mêlée de joie tous les devoirs que m’imposait la vie. La nuit, je dormais comme un enfant. Mais... Mais à peine en compagnie des autres hommes, j’étais envahi par une sombre mélancolie ; dans le fond, j’avais envie de pleurer. Je ne trouvais plus la force de rire devant les solennelles proclamations d’individus que je tenais pour d’encombrants idiots. Je ne retrouvais pas non plus mon léger persiflage d’antan pour répondre aux babillages superficiels de femmes qui, sous leurs airs de sottise et de douceur, restent aussi primitives que les femelles préhistoriques, aussi naturelles et redoutables dans la poursuite de leur destinée biologique, bien qu’elles aient remplacé leur peau de bêtes par des fourrures plus rares.
Je n’étais pas pessimiste, je le jure. Je m’ennuyais, voilà tout. Trop souvent j’avais assisté au même spectacle, entendu les mêmes chansons et les mêmes plaisanteries. J’avais trop fréquenté le théâtre et j’en connaissais si bien le machinisme que ni les artifices de l’acteur en scène, ni les rires et les chants ne parvenaient à couvrir chez moi le crissement des poulies derrière les décors.
Ça ne vaut pas le coup de pénétrer dans les coulisses ; on risque d’y découvrir un ténor à la voix angélique en train de rosser sa femme. C’est pourtant ce que j’avais osé, et j’en payais les conséquences. J’étais peut-être un imbécile, mais qu’importe ? Le fait est que mes rapports sociaux avec les hommes devenaient de plus en plus pénibles. D’autre part, je dois dire qu’en de rares, très rares occasions, il m’arrivait de rencontrer des âmes d’élite ou des idiots de mon espèce avec qui je pouvais passer des heures magnifiques dans les champs d’étoiles ou dans le paradis des fous (…)

 

Jack London, John Barleycorn,
Le Cabaret de la dernière chance
,
trad. Louis Postif, ed. Libretto

 

 

mardi 22 septembre 2020

D'excellentes pâtes


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Voici un nouveau grief que j’ai à formuler contre John Barleycorn. C’est de ces excellentes pâtes qu’il s’emparede ces hommes qui ont de l’estomac, de la noblesse, de la chaleur et le meilleur des faiblesses humaines. John Barleycorn éteint leur flamme, détrempe leur agilité, et quand il ne les tue pas ou ne les rend pas fous tout de suite, il en fait des êtres lourds et grossiers, en tordant et déformant leur bonté originelle et la finesse de leur nature.
Oh 
!
je parle maintenant d’après l’expérience acquise par la suiteque le Ciel me garde de la plupart des hommes ordinaires, de ceux qu’on ne peut ranger dans la série des bons garçons, ceux dont le cœur et la tête restent froids, qui ne fument, ne boivent ni ne jurent; ils sont bons à tout sauf à montrer du courage, du ressentiment, du mordant, parce que leurs fibres débiles n’ont jamais ressenti cet aiguillon de la vie qui vous fait sortir de vous-même et vous pousse aux actes de folie et d’audace.
Ceux-là, on ne les rencontre pas dans les bars,
on ne les voit pas se rallier à des causes perdues, ni s’enflammer sur les chemins de l’aventure, ni aimer éperdument comme les amants élus de Dieu. Ils sont trop occupés à se tenir les pieds au sec, à ménager la régularité de leur pouls et à affubler de succès mondains leur esprit médiocre.

 

Jack London, John Barleycorn,
Le Cabaret de la dernière chance
,
trad. Louis Postif, ed. Libretto


 

vendredi 18 septembre 2020

Une maladie de l'âme

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Léon Claude Vénézia

 

Sorte d'autobiographie, à l'instar de Martin Eden, publiée trois ans avant le probable suicide de John Griffith Chaney, dit Jack London, John Barleycorn, sous-titrée chez nous Le Cabaret de la dernière chance, se centre sur l'expérience de l'alcool, l'addiction et l'impossible cure.
Barley corn signifie grain d'orge.
Ce patronyme, tiré d'une chanson traditionnelle britannique, s'entend comme la personnification de l'alcool. 


Naturellement, tout cela est une maladie de l’âme, une maladie de la vie. C’est l’amende que doit payer l’homme d’imagination pour son amitié avec John Barleycorn. Celle qui s’impose à l’homme stupide est plus simple, plus commode. Il s’enivre jusqu’à tomber dans une sotte inconscience ; comme il est endormi sous l’effet d’une drogue, ses rêves, s’il en a, sont confus. Mais à l’être imaginatif, John Barleycorn envoie les impitoyables syllogismes spectraux de la raison pure. Il examine la vie et toutes ses futilités avec l’œil d’un philosophe allemand pessimiste. Il transperce toutes les illusions, transpose toutes les valeurs. Le bien est mauvais, la vérité est un trompe-l’œil et la vie une farce. Des hauteurs de sa calme démence, il considère avec la certitude d’un dieu que toute l’existence est un mal. Sous la lueur claire et froide de sa logique, épouse, enfants et amis révèlent leurs déguisements et supercheries. Il devine ce qui se passe en eux, et tout ce qu’il voit, c’est leur fragilité, leur mesquinerie, leur âme sordide et pitoyable. Ils ne peuvent plus se jouer de lui. Ce sont de misérables petits égoïsmes, comme tous les autres nains humains ; ils se trémoussent au cours de leur danse éphémère à travers la vie, dépourvus de liberté, simples marionnettes du hasard. Lui-même est comme eux ; il s’en rend compte, mais avec une différence, pourtant : il voit, il sait. Il connaît son unique liberté : il peut avancer le jour de sa mort.
Tout cela ne convient guère à un homme créé pour vivre, aimer et être aimé. Cependant le suicide, rapide ou lent, une fin soudaine ou une longue dégradation, tel est le prix que prélève John Barleycorn. Aucun de ses amis n’échappe à l’échéance de ce règlement équitable.

 

John Barleycorn, Le Cabaret de la dernière chance,
trad. Louis Postif, ed. Libretto