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vendredi 19 juin 2020

La position du romancier noir solitaire

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Mélissa Manchette

En attendant la publication d'un recueil d'entretiens de Jean-Patrick Manchette, prévue en 2021, je colle ci-dessous le début de ce qui fut la dernière* interview de l’écrivain, parue dans le numéro 8 de Combo ! (1991), revue récusant le terme de fanzine, créée par deux amis apprentis journalistes, David Dufresne et Yannick Bourg. L'entretien, dont je reprends sans gêne l'excellent titre, est disponible dans sa totalité sur le site du premier, en cliquant ici, et fut mené par le second.

Vous manifestez une retenue, ou une gêne, à évoquer les métiers « artistiques » et l’art « industriel » par une mise entre guillemets. Le refuge dans ces disciplines, comme vous l’avez dit, en est-il toujours un ?
Je méprise l’Art contemporain qui arrive après la mort historique de l’Art et en est réduit à se présenter comme nouveau quand il répéte lourdement Dada ou les quelques trouvailles du surréalisme. Cette position contre l’Art n’a ni originalité ni nouveauté, elle non plus, puisque ce sont les avant-gardes artistiques radicales de l’immédiat après-guerre (mondiale n°2) qui l’ont développée avant même de fusionner dans l’I.S. sur un programme de suppression-réalisation de l’art (construction de situations). J’ai découvert ce courant radical en découvrant la revue Internationale situationniste vers 1965. Je n’ai pas tout compris tout de suite, là-dedans ; je suis encore loin d’en avoir tout compris aujourd’hui, près de 20 ans après l’autodissolution de l’I.S., mais je me sens d’accord avec le peu que j’ai compris, sauf peut-être une éventuelle tendance au panlogisme chez certains situs et surtout certains pro-situs.
Quant à « l’art industriel », l’expression est évidemment empruntée à Flaubert (en particulier L’éducation Sentimentale, certes) et, selon le contexte, je l’utilise de manières un peu diverses pour désigner 1° l’immonde industrie du divertissement, en soi ; 2° la même en tant qu’elle s’est fondue dans le melting pot de la culture-marchandise et s’y est dégueulassement mélangée avec les beaux arts du passé et les arts populaires du passé, le résultat d’ensemble méritant d’être appelé « culture » tout court depuis qu’un Malraux a créé des maisons pour cela, et encore d’avantage depuis qu’un Jack Lang (ou n’importe quel sociologue américain ou moldave, ne soyons pas chauvins dans l’exécration) jabote sur cette « culture » qu’il approuve fort de même Homère, Sade et Madonna, etc. ; 3° la même en tant que certains individus talentueux et furieux ont choisi de la pratiquer d’une manière contestataire et antisociale (exemples : Dashiell Hammett auteur de polars, George Orwell auteur de romans sociaux et de romans d’anticipation scientifique, Philip K. Dick auteur de spéculative fiction : cette manière de déborder l’ennemi par une aile est comparable au superbe mouvement de la cavalerie de Condé à Rocroi, et mérite autant d’éloges, et plutôt plus).
Le choix que j’ai fait de pratiquer l’art industriel, i.e. de publier dans l’industrie du divertissement, découle normalement d’une conviction (l’histoire de l’Art est finie) et d’une espérance (ne pourrait-on répéter la hardie manoeuvre de Hammett, Orwell, Dick, et porter la contestation dans les banlieues de l’esprit ?). Outre que ma propre manœuvre a été bancale car mes travaux étaient tout à fait récupérables par la culture (au sens de Jack Lang), mes espérances trop passives étaient liées à un « pronostic favorable » quant au développement de la révolution sociale après 1968. On sait que les mesures contre-révolutionnaires de l’ennemi, commencées petitement par le putsch discret de novembre 1975 au Portugal, ont continué par la « transition démocratique » espagnole de 1976, les blitz contre l’autonomie prolétarienne en Italie dans les trois années suivantes, et puis ont été transférées à l’Est en décembre 1981 en Pologne avec l’« état de guerre » de Jaruzelski, après quoi le laboratoire polonais, soigneusement étudié pendant six ou huit ans par le « camp » stalinien, a débouché sur la spectaculaire « démocratisation » d’Europe centrale et la réformation d’URSS, pendant que la bureaucratisation de l’Occident triomphait, de sorte que jusqu’à Nouvel Ordre (Mondial) a triomphé dans les pays avancés la démocratie spectaculaire couplée avec le despotisme des lobbies pendant qu’on laisse crever le Tiers-monde, qu’on « tiers-mondise » et qu’on « libanise » tous les territoires civilisés où se posent d’insolubles problèmes de gestion politico-militaire, et en attendant que l’Economie démente en finisse progressivement, mais vite et assez complètement, avec l’espèce humaine et les autres espèces vivantes auxquelles nous sommes habitués depuis quelques millénaires.
Pardonnez-moi cet excursus, mais ça éclairera la suite, et puis ça dégage les bronches.
Quoi qu’il en soit, parlant d’art industriel, je souhaitais manœuvrer comme un Hammett. Mais j’étais un cavalier plus maladroit, et la situation était plus propice à la récupération. Les ouvertures du « néopolar » ont été progressivement conquises par des littérateurs (d’Art) ou bien des racketeurs stalino-trotskystes gorbarchévophiles. A mesures qu’ils se développaient, je ralentissais. Depuis 1980 ils sont florissants. Depuis 1980 j’ai cessé de publier. (A six mois près.)
Quant au « refuge » offert par l’industrie du divertissement, il ne m’intéressait donc que comme base d’infiltration, non comme refuge. Quand j’ai vu que je n’étais plus capable d’opérer derrière les lignes ennemies avec des romans noirs, j’ai laissé tomber.
J’ai continué un peu les travaux de scénariste de cinéma (et, une fois, de télé) parce que c’est bien payé et il y a la joie éphémère du boulot à deux ou trois, contre des contraintes d’argent et d’idéologie. Mais dès le début ces contraintes étaient pénibles. Elles sont devenues intolérables, sauf exception (j’ai fait avec Juan Buñuel un petit téléfilm dont je suis content ; le producteur a voulu que nous changions tout le scénario, mais, coup de bol ! il s’est rappelé soudain qu’on tournait quinze jours plus tard, le scénario est resté comme Juan Bunuel et moi voulions ; il est redoutable de dépendre de tels coups de bol).
Bref, dans l’audiovisuel, dans le polar, il n’y a plus de refuge formel. Il reste le talent individuel, isolé en rase campagne devant l’artillerie et l’aviation ennemies. Je suis tout à fait sûr que j’ai un certain de deuxième ordre, mais son utilisation se heurte à la puissance de feu du Nouvel Ordre Culturel.


samedi 25 octobre 2014

Rester dans la lumière




Nous avons dansé un seul été
Un chef nous apprenait à découper les tomates
A pied d’oeuvre  
Nous voulions brûler la maison
Hantée par un anniversaire, un mariage
Où étions-nous ?
Nous avions pris cette route pour nulle part
Qui étions-nous ?
Nous restions dans la lumière
Sans nous soucier du gouvernement
Une fois dans la vie
Plus les images sont floues, plus elles s'imprègnent

mardi 2 septembre 2014

Soy gitano




En 1991, Camarón, déjà malade, était au Festival de Montreux, accompagné à la guitare par Tomatito et Moraito Chico, et au chant par El Pele et la sublime Charo Manzano, le tout présenté par un certain Quincy Jones. La puissance des chanteurs me fait dresser les poils et humidifie le regret, celui de n'avoir jamais vu sur scène Jose Monge Cruz. Le premier à m'avoir parlé de lui, ce fut Jean-Pierre. En 1987, je pense, car, dans mon souvenir, il se rendait le soir même au Cirque d'hiver. Je n'écoutais pas de flamenco à cette époque, je n'y comprenais rien, je rejetais ce genre trop précieux pour mon père. Il y avait cette émission de radio du dimanche matin, religieusement suivie — sur France musique ? — par mon père, "Sortilèges du flamenco" et qui nous horrifiait tant, nous, ses enfants. J'ai encore en mémoire la mélodie du générique, quelques notes d'introduction à la guitare... Camarón est mort un an après avoir chanté à Montreux. Mon père est parti un an après Camarón.